Addiction : les mésusages de la neutralité

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Anthony Ferreira – IRePh / Université Paris Ouest Nanterre la Défense.

Une des particularités de la recherche sur l’addiction est la profusion de théories ayant comme intention d’en rendre compte. Ces théories appartiennent à des domaines divers (sciences de la vie, sciences sociales, médecine, philosophie…) et peuvent se présenter comme rendant compte complètement du phénomène à partir d’un de ces points de vue et sans faire appel aux autres niveaux de lecture. Chaque domaine d’analyse, de son côté, peut proposer des théories, parfois contradictoires entre elles, dont le domaine théorique est cantonné à une sorte de niche écologique conceptuelle limitée, sans qu’il n’y ait obligatoirement de rapport avec les autres niches, les autres sciences.

Or, dans cette profusion de théories, il n’est pas évident d’éliminer quoi que ce soit. Ces théories semblent, en général, tout à la fois pertinentes parce qu’elles rendent compte de points importants du phénomène, voire participent à la redéfinition de l’addiction en mettant en lumière des caractéristiques jusque-là ignorées, mais elles pèchent aussi toutes par une inadéquation évidente au phénomène dont elles veulent rendre compte : l’addiction échappe à chaque fois à ces réductions théoriques.

Le problème n’est donc pas tant la profusion de théories complètement fausses mais bien partiellement justes. On ne peut ni les écarter au risque de perdre ce qu’elles peuvent avoir d’intéressant et qui n‘est pas repris par les théories concurrentes, ni les accepter totalement, d’une part parce qu’on peut à chaque fois montrer facilement leurs insuffisances et d’autre part parce qu’une approche œcuménique qui voudrait les faire collaborer devrait s’appuyer sur des connaissances précises des domaines en question et lutter contre leur incompatibilité.

Ce qui apparaît quand on regarde ces théories, c’est que les oppositions semblent se rejouer systématiquement selon les mêmes termes tout au long de l’histoire de l’étude de l’addiction. Ces termes permettent de définir la question fondamentale à propos de l’addiction qui semble alors pouvoir se formuler ainsi : « est ce que, et si oui comment, nos désirs peuvent nous faire perdre le contrôle sur nous-même et/ou notre rationalité ? »

L’addiction est liée au désir (qu’elle soit un processus du désir, causée par une cible de nos désirs, le passage d’un désir à un besoin…) et elle ressemble à une perte de contrôle sur nos actes voir une perte de rationalité. La partie « comment » dépend de la science, qui doit décrire en termes de mécanismes ce qui se passe dans les cas d’addictioni, ii ,iii. Le reste, et c’est en général au reste que l’on a l’ambition de répondre quand on pose la question « qu’est-ce que l’addiction ? », semble bien être d’un tout autre ordre si l’on considère avec Karl Popper que la science n’a pas pour objectif de donner des définitions mais de fournir des théories qui permettent d’envisager des explicationsiv.

La question comprend de fait une dimension morale. Ces deux versants, scientifique et moral, sont les sources de débats sans fin qui agitent la réflexion autour de l’addiction. Or le fait que ces débats soient justement sans fin est un véritable problème pour qui veut proposer une théorie de l’addiction, répondre à la question « qu’est-ce que l’addiction ? » ou simplement en proposer une approche synthétique. Une possibilité consiste à faire des choix radicaux et donc à entrer dans la bataille que l’on aurait voulu survoler, l’autre, à conserver une forme de neutralité concernant ces deux versants.

Nous montrerons qu’il y a donc deux versants à l’étude de l’addiction, une question du comment, scientifique, et une question morale. Quant à l’attitude de neutralité, si elle peut se justifier vis-à-vis des questions de sciences, elle ne peut se traduire par un désintérêt, une forme de simplification extrême au risque de vider le discours de tout contenu. La neutralité morale apparaît, elle, impossible à tenir : on ne peut décrire l’addiction en faisant l‘économie du fait qu’elle est un outrage.

À titre d’exemple des écueils de la neutralité, notamment du fait qu’être neutre n’est pas synonyme d’objectivité, nous présenterons rapidement le travail de Westv. En 2006, il propose une présentation critique des théories de l’addiction avec l’idée qu’aucune de ces théories ne résiste à la confrontation avec les situations réelles qui relèvent de l’addiction et qu’il pourrait être intéressant de garder ce qui semble fonctionner et jeter le reste, selon les critiques, et les contre-exemples évidents, pour proposer une théorie unifiée capable de résister, notamment, aux faits. Une théorie qui ne serait pas dès sa création contrariée par la présence d’un contre-exemple, non immédiatement empiriquement réfutée Une seconde version en est présentée en 2013 en collaboration avec Brownvi. Ce travail a servi de base en 2013 pour un rapport publié par le European Monitoring Centre for Drugs and Drug Addictionvii, une émanation des institutions européennes chargée de proposer des éléments pour développer et évaluer les politiques liées à l’addiction et aux drogues. En raison de la reconnaissance institutionnelle de cette théorie, il s’agit d’un bon exemple pour étudier ce type de travail de synthèse, pour voir ce que l’on peut conclure de l’existence même de ces travaux mais aussi, malgré leur intérêt (et sa lecture est réellement d’un grand intérêt théorique), les défauts qui les grèvent.

Enfin il sera défendu qu’une remise à plat de nos attitudes vis-à-vis de l’interdisciplinarité d’une part et des bases de nos choix normatifs en matière d’addiction d’autre part sont nécessaires si nous voulons légitimement parler de l’addiction en général. C’est-à-dire répondre à une question comme celle de sa nature, de ce qu’elle est. Sinon, nous courrons le risque de faire entrer nos énoncés, dans la catégorie bullshitviii telle que définie par Harry Frankfurtix. Pour cela, il faut reconnaître et accepter que se former aux autres domaines de la connaissance (par la collaboration dans le cadre d’équipes mixtes et l’apprentissage nécessaire de leurs bases théoriques) est une condition nécessaire pour traiter de l’addiction dans sa globalité.

