Bachelard – Les valeurs épistémiques de l’imagination (2)

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Raphaël Künstler – CEPERC – Université d’Aix-Marseille

L’imagination comme obstacle épistémologique

Nous avons vu que la nécessité de règles encadrant l’usage scientifique de l’imagination dérivait de l’incapacité des humains à penser sans l’aide d’images. Mais cette caractérisation de la cognition reste partielle, reposant sur une conception abstraite de l’imagination comme faculté inerte. Rester fixé à ce stade de caractérisation engendrerait trois illusions. La première consisterait à croire que l’exercice de l’imagination est toujours volontaire, et soumis au régime de la discursivité. En réalité, l’imagination est dotée de sa propre dynamique. Comme ce dynamisme est interne à l’esprit, et comme la pratique scientifique exige une quasi-abstinence en matière d’imaginaire, il semble que cette pratique conduise nécessairement les agents au malheur : non seulement le sujet est scindé[1],  mais il vit de surcroît un conflit interne entre des tendances irrépressibles et un idéal qui proscrit leur actualisation. Et on voit mal, dès lors, comment un individu pourrait accepter cette discipline, sachant que celle-ci doit le conduire au désespoir. La seconde illusion serait de croire que l’exercice et les productions de l’imagination seraient toujours conscientes. Cette illusion est celle de la bonne conscience scientifique, persuadée qu’il lui suffit de s’appliquer à un objet pour échapper à l’imagination[2]. Elle repose sur une troisième illusion, celle du caractère temporaire des imaginations. Les images apparaîtraient dans notre esprit pour aussitôt disparaître. Bachelard, au contraire, affirme le caractère solide de l’imaginaire. Par conséquent, on ne peut pas échapper à nos représentations passées sans un effort pour les détruire, de même qu’il ne suffit pas de grandir pour quitter l’enfance. Ces trois caractères de l’imagination marquent la spécificité du travail qu’exige l’imagination comprise comme obstacle épistémologique : il ne suffit pas d’être convaincu par son caractère d’obstacle pour la neutraliser[3] ; pour en faire un usage modélisateur, il faut d’abord apprendre à la canaliser.

Le remède à la conscience malheureuse scientifique est de laisser à l’imagination une aire d’exercice en dehors de l’activité scientifique proprement dite. La conception de la science comme une pratique évite de concevoir le fait d’agir dans ce domaine comme une identité : les scientifiques ne sont pas que scientifiques. Et l’activité scientifique n’étant qu’un des modes d’être de ces individus, mode d’être qui ne permet pas à toutes leurs tendances irrépressibles de s’exprimer, d’autres activités sont nécessaires pour éviter que ces tendances ne se retournent contre l’individu. Le fait d’avoir ces activités est ainsi un instrument cathartique de la vie scientifique au sens où elle permet de mettre un individu dans l’état psychologique (voire physique) requis par la recherche.

La psychanalyse sert, quant à elle, de remède à la bonne conscience scientifique. Si, en effet, il existe des représentations imaginaires présentes dans l’esprit sans que celui-ci s’en aperçoive, ces représentations sont, par définition, soustraites aux décisions normatives du sujet. Bachelard s’efforce d’abord d’exhorter les scientifiques à la psychanalyse en prouvant l’existence dans l’esprit des scientifiques de représentations inconscientes et qui ont le pouvoir d’agir sur les représentations scientifiques.

Peut-être peut-on saisir ici un exemple de la méthode que nous proposons pour une psychanalyse de la connaissance objective. Il s’agit en effet de trouver l’action des valeurs inconscientes à la base même de la connaissance empirique et scientifique… Il faut montrer dans l’expérience scientifique les traces de l’expérience enfantine. C’est ainsi que nous serons fondés à parler d’un inconscient de l’esprit scientifique. (PF, 27)

Cette preuve prend appui sur le fait qu’un scientifique est le spécialiste d’un type d’objet. Le choix de cet objet ne peut pas être motivé scientifiquement, puisque c’est l’étude scientifique de cet objet qui résulte de ce choix. Ce choix initial exprime un intérêt pour l’objet, et cet intérêt repose sur une première représentation des effets potentiels de l’usage de l’objet. L’attrait pour l’objet repose donc sur une imagination primordiale. Bachelard dérive ainsi l’attrait pour la chimie d’une fascination pour le pouvoir destructeur des explosions[4]. De même que la rêverie poétique doit se soutenir de la médiation prolongée d’un élément[5], les premières rêveries, qui déterminent le choix d’une discipline, sont la condition de la recherche soutenue. La condition même de la recherche scientifique, le choix d’un objet, engendre donc des obstacles au succès de cette recherche[6]. Puisque la pratique scientifique exige une exclusion de l’imagination mais que, en même temps, cette pratique repose sur l’usage motivant de l’imagination, la norme d’exclusion ne peut être réalisée qu’à la condition que soit appliquée une norme de polémique :

Une science qui accepte des images est, plus que toute autre, victime des métaphores. Aussi l’esprit scientifique doit-il sans cesse lutter contre les images, contre les analogies, contre les métaphores[7].

