La dialectique négative entre connaissance non réduite et critique sans réserve

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La dialectique négative entre connaissance non réduite et critique sans réserve

 

Emmanuel Renault est professeur de philosophie sociale et politique à l’université Paris Nanterre. Ses recherches portent notamment sur Hegel, Marx et la théorie critique. Il a récemment publié : Reconnaissance, conflit, domination (Cnrs éditions, 2017), The Return of Work in Critical Theory (Columbia University Press, co-rédigé avec C. Dejours, J.-P. Deranty et N. Smith) et Marx and Critical Theory (Brill, 2018).
 

 

Résumé : Cet article se demande comment les fonctions de connaissance et de critique qui sont associées au concept de dialectique aussi bien chez Hegel que chez Marx s’articulent l’une à l’autre chez Adorno. Une première partie traite des déplacements du concept de dialectique de Hegel à Adorno en passant par Marx. Une deuxième partie considère les cas où l’idée de dialectique négative n’implique pas de critique de ses objets. Une troisième partie montre que c’est dans le cas de l’usage de ce qu’Adorno appelle des concepts emphatiques que la connaissance du non-identique implique également une critique de l’objet.

Mots-clefs : Hegel, Marx, Adorno, dialectique, connaissance, critique

Abstract : This article deals with the conceptions of knowledge and critique that are associated to the very notion of dialectics in Hegel as well as in Adorno. What is at stake is more precisely to analyze the ways in which they are associated with each other in the Adornian conception of a negative dialectics. The first section considers the transformation of the very idea of dialectics from Hegel to Marx and Adorno. The second section deals with the cases in which Adorno’s negative dialectics implies knowledge without criticism. The third section shows that it only as far as “emphatic concepts” are concerned that dialectical knowledge and dialectical criticism are closely interrelated.

Keywords : Hegel, Marx, Adorno, dialectics, knowledge, critique

 

Au même titre que le concept d’aliénation, le concept de dialectique fait partie de ces termes que Marx a contribué à ériger en concepts philosophiques majeurs en même temps qu’il a incité à en attribuer la paternité à Hegel. D’où une difficulté à distinguer les acceptions spécifiquement marxiennes et hégéliennes du terme « dialectique », difficulté redoublée au sein des marxismes qui ont cherché ou bien à corriger la conception hégélienne de la dialectique à partir des critiques adressées par Marx à Hegel, et non à partir de Hegel lui-même, ou bien au contraire à remonter à Hegel pour mieux comprendre le sens de la dialectique marxienne. Dans l’une et l’autre de ces démarches, on présuppose à tort que c’est globalement en un même sens qu’il est question de dialectique chez l’un et l’autre[1]. La Dialectique négative a notamment pour intérêt de poser la question de la dialectique directement à partir de Hegel. L’objectif n’y est ni de corriger Hegel à partir de Marx ni d’approfondir Marx à partir de Hegel, mais de corriger Marx à partir de Hegel[2]. Elle a également pour intérêt de distinguer rigoureusement deux acceptions distinctes du terme de dialectique qui, à partir de Marx, ont souvent été confondues : la dialectique en tant qu’étude des contradictions du savoir et la dialectique en tant qu’étude des contradictions de la réalité. Un troisième de ses intérêt tient au fait qu’Adorno s’est efforcé d’articuler rigoureusement deux fonctions distinctes de la pensée dialectique, qui, de nouveau à la suite de Marx, ont souvent été seulement juxtaposées : celles de la dialectique comme connaissance et comme critique du savoir et de la réalité. En quel sens et dans quelle mesure y est-il parvenu ?

