Bachelard, précurseur dans le traitement automatique de l’information

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Henri Duthu

 

Le mot « informatique » a été prononcé pour la première fois en 1962 – date de la mort de Gaston Bachelard –, par Philippe Dreyfus, alors directeur du Centre National de Calcul Électronique de Bull. L’appellation a-t-elle été connue de l’épistémologue ? Rien n’est moins sûr, mais cela nous importe peu dans la mesure où nous souhaitons montrer qu’il a appliqué la démarche elle-même à toute son œuvre psychanalytique. Cette compatibilité nous avait échappé jusqu’au jour où Michel Serres a spécifié dans son œuvre  (Temps des crises[1]) que « les choses de la Terre et de la vie, comme nous codées, savent et peuvent recevoir de l’information, en émettre, la stocker, la traiter…De même que nous communiquons, entendons et parlons, écrivons et lisons, les choses inertes comme les vivants émettent et reçoivent de l’information, la conservent et la traitent.» Conséquence immédiate et bénéfique pour l’Académicien : « Nous voici à égalité. Asymétrique et parasite, l’ancien système sujet-objet n’a plus lieu ; tout sujet devient objet ; tout objet devient sujet.»

 

PRÉAMBULE

Ces mots « de la Terre et de la Vie » (de la biogée), les rêves nous les disent avec beaucoup plus de poids que nos maîtres dans leur enseignement. Gaston Bachelard, à leur propos, nous affirme une chose essentielle :

–        Un être rêveur, heureux de rêver, actif dans sa rêverie, tient une vérité de l’être, un avenir de l’être humain ; cette admiration première est enracinée dans notre lointain passé ; alors, suivant une des lois les plus constantes de la rêverie, [par exemple à celle devant le feu], le rêveur vit dans un passé qui n’est plus uniquement le sien, dans le passé des premiers feux dans le monde.

Nos rêveries sur la « biogée », telles  que décrites par Bachelard[2], se déroulent selon le scénario suivant :

LE FEU

Je suis tout feu

Je suis tout flamme

Je suis encore lampe

Ainsi que lumière

L’EAU

Je suis le prétexte d’images ni très constantes ni très solides

Je peux encore être à la fois intensité et profondeur

Je suis l’élément nourricier

Je suis le seul élément qui puisse bercer

L’AIR

Je suis le mouvement vers le haut, vers le bas

L’imagination que j’engendre offre rêves et représentations

Changement et mobilité sont attendus de mes phénomènes

De moi se déduisent les fondements de la psychologie ascensionnelle

LA TERRE

Je suis l’illimité sous toutes ses formes

Ainsi que la dureté sous toutes ses intensités

Le rapport de la main avec mes matières origine la vie travaillée

Enfin, je rassemble toutes les perspectives du caché.

Quatre opérateurs d’images émanent de chacun des éléments. Pour le feu auquel cet article est consacré, ce sont le feu, la flamme, la lampe et la lumière.

 

APPLICATION DE LA MÉTHODE INFORMATIQUE AU « FEU »

 

EN TANT QUE RÊVEUR PASSIONNÉ JE SUIS TOUT FEU

OPÉRATION RECEVOIR

 

En tant que feu je reçois toutes les valorisations contraires

En tant que feu la bûche me reçoit de la braise

En tant que feu l’homme reçoit sa mobilité

En tant que feu l’homme reçoit le sens immédiat de l’intensité vitale

En tant que feu je reçois toutes les valorisations contraires

Si tout ce qui change lentement s’explique par la vie, tout ce qui change vite s’explique par le feu. Le feu est l’ultra-vivant. Le feu est intime et il est universel. Il vit dans notre cœur. Il vit dans le ciel. Il monte des profondeurs de la substance et s’offre comme un amour. Il redescend dans la matière et se cache, latent, contenu comme la haine et la vengeance. Parmi tous les phénomènes, il est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les deux valorisations contraires : le bien et le mal. Il brille au Paradis. Il brûle à l’Enfer. Il est douceur et torture. Il est cuisine et apocalypse. Il est plaisir pour l’enfant assis sagement auprès du foyer; il punit cependant de toute désobéissance quand on veut jouer de trop près avec ses flammes. C’est un dieu tutélaire et terrible, bon et mauvais. Il peut se contredire: il est donc un des principes d’explication universelle.