Le caractère inconscient et spontané de l’imagination en fait un obstacle épistémologique d’un type particulier, exigeant la mise en œuvre d’une technique de combat spécifique. Il ne suffit pas de modifier les normes sociales et cognitives pour que cet obstacle soit contourné. Pour nommer cette technique de combat Bachelard reprend à Freud le nom de « psychanalyse ». Ce que Bachelard désigne par psychanalyse n’a rien de mystérieux, même si sa manière d’employer le terme est, en première approche, trompeuse. L’expression « psychanalyse du feu », par exemple, est une abréviation pour « psychanalyse des convictions subjectives relatives à la connaissance des phénomènes du feu » (PF, 16). Il s’agit d’abord, pour Bachelard, en déployant le monde des images, de promouvoir une sorte d’exercice spirituel préparatoire à la pratique scientifique et de montrer, par l’exemple, comment s’y prendre pour mener à bien cette purification spirituelle[8].

L’objectivité scientifique n’est possible que si l’on a d’abord rompu avec l’objet immédiat, si l’on a refusé la séduction du premier choix, si l’on a arrêté et contredit les pensées qui naissent  de la première observation. (PF, 11)

Si c’est l’application de la norme d’objectivité qui exige du scientifique une surveillance intellectuelle de soi[9] et un effort pour connaître la structure de sa subjectivité, il apparaît  clairement que c’est des ambitions épistémologiques de Bachelard que naissent ses études poétiques. « C’est encore en méditant l’objet que le sujet a le plus de chances de s’approfondir ». (NES, 170) On peut alors considérer les études poétiques de Bachelard comme une manière de — littéralement — discréditer la rêverie : de la même manière que Bachelard expose, dans ses textes scientifiques, des « vésanies » pour mettre en garde le lecteur[10], il laisse, dans ses textes poétiques, l’imagination libre de se déployer pour qu’elle manifeste d’elle-même son impuissance épistémique : comme le même objet éveille des mondes imaginaires multiples et, pourtant, incompatibles, ce déploiement rend manifeste que toutes ces productions mentales, à l’exception peut-être d’une seule d’entre elles, sont dépourvues de valeur de vérité. Simultanément, la mise en évidence de cette fécondité spontanée et inconsciente de l’imagination encourage le scientifique à une sorte de conversion du regard, au sens où il comprend que le projet d’une connaissance objective suppose de prêter attention aux phénomènes de la subjectivité. Les études poétiques, en tant qu’études psychologiques, sont donc mises en œuvre par Bachelard de manière ironique[11]. « En résumé, sans vouloir instruire le lecteur, nous serions payé de nos peines, si nous pouvions le convaincre de pratiquer un exercice où nous sommes maîtres : se moquer de nous-mêmes. Aucun progrès n’est possible dans la connaissance objective sans cette ironie autocritique » (PF, 18).

L’imagination comme instrument de connaissance métaphysique

Les partisans du dualisme pourrait objecter à ce qui précède que cette lecture de l’œuvre de Bachelard ne rend pas compte du volume des études consacrés à la poésie : si ce corpus n’était qu’une psychanalyse, qu’une manière de préparer l’esprit à la rationalité, les études poétiques n’auraient nul besoin d’être aussi développées. Il est toujours possible de répondre à cette objection que, même si Bachelard cède à un indéniable goût personnel pour la rêverie, cela n’implique pas que la mise en œuvre publique — publiée — de ces rêveries ne soit pas pédagogiquement motivée. Si, par exemple, en allant prendre mon café en ville, je traîne un peu pour contempler les façades des bâtiments, cela ne signifie pas que la raison d’être de mon trajet ne soit pas d’aller prendre un café. De manière plus conceptuelle, notons qu’une action qui est un moyen relativement à un but donné est elle aussi, prise en elle-même, un but. Il est par conséquent possible que la mise en œuvre d’un moyen s’autonomise, et soit temporairement effectuée pour elle-même, par pur plaisir. La véritable contradiction se produirait si cette autonomisation avait pour effet l’impossibilité de réaliser l’objectif. Cependant, comme l’œuvre de Bachelard progresse suivant un syllogisme technique, c’est-à-dire de manière régressive, s’attarder dans l’imaginaire ne met nullement en péril son projet épistémologique : c’est après avoir achevé sa théorie normative, pour ainsi dire mise en sûreté, que Bachelard s’intéresse à l’imagination. Ces précautions logiques étant prises, on peut tenter de répondre directement à l’objection en montrant que c’est un intérêt épistémologique qui motive l’ampleur  des œuvres poétiques.

