Autour de Theuth (2/2)

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Texte repris et augmenté à partir d’un entretien mené le 4 novembre 2015

Lire la première partie de l’entretien

Cette rubrique consacrée à l’actualité de la recherche a pour ambition d’apporter un éclairage sur les conditions concrètes de production de la recherche. Rouage essentiel dans la diffusion scientifique, les listes de diffusions sont bien plus que des outils, mais renferment des espaces de discussions et d’engagement. La liste de diffusion Theuth est une véritable institution dans le paysage scientifique francophone, pourtant son fonctionnement, ses valeurs et son fondateur restent fort mal connus. Dans cet entretien, nous donnons la parole à Alain Herreman, créateur de Theuth, et enseignant-chercheur en histoire des mathématiques à l’université de Rennes 1.

Thibaud ZUPPINGER : Parmi les quelques prises de positions qui émergent sur Theuth, on observe un débat récurrent sur la francophonie

Alain Herremans : C’est en effet un débat récurrent, voire répétitif… Les annonces de conférences se tenant en France avec des conférenciers manifestement français mais qui s’expriment exclusivement en anglais déclenchent en effet régulièrement des réactions. Les messages qui provoquent ces réactions, dont les auteurs sont toujours français, sont souvent eux-mêmes écrits en anglais. Il faut dire que l’on peut parfois soupçonner que l’auditoire ne sera constitué que d’auditeurs francophones, notamment quand le colloque est consacré à des auteurs écrivant en français, voire tout simplement français… Comme l’usage des sigles, l’usage de l’anglais peut renvoyer à l’intérêt d’avoir, et donc aussi de paraître avoir, une portée internationale et ce faisant conférer un surcroît de crédit scientifique. Il convient de préciser que l’usage de l’anglais par des intervenants étrangers n’a jamais déclenché de réactions ; il s’agit exclusivement de l’usage de l’anglais en France par des locuteurs français.

Theuth offre je crois en l’occurrence la possibilité d’avoir cette confrontation (on ne saurait parler de débat…). Ainsi, plutôt que de maugréer seul devant son écran à partir de ses convictions personnelles, chacun peut se confronter à d’autres positions et voir dans quelle mesure elles peuvent être fonction des disciplines. Les membres de Theuth peuvent légitimement avoir le sentiment d’être pris en otages par ces défenseurs de l’usage du français en France. Mais ces derniers peuvent tout autant considérer l’être par ceux qui utilisant l’anglais le leur impose sans doute plus encore. Utiliser l’anglais se fait sans avoir besoin d’être dit, alors que ceux qui le dénoncent sont eux obligés de le dire et ne manquent pas de ce fait de paraître plus envahissants.

Je suis pour ma part enclin à voir à nouveau dans cet usage de l’anglais une manifestation, au moins dans certains cas, d’un privilège accordé à la communication ; le surcroit de crédit scientifique que l’on peut parfois espérer tirer par cette internationalisation, plus ou moins réelle, peut se faire au détriment d’autres rôles du langage, et notamment, celui qu’il joue non seulement dans l’histoire et la culture mais aussi dans la précision de l’expression. Parler ou écrire anglais ne participe pas toujours de la recherche des exigences scientifiques les plus hautes.

Qu’en est-il des autres débats sur Theuth ?

Les interventions intéressantes sont à mon avis celles qui tirent parti des compétences propres de ceux qui interviennent. Je ne vois d’ailleurs pas comment il pourrait en être autrement. Mais certains semblent conférer des vertus magiques à leurs opinions qu’ils tiennent donc à diffuser largement.

Theuth permet ainsi d’apprécier dans quelle mesure les historiens et les philosophes des sciences sont en mesure d’intervenir de manière pertinente hors de leurs séminaires. Que l’histoire et la philosophie des sciences soient des disciplines attrayantes, cela ne fait aucun doute ; elles créent des attentes qui se retrouvent dans les demandes d’inscription émanant de personnes extérieures à ces disciplines. On le voit bien aussi à partir des attentes des étudiants qui suivent nos enseignements. Mais l’histoire et la philosophie des sciences donnent-elles réellement des connaissances qui répondent à ces attentes, quitte éventuellement à devoir d’abord les changer ? Ou produisent-elles, comme le craint Thamous, de faux savants, incompétents et insupportables dans leur commerce ? Ce sont je crois des questions importantes pour évaluer les apports d’une discipline quelle qu’elle soit, pour déterminer les raisons de s’y engager et de quelle manière. Theuth offre une fenêtre qui permet à chacun de se faire son idée.

