L’utérus artificiel et la bio-éthique

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Par Claire Abrieux.

Source : DeviantArt - Creatives Commons

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Ce qui est problématique, lorsque l’on engage une réflexion sérieuse sur l’utérus artificiel, c’est que la réaction « Beurk ! » devient un argument[1]. Le nombre d’arguments caducs contre l’utérus artificiel est à l’origine de ce travail. Pour éviter d’engager ce débat sur des fondations purement émotivistes, nous avons choisi de déterminer un cadre normatif à son développement.

Il est urgent de penser l’ectogenèse pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’U.A.[2] est une technique médicale et en cela elle pourrait améliorer la vie de patients et surtout sauver des vies[3]. Ensuite, les avancées techniques en la matière ont réduit l’aspect hypothétique de l’ectogenèse : l’équipe de Thomas Shaffer a fait considérablement progresser les techniques de respiration par voie liquide, et surtout le docteur Hung-Ching Liu a déjà construit une structure faite de silicone et de cellules utérines et y a implanté avec succès un ovule fécondé durant quelques jours. Et, paradoxalement à première vue, il est urgent de penser l’ectogenèse parce que nous avons encore le temps : ce n’est pas lorsque nous apprendrons qu’un enfant est déjà en gestation artificielle -ce qui n’enlèvera rien à son caractère réel- qu’un débat constructif pourra se faire.

Notre exposé se place dans la filiation des travaux humanistes qui placent la dignité de l’être humain à la source de toute réflexion. L’individualisme qui en découle n’est que la capacité de l’individu à s’autodéterminer grâce à l’exercice de la rationalité, et non pas en tant qu’atomisation égoïste de la société. La possibilité du choix pour les individus, et la liberté qui en découle, est la clé de voûte de notre travail.

L’enjeu de notre travail se résume à cette question : sous quelles conditions l’utérus artificiel serait-il acceptable ?

Notre réflexion se répartit selon trois niveaux correspondant à trois questions centrales pour le développement de la technique de l’U.A.

Pourquoi en avons-nous besoin ? Ce premier niveau a pour objet la situation claire de la technique sur la grille de l’éthique appliquée : nous souhaitons ici mettre un point final aux amalgames rapides, et réintégrer cette technique en tant que technique médicale.

Quelles sont les conditions nécessaires d’un point de vue biologique ?  Nous souhaitons poser un cadre au développement scientifique d’un tel artifice pour que l’utérus artificiel ne soit plus assimilé à une sorte de couveuse et puisse enfin avoir une pertinence du point de vue du développement du fœtus.

Qu’est ce que cette technique peut vraiment apporter à l’humanité ? Nous engagerons ici une réflexion sur la notion de la parentalité, sur ses fondements en particulier. Il s’agira alors de mener une discussion des thèses qui évitent soigneusement de redistribuer les responsabilités.

Il est essentiel, pour comprendre toute la portée de notre propos, de situer l’utérus artificiel sur la grille de lecture de la bioéthique. L’amalgame récurrent entre l’ectogenèse et les problématiques du clonage nous pousse à clarifier les différences fondamentales et les objectifs de ces deux techniques. Le clonage porte sur la duplication d’un être vivant alors que l’utérus artificiel porte sur la conception d’un être humain. On peut à partir de là comprendre d’où vient l’ambiguïté et les conclusions aberrantes qui sont tirées à propos de l’utérus artificiel : l’utérus artificiel serait un outil au service du clonage. L’amalgame au clonage est donc hypothétique et relatif aux dérives de l’utilisation de notre technique. Mais notons bien que d’un point de vue épistémologique, nous ne pouvons en aucun cas confondre les deux. À la crainte des dérives nous répondrons selon deux modalités : est-il envisageable qu’une société accepte de cultiver des êtres humains ? Quel est le cadre que nous pouvons poser pour que l’ectogenèse se développe de façon pertinente ?