L’objectif de cet article est d’analyser la manière dont la dialectique négative prétend être tout à la fois une forme de connaissance (non réduite) et une forme de critique (qui contribue à transformer la dialectique de positive en négative). Dans un premier temps, on retracera les déplacements du concept de dialectique de Hegel à Marx pour déterminer par contraste ce qui spécifie la manière adornienne de définir la dialectique. Dans un deuxième temps, on considérera la fonction cognitive de la dialectique négative, en précisant le sens du projet d’une connaissance non réduite. Dans un troisième temps, on expliquera en quoi la connaissance non réduite d’un objet peut consister non pas seulement en une critique de la connaissance réduite de cet objet mais aussi en une critique de cet objet.

I. Les déplacements du concept de dialectique de Hegel à Adorno

Même s’il arrive parfois, rarement, que Hegel parle de la dialectique d’un objet, lorsque par exemple, dans l’Introduction de la Phénoménologie de l’esprit, il dépeint des expériences de la conscience comme des « dialectiques » dans lesquelles sont engagées les figures de la conscience[3], le sens technique du terme de dialectique est celui d’un moment du savoir spéculatif : le moment négativement rationnel qui procède à l’autocritique du savoir d’entendement et contribue ainsi à l’élever à une connaissance plus objective et concrète, spéculative ou positivement rationnelle[4]. Le concept de dialectique est ainsi défini comme l’opérateur d’une critique du connaître subjectif et abstrait et comme l’instrument d’une connaissance de l’effectivité. Chez Marx, un premier déplacement du concept de dialectique consiste en ce que la dialectique n’est plus entendue seulement, ou principalement, au sens d’une dialectique du savoir mais aussi, et tout autant, au sens d’une dialectique du réel. Certes, le concept de dialectique est entendu au sens d’une dialectique du savoir lorsqu’il est question du « mode d’exposition » dialectique du Capital, dans la postface de ce même ouvrage. Mais lorsque Marx affirme, dans cette même postface, que la crise finale « fera entrer la dialectique dans les têtes[5] », il donne l’impression de considérer le processus au cours duquel un mode de production succombe à ses contradictions comme un processus dialectique. Quand, par ailleurs, l’introduction des Grundrisse évoque la « dialectique des concepts forces productives (moyens de production) et rapports de production[6] », Marx semble de nouveau évoquer une dialectique objective à l’œuvre dans l’histoire. Le concept de dialectique se dédouble ainsi en dialectique du savoir et en dialectique de la réalité[7]. Conjointement, il se voit chargé de nouvelles connotations critiques, puisque la dialectique devient l’opérateur de la critique du savoir autant que de la réalité socio-historique. D’une certaine manière, Marx conserve l’idée de dialectique comme autocritique du savoir d’entendement lorsqu’il définit sa critique de l’économique comme une « exposition critique[8] » des concepts de l’économie politique classique, et lorsqu’il cherche à résoudre les contradictions qui restent insolubles du point de vue de l’économie politique classique. Mais Marx semble en outre considérer que sa critique de l’économie politique est dialectique également parce qu’elle propose une théorie des contradictions auxquelles succomberont les sociétés capitalistes. C’est alors la connaissance des contradictions objectives, et non celles du savoir, qui produit l’effet critique, et cet effet ne porte plus sur seulement sur le savoir qui fait abstraction de ces contradictions ou les relativise, mais sur l’objet du savoir. Remarquons enfin que, chez Marx, la production de cette connaissance n’a plus pour opérateur principal, comme chez Hegel, l’analyse des contradictions du savoir, par l’intermédiaire d’une autocritique du savoir d’entendement transformée en analyse des contradictions de l’économie politique. L’analyse de la structure des concepts fondamentaux et des tendances structurelles se développe en effet dans le cadre d’une construction théorique relativement autonome par rapport à l’analyse des contradictions de l’économie politique, cette dernière étant elle-même développée de manière relativement indépendante de cette construction théorique dans ce qui était initialement conçu comme le quatrième volume du Capital, et qui est devenu les Théories sur la plus-value. Il en résulte que le moment de la critique et de la connaissance sont juxtaposés l’un à l’autre plus que véritablement imbriqués l’un dans l’autre comme chez Hegel.