Cela nous conduit à la question de la modération. Comment Theuth est-elle modérée ?

Theuth n’est pas modérée. L’absence de modération est un choix fondamental dans sa définition. Les messages émis à partir d’une adresse abonnée sont diffusés immédiatement à toutes les adresses abonnées, sans modération, quel que soit le contenu. Mais chaque message est nominal. Chacun s’exprime en son nom propre et s’implique ainsi personnellement. Il n’y a pas de pseudonymes comme sur un forum. En s’inscrivant sur Theuth, on obtient ce droit et ce pouvoir d’y intervenir à sa guise quelque soit son statut académique. Mais on s’expose aussi en retour à la possibilité qu’a chacun de répondre et de commenter votre message.

La modération servirait à gérer quelques cas exceptionnels, voire inexistants, sur une liste comme Theuth. L’introduction d’une modération imposerait à tous ceux qui envoient des messages une forme de soumission aux critères de modération, et plus précisément, aux critères de modération qu’ils s’imagineraient être en vigueur. Le problème de la mise en place d’une modération n’est en effet pas tant la charge de travail qui incomberait au modérateur, la définition des critères et leur application, ce qui fait tout de même déjà beaucoup…, que le fait de soumettre à cette modération tous ceux qui enverraient des messages. C’est en effet comme pour les « écoutes » généralisées qui posent le problème de l’incorporation par les personnes conscientes d’être écoutées, ce qui devrait à présent être le cas d’à peu près tout le monde…, des critères qu’elles supposent être ceux des personnes qui les écoutent. Le problème n’est donc pas tant d’avoir à appliquer la modération, que l’auto-modération qui conduirait à ne plus avoir à le faire. Il faudrait aussi répondre aux interrogations légitimes et permanentes sur la manière dont la modération serait exercée. Il m’arrive déjà d’avoir à le faire alors qu’il n’y a pas de modération, mais c’est tout de même alors plus facile d’y répondre ! Des personnes croient en effet que la liste est modérée. Cela en conduit certaines à faire des hypothèses sur les raisons pour lesquelles leur message n’a pas été diffusé et « donc » censuré. Et là, il est amusant de voir ce qu’elles imaginent a posteriori de subversif à leur message justifiant qu’il ait été censuré… Mais la raison est en fait toujours la même : le message n’a pas été émis à partir d’une adresse enregistrée sur la liste ! Certaines n’ont d’ailleurs toujours pas bien compris comment se fait l’identification de l’émetteur d’un message et semblent croire que le serveur reconnaît celui qui a écrit le message… Certaines s’étonnent donc quand elles changent d’adresse de ne plus être « reconnues ». Je peux être alors soupçonné de les avoir sciemment exclues de la liste… Et à nouveau, des hypothèses sur les raisons de cette exclusion. Cela étant, cela doit être l’écho d’un sentiment et de formes d’exclusion réels, mais qui ne sont en l’occurrence pas le fait de Theuth. Je n’ai d’ailleurs pas constaté que cette méconnaissance du fonctionnement d’une liste de diffusion ait beaucoup diminué au cours du temps.

Du fait notamment de ces changements d’adresse, je suis donc obligé d’intervenir pour la diffusion d’un message quand il n’est pas émis à partir d’une adresse enregistrée. Je suis ainsi contraint à une forme de modération résiduelle qui peut alimenter l’idée qu’il existerait une modération des messages émis par des personnes inscrites (ce qui en un sens est vrai puisque ces personnes peuvent être inscrites, mais sous une autre adresse !). Cela concerne outre des spams toutes sortes de messages parmi lesquels il peut y avoir des annonces intéressantes. Theuth étant réservée aux personnes inscrites, je ne me sens tenu à aucune forme de rigueur dans la gestion de la diffusion de ces messages. Il y a néanmoins des messages qui méritent d’être diffusés sans qu’il soit pour autant justifié d’imposer une inscription à la liste. J’essaye alors simplement de faire au mieux des intérêts de Theuth en diffusant les messages pertinents et dans les limites de ma disponibilité, car je n’entends pas non plus attribuer à cette modération une place réservée dans mon emploi du temps.