Les questions de l’addiction

Dès le XVIe siècle, avec, Pascasiusx la question de considérer l’addict comme malade ou déviant est posée et donc, la question de sa responsabilité morale. Benjamin Rushxi, père du modèle-maladie, affirme à la fin du XVIIIe siècle la nature pathologique de l’addiction afin de dédouaner l’addict d’une quelconque salissure morale (l’alcoolique meurt d’ailleurs par combustion à cause des effluves des esprits ardents ou se suicide dans un sursaut de honte face à ce que l’alcool a fait de lui). Dès le départ la question morale est concomitante de la volonté d’en faire un objet de science.

Une deuxième dichotomie est celle du moteur de l’addiction : est-elle un processus déviant ou le problème vient-il de ce qui déclenche un processus normal, le but vers lequel il est dirigé ? En identifiant des déclencheurs particuliers qui nourrissent les processus, des buts à atteindre, que ce soit le plaisir, la récompense positive ou la diminution d’une douleur, la création de nouveaux besoins ou la réponse à d’anciens besoins etc, on ne pose plus la question de la responsabilité, de l’automatisme ou de la dimension purement réflexive du processus ; cela n’a plus d’importance première. Cela renvoie à l’autre dichotomie : l’origine de l’addiction est-elle interne à l’addict, consciente ou non, automatique ou réfléchie, subie ou assumée, ou externe, par le biais de propriétés particulières d’objets particuliers ou de types dont la perspective est évoquée par certains objets ?

Une autre façon de répondre à cette question apparaît dans le cadre du courant hygiéniste. Morelxii, dans sa théorie de 1857 de la dégénérescence (c’est-à-dire de la perte des qualités de la race), explique ces « maladies sociales » comme le fait d’individus, les « dégénérés », faibles physiquement et moralement. Cette dégénérescence est héréditaire et est aggravée par ses conséquences (l’alcool, les conditions sociales défavorisées…). Pour la « race » et la nation, le dégénéré est un danger que la médecine doit permettre d’éliminer en accélérant le processus naturel de sa disparition. Cette théorie va donner lieu à des développements racistes et eugénistes mais est aussi la première à lier, dans ce qui ne s’appelle pas encore addiction, l’intervention d’un objet (l’alcool par exemple) et des paramètres extérieurs (le milieu, la génétique…) ; elle est en cela le premier modèle bi-varié du phénomène.

Ce qui ressort in fine de ces thèmes récurrents est que la question posée par l’addiction est double : celle de la possibilité pour nos désirs de nous faire perdre le contrôle sur nous-même et notre rationalité et donc de la culpabilité de l’addict ; c’est une question morale, et celle des processus en cause, une question de mécanismes, de science. Toutes les réponses apportées sont des variations autour de ces thèmes, sources de débats interminables, que les travaux d’éclaircissement et de synthèse veulent éviter. Or la façon d’aborder la neutralité, dans les deux cas, pose problème.

Les problèmes de la neutralité scientifique

Il y a donc deux versants différents à la question : qu’est-ce que l’addiction ? Celui du « comment ? », qui est celui des mécanismes qui sous-tendent les phénomènes observés. C’est une question dont la réponse peut être donnée en termes scientifiques, de mécanismes dans le cadre de ce qu’est une explication en neurosciences5, neurosciences entendues comme une mosaïque de domaines s’intéressant aux faits mentaux, à leurs contenus et à leur substrat biologique. Il y a des explications en termes de mécanismes cognitifs, de toutes les formes de la psychologie (psychologie clinique, psychanalyse, philosophie…), neurologiques, moléculaires, etc. Des explications en termes de causes et de raisons.

On a donc des explications multi-niveaux pour lesquelles il n’existe pas, à ce jour de possibilité de réduction, de traduction possible de tout ce que l’on sait et dit dans les termes d’une seule science, et, à cause de cela, la somme des connaissances est difficile à utiliser parce qu’il est objectivement difficile de justifier le choix d’un niveau contre un autre. D’abord, si l’on prend au sérieux le problème de l’incommensurabilité des arguments conceptuels en l’absence de réduction possible, et ensuite parce que, pour pouvoir éliminer un niveau, et pouvoir justifier cette élimination, sortir de l’arbitraire, il faudrait pouvoir le comprendre ; c’est-à-dire être réellement compétent dans les différents domaines impliqués. Il est donc extrêmement compliqué de justifier un choix de domaine contre un autre sans en faire ressortir l’arbitraire et tout autant compliqué de prétendre à une vue synthétique, pour les mêmes raisons de somme de connaissances. Une des solutions est de prôner une forme de neutralité, de ne pas choisir. La question des mécanismes ne devant pas être décisive pour définir l’addiction.

Une neutralité justifiée

Pour la partie scientifique, le choix de la neutralité peut se justifier, comme dit précédemment, l’incommensurabilité des théories en provenance de domaines si divers rendant compliqué l’élimination des unes ou des autres. Quant à l’élimination interne aux sciences particulières, le choix entre théories concurrentes au sein d’un même domaine du savoir, on peut trouver logique d’en laisser la responsabilité aux chercheurs de ces domaines. Sauf que ces sciences sont intégrées à un maillage fait d’autres sciences, tenues ensemble par le fait qu’elles expliquent un même phénomène, l’addiction. Les apports des unes, même irréductibles aux autres, pourraient bien servir d’outils quand il s’agit de trancher au sein d’une science unique. Dans un papier de 2013, Holton et Berridge présentent un point de vue sur l’addiction basée sur leurs propres travaux et le comparent aux théories concurrentes. Ils affirment que leurs travaux, neurobiologiques, semblent avoir des conséquences en termes de rationalité et de désirs, termes hors de la compétence de la biologie et font le choix de présenter ces conséquences. Ils en arrivent à la conclusion que, si leur point de vue est le bon, il implique logiquement qu’il s’agisse d’un « cas aussi clair que l’on pourrait en trouver de désir irrationnel ». Prenant très au sérieux les termes employés, c’est avec une connaissance des domaines concernés qu’ils s’y attaquent et, loin de considérer l’affaire comme réglée, ce sont les spécialistes, ici notamment les philosophes, qu’ils convoquent pour répondre à la question de la possibilité d’un désir intrinsèquement irrationnelxiii. Le rapport entre biologie et philosophie est ici bilatéral. La neutralité entendue comme un désintérêt, une simplification à l’extrême et la perte du sens spécifique des mots employés par une réduction au langage courant est bien plus problématique.