On sait que Marx n’a en fait presque rien dit de la dialectique et il serait vain de chercher chez lui une théorie qui parviendrait à articuler les différentes dimensions cognitive et critique, subjective et objective, du concept de dialectique. Adorno est l’un de ceux qui a attiré l’attention sur ce point en suggérant que ce qui a empêché Marx d’aboutir à une conception assez déterminée de la dialectique est qu’il n’avait pas assez clairement perçu la différence entre les contradictions internes à la pensée (ou « contradictions sémantiques ») et les contradictions réelles (ou objectives). Qu’il ait hâtivement et confusément affirmé que l’idée de dialectique devait être entendue à la fois au sens d’une dialectique objective et d’une dialectique subjective, en dépit de son matérialisme qui aurait dû le conduire à souligner l’hétérogénéité des contradictions réelles et des contradictions pensées, tel est sans doute la signification de cette remarque de l’ « Introduction à La querelle du positivisme » : « Il se peut du reste que la possibilité de se défausser des contradictions objectives en les mettant sur le compte de la sémantique ne soit pas sans lien avec le fait que Marx le dialecticien n’avait pas de conception pleinement développée de la dialectique, avec laquelle il ne faisait que ‘‘flirter’’[9] ».

Que l’on puisse attribuer ou non attribuer à Marx une conception unifiée de la dialectique, il n’en demeure pas moins qu’il a été à l’origine des nouvelles connotations du concept de dialectique qui viennent d’être mentionnées : la dialectique n’est plus seulement celle du savoir et implique une critique qui n’est plus seulement celle du savoir. Il en résulte notamment que chez les auteurs qui lui ont succédé et qui ont pris au sérieux son intervention théorico-politique, comme notamment Adorno, le problème s’est posé de savoir ce qu’il convenait de retenir de cette multidimensionnalité subjective et objective, cognitive et critique de la dialectique, et comment articuler ce qu’on devait en retenir. Chez Adorno, comme chez Hegel, il semble que le concept de dialectique soit entendu principalement au sens de la dialectique du savoir, mais comme chez Marx, le concept se voit doté d’une fonction de critique de la réalité qu’il n’avait pas chez Hegel de sorte que l’articulation de la connaissance et de la critique doit être pensée du point de vue de la critique comme opérateur de connaissance aussi bien que du point de vue de la critique comme effet de connaissance.

Le concept de dialectique négative exprime d’une part un projet de connaissance « non réduite[10] » en tant que connaissance du « non-identique », d’autre part un projet de critique du savoir (en tant qu’il relève de la connaissance réduite produite par le penser identificatoire), et enfin un projet de critique de l’objet de ce savoir. C’est bien à partir de Hegel et non de Marx que ce projet doit être défini dans la mesure où c’est Hegel lui-même, comme le souligne Adorno, qui a souligné la co-implication de la critique de l’entendement (soumise au principe d’identité, telle la « philosophie de l’identité »[11]) et de la connaissance non unilatérale, ou « concrète[12] » de la réalité, cette critique étant l’opérateur de la production d’une connaissance supérieure à celle qui est critiquée. C’est également à partir de Hegel qu’il faut penser le rapport entre dialectique et contradiction objectives, en affirmant l’objectivité de la contradiction[13], tout en restant conscient que la contradiction « est une catégorie de la réflexion, la confrontation en pensée du concept et de la chose[14] ». Mais contrairement à Hegel, et conformément à la thèse matérialiste, inspirée de Marx, de l’hétérogénéité du réel à la pensée, les contradictions du savoir ne doivent pas être conçues comme un moment à dépasser dans une connaissance identifiant plus parfaitement son objet, mais comme l’expression conceptuelle de ce qui dans l’objet est non-identique au concept. En outre, conformément à l’exigence marxienne d’une critique dialectique de la réalité, l’opérateur dialectique n’a plus seulement pour fonction de connaître la réalité mais aussi celle de critiquer la réalité. C’est en ce double sens d’une critique du dépassement positif des contradictions du savoir dans son rapport à son objet et d’un rejet de la connaissance positive plutôt que critique de la réalité, que la dialectique doit être dite négative. La dialectique négative se distingue en ce sens de la conception positive de la dialectique qui est propre à Hegel, tout autant que des conceptions scientistes de la dialectique qui s’étaient développées dans la troisième internationale et qui identifiaient « dialectique » et méthode de connaissance scientifique. On lit ainsi dans le cours Vorlesung über negative Dialektik