Comme la diffusion des informations est à l’initiative de chacun il importe d’en réduire au minimum les obstacles, Si quelqu’un a envie d’envoyer une information, de faire une remarque, de diffuser un point de vue, qu’il le fasse ! A quel titre, par quel moyen, pourrais-je être juge de ce qui intéresserait ou non mes collègues ?! L’absence de modération impose en fait à chacun d’être lui-même juge de l’intérêt de la diffusion de son message : il sait que personne d’autre ne le fera pour lui. Theuth est ainsi modérée par tous ses utilisateurs à l’émission mais aussi à la réception. Quand quelqu’un intervient pour dénoncer l’intérêt d’une information ou d’un échange, ce qui est aussi parfaitement légitime, il y a presque toujours quelqu’un qui écrit, sur la liste ou hors liste, pour en faire valoir l’intérêt. Il s’avère difficile de séparer le bébé de l’eau du bain… En revanche, j’interviens parfois hors liste, sans d’ailleurs indiquer aucun titre, comme chacun peut le faire, et comme certains le font sans doute, pour inviter les personnes à poursuivre hors liste les échanges qui tournent à un dialogue fermé dont les autres membres ne sont plus que spectateurs.

Les annonces diffusées irriguent en permanence la liste. Ce faisant, elles garantissent aussi un certain écho aux discussions qui peuvent grâce à cela rester relativement peu nombreuses sans perdre la garanti d’avoir un auditoire. L’absence de modération favorise aussi bien la diffusion d’informations que celle de points de vue, les deux s’enrichissant mutuellement.

La signification des interventions serait radicalement modifiée par l’existence d’une modération. Theuth ne serait plus vraiment un espace mettant l’histoire et l’épistémologie des sciences à l’épreuve. Or, il me semble que Theuth a au moins montré au terme de ses vingt ans d’existence qu’il était tout à fait possible de laisser ses membres intervenir sans aucune modération. C’est un contre-exemple opposable à ceux qui tiennent le contraire pour une évidence.

Peut-on observer des usages spécifiques au milieu universitaire français, que l’on ne retrouve pas ailleurs ?

Les universitaires français, en tout cas ceux inscrits sur Theuth, sont peu enclins à demander sur une liste de diffusion des références sur un sujet. Ce sont à l’inverse des questions fréquentes sur des listes anglo-saxonnes. Les doctorants, qui pourraient être plus familiers de cette façon de procéder courante sur les forums, ne le font pas non plus. C’est arrivé une fois, la personne s’est vue sèchement répondre que la constitution de sa bibliographie était une part essentielle de son travail qui ne pouvait être déléguée. Je ne me souviens pas que quiconque ait pris sa défense sur la liste… Aucun doute pourtant que chacun pose ce type de question à un moteur de recherche… De même, les questions du type «De quel texte cette citation est-elle extraite ?» ne sont jamais posées sur Theuth. Cela peut en l’occurrence venir du rôle des manuels universitaires sans doute bien moins utilisés par les enseignants en France qu’aux États-Unis, les universitaires français recourant sans doute moins à ces sources secondaires, voire tertiaires, ont moins l’occasion de connaître une citation sans en connaître la source. Et de toute façon, si ce n’était pas le cas, ils ne poseraient pas la question sur une liste de diffusion ! C’est là sans doute la manifestation d’une grande différence de l’image que les universitaires ont d’eux-mêmes.

Si l’on en juge par les messages envoyés sur la liste Hopos, il semblerait aussi qu’il y ait beaucoup moins de colloques et de séminaires d’histoire et de philosophie des sciences aux Etats-Unis. Peut-être leurs séminaires sont-ils plus liés à des enseignements et propres à chaque université et ne font donc pas l’objet d’une diffusion au delà.

Vous est-il arrivé d’intervenir dans la liste ?