Le risque d’une simplification indue

Quand on s’intéresse à l’addiction, il faut parler psychologie, biologie, philosophie etc. Il y a un grave souci de langage car les mêmes mots du langage courant vont avoir des sens extrêmement précis dans des domaines impliqués dans l’addiction alors qu’ils peuvent aussi être utilisés dans un sens vague, courant, sans toute leur portée théorique. Deux formes de simplification langagière, pour ne pas choisir de favoriser un domaine de recherche particulier, existent quand il s’agit de répondre à la question « qu’est ce que l’addiction ? ».

D’abord l’emploi de mots ayant une signification précise dans un domaine et un sens « courant », faisant référence à des objets que tout un chacun possède et dont tout le monde peut faire l’expérience en supposant leur sens compris et maîtrisé. C’est-à-dire que l’usage courant sert d’alibi pour supposer connu l’usage particulier. Je peux expérimenter mes désirs, avoir un avis sur ces désirs, sans pour autant être au fait de ce qu’est un désir pour la philosophie. Or les termes ayant un usage courant sont définis précisément dans les domaines qui s’y intéressent. Le problème provient de l’utilisation de ces notions sans l’acquisition du minimum théorique appartenant au domaine dont elles sont extraites. Heyman énonce une critique sévère mais indiscutable : les termes comme désir, volonté et autres, dans les articles et ouvrages issus de la biologie notamment ne sont jamais définisxiv. Holton et Berridge à l’inverse s’intéressent particulièrement à cette question pour en arriver à la conclusion que leurs recherches soulèvent des questions philosophiques qui restent à trancher pour avancer sur les propositions biologiques. Ce phénomène de simplification par perte de sens spécialisé est particulièrement sensible pour les concepts issus de la psychologie ou de la philosophie.

Deuxièmement, des concepts issus de sciences spécialisées et qui n’ont pas de prime abord d’équivalent dans le langage courant (ce qui n’empêche pas qu’ils puissent au cours du temps s’y faire une place, comme c’est le cas de « neurones » dont tout le monde a désormais une vague idée) vont aussi être utilisés avec une grande légèreté. Cela donne certes une patine scientifique au discours et permet de renforcer l’autorité de ce qui est dit mais cela nécessite aussi de maîtriser les concepts en questions. Par exemple, des notions issues de la biologie sont aujourd’hui employées, la dopamine est encore présentée parfois comme la molécule du plaisir – des gens se font même tatouer la formule chimique en guise de symbole hédonique – dans le discours autour de l’addiction : c’est une rengaine bien connue là où, depuis longtemps, il est clair que dopamine et plaisir ne sont pas équivalents et que s’il fallait rapprocher l’activation dopaminergique d’un concept mental il s’agirait plutôt du désir. Pour transmettre les résultats des sciences, on a parfois recours à des schématisations qui, si elles peuvent avoir un intérêt pédagogique, ne peuvent être vue que comme des étapes pour ensuite accéder au contenu particulier. L’exemple typique est par exemple le modèle de l’atome avec l’électron tournant autour du noyau, tout le monde à l’école y a été exposé et a appris les bases de la physique des particules ainsi. Pour ensuite vouloir s’exprimer sérieusement dans ce domaine, il est préférable d’avoir su le dépasser. En choisissant de simplifier à outrance, cela nous fait oublier qu’il y a derrière les mots des contenus avec un sens précis. Qu’il ne suffit pas d’avoir une « vague idée » ou de savoir prononcer un terme scientifique pour savoir de quoi l’on parle. L’usage sans cesse renouvelé de résultats scientifiques pour justifier de prises de positions politiques concernant l’addiction est monnaie courante, et faire croire qu’avec un appareil conceptuel schématique simplifié à outrance on peut se sentir honnêtement légitime est fondamentalement problématique. Cela ne permet que de se plonger dans les différentes approches, sans se noyer immédiatement.

En choisissant de rester neutre quant à la question des mécanismes, dans le sens de considérer qu’il n’y a pas à en parler ou que l’on peut se contenter d’en mal parler, la question de l’addiction sort du domaine de la science pour passer, au mieux, dans celui d’une simple description d’un phénomène. Au pire, des arguments à l’apparente scientificité serviront à soutenir des thèses, normatives qui ne se fondent aucunement sur une quelconque rationalité scientifique.

La dimension morale

Le deuxième versant de la question de l’addiction, est une question de morale. Dans l’addiction, quelqu’un fait quelque chose qu’il ne devrait pas faire. Il ne le devrait pas parce qu’il ne le veut pas (c’est un point à élucider : le désire-t-il ou est il prisonnier d’une force qui le contraint ?), ou parce que quelque chose d’autre qui revendique sur lui une autorité ne le veut pas et qu’il ne le doit donc pas. La question est alors : est-il coupable de cette transgression ou victime d’une force, là encore, qui le contraint voire, entre les deux, complice ? Il est impossible de s’extraire des questions de normativité quand on s’intéresse à l’addiction, parce que la question de la nature de l’addiction appelle des réponses normatives, des prescriptions. Or, comme pour le versant du « comment », si l’on veut éviter de tomber dans le débat moral, il reste à viser une forme de neutralité. Si les débats scientifiques inter-théoriques sont interminables à cause d’une forme d’incommensurabilité des théories entre elles, les débats moraux modernes le sont tout autant, comme l’explique MacIntyre, en adaptant cette notion d’incommensurabilité de la philosophie des sciences à la philosophie morale. Comme chaque position est valide logiquement et s’appuie sur des prémisses absolument incompatibles avec les prémisses des autres positions parce qu’ils reposent sur des bases normatives différentes, il est impossible d’évaluer rationnellement les mérites respectifs des uns et des autresxv.