Chez Hegel, la dialectique est positive. Rappel du moins fois moins égal plus. La négation de la négation doit être l’affirmation (…). 2) [Dans la dialectique négative] la dialectique devient ainsi critique, en de multiple sens : a) comme critique de la revendication d’identité du concept et de la chose ; b) comme critique de de l’hypostase de l’esprit qui réside dans cette prétention (critique de l’idéologie) : c) comme critique de la réalité antagoniste et tendant potentiellement à son anéantissement. Cette critique se dirige également contre le matérialisme dialectique pour autant qu’il se pose comme une science positive. Ainsi, dialectique négative = critique sans réserve de l’existant[15].

Cette énumération des fonctions critiques du concept de dialectique négative nous servira de guide dans ce qui suit. Parmi ces fonctions, les deux premières relèvent de la critique du savoir, la troisième de la critique de la réalité. La première renvoie à la critique du savoir en général, en tant qu’il est fondé sur le présupposé de l’identité du concept et de la chose. La deuxième renvoie à la critique d’une forme particulière de savoir : le savoir idéologique. Comme chez Hegel, la critique dialectique du savoir n’a pas seulement pour objectif d’invalider le savoir affecté de contradictions, mais aussi de produire des effets de vérité ; la fonction critique de la dialectique n’est donc pas dissociable de sa fonction cognitive. Mais quel lien existe-t-il entre d’une part la fonction cognitive de la dialectique négative, qui relève du projet d’une connaissance non réduite, et d’autre part la  « critique de la réalité antagoniste » ? Une réponse possible consiste à réduire la problématique de la connaissance non réduite à celle de la critique sociale, plus spécifiquement, à l’utopie qui est le revers positif de la critique sociale : le projet d’une connaissance non-réduite ne serait pour Adorno qu’une « utopie de connaissance[16] », au sens d’un modèle normatif des pratiques de connaissance qui seraient requises dans la société affranchie de la domination[17]. L’importance conférée par Adorno aux débats épistémologiques et la fonction critique qu’il a accordé à la connaissance dans ses écrits consacrés à la défense et à l’élaboration d’une théorie sociale critique, suffisent à écarter cette première réponse. Si donc l’idée de connaissance non réduite est porteuse d’enjeux épistémologiques qui relèvent d’une problématique relativement indépendante de celle de la critique sociale, on peut se demander si ces deux problématiques sont toujours liées l’une à l’autre ? La dialectique négative doit-elle s’engager dans la critique de tous les objets qu’elle est susceptible de prendre pour objet de connaissance ? Ou bien au contraire l’imbrication de la connaissance et de la critique ne se justifie-t-elle que pour autant seulement que la société non-vraie, affectée de contradictions et les dissimulant idéologiquement, est prise pour objet ? Telles sont les questions auxquelles nous allons maintenant chercher à répondre.

