Qui se soucie de l’ennemi ? J. Butler et la biopolitique du care

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à propos de Judith Butler, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, Zones, 2010, 179 p.

Une séquelle

Ce qui fait une vie est la traduction française de Frames of War: When Is Life Grievable?, paru chez Verso en 2009. Comme les butlériens le savent, ce dernier titre fait écho au remarquable Precarious Life: The Powers of Mourning and Violence (Verso, 2004, traduit en 2005 aux éditions d’Amsterdam sous le titre : Vie précaire. Les pouvoirs du deuil et de la violence après le 11 septembre). Il en constitue une sorte de séquelle. L’auteure, qui souligne elle-même la parenté des deux ouvrages (p. 7) précise en quoi le second complète le premier : « il suggère l’idée qu’une vie déterminée ne peut être, à strictement parler, appréhendée comme ayant été blessée ou perdue si elle n’a pas au préalable été appréhendée comme vivante », ce qui recoupe en partie la thèse du second chapitre du livre de 2004. Mais il restait à montrer « ce qui fait une vie » ; tel est l’enjeu que souligne le titre de la version française de ce nouveau recueil, qui vise bien moins le fonds substantiel d’une existence que les processus qui font apparaître des formes sociales et politiques de vie (ce qui est en jeu désignant donc un dispositif ou un ensemble de décisions plutôt qu’une chose).

L’ouvrage constitue pour une bonne part, comme c’est l’usage chez Butler, un véritable défi à la traduction. Les importants mérites de sa version française ne doivent donc pas dissuader le lecteur de se référer à l’original. Et, comme c’est également souvent le cas chez l’auteure, le titre illustre habilement les difficultés en jeu. Les « frames of war » sont les cadres de la guerre qui ne composaient que l’arrière-plan des développements de Precarious Life. La question du sous-titre, quant à elle, « When is life grievable? », pourrait être restituée par : quand une vie est-elle susceptible d’être pleurée ? Elle prolonge exactement celles qui se rapportaient en 2004 à la vie « ungrievable ». Mais, dans Ce qui fait une vie, Butler oriente son investigation sur la rhétorique de l’apitoiement et exhibe certains axes du dispositif de production de la désolation qui forment le cadre esthétique, politique et théorique du conflit armé au Moyen Orient ainsi que de la résistance civile et politique à G. W. Bush, sous le second mandat duquel ces textes ont été écrits. La guerre dont il est sans cesse question est donc à la fois celle qui est dite être menée contre le terrorisme et la lutte des exclus contre les appareils oppresseurs, chacun des combattants s’efforçant de mettre en place ses propres cadres.

Or, si ces cadres sont les armes du conflit rhétorique dans lequel s’est engagée Butler, c’est qu’ils sont ce à partir de quoi l’individu émerge comme sujet. Ils peuvent faire référence aux circonstances, comme on parle d’un environnement en tant que « cadre naturel » : le sujet encadré étant alors situé comme par hasard dans le milieu ambiant qui lui revient – ou, dans le meilleur des cas, lui convient. Ils peuvent aussi circonscrire une zone intervention, y compris lorsque l’on parle du « cadre familial » : le sujet encadré participant dans ce cas du cadre dont il constitue l’une des composantes. Les cadres peuvent enfin correspondre à un ensemble de consignes, comme quand on parle familièrement, à propos de remontrances, d’un « recadrage » : le sujet encadré subit alors une remise en place passablement violente. Dans son livre, Butler joue sans cesse avec ces différents niveaux de signification qu’elle maintient délibérément dans une certaine indistinction, puisque « to be framed » peut aussi bien signifier être encadré (pour un tableau), qu’être cerné (par la police) ou être piégé, par exemple dans le cadre d’un coup monté visant à produire une culpabilité artificielle (p. 13-14 dans la traduction française).

L’objectif est de montrer qu’en opérant sur l’appréciation du contexte, la présentation des faits et les discours énoncés à leur sujet, « le cadre » peut être modifié de manière à produire une image dans laquelle des éléments seront valorisés tandis que d’autres ne le seront pas. Certaines personnes seront alors susceptibles d’être pointées du doigt ou mises en accusation, alors que d’autres se verront attribuer des griefs légitimes. Les griefs – ce terme est absent de la traduction – renvoient ici évidemment à ce qui est grievable, ce qui dispose d’une importance que l’on pourrait revendiquer, tandis que la mise en accusation, elle, sonne comme un écho de l’antique categorien dont les « catégories » héritées d’Aristote portent encore la trace.