Quant à la première question, il nous semble que la perception actuelle de la technologie ne peut  ne peut que nous rendre sceptiques à l’égard de l’argument de la culture des êtres vivants. La technophobie ou du moins la frilosité technologique de l’opinion publique semble particulièrement révélatrice de l’impossibilité à pousser l’utérus artificiel jusque dans ses utilisations extrêmes. Reste à pouvoir poser un cadre officiel qui prendrait en compte cette crainte des dérives de façon à pouvoir encore développer cette technique.

Ce cadre officiel, par le droit, nous amène à l’inscription de l’utérus artificiel dans la lignée des techniques de procréation médicalement assistée. Cette inscription permet de donner une pertinence nouvelle à l’ectogenèse mais relève aussi d’un autre argument. Il est très peu probable qu’une femme fertile ait la volonté de recourir à l’ectogenèse. Pour la majorité des femmes, la grossesse reste une expérience unique et épanouissante pour laquelle elles mettent de côté leur vie professionnelle[4]. La priorité du développement de la technique porte donc sur l’utilisation médicale qui pourrait en être faite.

Il est essentiel de comprendre la contradiction dans laquelle s’engage un détracteur de l’utérus artificiel lorsqu’il ne prend pas en compte l’argument de l’aide à la naissance. Celui-ci brandit le caractère sacré de la grossesse, et par là le confort, la sécurité, l’humanité du processus de la naissance, mais il nie alors ces mêmes choses en rejetant un outil à leur service. L’utérus artificiel n’est pas un luxe technologique à classer du côté des gadgets tels que les téléphones portables et autres consoles de jeux. Cette technique a un rôle central pour les patients que l’on peut regrouper en trois catégories : les mères stériles, les mères dangereuses et en danger, et les fœtus.

Plusieurs facteurs d’infertilité maternelle pourraient être traités grâce à l’utérus artificiel : dans chacun de ces cas la mère produit des ovules mais soit il y a obstruction des trompes de Fallope, soit l’utérus est inadapté (déformation/malformation congénitale, endométriose, ou obstruction), soit il est inexistant (absence congénitale, ou suite à une ablation du fait d’un cancer). Nous souhaitons souligner aussi que tous ces cas d’infertilité sont malheureusement le fait de jeunes femmes. Il est donc particulièrement inopportun de rapporter l’infertilité maternelle à l’âge de plus en plus avancé auquel les femmes font des enfants et il faut reconnaître combien serait précieuse cette technologie pour les jeunes femmes stériles.

Par ailleurs la notion de dangerosité de la grossesse est une notion qui mérite de ne pas être passée sous silence : la grossesse peut être dangereuse pour la mère (selon l’âge de la mère, selon la fréquence et le nombre de grossesses, et à cause de pathologies) et pour le fœtus (mères toxicomanes). Cependant pour ces grossesses particulières, l’utérus artificiel ne peut toujours être une solution : une femme de quarante ans qui porte son premier enfant n’envisagera certainement en aucun cas de déléguer cette fonction à la technique, leur santé fût-elle en danger.

Reste le sujet le plus important. À qui bénéficierait l’utérus artificiel : le futur enfant ou fœtus. Nous allons ici nous en tenir à l’analyse des bénéfices médicaux du développement de l’U.A. Il s’agit de comprendre pourquoi nous avons besoin de l’utérus artificiel pour les futurs enfants, et nous verrons comment sur ce point cette technique est apparentée aux recherches en néonatologie. Il existe un seuil en dessous duquel les fœtus victimes d’avortements spontanés ne peuvent être sauvés[5]. De plus, les grands prématurés, même s’ils peuvent être sauvés, courent encore de nombreux risques de santé pouvant aller jusqu’à de lourdes pathologies. L’utérus artificiel offrirait la possibilité de donner un milieu de maturation homogène et non hostile. Ce milieu supplétif les mettrait alors à l’abri de la mort et de risques de pathologies définitives.

Lire le reste de la recherche et les conclusions


[1] « The « Yuk ! » intuition » ou l’intuition du « Beurk ! »  dans la philosophie Anglo-Saxonne, plus particulièrement Stephen Coleman, The Ethics of Artificial Uteruses. Ashgate, Studies in Applied Ethics, 2005.