II. La fonction épistémologique

Il n’est pas contestable que le concept de dialectique négative est porteur d’une redéfinition de l’objectivité de la connaissance ainsi que d’une revendication de la plus haute objectivité. Dans certains textes, comme dans l’article « Sujet-objet », cet objectif apparaît même comme l’objectif principal du projet d’une dialectique négative. Selon Adorno, la connaissance fondée sur la dialectique négative est plus objective que la pensée soumise au principe d’identité parce qu’elle ne se contente pas d’exprimer conceptuellement ce qui dans l’objet est identique aux concepts qui permettent de le saisir, mais qu’elle exprime également, dans le medium des concepts, ce qui n’est pas identique à ces concepts. C’est en ce sens notamment qu’il est écrit dans l’article « Sujet et objet » que le primat de l’objet est une manière de corriger « la réduction subjective[18] », c’est-à-dire la réduction d’un objet aux concepts au moyen desquels nous le pensons.     

Pour faire apparaître les enjeux épistémologiques les plus généraux de cette revendication d’objectivité supérieure, et pour trouver confirmation qu’ils ne se réduisent pas à une « utopie de la connaissance », on peut rappeler qu’Adorno présente sa définition de l’objectivité comme fondée sur une appropriation critique de la distinction kantienne du phénomène et de la chose en soi[19]. L’objet connu est pour Kant le phénomène, en tant qu’objet construit par le sujet de la connaissance, ou médiatisé par le sujet. Cet objet est distingué de la chose-en-soi, l’objet tel qu’il est en soi et non médiatisé par le sujet de la connaissance. Adorno admet que l’objet, en tant qu’existant indépendant du sujet (chose en soi), est autre chose que ce qu’il est pour le sujet de la connaissance (phénomène), mais là où Kant soulignait qu’il est impossible de connaître la chose en soi, c’est-à-dire ce qui dans l’objet est non identique à ce qu’on peut penser par l’intermédiaire de nos concepts de l’objet, Adorno exige d’élever ce moment de la non-identité également à la connaissance :

L’objet serait le non-identique, libéré des contraintes subjectives, et saisissables par l’auto-critique exercée sur celles-ci (…). Cette non-identité se rapprocherait beaucoup de la chose en soi de Kant, bien que celui-ci reste dans la perspective d’une coïncidence entre sujet et objet[20].

S’inspirant cette fois directement de Hegel, Adorno fait de la contradiction logique l’opérateur permettant d’exprimer dans des concepts ce qui dans l’objet est non-identique aux concepts à partir desquels nous pensons les objets. Si contradiction il y a, elle se trouve entre d’une part les concepts à partir desquels nous pensons un objet, et d’autre part l’expérience, médiatisée par ces mêmes concepts, que nous faisons de ce même objet. Adorno part du principe que l’expérience d’un objet est plus riche que ce qui peut être exprimé au moyen des concepts de cet objet et que certaines dimensions de cette expérience ne peuvent être thématisées qu’au moyen de concepts qui seraient contradictoires avec les concepts de cet objet[21]. Il n’en reste pas moins vrai que les concepts de cet objet, et non ces concepts contradictoires, sont bien ceux à partir duquel cet objet doit être pensé, puisque ces objets sont ceux qui permettent d’exprimer la spécificité de cet objet. Il en résulte que l’usage de ces concepts est légitime mais qu’on ne peut formuler une connaissance non réduite de l’objet qu’à la condition que ces concepts ne servent pas seulement à exprimer positivement ce qui dans l’objet est identique à la manière dont il est conçu, mais aussi à exprimer, négativement, le non-identique. La contradiction est l’opérateur de cette expression conceptuelle du non-identique. Pour formaliser ce qu’Adorno a en vue, on pourrait dire qu’il est possible de donner une expression conceptuelle de telle ou telle caractéristique Y de l’expérience d’un objet X qui n’est pas pensable sous le concept Z de l’objet X, en disant que Y contredit Z, ou encore, que la connaissance de X est qu’il est Z mais aussi Y qui contredit Z. C’est en ce sens que l’opérateur de la contradiction est ce grâce à quoi nous parvenons à déterminer conceptuellement le non-identique. 