Cette ampleur s’explique par le fait qu’une politique épistémologique peut utiliser l’imagination de manière indirecte, non pour représenter le réel, mais pour agir sur la subjectivité. La découverte de cet usage psychotrope de l’imagination repose sur une remise en question, dans l’Eau et les rêves, de la représentation schématique de l’imagination comme une réalité homogène. Bachelard y repère en effet à côté de l’imagination formelle — imagination qui produit les images délimitées et identifiables — « l’imagination qui donne vie à la cause matérielle ». Cette imagination matérielle produit « des images directes de la matière » (ER, 8). En effet, comme le point commun de l’eau, de l’air et du feu est qu’il s’agit de phénomènes dont la perception est décevante au sens où ils ne nous offrent pas de forme rigide, c’est à l’imagination de compléter l’image perçue. Cette image n’est pas vécue comme une comparaison, comme la juxtaposition d’une image remémorée et d’une image perçue, mais comme directement inscrite dans l’objet-prétexte de la rêverie : « devant une flamme, dès qu’on rêve, ce qu’on perçoit n’est rien au regard de ce qu’on imagine »[12]. L’opposition de l’imagination formelle et de l’imagination matérielle recoupe ainsi celle de la rêverie diurne et nocturne (FC, 10) : tandis que la rêverie bachelardienne, qui n’est pas l’inattention, est la mise en œuvre de l’imagination matérielle, nos rêves ne nous donnent que l’imagination formelle, puisque le sommeil rompt notre rapport perceptif avec le monde. A propos de cette imagination matérielle, nous pouvons nous demander non seulement quelle en est la valeur esthétique[13], mais surtout, quelle peut en être, selon Bachelard, la valeur épistémique.

Pour répondre à cette question, il faut revenir brièvement sur la manière dont Bachelard conçoit le rapport de la philosophie et de la science. Nous avons vu que la tâche du philosophe était normative : il s’agit de mettre en place un système efficace, exhaustif et réalisable de normes. Par conséquent, le philosophe est l’instituteur de la pratique scientifique. Mais, d’un autre côté, le philosophe justifie ses exigences normatives en se référant aux productions et aux pratiques des scientifiques. Par conséquent, le philosophe occupe la place d’un étudiant de la science, tant sur le plan des pratiques que de l’ontologie[14]. Si nous rassemblons ces deux déterminations, on peut en conclure que, à travers la philosophie, la science s’instruit elle-même. Il s’agit en particulier de déterminer avec clarté quelle est la nature des êtres dont parle la science nouvelle, quelles sont les différences entre ces êtres et ceux dont la science avait l’habitude, et de trouver comment se libérer de ces habitudes. Le philosophe apprend d’abord que « c’est à une véritable synthèse des contradictions métaphysiques qu’est occupée la science contemporaine »[15], puis il se demande comment approfondir et généraliser cette entreprise en luttant contre les habitudes cognitives.

La valeur pédagogique de l’exercice de l’imagination matérielle est ainsi posé d’emblée par Bachelard : « La méditation d’une matière éduque une imagination ouverte » (ER, 9). Il s’agit de puiser dans l’imagination matérielle l’énergie capable de faire renoncer les scientifiques au substantialisme : « dans l’ordre de la philosophie, on ne persuade bien qu’en suggérant des rêveries fondamentales, qu’en rendant aux pensées leurs avenues de rêve »[16]. Il faut recourir à un imaginaire  présocratique, c’est-à-dire structuré par la référence aux quatre éléments, pour apprendre à penser l’individuation des êtres de manière pré- et non-aristotélicienne, c’est-à-dire autrement que comme la résultante de l’association d’une matière et d’une forme :

Il nous a semblé (…) qu’on sous-estimait la puissance individualisante de la matière. Pourquoi attache-t-on toujours la notion d’individu à la notion de forme ? N’y a t-il pas une individualité en profondeur qui fait que la matière, en ses plus petites parcelles, est toujours une totalité ? Méditée dans sa perspective de profondeur, une matière est précisément le principe qui peut se désintéresser des formes. Elle n’est pas le simple déficit d’une activité formelle. Elle reste elle-même en dépit de toute déformation, de tout morcellement. (ER 9)

Je me suis efforcé, dans cette section, de rendre compte de l’ampleur du corpus poétique en montrant qu’il s’expliquait par une pédagogie épistémologique. Enseignant par l’exemple aux futurs scientifiques comment dépasser les catégories de l’intuition. Cette expérience intérieure a pour objectif de remettre au travail les structures a priori de l’esprit, de manière à, dans le cadre d’une politique évolutionniste, former des hommes nouveaux[17].