Deux attitudes neutres problématiques se présentent. D’abord, une neutralité d’apparence, en laissant le choix des armes normatives aux lecteurs, à ceux qui vont utiliser la définition proposée. Ce qui revient à reconnaître la nécessité d’une prise de position normative pour définir l’addiction sans l’assumer. Et donc revient à donner d’une part une définition incomplète, vague et constitue surtout une prise de position morale qui équivaut à dire que tout se vaut. Cela revient à ce que le lecteur trouve dans la définition ce que ses a priori y auront mis. Il n’y a alors aucune base rationnelle pour avoir des prémisses morales à propos de l’addiction parce que pour cela il faut comprendre ce qu’est l’addiction or la théorie de l’addiction qui est fournie dépend du positionnement moral. On trouve alors ce que l’on veut bien y mettre, les prises de positions morales qui déterminent notre réponse à la question de la nature de l’addiction dans ce cas ne sont basées sur rien d’autre que des choix personnels. Ayant déjà du mal à se convaincre soi-même du bien-fondé de nos positions, il devient difficile d’en convaincre les autres et les débats sont sans fin16.

L’autre attitude consisterait à aussi nier la nécessité d’une prise de position morale. Cette dernière approche aurait de vrais avantages, elle permettrait de se débarrasser de ces débats sans fin et, du même coup désamorcerait une bonne partie des critiques sceptiques qui remettent en cause l’existence même de l’addiction en dehors d’une simple expression d’une condamnation morale de certains comportements. Mais elle est impossible à tenir : il faut un jugement de valeur pour parler d’addiction.

L’impossible neutralité morale : l’addiction est un outrage

La neutralité morale est, pour commencer un vœu pieux. Le plus souvent, l’objectif avoué des auteurs qui prétendent ne pas porter de jugement moral quand il s’agit de décrire l’addiction dans le sens de dire ce qu’elle est, est de lutter contre. La neutralité apparaît ici comme un engagement relativiste en termes de ce qui est bien et mal et des critères pertinents pour les définir. Tout en revendiquant quand même que l’addiction est mauvaise.

Ce qui est clair, c’est que le contexte social par exemple influe sur ce qui est reconnu comme addiction. L’addiction ne nécessite pas uniquement un dommage : il lui faut en plus constituer un outrage. La cause du dommage doit en plus être connotée négativement. Par exemple, la première dépendance comportementale à être intégrée dans les manuels de référence (et dont Pascasius parle déjà au XVIe siècle) est le jeu. Le jeu, sujet de jugements moraux, de débats théologiques profonds sur la nature blasphématoire de la question posée à Dieu quand les dés sont jetés… Pour le sport ou le travail, la reconnaissance est plus difficile, il faut reformuler le problème, l’outrage est là un outrage à soi-même, à son cercle familial pas directement au groupe social au sens large, posé par une activité valorisée ; il faut pouvoir se sentir légitime d’opposer l’individu, son entourage restreint, face aux valeurs du groupe social dans son ensemble. Cette question relève de la philosophie morale et choisir une attitude neutre sous la forme du relativisme est une prise de position forte. Une des particularités du relativisme moral est justement de générer des débats sans fin, de rendre impossible à trancher des questions morales. Il ne s’agit pas de dire qu’il n’y a pas de choix normatif relatif autour de l’addiction mais peut être serait il plus pertinent de poser la question autrement. Il existe des variations locales dans la définition de ce qui est ou n’est pas un outrage, de ce qui est toléré, accepté ou ignoré, de même pour ce qui est promu, mais considérer que ce sont ces variations locales qui font l’addiction c’est considérer que si l’on se base sur une communauté de junkies, il pourrait n’y avoir en son sein aucun addict ; chacun vivant selon des règles tolérant la pratique, en bonne entente avec sa consommation. Le problème de cette situation est que cela a existé et que cela se termine « mal ». Pas uniquement à cause d’une confrontation avec le monde extérieur, mais pour des raisons individuelles (de santé par exemple) et de relations inter-personnelles internes à la communautéxvi. Trouver des cas idylliques semble compliqué, comme si, intrinsèquement, il y avait addiction quand il y a outrage mais que cet outrage, bien que sa présence soit validée selon des critères sociaux variables, possédait un fond aussi universel que notre biologie. L’outrage peut être un outrage à soi-même, tant à la façon dont on se détermine que ce sur quoi nous n’avons pas de prise, c’est-à-dire notre nature d’humain. Un outrage à une société ou à ce qu’il y a de commun à tous les groupes, du fait de la nature sociale de l’animal humain. Évidemment, cela tend à se poser la question d’un Bien objectif, et celle de la justification d’une morale objective qui serait un socle commun aux variations locales relatives. L’addiction est donc un outrage : cette question relève de la philosophie morale et il faudrait alors définir ce qu’est un outrage en général, absolument et objectivement.

En cela, l’addiction est un formidable outil de philosophie morale parce que, dans ce cadre, la question du substrat matériel est indissociable de la réflexion morale et qu’il serait même possible d’y entrevoir un ancrage objectif. Il y a une universalité de l’outrage, un substrat biologique et un fonctionnement de l’esprit commun qui cadrent la question. On ne peut concevoir cette problématique sans se poser celle du substrat biologique des fonctions mentales des plus simples à leurs expressions les plus complexes (la morale, l’identité…). En retour, il semble vain de vouloir traiter cette question en mettant de côté la philosophie morale car sans elle il est impossible de définir l’addiction. Ne pas en parler, c’est déjà choisir une option qui, en l’état actuel, n’a pas posé le problème dans des termes tels qu’une solution ait été trouvée. Cette option relativiste, si elle est tenue avec rigueur, jusqu’au bout de ce qu’elle implique, ne prétend d’ailleurs pas apporter de réponse car en toute logique, si tout se vaut, il n’y en a pas. Il y a des réponses, qui dépendent des spécificités « locales » et le débat risque de se déplacer sur l’échelle acceptable de définition de cette localité. L’individu, le groupe restreint, la communauté, la nation… On peut défendre une position sceptique qui mène, comme celle-ci, à la négation de l’existence de l’addiction, il est plus curieux de le faire dans le cadre de la recherche portant sur cet objet pour en donner une explication.