Bien sûr ! J’interviens comme n’importe quel membre pour diffuser une information ou participer à une discussion. J’ai parfois à intervenir en tant qu’ « administrateur », mais j’essaye de limiter au minimum ces interventions et de les faire plutôt hors liste. Il s’agit la plupart du temps simplement de rappeler les règles d’usage de la liste donnée sur le site et que chacun reçoit lors de son inscription. Ces rappels sont toujours bien compris et acceptés. La règle qu’il faut le plus souvent rappeler est sans doute de ne pas mettre le titre des messages en majuscules. Elle répond au principe qu’il appartient à chaque lecteur d’apprécier la valeur relative des messages, les auteurs n’ayant pas à faire ressortir a priori leurs messages au détriment des autres en recourant ce type de procédé. Celle que je pourrais rappeler plus souvent serait de lire les messages diffusés avant d’en envoyer…

J’ai tenté au début de faire respecter le principe selon lequel l’objet des messages annonçant une conférence ne devait pas seulement indiquer le nom du conférencier, mais aussi le titre de sa conférence. Je voulais ainsi aller contre cet usage consistant à considérer que certains noms puissent tenir lieu de sujet. On le retrouve dans les programmes dans lesquels certains conférenciers ont droit à un « Titre à préciser ». La manière dont se manifestent les marques de distinction est significative. Que certains noms puissent ainsi tenir lieu de titre et que cela soit une marque de notoriété ne me semble pas anodin. La notoriété dispense ici d’annoncer le titre de son intervention comme cela est exigé des autres intervenants. Ces différences de traitement sont rarement de bons augures. Il y a bien sûr de bonnes raisons à tout cela, mais c’est là peut-être à nouveau accorder un autre crédit que celui qui se justifie. Il n’est pas rare que cela se ressente ensuite dans les conférences elles-mêmes. Les exigences scientifiques, ou simplement intellectuelles, semblent alors céder le pas à d’autres. Les personnes auxquelles l’annonce est adressée sont aussi supposées se satisfaire de ne connaître que le nom du conférencier, ce qui ne me semble pas nécessairement souhaitable de conforter. Quoiqu’il en soit, j’ai y assez rapidement renoncé comme j’ai renoncé à limiter les références à l’ANR dans les titres des messages… : traiter les symptômes n’est pas un remède. Disons que Theuth contribue au moins à rendre tout cela plus visible et à faire découvrir plus rapidement les hiérarchies en jeu dans ces différents domaines et leurs fondements.

Voyez-vous aussi des inconvénients ou des effets pervers induits par la liste  ?

A part le temps que ça me prend ?! Plus sérieusement, comme la liste offre une représentation des communautés concernées il faut en considérer les effets en tant que représentation. Comme toute représentation, elle n’est pas sans effets sur ce qu’elle représente en faisant notamment ressortir des aspects plus que d’autres, en leur donnant éventuellement une plus grande importance qu’ils n’en auraient sinon et bien sûr, en l’occurrence, en ne donnant pas accès à l’essentiel, c’est-à-dire aux exposés annoncés et aux discussions qu’ils suscitent. La liste peut amplifier, voire induire, certains des phénomènes qui ont été évoqués. On peut non seulement discuter l’objectivité des observations précédentes mais aussi dénoncer des biais induits par la liste. Elle est à la disposition de ses membres qui doivent aussi en faire leur propre analyse et critiquer celles qui leur sont proposées.

Theuth n’est pas seulement une liste de diffusion, c’est aussi un site. Pouvez-nous en dire plus sur ce site  ?

Une partie des données diffusées sur la liste est en effet enregistrée dans une base de données et ensuite exploitée sur le site de Theuth (http ://theuth.fr). Cela permet de sortir du flux « continu » de la liste certaines informations, de les trier, et de leur donner une autre visibilité.

Au début, le site a principalement offert la possibilité aux historiens des sciences d’avoir une page en ligne donnant la liste de leurs publications. Cela permettait d’avoir un certain panorama des recherches actuelles qui ne se trouvait nulle part ailleurs. A cette époque, au début des années 2000, rares étaient encore les personnes en mesure d’éditer et de maintenir une page personnelle. Les universités offraient rarement cette possibilité et a fortiori ne l’imposaient pas. Cet intérêt a à présent disparu pour beaucoup, mais le site permet toujours de regrouper dans un même espace les pages de ceux qui le souhaitent, sans avoir à dupliquer leur page institutionnelle et à en maintenir plusieurs (la mienne n’est évidemment pas du tout à jour!).