Le déplorable, valeur ajoutée

Mener une enquête sur « ce qui fait une vie », c’est ainsi étudier les processus par lesquels on crée la valeur ajoutée « digne d’être pleurée » pour l’attribuer à une existence, de manière à rendre possible le deuil qui justifie l’action politique et/ou étatique, fût-elle violente. L’auteure reprend à ce propos une réflexion d’origine ancienne sur « l’iconographie des morts du 11 septembre » (p. 29), dont les portraits les plus caractéristiques (ceux des Américains convenables aux yeux de l’institution politique) ont été exhibés jusqu’à la nausée avec force détails biographiques en vue de faire admettre à l’opinion publique le bien fondé de l’intervention armée en Afghanistan. Se faisant, elle souligne l’absence de représentation d’autres victimes de la guerre (les travailleurs clandestins morts le 11 septembre ou les populations civiles du Moyen Orient), de façon à souligner que « la distribution du deuil public est un problème politique qui a une énorme signification » (p. 42-43).

En conséquence, il s’agit en premier lieu de produire une analyse des moyens de cadrage, de mise en valeur des vies ou de mise en accusation des gens. Jouant sur l’héritage de l’école de sociologie de Chicago (Goffman) et sur les apports de la nouvelle école de Frankfort (notamment Fraser et Honneth), Butler plaide en faveur d’une « reconnaissance de la précarité partagée » (p. 33) considérée comme « alternative aux modèles de multiculturalisme qui présupposent l’État-nation comme cadre exclusif de référence et le pluralisme comme une manière adéquate de penser les sujets sociaux hétérogènes ». Selon elle, « une part du problème de la vie politique contemporaine est que tout le monde ne compte pas comme sujet » (p. 35). Le ressort déterminant pour son étude est alors le jeu opéré sur le cadre de perception des vies ou de l’humain, à penser « comme une valeur et une morphologie qui peuvent être attribuées et retirées, élargies, personnifiées, dégradées ou déniées, érigées et affirmées » (p. 77).

La recherche entreprise appelle une réflexion sur le rapport entre la dégradation violente de l’image publique par la stigmatisation politique ou par l’humiliation personnelle infligée sous la torture. En sont victimes aussi bien des types généraux de personnes (les immigrés, les musulmans, les malades du sida) que des individus particuliers (tel prisonnier de Guantanamo ou d’Abou Graïb). Elle entraîne d’une part une exposition forcée et infamante, et d’autre part l’exclusion pure et simple au moyen d’une « exposition radicale » (p. 33) qui n’est pas sans rappeler celle de l’homo sacer d’Agamben. L’oubli des vies indignes (ungrievable) est donc, comme dans Antigone : la parenté de la vie et de la mort (Antigone’s Claim, 2000, traduit chez EPEL en 2003), l’affaire de la politique du deuil, qui s’élabore en déterminant le cadre de ce qui est visible ou de ce qui ne l’est pas, en imposant par exemple le journalisme embarqué sur les lieux des combats (p. 66 sqq.).

Contre ce produit du cadrage étatique violent, il reste la reconnaissance de « la précarité comme condition généralisée » (p. 38) que favorise une prise en compte de l’importance de ce dispositif de mise en forme (comme l’est le cadrage photographique sur lequel s’arrête Butler au chapitre 2). La violence physique ou discursive exercée contre les personnes les constituent ainsi comme telles ou telles, comme des sujets politiques « possibles » ou « impossibles » (p. 157). Et « la torture elle-même devient un moyen de […] tester et ratifier la thèse » (p. 127) de la bassesse ou de l’infamie des personnes que l’on souhaite exclure, surtout lorsqu’elle est employée à un tel degré que la résistance semble illusoire (p. 126), ce qui dévoile le caractère auto-vérifiant de son artifice. (Le souvenir du deuxième chapitre de Surveiller et punir rappelle encore ce que les présentes analyses doivent à Foucault.) En effet, « paraître devant la loi signifie que l’on a accédé au royaume des apparences ou que l’on est en position d’y accéder, ce qui veut dire qu’il y a des normes qui conditionnent et orchestrent l’apparition du sujet » (p. 135-136).

Mais le propos de l’auteure ne vise pas que l’élaboration d’une « compréhension critique », puisqu’elle revendique également l’« opposition politique » (p. 122). Il ne s’agit désormais plus seulement de dénoncer le processus de disqualification des groupes et des populations victimes de la violence, mais aussi d’étendre et de perturber « par de nouveaux lexiques » « les cadres existant » (p. 156).