Amener dans le débat, comme élément essentiel, la philosophie morale dans un domaine où la complexité est déjà grande, ne simplifie pas vraiment les choses. Mais de fait, personne ne défend une position selon laquelle l’addiction est souhaitable. Il y a bien un présupposé communément admis : « l’addiction, c’est mal ». Pour qui et comment sont d’autres questions. Est-ce que ce qui est mal est de s’adonner à l’addiction ? Serait-il alors légitime de punir ? Ou est ce qu’on pourrait diminuer le mal qui accompagne l’addiction en ayant des politiques publiques plus permissives, le mal provenant de l’intolérance sociale vis-à-vis de pratiques qui devraient être comprises comme l’expression d’un choix libre et souverain ? Toutes les options sont par exemple compatibles avec ce que propose West dans sa théorie qui fait l’objet d’un rapport d’une instance politique européenne. Son objectif est de fournir les éléments nécessaires à la réflexion de ceux dont le métier est de définir des normes et des lois.

Un exemple de théorie synthétique et de ses écueils

La théorie de West repose sur une définition de l’addiction construite dans un environnement schématique ou s’articule des mots-valises comme motivation, capacité, qui forme le cœur d’une théorie de la décision qui elle-même sert de cadre à cette théorie de l’addiction. C’est une sorte de système de poupées russes conceptuel.

D’abord un modèle du comportement en général nommé COM-B qui dit que pour tout comportement (le B, de behaviour), il faut trois conditions : l’individu doit en être capable (C, de capability), en avoir l’opportunité (O, de opportunity) et être préférentiellement motivé (M de motivation) par rapport aux autres comportements possibles.

Puis une théorie de la motivation PRIMExvii (Plan, Responses, Impulses, Motives, Evaluations) qui décrit les 5 sous-systèmes de la composante motivation M de COM-B et montre comment chacun des sous-systèmes influence les autres pour finir par donner lieu à une motivation.

La théorie de l’addiction de West s’inscrit dans ce cadre et se formule par une définition :

« D’après la théorie proposée, l’addiction peut être utilement vue comme une condition chronique qui implique une motivation puissante et répétée à s’engager dans un comportement gratifiant acquis à la suite de l’engagement répété dans ce comportement, et qui possède un potentiel significatif à causer des dommages inattendus»xviii.

L’objectif est aussi de donner une théorie qui ne pourrait pas être réfutée aussi facilement que les autres, c’est-à-dire pour laquelle on ne trouve pas le moindre contre-exemple. En clair, le sous-entendu est pratique : il faut pouvoir, grâce à cette théorie, dire sans ambiguïté si x appartient ou n’appartient pas au domaine de l’addiction. Sans faux positif ni faux négatif. Il serait rassurant et utile de pouvoir donner une réponse claire à la question x peut-il être classé dans l’addiction, une réponse simple, fondée sur une formule mathématique, scientifique, objective. Or si Frege pensait que les concepts doivent avoir des limites claires et qu’il n’y a rien de vague qui mérite le nom de concept, il se trouve que la plupart de nos concepts courants sont plutôt de type vagues : quelle est la limite entre le bleu et le vert, entre chauve et chevelu, petit et grand. Plus grave encore, depuis Peirce, il semble bien que l’on doive admettre que nombre de nos concepts scientifiques soit du même ordre (Pour plus de détails sur ces questions de concepts vagues ou aux frontières claires voir Engel 1992)xix. Que tendre vers un concept d’addiction avec des limites claires est un objectif honorable, certes, mais il n’y a pas besoin de sortir du vague pour utiliser le concept d’addiction. Le fait que le concept soit un concept vague ne remet pas en cause son existence, West parle d’ailleurs de « frontières floues » (« fuzzy boundaries »), ce qui, et il le rappelle, n’en fait pas un objet très différent des autres taxonomies en biologie ou sciences sociales.

Ce que présente West, est donc une tentative de théorisation de l’addiction dans le but de pouvoir la traiter. Et pour traiter, encore faut-il poser un diagnostic et déterminer qui présente un comportement qui peut être rangé sous la catégorie addiction. Il faut déterminer quelles sont les forces en présence qui jouent un rôle dans le phénomène et identifier les points sur lesquels il serait possible d’intervenir (pour les politiques publiques, les médecins etc). Il n’est pas question ici de donner un quelconque compte rendu détaillé de la façon « réelle » dont ces niveaux interagissent ou agissent. Il suffit de dire qu’ils agissent et qu’on doit donc pouvoir les considérer comme des cibles potentielles. C’est une théorie purement descriptive, l’explication (en termes de mécanisme) étant reléguée en arrière-plan. La théorie de West se veut neutre sur le plan des mécanismes (ils pourraient être différents en fonction de différents types d’addiction pour West) c’est-à-dire qu’il n’est pas question de fonder le concept sur la façon dont il fonctionne, sur la foi de mécanismes mis en évidence, donc sur la base de ce que peut nous apporter la science. La théorie prend acte des théories scientifiques existantes. Si la définition semble proposer une forme de mécanisme, on voit qu’elle n’explique en rien l’addiction, elle décrit quelque chose, mais même cette description est fragile. Prenons l’exemple de Marie Curie. En s’engageant à répétition et à cœur perdu dans des pratiques de laboratoire intenses de recherches sur le radium, motivée par un intérêt profond pour cette activité qu’elle découvrit dans sa jeunesse en s’adonnant à la physique, Marie Curie finit par subir des conséquences néfastes inattendues dues à son exposition aux radiations. La définirions-nous comme addict ?