Après mon recrutement à Rennes, J’ai continué d’habiter Paris les trois premières années, le temps que ma compagne obtienne sa mutation. Je devais donc faire chaque semaine des aller-retours entre Paris et Rennes. Durant ma thèse, j’avais développé une base de données avec Hypercard pour conserver et exploiter les diverses informations recueillies au cours de mes lectures. Hypercard avait été conçu à une période où internet n’existait pas encore vraiment. Ces déplacements m’ont donc amené à migrer ma base de données sur un serveur avec MySQL afin de pouvoir l’interroger lors de mes déplacements. J’ai alors re-développé, puis étendu, sous php, les fonctionnalités développées avec Hypercard. La base de données et le logiciel qui l’exploite s’appellent évidemment « Thamous ».

Pour ce qui nous concerne ici, Thamous permet surtout deux choses. Il permet de faire coexister des données ayant des publicités variées. Le titre d’un livre publié, son auteur, etc. sont des données qu’il est inutile que chacun ressaisisse ; autant les partager et en faire des données publiques. En revanche, les mots-clefs doivent pouvoir être définis de manière personnelle ou au sein d’un groupe ayant les mêmes critères et centres d’intérêts. De même pour les remarques que l’on peut faire sur une référence qui doivent pouvoir être publiques, privées ou réservées à un groupe. La possibilité de moduler à sa guise la publicité en fonction de la nature des données favorise la mise en commun de ce qui peut l’être. L’alternative « tout public » ou « tout privé » est une habitude de pensée, en partie déterminée par des possibilités techniques, que l’informatique n’est pas obligée de reproduire. Programmer permet de mettre en œuvre et de diffuser d’autres représentations. La possibilité de combiner tous les genres de publicité, sans en imposer a priori une liste fixée, permet ainsi de partager des données qui n’auraient sans doute pas pu l’être autrement.

Les publications et les thèses annoncées sur Theuth sont ainsi enregistrées dans Thamous. Elles profitent ainsi à tous les utilisateurs de Thamous qui n’ont pas à les saisir à nouveau. Il est aussi possible de leur attribuer des mots-clefs adaptés à leur exploitation sur le site de Theuth sans les imposer aux autres utilisateurs de Thamous qui n’ont en l’occurrence tout simplement pas accès ces mots-clefs. La présentation d’un ouvrage diffusée sur la liste, par exemple, peut quant à elle être enregistrée dans un champ de remarques « public ». Elle est ainsi visible par tous les utilisateurs de Thamous, qui connaîtront la source de cette information (Theuth), mais seules les personnes en charge de la saisie des données de Theuth peuvent en modifier le contenu à leur guise. L’enregistrement des thèses annoncées sur Theuth se fait exactement de la même manière tout en étant distinct de celui des publications, les informations recueillies n’étant pas exactement les mêmes ni non plus d’ailleurs les personnes qui les saisissent. En retour, les données diffusées sur Theuth vont bénéficier de celles entrées par les autres utilisateurs de Thamous.

La seconde fonctionnalité de Thamous à évoquer ici est la possibilité de créer des liens entre toutes les données de la base (à ne pas confondre avec des hyperliens). Une donnée, une publication par exemple, a des relations diverses à d’autres données (publications, personnes, institutions, etc.). Thamous permet l’enregistrement de ces relations et leur annotation avec à nouveau une publicité adaptée aux données et choisie à la guise de ceux qui les saisissent. Cela permet de conserver des informations autrement perdues et de s’en servir pour circuler entre les données en suivant ces liens. Un commentaire par exemple d’un texte sur un autre saisi une seule fois sous forme de lien devient accessible aussi bien en consultant sa source que la référence sur laquelle il porte. Les liens étant aussi des données de la base, il est possible de créer des liens entre un lien et n’importe qu’elle autre donnée, y compris un autre lien… Une correspondance est un lien entre deux personnes. Une remarque sur cette correspondance peut ainsi être enregistrée sous la forme d’un lien entre le texte contenant cette remarque et le lien « correspondance » entre les deux personnes. Il devient possible de conserver et d’exploiter des données qui ne pouvaient l’être autrement (on ne peut faire avec des mots-clefs ce que l’on peut faire avec des liens, et inversement). Ces liens sont en fait une implémentation informatique de la notion de fonction sémiotique que j’utilise dans les analyses sémiotiques que je développe en histoire des mathématiques. Je vous renvoie à mon HDR si vous voulez en savoir plus… (http://hdr.alainherreman.fr/)