Le feu couve dans une âme plus sûrement que sous la cendre. L’incendiaire est le plus dissimulé de tous les criminels.

En tant que feu la bûche me reçoit  de la braise

Dans le Feu complet, Ducarla décrit la propagation du feu comme une progression géométrique suivant des « séries calorifiques ». En dépit de cette mathématique mal venue, le principe premier de la pensée «  objective » de Ducarla est bien clair et la psychanalyse en est immédiate : mettons braise contre bûche et la flamme égaiera notre foyer.

En tant que feu l’homme reçoit  sa mobilité

N’est-il pas vrai que le feu mourant rougeoie ? Pour qui a soufflé sur un feu paresseux, il y a bien une claire distinction entre le feu récalcitrant qui tombe au rouge et le jeune feu qui tend, comme le dit si joliment un alchimiste, « vers la haute rougeur du pavot champêtre ». Devant le feu qui meurt, le souffleur se décourage; il ne se sent plus assez d’ardeur pour communiquer sa propre puissance. S’il est réaliste comme Robinel, il réalise son découragement et son impuissance, il fait un fantôme de sa propre fatigue. Ainsi la marque de l’homme mobile est mise dans les choses. Ce qui décline ou ce qui monte en nous devient le signe d’une vie étouffée ou en éveil dans le réel.

En tant que feu l’homme reçoit le sens immédiat de l’intensité vitale

Quand on va au fond d’un animisme, on trouve toujours un calorisme. Ce que je

reconnais de vivant, d’immédiatement vivant, c’est ce que je reconnais comme chaud. La chaleur est la preuve par excellence de la richesse et de la permanence substantielles; elle seule donne un sens immédiat à l’intensité vitale, à l’intensité d’être.

A côté de l’intensité du feu intime, combien les autres intensités sensibles sont détendues, inertes, statiques, sans destin ! Elles ne sont pas de réelles croissances. Elles ne tiennent pas leur promesse. Elles ne s’activent pas dans une flamme et dans une lumière qui symbolisent la transcendance.

Ainsi que Bachelard l’a montré en détail, comme une réplique de cette dialectique fondamentale du sujet et de l’objet, « c’est en toutes ses propriétés que le feu intime se dialectise. C’est au point qu’il suffit de s’enflammer pour se contredire ».

OPÉRATION ENVOYER

Le feu est donné comme devant être respecté

En fait, le respect du feu est un respect enseigné; ce n’est pas un respect naturel. Le réflexe qui nous fait retirer le doigt de la flamme d’une bougie ne joue pour ainsi  dire aucun rôle conscient dans notre connaissance. Le problème de  la connaissance personnelle du feu est le problème de la désobéissance adroite (le complexe de Prométhée n’est pas loin).

On ne prend bien conscience du réconfort du feu que dans une longue contemplation.

Manquer à la rêverie devant le feu, c’est perdre l’usage vraiment humain et premier du feu. Sans doute le feu réchauffe et réconforte. Mais on ne prend bien conscience de ce réconfort que dans une assez longue contemplation ; on ne reçoit le bien-être du feu que si l’on met les coudes aux genoux et la tête dans les mains. Cette attitude vient de loin. L’enfant près du feu la prend naturellement. Elle n’est pas pour rien l’attitude du Penseur.

Il ne faut qu’un soir d’hiver, que le vent autour de la maison, qu’un feu clair, pour qu’une âme douloureuse dise à la fois ses souvenirs et ses peines :

                                               C’est à voix basse qu’on enchante

                                               Sous la cendre d’hiver

                                               Ce cœur, pareil au feu couvert,

                                               Qui se consume et chante.

                                                                                          (Toulet)

Le feu violent accumule une somme de contraires

Dès qu’un sentiment monte à la tonalité du feu, dès qu’il s’expose, en sa violence, dans les métaphysiques du feu, on peut être sûr qu’il va accumuler une somme de contraires.

Alors l’être aimant veut être pur et ardent, unique et universel, dramatique et fidèle, instantané et permanent. Avant l’énorme tentation, la Pasiphaé de Vielé-Griffin murmure :

Un souffle chaud m’empourpre, un grand frisson me glace

.