Prendre les armes

Au lecteur lui-même critique revient en conséquence la tâche d’étudier les jeux discursifs et lexicaux de Butler, pour rendre compte de sa pratique de la résistance et de son « appel à la non-violence » (chap. 5). Or, ici, la manœuvre devient délicate, car si le diagnostic est le plus souvent convaincant (même si les illustrations présentées sont parfois discutables), tout porte à croire que l’ambition de l’auteure revient, pour une bonne part, à s’emparer des armes discursives d’abord attribuées à l’ennemi pour les retourner contre lui. À ce titre, l’écart entre la violence et l’agressivité non-violente revendiquée, assez absent de Precarious Life, n’est pas toujours évident à appréhender, car on voit mal où et comment les armes de l’ennemi sont neutralisées. Au contraire, si le sujet tombe sous emprise dès qu’il est cadré, la description du cadre (c’est-à-dire les mêmes ressources que celles qui permettent de mettre au jour la condition pitoyable du sujet) permet également de cerner (to frame) l’oppresseur.

De même, on peine un peu à saisir en quoi consiste selon Butler la « métaphysique » à laquelle elle préfèrerait substituer une « ontologie », si on ne reconduit pas l’écart entre ces termes à celui du « processus de la matérialisation » (p. 162, n.1) contre la structure, l’« ontologie » étant alors une ontogénèse discursive inachevée par opposition à un ordre du discours autoritaire, conçu comme déterminant un ordre des choses immuable car substantiel. Certes, il convient de prendre en considération dans l’« ontologie » différentes lignes de partage (de pertinence variable) qui constituent les sujets et peuvent se surajouter les unes aux autres : être une femme, ou pas, un musulman, ou pas, etc., sans pour autant les référer à une essence réelle ou pré-discursive. Mais une métaphysique comme celle qui est dénoncée en creux dans l’ouvrage au nom d’un post-modernisme assumé se trouve-t-elle chez quiconque ?

Par ailleurs, force est de constater que la stratégie de résistance mise en avant dans Ce qui fait une vie s’appuie bien sur un jeu relatif aux catégories, lequel est commun à la fois à la « métaphysique » décriée et à l’« ontologie » (voir p. 128-138, par exemple). Or, ce jeu relève du même paradigme que celui qui vaut pour la partie adverse, de sorte qu’il participe manifestement de la rhétorique qui sous-tend la torture ou ce qui fait dans le livre office de discours papal – à propos duquel la légèreté de la critique la fait paraître de principe, ce qui affecte sa pertinence (voir p. 165). De ce fait, l’agressivité assumée dans la non-violence revendiquée qui « n’est pas un état pacifique, mais un combat social et politique destiné à rendre la rage articulable et efficace » (p. 175) reste difficile à distinguer de la violence même, une fois écartées la piste passablement morbide de l’analyse freudo-kleinienne et celle attribuée à Lévinas que présentent le dernier chapitre.

L’insulte inscrite p. 175, en regard de laquelle cette non-violence fait figure de formulation « soigneusement élaborée », peut de ce point de vue laisser dubitatif. Et d’icône de la contre-culture californienne en icône de la contre-culture californienne, on retrouve derrière la plume de Butler les mots que vociférait au début des années 1990 Zack de la Rocha, le chanteur du groupe de rock Rage Against The Machine, à la fin du morceau « Killing in the name » (et que l’on pourrait traduire en des termes français choisis mais néanmoins bartlebéiens par : « Je vous dis fermement zut et préfèrerais ne pas », http://www.ratm.net/lyrics/kil.html). La sophistication du discours mise à part, quels progrès le public activiste nord-américain aura-t-il effectué en vingt ans, quand il ne s’agit en guise de résistance que de rendre plus subtile (et polie) son insulte et de théoriser son refus post-opéraïste de collaborer avec ceux qu’il rejette ?