Les publications et les thèses annoncées sur Theuth sont ainsi autant que possible enregistrées avec des liens. On tire parti du fait que les références ou les personnes auxquelles elles se rapportent sont sans doute déjà dans la base. C’est sinon l’occasion qu’elles le soient. Tous les utilisateurs de Thamous ont la possibilité d’enregistrer à leur guise et au gré de leur usage de nouveaux liens sur ces références qui profiteront notamment aux personnes qui consultent ces données à partir du site de Theuth. C’est l’occasion pour chacun de découvrir des publications, et plus généralement des relations, qu’il pouvait ignorer. Donner la possibilité de mettre des données et des liens en commun, favorisée par la possibilité qu’il n’est pas nécessaire que tout le soit, permet en retour de bénéficier des données et des liens des autres. Les utilisateurs de Thamous ont ainsi la possibilité d’exploiter toutes les données (publiques) de Thamous sur leurs propres sites. Le site de Theuth n’est au fond que l’un d’eux.

Le recensement des thèses soutenues en histoire et philosophie des sciences me semble être un apport utile de Theuth. De fait, aucune institution ne faisait un tel recensement en le mettant à disposition de tous, ou même seulement de la communauté concernée. Le recensement des thèses de doctorat françaises (http://theses.fr) créé à l’initiative du Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (MESR) a été mis en service en juillet 2011, quand le recensement des thèses sur le site de Theuth remonte à février 2005, plus de six ans plus tôt. Mais au delà de ce décalage, qui n’a plus aujourd’hui d’importance, on retrouve sur cet exemple les écueils des clivages institutionnels. En effet, aucun laboratoire, institut de recherche ou université ne va se donner la peine de rendre visibles les thèses de son domaine soutenues dans des institutions concurrentes qui rechigneraient de toute façon à les lui communiquer. Un directeur de laboratoire ne pourrait sans doute pas le faire même s’il en avait la volonté. Le ministère joue donc parfaitement son rôle en créant son site de recensement. Il couvre bien plus de domaines que Theuth, mais il ne couvre en revanche que les thèses françaises, ce qui n’a pas beaucoup de pertinence pour les chercheurs. Par ailleurs, il ne remonte pas au-delà de 1985. Il faudrait une initiative de la commission européenne pour dépasser ce cadre national, etc. Une association internationale va quant à elle reproduire des clivages disciplinaires relativement étroits. De fait, dans nos disciplines, et à ma connaissance, elles n’ont été à l’origine d’aucune initiative comparable. Ces hiérarchies institutionnelles se retrouvent dans la précision des mots-clefs. Elle se répercute donc directement dans l’exploitation que l’on peut en faire. Pour ne prendre qu’un exemple, ma thèse en histoire des mathématiques est classée en philosophie sur le site du ministère… La question du contrôle des utilisateurs sur les mots-clefs qu’ils utilisent est bien sûr cruciale. Le site du ministère ne permet donc pas d’avoir un panorama des thèses soutenues en histoire des mathématiques comme le permet Theuth. Theuth conserve aussi une proximité avec les auteurs des thèses, qui peuvent en faire la présentation qu’ils veulent, et avec ceux qui les lisent, et s’efforce de leur donner le meilleur contrôle sur leurs données. Sur Theuth, les auteurs ne sont pas loin… Ceux qui le veulent peuvent donner le moyen d’être contactés. Thamous permet quant à lui de créer des liens entre les thèses et d’autres publications, les savants ou les philosophes concernés, les institutions, etc.

Il est essentiel au moment de définir son sujet d’avoir une bonne idée des thèses déjà soutenues. Dans certains domaines, disposer de cette vue d’ensemble produit un effet saisissant… Le seul fait de rendre ainsi visible à tous, aux étudiants comme aux directeurs de thèse, les sujets déjà traités a un effet. Cela limite la possibilité de traiter les mêmes sujets et contribue à mettre en évidence des modes passées aussi bien qu’actuelles. C’est important pour des disciplines dont le droit d’entrée encore très faible rend ces phénomènes relativement forts. Le recensement opéré par le Ministère ne produit pas ces effets (que l’on retrouve aussi avec les annonces de colloques et de séminaires).

Au début je m’occupais de la mise en ligne des pages personnelles. J’ai ensuite développé des fonctionnalités du site afin que chacun puisse le faire lui-même et en avoir le contrôle complet. Il s’agit, ici comme ailleurs, de donner aux utilisateurs le contrôle le plus complet sur leurs données, ce que ne font pas non plus les sites associés à une institution. Là aussi, il s’agit d’en montrer par la pratique la possibilité, ce qui peut amener chacun à s’interroger quand cette possibilité ne lui est pas accordée.