Impossible d’échapper à cette dialectique: avoir conscience de brûler, c’est se refroidir ; sentir une intensité, c’est la diminuer ; il faut être intensité sans le savoir. Telle est la loi amère de l’homme agissant. Cette ambiguïté est seule propre à rendre compte des hésitations passionnelles. De sorte que finalement tous les complexes liés au feu sont des complexes douloureux, des complexes à la fois névrosants et poétisants, des complexes renversables : on peut trouver le paradis dans son mouvement ou dans son repos, dans la flamme ou dans la cendre :

                                                    Dans la clairière de tes yeux

                                                   Montre les ravages du feu ses œuvres d’inspiré

                                                    Et le paradis de sa cendre.

                                                                                                          (Paul Eluard)

Prendre le feu ou se donner au feu, anéantir ou s’anéantir, suivre le complexe de Prométhée ou le complexe d’Empédocle, tel est le virement psychologique qui convertit toutes les valeurs, qui montre aussi la discorde des valeurs.

Le feu se voit valorisé

A bien des égards, sa valorisation atteint celle de l’or. En dehors de ses valeurs de germination pour la mutation des métaux et de ses valeurs de guérison dans la pharmacopée pré-scientifique, l’or n’a que sa valeur commerciale. Souvent même l’alchimiste attribue une valeur à l’or parce qu’il est le réceptacle du feu élémentaire: « La quintessence de l’or est tout feu ». D’ailleurs, d’une manière générale, le feu, véritable protée de la valorisation, passe des valeurs principielles les plus métaphysiques aux utilités les plus manifestes. C’est vraiment le principe actif fondamental qui résume toutes les actions de la nature. Un alchimiste du XVIIIème siècle a écrit: « Le feu…est la nature qui ne fait rien en vain, qui ne saurait errer, et sans qui rien ne se fait ».

Mais voici les changements substantiels: ce que lèche le feu a un autre goût dans la bouche des hommes. Ce que le feu a illuminé en garde une couleur ineffaçable. Ce que le feu a caressé, aimé, adoré, a gagné des souvenirs et perdu l’innocence. En argot, flambé est synonyme de perdu. Par le feu tout change. Quand on veut que tout change, on appelle le feu. Le premier phénomène, c’est non seulement le phénomène du feu contemplé, en heure oisive, dans sa vie et dans son éclat, c’est le phénomène par le feu. Le phénomène par le feu est le plus sensible de tous; c’est celui qu’il faut le mieux surveiller ; il faut l’activer ou le ralentir; il faut saisir le point du feu qui marque une substance comme l’instant d’amour qui marque une existence.

OPÉRATIONS STOCKER/ TRAITER  [Choses du chosier]

 

Le symbole naturel du feu     [Le bûcher]

Parfois c’est devant un immense brasier que l’âme se sent travaillée par le complexe d’Empédocle. La Foscarina de D’Annunzio, brûlée des flammes intimes d’un amour désespéré, désire l’achèvement du bûcher tandis qu’elle contemple, fascinée, la fournaise du verrier.

On le voit, dans les circonstances les plus variées, l’appel du bûcher reste un thème poétique fondamental. Il ne correspond plus dans la vie moderne, à aucune observation positive. Il nous émeut quand même. De Victor Hugo à Henri de Régnier, le bûcher d’Hercule continue, comme un symbole naturel, à nous dépeindre le destin des hommes.

Les animalcules ignés    [Les étincelles]

La vie du feu tout entière en étincelles et en saccades, ne rappelle-t-elle pas la vie de la fourmilière ? Au moindre événement on voit les fourmis grouiller et sortir tumultueusement de leur demeure souterraine; de même à la moindre secousse d’un phosphore, on voit les animalcules ignés se rassembler et se produire en dehors sous une apparence lumineuse.

 

Le surgissement du feu    [La caresse]

L’être caressé rayonne de bonheur. La caresse n’est rien d’autre que le frottement symbolisé, idéalisé.

La connaissance infantile du feu   [La brûlure]

La brûlure, c’est à dire l’inhibition naturelle, en confirmant les interdictions sociales ne fait que donner, aux yeux de l’enfant, plus de valeur à l’intelligence paternelle. Il y a donc, à la base de la connaissance enfantine du feu, une interférence du naturel et du social où le social est presque toujours dominant. Peut-être le verra-t-on mieux si l’on compare la piqûre et la brûlure. Elles donnent, l’une et l’autre, lieu à des réflexes.