[2] Nous reprenons ici la désignation de Henri Atlan U.A, L’Utérus Artificiel, Paris, Le Seuil, « Librairie du XXIème siècle, 2005, même s’il nous semble que ce terme place de fait l’utérus artificiel dans le champ des artifices et empêche de comprendre toute sa portée médicale.

[3] En 2006, le taux de mortalité maternelle est estimé entre 9 et 13 décès pour 100 000 naissances. Source Bulletin Epidémiologique Hebdomadaire Décembre 2006.

[4] Voir notamment G.Vinsonneau, L’identité des Françaises face au sexe masculin, Paris, Montréal : L’Harmattan, 1997.

[5] Ce seuil est à 24 semaines.

  1. Anne-Laure says:

    Bonjour ! juste pour vous dire que cet article sur l’UA est très clair et bien écrit. C’était un défi de traiter un sujet aussi délicat sans passion, et le défi est réussi ! Bravo ! J’espère que je pourrais lire d’autres articles de votre plume. Bonne continuation.

  2. Claire Abrieux says:

    Bonjour.
    Je vous remercie de votre commentaire.

    Pour ce qui est de traiter ce sujet sans passion, je me suis en effet attachée à travailler sur les sources les plus rigoureuses (une grande partie de ma recherche a consisté en l’analyse de livres médicaux ou de livres de docteurs en médecine). J’ai aussi passé beaucoup de temps à recouper les données, surtout en ce qui concerne la question du développement des cinq sens des foetus. Ma méthode de travail consiste à me baser un maximum sur des faits scientifiques pour développer mes réflexions.

    Pour ce qui est des articles à venir, la rédaction devrait effectivement en mettre d’autres en ligne prochainement.

    N’hésitez pas à poster des questions sur ce site, j’y répondrai avec le plus grand plaisir.

  3. Bonjour,

    Merci pour cet article limpide.

    Je voudrai juste réagir sur l’argument affectif que vous déniez aux opposants de cette méthode et que vous employez vous même.
    Le détracteur brandit l’ »humanité du processus de la naissance » pour refuser une grossesse en dehors de l’utérus maternel. Il argumente : toute la psychologie depuis le début du XXème siècle insiste sur les liens entre une mère et son enfant pendant cette période. S’établit alors quelque chose de précieux. D’ailleurs quand la maman vit des choses heureuses ou difficiles, on peut le constater sur l’enfant bien des années après.
    Il continue : l’enfant a droit a cet environnement naturel, et ce, plus qu’une maman aurait le droit a un enfant. Quelle est cette philosophie qui fait du droit à l’enfant un absolu sans réfléchir sur le statut ou la pertinence des moyens. Du moment que le scientifique peut le faire… voila votre argument.

    Et le détracteur aura raison au moins sur un point c’est que finalement, vous employez un argument affectif: du moment qu’une femme désire un enfant, elle y a droit. C’est un peu court.

    Je connais l’extrême souffrance des femmes (et des couples) qui ne peuvent pas avoir d’enfant, parce que mon métier me permet de les rencontrer. Quelle personne serait insensible à la douleur de ces femmes, de ces couples ? Pourtant, je refuse, en ce qui me concerne, d’adopter une solution qui verrai dans la technique la réponse aux désirs, même les plus profonds. A trop regarder un problème froidement (comme vous vous en glorifiez dans votre article) on devient tributaire de la fraicheur avec lequel on le regarde.
    La « possibilité du choix est la clef de voûte » de votre travail, et je m’en réjouis, car le premier concerné, est l’enfant, et à lui, on ne pose aucune question.

    Voila une première ébauche de réponse. Je voulais simplement vous dire que votre article se mord un peu la queue, et qu’à mon sens une réflexion en amont est nécessaire, et ce, avant même de traiter des conditions de possibilité d’un tel exercice de cette pratique. En effet, la seule question que vous traitez dans cet article est « sous quelles conditions l’utérus artificiel serait-il acceptable ? »… et donc vous partez avec l’apriori que l’ectogenèse est quelque chose d’acceptable.
    Un réflexion plus fondamentale s’impose à mon avis.

    A bientot

    Matthieu

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