Ce souci de donner autant que possible à chacun le contrôle sur ses instruments m’a d’ailleurs conduit tout récemment à faire évoluer la « doctrine » définissant la politique de modération de Theuth. Si l’on examine les arguments qui justifient que Theuth ne soit pas modérée, ceux que j’ai rappelés tout à l’heure, on se rend compte qu’ils ne justifient pas d’empêcher la mise en place d’une modération si chacun reste libre de choisir de recevoir des messages non modérés. J’ai été gêné en réalisant cela, car Theuth imposait de fait la non modération sans que cela ne soit peut-être nécessaire. Si je ne suis pas d’accord avec les arguments régulièrement avancés sur la liste demandant l’introduction d’une modération, qui serait ainsi imposée à tous, je n’avais inversement aucun argument à opposer à l’introduction d’une modération si cela était possible sans l’imposer ceux qui n’en veulent pas. Il est évidemment préférable d’imposer la non modération que la modération, mais il est encore plus préférable que ce choix puisse être laissé à chacun plutôt que d’être imposé par le fonctionnement général de la liste. En y réfléchissant, il a été possible, avec l’aide de l’informaticienne responsable du serveur des listes de diffusion de Rennes 1, elle-même en contact avec un développeur du logiciel Sympa, de trouver un moyen permettant de laisser chacun choisir de recevoir les messages sans aucune modération ou après modération. Dès lors que cela était réalisable, il n’était plus nécessaire et il devenait dès lors gênant de refuser la possibilité à ceux qui le souhaitent de mettre en place une telle modération, en leur en laissant bien sûr la charge ! La solution trouvée a été mise en place en janvier 2016. Quand il a fallu trouver des modérateurs, il n’y a eu aucun candidat ! On peut d’une certaine manière s’en réjouir, même si ceux qui demandaient une modération apparaissent quelque peu inconséquents. Quoiqu’il en soit, la preuve a ainsi été faite de la possibilité de faire coexister sur une liste de diffusion la possibilité pour chacun de recevoir au choix des messages avec ou sans modération, sans que le choix des uns ne s’impose d’aucune façon aux autres. La modération devient un paramétrage personnel comme un autre dont chacun peut choisir la valeur à sa guise. L’intérêt n’est pas tant de favoriser ainsi la modération, même si cela peut aussi avoir un intérêt, que de démontrer qu’il n’y a plus de raison technique à l’imposer à ceux qui n’en veulent pas. Il devient alors possible de faire valoir la possibilité de ne pas imposer la modération à ceux qui n’en veulent pas dans les listes diffusion où celle-ci est imposée par défaut à chacun. Cela retire un argument essentiel à ceux qui l’imposent comme à ceux qui se la laissent imposer.

La part laissée aux informaticiens en l’occurrence dans la définition et le contrôle de nos échanges est aussi un des enjeux de Theuth. Avant toute prise de position particulière, il s’agit de reconnaître et de faire reconnaître que c’est un enjeu, c’est-à-dire de reconnaître que cette question, politique et sociologique, est en jeu. Theuth a toujours bénéficié des services informatiques et des infrastructures d’une université, au début de Paris 7 et ensuite de Rennes1. Il a été ainsi possible d’observer une évolution générale d’une conception à l’origine très « libertaire » (je n’avais au début aucun titre justifiant l’attribution d’une adresse à Paris 7, mais il suffisait alors de la demander) vers une conception de plus en plus « sécuritaire ». J’ai toujours eu d’excellentes relations avec les ingénieurs en charge des serveurs hébergeant Theuth qui se sont toujours montrés très ouverts et disponibles en dépit de leurs charges toujours plus lourdes. Cela étant, s’il le fallait la liste et le site pourraient très facilement migrer vers un hébergeur associatif. J’espère néanmoins que l’université pourra continuer de les héberger en dépit de la concurrence croissante entre les universités et les contraintes de sécurité informatique.