La contradiction est le non-identique sous l’aspect de l’identité ; le primat du principe de contradiction dans la dialectique mesure l’hétérogène au penser de l’unité. En se heurtant à sa limite, celui-ci se dépasse. La dialectique est la conscience rigoureuse de la non-identité[22].

Il ne s’agit pas de se contenter d’évoquer l’ensemble des concepts qui permettent de penser l’expérience d’un objet[23] mais de déterminer quel est le concept permettant de penser ce qui distingue cet objet d’autres objets, et ainsi de le penser dans sa spécificité. Mais il s’agit également de penser à partir à partir d’un tel concept spécifique ce qui est « plus que spécifique[24] », à savoir des spécificités de l’objet qui ne rentrent pas positivement sous son concept spécifique. C’est en ce sens que l’opérateur de la contradiction est « l’expression du non-identique sous l’aspect de l’identité » : l’expression « du plus que spécifique » par l’intermédiaire de sa contradiction avec le concept qui identifie le spécifique. Cette argumentation, présentée dès l’introduction de la Dialectique négative, est développée dans la deuxième partie :

[L’autoréflexion] est capable de percer à jour le principe d’identité, mais on ne peut penser sans identification, toute détermination est identification. Mais justement, la conscience se rapproche aussi de ce qui dans l’objet lui-même est en tant que non-identique : en lui donnant son emprunte, elle veut en recevoir une de lui. (…) Dialectique, la connaissance du non-identique l’est aussi en ce que c’est justement elle qui identifie davantage et autrement que le penser de l’identité. Elle veut dire ce que quelque chose est, alors que le penser de l’identité dit ce sous quoi quelque chose tombe, de quoi il constitue un exemplaire ou un représentant, donc ce qu’il n’est pas lui-même[25].

De cette brève explicitation du projet d’une connaissance non réduite en tant qu’expression conceptuelle du non-identique, tirons trois conclusions. Premièrement, le concept de dialectique négative est défini en référence à la contradiction comme opérateur logique, ce qui prouve que la dialectique est entendue, comme chez Hegel, en tant que dialectique du savoir, et non dialectique des objets, même si elle n’est pas une dialectique interne au savoir mais confrontant le savoir et l’expérience. Deuxièmement, le moment dialectique, celui de la contradiction, est tout à la fois celui d’une critique du savoir intégralement soumis au principe de l’identité du concept et de l’objet, et, comme chez Hegel, celui d’une plus grande objectivité. Troisièmement, dans ces conditions, on voit mal comment la dialectique négative, en cette prétention à l’objectivité, pourrait être conçue également comme dialectique négative au sens d’une « critique sans réserve de l’existant », comme dans la citation commentée à la fin de la première section de cet article ! Pour préciser la nature de cette difficulté, rappelons que la contradiction logique n’exprime pas dans le savoir le caractère contradictoire d’un objet mais une contradiction entre l’expérience d’un objet et le concept permettant d’identifier ses spécificités. Or, il n’y a aucune raison de penser qu’une telle contradiction devrait conduire à la critique de l’objet de cette expérience. Certes, l’expérience de l’objet peut aussi être l’expérience des contradictions de l’objet car c’est à la manière de contradictions que se présente le caractère « non réconcilié » de l’objet. Certains objets sont bien « pleins de contradiction[26] », mais pas tous.

L’idée d’une connaissance du non-identique, en tant que connaissance du plus que spécifique, s’applique à tous les objets, y compris des objets naturels dont on voit mal en quel sens la dialectique négative pourrait être une « critique sans réserve ». Aussi bien dans « Sujet-objet » que dans la Dialectique négative, Adorno n’hésite d’ailleurs pas à illustrer l’objectivité visée par son projet de connaissance non réduite en se référant aux sciences de la nature, en l’occurrence à la physique quantique :

Quelque chose d’incompatible avec la doctrine de la constitution de Kant parle en faveur de la primauté de l’objet : le fait que, dans les sciences modernes de la nature, la ratio va plus loin que les limites qu’elle s’est elle-même fixées, saisissant une bribe de ce qui ne coïncide pas avec ses catégories élaborées[27].