Reprenons l’argument de Popper, selon lequel, la science tente de dire comment cela fonctionne mais ne peut dire ce que c’est. Or la question que l’on pose est ici « qu’est-ce que l’addiction ? ». L’addiction est un phénomène qui a des bases neurales et dont on peut essayer de décrire le fonctionnement biologique mais c’est aussi une histoire en première personne d’un individu, ou en troisième personne, la description de phénomène mentaux, de relations sociales et autres. C’est une question politique, économique, une question morale. Admettons que la question des mécanismes soit ici secondaire. Il existe des versions contradictoires de ces mécanismes et pour les faire cohabiter autour d’un concept unique dont il pourrait rendre compte, la solution de la neutralité ici choisie renvoie à la possibilité de nombreux mécanismes, et que l’on peut déterminer si Marie Curie est addict sur la foi de la description de son comportement, sans avoir à la disséquer ou entrer dans le détail de son fonctionnement psychologique. Admettons que la diversité des mécanismes ne soit pas un problème parce que l’unité du concept d’addiction viendrait d’ailleurs. Toute la question devient alors cet « ailleurs », surtout quand la neutralité sur le plan scientifique se double d’une revendication de neutralité morale. Mécanismes et morale étant les deux grandes questions sans fin qui agitent le débat autour des addictions et qui font que, justement, une définition claire n’est pas disponible. Que nous reste-t-il alors à part la possibilité de n’en faire qu’une description. Une description qui se doit d’être accessible, simple, voir ici, simpliste. L’addiction se caractérise alors par des phénomènes présentant des airs de famille, et devient une sorte de syndrome. Sauf qu’il n’y a aucun consensus sur la description du syndromexx et qu’il y a un élément fondamental qui échappe à la clinique. Ce qui permet de répondre à la question concernant Marie Curie est un jugement de valeur concernant l’activité en question. La phrase qui précède la définition de West est : « L’addiction est une construction sociale, non un objet qui peut être défini de façon unique ».

L’addiction n’est pas en soi un concept scientifique aux frontières nettes comme électron ou volume. On sait si x est ou n’est pas un volume ou un électron avec plus de certitude que si y qui fait 1m77 est grand ou petit ou est addict ou non parce que ces deux derniers caractères sont relatifs à un contexte un contexte social par exemple et que le contenu conceptuel ne peut être décrit objectivement. Du point de vue normatif, aucune orientation n’est donnée, l’attitude est encore neutre. Cela nous entraîne vers un relativisme sceptique que n’aurait pas renié Szasz. La seule information donnée pour que nous nous sentions compétents pour la partie morale du problème peut être résumée sous la forme d’une définition : « l’addiction ; c’est (relativement au contexte normatif que vous déterminerez) mal ». La position relativiste conduit, encore une fois à retrouver dans cette théorie les conséquences attendues des prémisses non justifiées qu’on y a apportées, car ils ont besoin de cette théorie pour être justifiés. Nous déterminerons si Marie Curie est ou n’est pas addict en fonction du contexte, contexte que nous apportons, qui dépend de nos croyances, de la façon dont nous évaluons le comportement de Marie Curie, d’y voir un outrage à quelque chose qui variera aussi selon nos croyances et de notre tendance à lui accorder notre pitié ou au contraire à la condamner en étant persuadé de juger rationnellement sur la foi d’une théorie de l’addiction. Cette façon de faire valide les a priori des lecteurs.

West a choisi une solution face à la difficulté de parler de la nature de l’addiction, la difficulté de ne pas se limiter à parler d’une théorie qualifiée par un adjectif qui l’intègre à un domaine particulier, ce qui lui permettrait de ne pas, forcément, aborder les autres points de vue ; ici plutôt « une théorie psychologique de l’addiction ». Sa solution est celle de la simplification, de la réduction au plus petit dénominateur commun, comme moyen de la transmission au plus grand nombre, de la base de recherche. Le prix à payer est la perte de mordant de la théorie. Les théories sont recensées et traitées à égalité en prélevant ce qu’elles ont apporté, et notant ce qui les contredit. Mais cette sélection se fait par la traduction en langage courant de ces théories. Or ce geste de réduction n’a rien d’évident ni de justifié, Des mots comme « désir », « maladie » etc, ne sont pas forcément employés dans les articles traitant de récepteurs cérébraux par exemple et le terme addiction n’est même parfois cité que dans l’abstract ou pour contextualiser l’intérêt d’un travail de recherche, souvent extrêmement spécialisé et limité en porté. En fait ces termes sont plus facilement trouvés dans les dossiers de demande de financements pour justifier de l’intérêt des recherches. Désir, addiction, volonté, motivation etc. ne sont pas des termes qui appartiennent à la biologie. Penser que l’on peut en ces termes parler des résultats des sciences spéciales est un abus.

D’autre part, le problème de la nature normative des questions sur l’addiction est lui aussi réglé en ne l’abordant pas directement. Les avantages et inconvénients des théories postulant soit la responsabilité de l’addict soit son irrationalité, soit un choix objectif soit une force irrépressible etc. sont encore recensés et traitée à égalité. Les questions morales qui les sous-tendent ne sont pas abordées en termes de morale, elles ne sont que le contexte de ces théories. La neutralité morale est revendiquée comme un exercice d’objectivité scientifique. Or pour cela il faut supposer que l’on puisse faire une description objective de l’addiction. Il n’est évidemment pas question de traiter cette question en détail ici mais il suffit de dire que s’il y a un domaine ou l’objectivité, la neutralité vis-à-vis de la normativité, de la morale sont particulièrement mis à mal c’est bien l’addiction. Dès l’origine, le problème est posé en terme moral, de la question de l’akrasie à celle de sa nature pathologique ou non, les arguments en présence sont des arguments qui traitent du bien, du mal, du devoir, de la liberté et autre et, surtout, des débats encore brûlants.