Le fait est que l’ouverture d’une liste de diffusion doit aujourd’hui être approuvée par les informaticiens en charge du bon fonctionnement de ce service. Ce sont aussi eux qui assurent la conservation des données et la continuité du service, mais aussi qui décident des logiciels mis à disposition, de leurs paramétrages par défaut et de la latitude que nous avons de les modifier. Au delà, les conceptions imposées et véhiculées par les logiciels me semblent des enjeux au moins aussi importants que l’accès complet que les informaticiens ont aux informations et aux discussions diffusées. Il est pour cela essentiel de se réapproprier les logiciels utilisés et de garder la possibilité de les modifier à sa guise. Or, les contraintes de sécurité conduisent les universités à donner accès à un nombre très limité de logiciels plutôt qu’à laisser aux utilisateurs la possibilité d’en installer eux-mêmes et de les modifier à leur guise. Theuth et Thamous s’inscrivent dans ce souci de conserver, collectivement et autant que possible individuellement, le contrôle des données diffusées et des logiciels utilisés pour leur traitement ; les logiciels sont des données comme les autres !

Il importe de la même manière que Theuth ne soit pas placé sous le contrôle de fait d’un quelconque service de communication. Cela aurait un impact profond sur son rôle et ses usages.

J’ai pendant longtemps saisi seul les données diffusées sur Theuth. Thamous me permettait de gérer simultanément les différents genres de données diffusées et de les redéployer automatiquement sur le site. Mais pour la saisie des publications (livres, articles, revues, vidéos) je suis actuellement, et depuis longtemps, aidé par Dominique Tournès et Jenny Boucard, l’un et l’autre historien des mathématiques. Jenny Boucard aide aussi pour la saisie des annonces (conférences, colloques, etc.) dans l’Agenda, mais chacun a la possibilité de les y enregistrer directement lui-même. Hélène Gispert, elle aussi historienne des mathématiques, m’aide pour la saisie des thèses dont la soutenance est annoncée sur Theuth ou ailleurs. Enfin, Josquin Debaz, historien des sciences, assure seul et aussi depuis longtemps la saisie des annonces de postes et de bourses (je crois ne l’avoir jamais rencontré!). Cette assistance est aussi discrète que nécessaire au bon fonctionnement du site.

Lors du mouvement d’opposition aux projets de réforme des statuts des enseignants-chercheurs et de la réforme de la formation des enseignants j’ai arrêté la liste de diffusion et le site pendant près de cinq mois (du 2 février au 29 juin 2009). Compte tenu du rôle joué par Theuth dans la communauté, je n’avais pas la légitimité pour prendre seul une telle décision. J’ai donc pour cela consulté les collègues qui contribuaient à la saisie des données. Il avaient accepté de donner de leur temps pour ces tâches, il m’a semblé que nous avions tous ensemble la légitimité pour prendre une décision qui fit en l’occurrence l’unanimité. Une autre fois je me suis tourné vers eux quand s’est posée la question de l’exclusion d’un intervenant particulièrement envahissant. J’ai été très heureux de constater qu’ils considéraient, avec la même unanimité, qu’une telle exclusion ne se justifiait pas dès lors que chacun pouvait définir un filtre personnel sur son logiciel de messagerie. Pour ma part, je commençais à m’interroger…

Merci pour cet entretien, et l’éclairage que vous apportez sur le fonctionnement de Theuth et ses enjeux sociétaux. En guise de conclusion, comment voyez-vous l’avenir de Theuth ?

Je crois qu’il convient avant tout de préserver la possibilité que Theuth donne à chacun d’accéder aux informations et d’intervenir à sa guise. Cela requiert une forme d’indépendance qu’il importe de préserver. Il serait aussi temps de songer à l’affranchir de ma tutelle…

Le site peu largement être amélioré. Le recensement des thèses n’est pas encore assez systématique. Les mots-clefs pourraient être plus précis. La présentation d’ensemble mériterait d’être améliorée.

Mais il manque fondamentalement un véritable espace ou la critique des articles, des livres, des thèses et même des conférences puisse réellement s’exercer et produire ses effets. Les comités de lecture ne sont plus la forme qui permet le meilleur exercice de la critique.

Tout cela est possible et d’ailleurs techniquement assez facile à réaliser, en y consacrant tout de même pas mal de temps. Comme souvent, la difficulté n’est pas d’avoir des idées mais de créer des initiatives auxquelles un nombre suffisant de collègues contribueront réellement. Il faut trouver les formules qui à partir des motivations variées de chacun réussissent à construire quelque chose d’utile à l’ensemble. C’est au fond le principal ressort de Theuth et de Thamous. 

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