La physique quantique est l’exemple d’une connaissance du non-identique dans la mesure où elle affirme qu’un corpuscule a tout à la fois un comportement corpusculaire et ondulatoire, tout en reconnaissant que l’idée d’un comportement corpusculaire et ondulatoire est contradictoire. En ce sens, la physique quantique produit des connaissances dont l’objectivité supérieure tient à l’expression conceptuelle du non-identique ; mais elles n’impliquent aucune critique de leur objet.

III. Les concepts emphatiques et la critique de l’idéologie

Que la dialectique négative soit critique sans réserve de tout ce qui existe, cela ne peut donc être accepté qu’assorti d’une restriction : elle ne peut l’être que pour autant qu’un certain type d’objet est concerné. Quels sont donc ces objets ? La citation en question conduit à penser qu’il s’agit des objets sociaux. La référence à l’idéologie, occupant dans cette citation une place curieusement centrale dans l’énumération des fonctions critiques de la dialectique négative, ne renvoie-t-elle pas à un phénomène spécifiquement social ? De même, l’idée de « critique sans réserve de l’existant » n’est-elle pas une référence implicite à Marx[28] chez qui elle évoque non pas une critique de l’existant en général, mais seulement de la société allemande de son temps ?

En quel sens précisément la dialectique négative est-elle alors critique lorsqu’elle prend pour objet des objets sociaux ? Toute connaissance non réduite d’un objet social implique-t-elle une critique de cet objet ? Il semble bien que non puisque la démarche wébérienne est donnée en illustration du type de connaissance visée par la dialectique négative : non seulement les concepts wébériens sont forgé à partir de la connaissance des spécificités de l’objet, mais en tant que type idéaux, ils permettent de mesurer ce qui dans leur objet est non identique au concept pour identifier ce qui est « plus que spécifique », et ainsi inviter à mettre en rapport différents concepts dans les « constellations » suscitées par ce qui dans l’objet de la connaissance est non-identique[29]. Dans la mesure où la connaissance non réduite de l’objet chez Weber n’implique aucune critique de cet objet, la connaissance du non-identique des objets sociaux ne semble pas impliquer par elle-même la critique de ces objets.

Faut-il donc en conclure que c’est seulement pour autant que la dialectique négative développe une connaissance non réduite d’objets sociaux contradictoires qu’elle devient critique de ces objets ? Si la dialectique négative s’oppose à la conception positive de la dialectique qui prévaut chez Hegel, n’est-ce pas parce que ce dernier présuppose le caractère essentiellement non contradictoire, ou réconcilié, du monde présent, alors que la dialectique négative cherche à comprendre le caractère irréductible des contradictions objectives[30] ? De nouveau cette hypothèse s’avère insuffisante, car le fait que l’une des fonctions critiques de la dialectique négative relève de la connaissance du caractère irréductible de contradictions ne signifie pas pour autant que toute connaissance de ce type relève d’une expression conceptuelle du non-identique. La théorie sociale adornienne a indéniablement pour objectif de faire apparaître que les sociétés du capitalisme avancé sont structurées par des contradictions antagonistes. Elle peut être dite dialectique au sens où elle s’efforce de connaître des contractions objectives et qu’elle confère une portée critique à cette connaissance, c’est-à-dire qu’elle peut être dite dialectique en l’un des sens marxiens de l’idée de dialectique. Mais Marx n’avait pas besoin du concept adornien de dialectique négative pour développer une théorie des contradictions objectives du capitalisme et lui donner une valeur critique au double sens de la critique de l’idéologie et de la critique de la réalité. Lorsque dans les polémiques avec Popper et dans sa critique des orientations positivistes en sociologie, Adorno défend le projet d’une théorie sociale dialectique, il est d’ailleurs difficilement contestable qu’il entend l’idée de dialectique au moyen d’un concept de dialectique qui est plus large que celui de dialectique négative. De même, dans son cours Einführung in die Dialektik, Adorno cherche parfois à défendre la pensée dialectique de façon générale, dans ses versions hégéliennes et marxiennes, plutôt qu’à seulement défendre son propre concept de dialectique négative.