Ici, la théorie repose sur une sorte de boîte à outils conceptuelle qui permet aux moins spécialistes de manipuler des objets complexes condensés sous forme simple et de s’intéresser à leur articulation. Une sorte de Microsoft Windows théorique, où ce que sont vraiment les objets que l’on manipule est caché. C’est extrêmement utile pour le non-informaticien, mais ne permet pas de connaître le détail de ce qui se passe vraiment, ni de comment cela fonctionne. Si ce contexte peut fournir un environnement de travail pour des spécialistes, le danger est, de par sa forme extrêmement simple, de persuader des non-spécialistes de leurs compétences dans un domaine complexe à cause de l’apparente simplicité d’accès. Il ne s’agit pas de plaider pour un langage ésotérique, au contraire, mais savoir exprimer simplement des concepts complexes est une chose, penser qu’on les maîtrise parce qu’on sait prononcer le mot qui est censé en rendre compte en est une autre, surtout quand la réduction au langage courant n’a rien d’un phénomène de réduction dans le sens de la traduction d’une théorie dans les termes d’un autre domaine. Savoir connecter son ordinateur et son téléphone en cliquant sur une icône est utile. Sans savoir ce que cela implique cela ne permet pas de se dire expert en réseau. Le risque est de ne rien dire de plus en termes d’explication que ce que peut apporter, et c’est en soi intéressant, une excellente description synthétique du phénomène appuyée sur une bibliographie conséquente. Un cadre, un contexte, pour développer sa propre théorie, avec le risque, tout en donnant l’impression d’expliquer, de permettre dans ce cadre de confirmer tout ce que le lecteur voudra bien y mettre a priori.

Conclusion : du risque de dire des « conneries »

La complexité des débats autour de l’addiction a comme conséquences de faire courir le risque à tout discours qui voudrait faire le tour du problème soit de tenter une approche neutre, notamment sur le plan moral qui débouche en fait sur une forme de nihilisme, de scepticisme, et enlève toute puissance au discours, avec le risque d’utiliser des formules qui, en fait, ne disent rien, soit de se sentir légitime dans l’utilisation d’un langage qui sous entend des connaissances de fond dans un ou des domaines particuliers que l’on ne possède pas. Dans les deux cas, le langage employé a peu de relations à la vérité. C’est exactement la définition de bullshit que donne Frankfurt9. L’addiction nous fait dire du baratin, des conneries. Il faut imaginer que si la critique de Heyman14 est juste, ce que ressent un philosophe quand il lit le mot désir sous la plume d’un biologiste est à peu près identique au sentiment du biologiste écoutant le philosophe parler de neurones. Je peux expérimenter mes désirs, avoir un avis sur ces désirs, sans pour autant être au fait de ce qu’est un désir pour la philosophie ; ce n’est pas le cas pour un récepteur dopaminergique. Je peux vivre en ignorant même la notion de récepteur ; cela semble plus compliqué pour un désir, le plaisir, la volonté. Or l’addiction est définie en termes ayant un usage dans le langage courant et elle fait appel à des notions qui me sont familières, que j’expérimente tous les jours. Grâce à des raccourcis indus, j’ai aussi aujourd’hui accès à des termes issus des sciences spécialisées que je me sens permis d’utiliser parce que, après tout, j’ai un cerveau et donc des récepteurs ; c’est de moi dont il s’agit. Cette légèreté associée à une forme de relativisme moral pour lequel tout se vaut me permet alors de poser mes opinions comme ayant une quelconque valeur et donne une boîte à outil langagière, avec des termes vidés de leur substance qui me permettent de repeindre mes opinions avec un verni censé leur donner une légitimité. Aujourd’hui, les choix normatifs concernant l’usage des drogues sont par exemple complètement déconnectés de ce que nous dit la science sur ces substances. Les autorisations et interdiction légales n’ont aucune relation avec la dangerosité des produits tout en revendiquant s’appuyer sur « la recherche ». À l’inverse, des arguments scientifiques sont détournés pour justifier des propositions de libre usage d’autres substances en oubliant que ce que dit un résultat de recherche sur un modèle particulier n’a pas à être ainsi décontextualisé et que le passage de la science au social nécessite bien autre chose qu’une vague interprétation du résultat, qu’il y a un travail d’appropriation de la science qui doit être effectué. Il semble que, pour reprendre une thèse de MacIntyre sur la morale, nous ayons oublié comment ont été justifiées nos postures normatives, comment elles ont été élaborées, pourquoi et dans quel contexte15.

Tant que nous n’aurons pas effectué ce travail d’archéologie morale et que nous continuerons à tenter de justifier nos a priori en employant des termes que nous ne maîtrisons pas, il sera difficile de parler de la nature de l’addiction. On ne peut pas faire l’économie de la compétence dans les domaines multiples qui touchent à l’addiction à partir du moment ou la question que l’on se permet de poser est celle de sa nature. Tant que l’on reste cantonné aux domaines restreints, il est possible et même utile de proposer une théorie neurobiologique de l’addiction, une théorie psychologique, une théorie philosophique etc, mais l’absence de qualificatif nous oblige. Il y a une dimension du « comment », scientifique, qui ne peut être réduite à un seul langage et dont la compréhension nécessite des connaissances variées. S’en dispenser conduit à utiliser des mots vides de sens et à faire des propositions dont les contenus n’ont pas de lien concret avec la vérité, à les utiliser pour justifier des positions qui, de fait, se trouvent fondées sur du vent et, in fine, à tomber sous la condamnation de Harry Frankfurt. L’autre dimension, celle du positionnement moral, ne peut pas non plus se contenter d’une attitude de neutralité. La condamnation morale est constitutive de l’addiction. L’addiction est, aussi, un outrage. Renvoyer la matérialisation de l’outrage au contexte est une chose, qui peut s’entendre dans le cadre des sciences sociales qui pourront expliquer le comment de la mise en œuvre de cet outrage, mais la nature profonde de l’outrage n’est pas il me semble, du domaine du relatif. Si l’addiction est alors une question de choix arbitraires et relatifs, pourquoi s’encombrer du versant scientifique, de la biologie, voire de la psychologie, quand elle s’intéresse aux mécanismes « profonds » du fonctionnement mental, communs à toute l’espèce humaine et pour certains à une bonne part de nos cousins mammifères ? À moins de défendre un relativisme des récepteurs dopaminergiques. Il y a bien une accroche objective au versant moral de la question de l’addiction et elle est d’ailleurs à trouver dans les mécanismes qui relèvent du versant comment, de ce qui relève de la science : avons-nous un mécanisme normal perturbé ou un mécanisme originellement pathologique ? Quelles sont les conditions de réalisation du phénomène ?…

