L’oralité secondaire

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Pierre-Emmanuel Brugeron

Le paradigme participatif est un domaine qui a fait couler plus d’encre (électronique ou non) que n’importe quel autre sujet lié à l’information et au nouveau rapport au contenu.
Plutôt que de rajouter de l’eau au moulin d’un débat déjà surchargé, nous pensons qu’il est intéressant de lier ce paradigme à l’angle de l’oralité secondaire, puisqu’il nous semble qu’il en est une approche particulièrement parlante. C’est, pour le problème qui nous intéresse, la démonstration d’un changement radical de modèle, de l’écrit à une nouvelle forme d’oralité. C’est un sujet qui, directement, pose la question : comment seront reçus les contenus écrits par des générations « néo orales » ?

Source : Pixabay

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Origine et sens

Le terme d’oralité secondaire vient du philosophe, linguiste et prêtre jésuite Walter J. Ong . Il désigne une forme hybride d’écriture et d’oralité, qui a la particularité d’être absolument indissociable des nouvelles technologies de communication nées avec l’informatique, les réseaux et les interfaces utilisateurs des ordinateurs.
L’oralité secondaire est une forme d’écriture qui, grâce au support informatique, revêt plusieurs propriétés jusque-là réservées à l’oralité primaire . Elle est modifiable, absolument instantanée (c’est un point capital), elle tend à être davantage vivante que patrimoniale ou « de référence », elle n’a pas vocation à être organisée en un corpus fixe et, point qui nous intéresse, elle est très attentive à l’attention du récepteur, davantage peut-être que le support écrit « classique » qui, par sa vocation patrimoniale, n’a pas à choisir le bon moment pour s’exprimer. Tout pédagogue, tout professeur, tout conteur sait l’importance de s’exprimer au bon moment pour la bonne cible, aspect qui n’est pas possible dans le cas du livre physique et de la consignation écrite des connaissances.

L’oralité secondaire : un synonyme du paradigme collaboratif

L’intuition de Ong, née bien avant la généralisation des pratiques du paradigme collaboratif (ses livres principaux sur le sujet datent de 1971 et 1982) est aujourd’hui assez frappante de pertinence. La domination des forums de discussion , le format même qui est encouragé sur ces derniers (texte court, circonstanciés, contextualisés et citant le texte des autres participants) fait signe vers un modèle oral, modèle oral « global » qui est rendu possible uniquement grâce au réseau et à son immédiateté. Le dispositif principal observé par Ong était les salles de « chat », donc de discussion , dans lesquelles les modèles oraux se retrouvaient retranscrits dans une écriture immédiate et gratuite, au sens où, toujours modifiable, elle n’engage pas radicalement ses auteurs. À une échelle toute autre, et avec des implications sociales tout à fait différentes, l’oralité d’un système comme Twitter, sans même aborder les réseaux sociaux, est absolument évidente. Nommé en référence au gazouillis des oiseaux , le système mêle le besoin de concision, l’auditoire identifié et direct et l’immédiateté de l’échange. À la façon des échanges oraux, les tweets n’ont pas vocation à être archivés et le système est conçu autour de l’actualité, de la rumeur qui bruisse et de ce dont « tout Twitter parle », plutôt qu’autour d’un système d’archives consultables des minimessages. Évoquer un système comme Twitter, même très brièvement, permet de voir à quel point l’oralité des échanges sur les réseaux est un modèle qui imprègne plusieurs domaines jusqu’alors pensés sous l’angle de l’écrit classique. Parmi ces domaines, les tentatives de composition collective de livres grâce à Twitter en sont des illustrations amusantes, mais le débat sur l’utilisation du système par les journalistes et les politiques rend réellement compte de la modification des modèles et des mentalités.

Si nous souscrivons à la thèse de Ong selon laquelle les grands principes de l’oralité primaire se retrouvent dans les nouvelles technologies de l’information , eux-mêmes fondés sur une écriture instantanée, certaines conclusions semblent s’imposer.
La conclusion principale, celle qui nous intéresse le plus ici, touche à une rupture nette dans le rapport aux différents contenus. Si nos sociétés connectées contemporaines entrent effectivement dans une ère d’oralité nouvelle, alors l’accès au contenu écrit classique risque d’être réservé à un petit groupe , comme lors de chaque révolution. Il n’est pas là question de défendre la thèse de la supériorité du contenu classique, disons littéraire, sur le contenu de l’oralité secondaire (il n’est pas nécessairement comparable). Néanmoins, dans une perspective patrimoniale qui vise à faciliter l’accès à ce contenu, des enjeux nouveaux émergent avec ce retour de l’oralité.
On objectera que l’âge d’or du modèle écrit occidental, l’invention de la presse de Gutenberg, permit directement le modèle du salon, du lieu du débat (oral) d’idées et que les modèles d’oralité et d’écriture ne sont pas incompatibles. Nous reconnaissons évidemment que la ligne de démarcation entre les deux, puis les trois, modèles n’est pas claire et qu’elle demande une analyse fine. Il est néanmoins très important de remarquer la place de la légitimité du contenu : à une époque où chacun devient son propre éditeur et où, paradoxalement pour notre thèse, de plus en plus de livres paraissent, le simple fait d’être écrit et publié n’est plus une garantie de légitimité en soi. Revient alors le problème de la légitimité de la source, escamoté lorsque seules les sources déjà estimées légitimes sont en mesure de diffuser leur contenu. C’est la légitimité de la source contemporaine qui pose toutes les questions que nous connaissons (identité numérique et réputation, capacité à identifier des sources valides…).

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