De fait, si l’objectif de la non-violence est de ne pas répondre à la blessure que l’on m’inflige par une blessure du même ordre, faut-il en venir à un discours aussi sexuellement connoté et agressif pour se libérer d’une emprise qui, pour une grande part, repose sur des discours eux-mêmes sexuellement connotés et agressifs ? L’acte de langage de résistance n’opère pas comme le dispositif social d’oppression, dira-t-on. Soit. Admettons (ce qui au fond n’est pas entièrement prouvé) qu’il ne blesse pas aussi et qu’il ne s’inscrit pas dans l’enchaînement de la violence, car citer l’insulte n’équivaut ni à exécuter ce qu’elle décrit, ni même la proférer – le lecteur bienveillant de l’excellent Excitable Speech l’admettra sans peine (1997, trad. : Le pouvoir des mots, Amsterdam, 2004). Mais que produit dans ce cas la réitération ou la reformulation raffinée de l’insulte ? Si on blesse à son tour celui auquel on s’oppose, ne serait-ce que moralement, on retrouve le cercle de la brutalité qu’il s’agissait précisément de briser. Et s’il n’en est rien, l’activisme ne constitue nullement une force effective, ni même une menace réelle. Ne garantit-on pas à l’agresseur un total laisser-faire, pour peu qu’il soit sourd aux plaintes, quand on lui présente un discours équivalent à : « Tu m’agaces et m’ennuies profondément, tes actes me semblent injustes et brutaux, mais tu peux bien continuer, je ne ferai rien d’autre que protester pour t’arrêter » ? Judith Butler semble parfois faire comme s’il était possible d’oublier que la disqualification induite par la violence d’État entraîne également un mépris total de la parole de l’autre, suffisamment stigmatisé aux yeux des plus féroces réactionnaires du seul fait qu’il soit identifié (ou pire, qu’il se revendique) comme femme, gauchiste, etc. (voir p. 21).

Enfin, on sait que ceux qui me méprisent ignorent l’« égalité par l’affect » (p. 177) et l’égale vulnérabilité des personnes. Mais qu’en est-il de ceux que je hais parce qu’ils me blessent ? Hélas ! Savoir que celui qui me heurte est vulnérable n’est qu’une maigre consolation face à la persistance de la souffrance qu’il m’inflige.

Biopolitique du care

Ces difficultés n’empêchent toutefois pas Ce qui fait une vie de dégager des pistes théoriques suggestives, et sans doute fécondes. La précarité constitue ici, comme dans Precarious Life, le fonds de l’affaire. Au risque de l’étymologie claudélienne ou du jeu de mot suspect (care est censé dériver de *kar- et precarious de *prek-), il apparaît au lecteur que l’état précaire décrit par Butler est une situation pré-care. Il s’agit d’un état de dénuement social dans lequel la personne est considérée avant sa prise en charge spéciale, avant toute sollicitude possible, tout souci, tout soin, avant la prise en compte de toutes ces notions qu’on subordonne actuellement au terme générique d’importation anglaise : care (voir par exemple la récente traduction des Moral Boundaries [Limites morales] de J. Tronto : Un monde vulnérable. Pour une politique du care, La découverte, 2009). L’étymologie (attestée) de care renvoie d’ailleurs aux préoccupations butlériennes relatives à la vie précaire dans ce livre : sorrow, grief, worry, count, etc.

Or, il apparaît nettement que le dispositif du cadre relève du système social et politique de prise en charge (ou de méprise, dans le cas de la politique violente), la question étant toujours : de qui s’occupe-t-on, et comment ? Pour Butler, la vie étant ce qui importe et la disqualification sociale la peine capitale, l’action politique vise, par la considération de la pré-care-ité généralisée, à inciter à prendre soin (take care) des personnes de manière adaptée, sans brutalité. Pour les foucaldiens d’après 1976, la prise en charge de la vie par un dispositif de pouvoir a un nom : la biopolitique. Dans Ce qui fait une vie, Judith Butler invente ainsi la biopolitique du care, montrant de façon sans doute assumée, mais comme malgré soi, que sa critique post-libérale de la biopolitique menée au nom de l’intrication de la souveraineté et de la gouvernementalité (introduite dans Precarious Life, chap. III) n’est qu’une réforme de la biopolitique, et donc en procède encore. Mais à ce compte, seule l’instabilité du sujet dépeinte dans The Psychic Life of Power (1997 ; La vie psychique du pouvoir, Leo Scheer, 2002) et dont Gender Trouble (1990 ; Trouble dans le genre, La Découverte, 2005) décrivait en partie la mise en œuvre peut nous permettre de conserver l’espoir d’échapper à un encadrement trop strict.

Sans doute la revalorisation de la vie repose-t-elle précisément sur la remise en cause des cadres oppressifs. Tel est bien ce que cherche à produire la rhétorique de Butler, tour à tour lumineuse et tour à tour un peu outrée. Son déploiement même vaut comme confirmation de la thèse sous-jacente de l’ouvrage : il n’y a pas de vie hors-cadre. À ce compte, la liberté se résout dans le processus d’émancipation et reste à renouveler sans cesse, dans un combat permanent. Sans jamais l’écrire – au risque de désespérer ses pairs – Butler montre donc qu’elle pense qu’on ne vaincra jamais l’ennemi. Mais qu’on en changera, peut-être à sa guise, pour peu qu’on s’en soucie.

Xavier Kieft

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