Nous avons commencé par remarquer que l’idée de dialectique négative pouvait définir un projet de connaissance de certains objets (par exemple ceux de la physique quantique) n’impliquant ni critique de l’idéologie ni critique de ces objets et que ce projet était parfois exposé pour lui-même par Adorno, comme dans « Sujet-objet ». Nous constatons maintenant que si la théorie sociale d’Adorno est dialectique au sens où elle produit une connaissance de l’objet impliquant une critique de l’objet, cette connaissance de l’objet ne relève pas toujours du type de connaissance non réduite que désigne spécifiquement le concept de dialectique négative. C’est donc ailleurs que dans la théorie sociale adornienne qu’il faut chercher l’articulation des dimensions cognitives et critiques de la dialectique négative. Nous avions souligné que c’est seulement à propos de certains objets que la connaissance du non-identique pouvait conduire à une critique des objets : les objets sociaux. Si la spécificité des contradictions propres aux objets sociaux ne permet pas de comprendre pourquoi la dialectique négative est critique sans réserve de l’existant, il convient sans doute d’introduire une spécification supplémentaire. Et dans la mesure où la dialectique négative met en tension les objets avec leurs concepts, cette restriction supplémentaire peut être cherchée du côté des concepts des objets sociaux. Or, l’une des caractéristiques des objets sociaux est qu’ils peuvent être pensés sous deux types de concepts distincts : des concepts simplement classificatoires (comme les concepts des sciences de la nature et les types-idéaux wébériens) et des concepts qu’Adorno dit « emphatiques[31] » et qui sont tout à fois classificatoires et  normatifs. Par exemple, le concept de liberté est un concept qui distingue la classe de ce qui est libre (par exemple une vie libre) de ce qui ne l’est pas, tout en présupposant non seulement que la liberté vaut mieux que la non liberté, mais aussi que toutes les formes de liberté ne sont pas à la hauteur de la liberté véritable (et qu’aucune vie libre n’est sans doute aujourd’hui à la hauteur de l’idée de liberté)[32]. Adorno distingue de ces concepts emphatiques les concepts seulement classificatoires qui ne comportent pas ces dimensions normatives. Ces derniers eux-aussi peuvent donner lieu à une connaissance dialectique du non-identique, mais ils ne suscitent pas la critique des objets qui est en revanche bien présente lorsque la dialectique négative se déploie dans des concepts emphatiques. Dans le premier cas, celui des concepts seulement classificatoires, la non-identité du concept à son objet signifie que le concept ne parvient pas à rendre compte adéquatement du particulier qu’il subsume, alors que dans le second cas, celui des concepts emphatiques, la non-identité du concept à son objet signifie également que l’objet n’est pas à la hauteur de ce qu’il doit être.

Dans le cas des concepts emphatiques, il y a donc bien imbrication des fonctions cognitives et critiques de la dialectique négative. Pour la décrire, Adorno réorchestre quelques thèmes hégéliens : d’une part, le thème suivant lequel la vérité du discours (la vérité au sens subjectif) dépend de la vérité de l’objet (de la vérité au sens objectif, comme lorsqu’on parle d’un « vrai État »)[33], d’autre part, le thème principal de la logique de l’essence, à savoir la critique des dualismes ontologiques qui séparent l’intérieur (l’essence, le fondement, la chose, etc.) de l’extérieur (l’apparence, l’existence, les propriétés) tout en affirmant que l’intérieur est la réalité véritable et que ce dernier peut être connu indépendamment de sa réalité ext%C

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