En l’absence de réduction possible à un seul domaine, pour parler de l’addiction, il faut alors parler plusieurs langages. Un point qui n’a pas été abordé, et qui plaide, là encore, pour une nécessaire ouverture vers des domaines de connaissances très divers, c’est que l’addiction à la particularité de réunir des explications causales et des explications en termes de raisons. Aucune ne peut être éliminée ni réduite à l’autre. Elles se trouvent irrémédiablement unies par la nature même du phénomène. Il y a les causes, matérielles, corrélations naturelles, inexprimables en langage courant et les raisons, psychiques, téléologiques, domaines du point de vue, de l’intention. Il y a le « comment », adossé au biologique dont on peut reproduire la forme dans des modèles animaux voir cellulaires, et l’outrage, moral, sans quoi on ne peut qualifier cette forme « d’addiction ». De façon tout à fait provocante, tout comme les souffrances humaines le sont pour la littérature, l’addiction est un merveilleux terrain de jeu pour le philosophe, le biologiste, le psychologue, qui pour en profiter pleinement ont intérêt à collaborer intimement, voir à fusionner.

Une bonne connaissance des divers domaines pourrait donner un outil pour trancher des questions d’un domaine à l’aide d’un autre, dans la lignée de l’appel lancé par Holton et Berridge qui s’appuient sur les conséquences logiques de leurs travaux et en postulent qu’elles doivent être les mêmes, vis-à-vis des phénomènes, pour les autres domaines. Ces travaux rendent absolument urgent de s’intéresser, en philosophe, à la question des désirs irrationnels. La neutralité scientifique perd à être une forme de désintérêt. Une neutralité qui s’entend comme la capacité de présenter les différentes théories en présence, de les comprendre, les manipuler et déterminer leurs conséquences logiques est un outil puissant. Une des solutions pour la nécessaire interdisciplinarité est le fonctionnement en équipes de recherche mixtes, l’autre, que nous retournions à l’école. On ne peut pas parler de la nature de l’addiction sans connaissance réelle des autres domaines, ou au risque d’en parler pour ne rien dire.

iWilliam Bechtel et Robert C. Richardson, Discovering Complexity: Decomposition and Localization as Strategies in Scientific Research, The MIT Press, 2010,1993.

iiCarl F. Craver, Explaining the Brain, Oxford University Press, 2007.

iiiPeter Machamer, Lindley Darden et Carl F. Craver, “Thinking about mechanisms”, Philosophy of science, 67, 2000, p.1-25.

iv Karl Popper, La Société Ouverte et Ses Ennemis, Paris, Seuil, 1979, trad. Jacqueline Bernard et Philippe Monod.

vRobert West, Theory of Addiction, Oxford, Wiley Blackwell, 2006.

viRobert West et Jamie Brown, Theory of Addiction, Oxford, Addiction Press Wiley Blackwell, 2013.

viiRobert West, Models of Addiction. Lisbonne, European Monitoring Center for Drugs and Drug Addictions, 2013.

viiiBaratin ou conneries selon la traduction choisie par Didier Sénécal dans Harry G. Frankfurt, De l’Art de Dire des Conneries, Paris, 10/18 2006.

ix Harry G. Frankfurt, “ On Bullshit ” 1986, Harry G. Frankfurt, The importance of what we care about, Cambridge university press 2009, 1998 p.117-133 .

x Pascasius, « Traité Sur le Jeu », 1561,Louise Nadeau et Marc Valleur (Dir.) Pascasius ou Comment Comprendre les Addictions suivi du Traité sur le Jeu, Montreal, PUM, 2014, trad. Jean-François Cottier.

xiRush Benjamin, An inquiry into the effects of ardents spirits upon the human body and mind , Boston, James Loring, 8em ed.1823, 1785.

xiiBénédict Augustin Morel, Traité des Dégénérescences Physiques, Intellectuelles et Morales de l’Espèce Humaine,Paris, J.B.Bailliere, 1857.

xiiiRichard Holton et Kent Berridge, “Addiction Between Compulsion and Choice”, Neil Levy (Dir.), Addiction and Self-Control Perspective From Philosophy, Psychology and Neuroscience, New York, Oxford University Press, 2013, p.239-268.

xivGene M. Heyman, Addiction a Disorder of Choice. Cambridge, Harvard University Press, 2009.

xv Alasdair MacIntyre, Après la Vertue, Etude de théorie Morale, Paris, PUF Quadrige, 1997, trad. Laurent Bury.

xvi Il est facile de citer des exemples de ce genre, la littérature en regorge (Junky de W.Burroughs par exemple), ainsi que la culture populaire dans les biographie (Neil Young, Grace Slick…) ou témoignages de baby boomers célèbres

xvii Pour tous les détails : http://www.primetheory.com

xviiiLa traduction est de l’auteur de cet article

xix Pascal Engel, « Les Concepts Vagues Sont Ils des Concepts Sans Frontières ? », Revue Internationale de Philosophie, 46, 4, 1992, p.527-538.

xx Voir à ce sujet l’évolution des manuels de diagnostic et les questions autour de l’intégration des addictions « sans drogue », par exemple Marc Valleur et Jean Claude Matysiak Les Nouvelles Formes d’Addiction. L’Amour. le Sexe. Les Jeux Video. Paris, Flammarion, 2003.

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