L’imagination comme source d’énergie psychique

L’objection de l’autonomisation de la rêverie peut utiliser l’analyse qui précède en faisant remarquer que le temps consacré par le scientifique à la rêverie peut s’étendre indéfiniment, au point que la pratique scientifique ne serait plus qu’un horizon lointain, illusoire. La rêverie serait bien un obstacle temporel à la pratique de la science si elle pouvait s’étendre indéfiniment. Bachelard répond à cette objection en soulignant le fait que l’exercice de l’imagination s’épuise de lui-même et suscite le besoin de la rigueur :

Je n’ai dit, en suivant mon romantisme de chandelle, qu’une moitié de vie devant la table d’existence. Après tant de rêveries, une hâte me prend de m’instruire encore, d’écarter, par conséquent, le papier blanc pour étudier dans un livre, dans un livre difficile, toujours un peu difficile pour moi. (FC, 112)

Par delà la dimension intime et émouvante de ces lignes, parmi les dernières publiées par le philosophe, Bachelard se considère ici, à la manière de Descartes dans Le discours de la méthode, comme un cas exemplaire, si bien que son propos a une valeur générale. Peu de pages auparavant, avait été décrit le passage de la cognition laborieuse, s’efforçant de se dépersonnaliser en mettant en œuvre des normes cognitives[18]. Ici, c’est le mouvement inverse qui est évoqué. Cette description du mouvement du désir cognitif, aspirant à passer de l’état de rêverie à l’état d’étude, de même que l’état d’étude produit le mouvement vers l’état de rêverie, permet de comprendre un dernier aspect de l’imagination, son caractère dynamisant pour l’esprit de rigueur : non seulement la rêverie n’empiète pas sur le travail, mais elle permet de retrouver l’entrain de l’ouvrage. « L’imagination est la force même de l’esprit psychique » (PF, 187) : elle sert à la pratique scientifique comme une source d’énergie. Bachelard montre ainsi comment peut se produire une harmonie dynamique des contraires, se fécondant l’un l’autre d’une manière qui n’est pas sans rappeler le taoïsme, pour produire, au lieu d’une conscience déchirée, une vie à la fois heureuse et créative.

Conclusion

Nous nous sommes efforcé de montrer dans cet article que la présence dans l’œuvre de Bachelard d’injonctions contradictoires concernant l’usage de l’imagination n’impliquait pas de caractère contradictoire ou double de cette œuvre, mais était au contraire à l’origine de la cohérence de celle-ci.  L’effort pour réconcilier les exigences dérivées de la nature d’un réel non-humain et les besoins dérivant de la nature humaine définit le travail dont la succession des livres de Bachelard constituent la mise en œuvre. On a vu que la progression de ce travail s’opérait suivant deux logiques, corrélatives l’une de l’autre : celle d’un raisonnement technique et celle d’un affinage graduel des caractéristiques de l’imagination. L’œuvre de Bachelard progresse ainsi de manière exactement conforme aux principes du rationalisme appliqué où, d’une part, la précision toujours accrues des mesures physiques permet de dynamiser et corriger les théories de la raison, et où, d’autre part, les théories rationnelles conduisent à poser de nouvelles questions à l’expérience. Le résultat de ce travail est un pluralisme cohérent des valeurs épistémiques de l’imagination.

Raphaël Künstler – CEPERC – Université d’Aix-Marseille

[1]. RA, 65.

[2]. PF, 11.

[3]. FES, 64.

[4]. FES, 46.

[5]. ER, 8.

[6]. FES, 15.

[7]. FES, 45.

[8]. Cet aspect rapproche Bachelard de Young plus que de Freud : il serait possible, par une auto-psychanalyse, d’accéder à un inconscient collectif.

[9]. RA, 65-81.

[10]. Voir, par exemple, RA, 179.

[11]. RA, 13-14.

[12]. FC, 1.

[13]. ER 10.

[14]. NES, 6.

[15]. NES, 8.

[16]. ER, 10

[17]. « On sera fondé à croire que le XXe siècle a vu une mutation de l’esprit de l’homme… Chacun peut d’ailleurs revivre ces mutations spirituelles (…) La nature naturante est à l’œuvre jusque dans nos âmes. » NES, 182 ; NES, 18.

[18]        . « Croyant penser, je rêvais. » (FC, 110)

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