Pourquoi les pointes ne sont-elles pas comme le feu, objet de respect et de crainte ? C’est précisément parce que les interdictions sociales concernant les pointes sont de beaucoup plus faibles que les interdictions concernant le feu. La brûlure par un liquide émerveille tous les experts. Que de fois j’ai vu mes élèves étonnés par la calcination d’un bouchon par l’acide sulfurique. Par la pensée, on multiplie alors la puissance de l’acide. Psychanalytiquement la volonté de détruire coefficiente une propriété destructive reconnue à l’acide. En fait, penser à une puissance, c’est déjà non seulement s’en servir, c’est surtout en abuser.

 

La connaissance gustative du feu  [La gaufre]

Les jours de ma gentillesse, on apportait le gaufrier. Il écrasait de son rectangle le feu d’épines, rouge comme le dard des glaïeuls. Et déjà la gaufre était dans mon tablier, plus chaude aux doigts qu’aux lèvres. Alors oui, je mangeais du feu, je mangeais son or, son odeur, et jusqu’à son pétillement tandis que la gaufre brûlante craquait sous mes dents. Et c’est toujours ainsi, par une sorte de plaisir de luxe, comme dessert, que le feu prouve son humanité. Il ne se borne pas à cuire, il croustille. Il dore la galette. Il matérialise la fête des hommes.

 

L’oiseau du feu   [La flammèche]

Faute de revoir, faut-il réimaginer ce rare phénomène du foyer quand la flamme tranquille détache de son être des flammèches qui s’envolent, plus légères et plus libres sous le manteau de la cheminée.

Ce spectacle, je l’ai vu bien souvent en de rêveuses veillées. Parfois ma bonne grand’mère, d’une chénevotte adroite (partie ligneuse du chanvre), rallumait au-dessus de la flamme, la lente fumée qui montait le long de l’âtre noir. Le feu paresseux ne brûle pas toujours d’un seul trait tous les élixirs du bois. La fumée quitte à regret la flamme brillante. La flamme avait encore tant de choses à brûler. Dans la vie, il y a aussi tant de choses à réenflammer ! Et quand la sur-flamme reprenait existence, vois mon enfant, me disait la grand’mère, ce sont les oiseaux du feu. Alors, moi-même rêvant toujours plus loin que paroles d’aïeule, je croyais que ces oiseaux du feu avaient leur nid au cœur de la bûche, bien caché sous l’écorce et le bois tendre. L’arbre, ce porte-nids, avait préparé tout au cours de sa croissance, ce nid intime où nicheraient ces beaux oiseaux de feu. Dans la chaleur d’un grand foyer, le temps vient d’éclore et de s’envoler.

La valorisation sexuelle du feu    [Le nid] 

Les romantiques, en revenant à des expériences plus ou moins durables de la primitivité retrouvent, sans s’en douter, les thèmes du feu sexuellement valorisés. G.H. von Schubert écrit par exemple cette phrase qui ne s’éclaire vraiment que par une psychanalyse du feu :

« De même que l’amitié nous prépare à l’amour, de même par le frottement des corps semblables, naît la nostalgie (la chaleur), et l’amour (la flamme) jaillit. »

Comment mieux dire que la nostalgie c’est le souvenir de la chaleur du nid, le souvenir de l’amour choyé pour le calidum innatum ? La poésie du nid, du bercail, n’a pas d’autre origine. Aucune impression objective cherchée dans les nids le long des buissons, n’aurait jamais pu fournir ce luxe d’adjectifs qui valorisent la tiédeur, la douceur, la chaleur du nid.

Sans le souvenir de l’homme réchauffé par l’homme, comme un redoublement de la chaleur naturelle, on ne peut concevoir que des amants parlent de leur nid bien clos. La douce chaleur est ainsi à l’origine de la conscience du bonheur.

Le feu de l’Univers           [Le volcan]

Le feu est pour l’homme qui le contemple un exemple de prompt devenir et de devenir circonstancié. Moins monotone et moins abstrait que l’eau qui coule, prompt à croître et à changer, le feu suggère le désir de changer, de brusquer le temps, de porter toute la vie à son terme, à son au-delà.

Alors la rêverie est vraiment prenante et dramatique; elle amplifie le destin humain; elle relie le petit au grand, le foyer au volcan, la vie d’une bûche à la vie d’un monde. L’être fasciné entend l’appel du bûcher. Pour lui la destruction est plus qu’un changement, c’est un renouvellement.

Cette rêverie très spéciale et pourtant très générale détermine un véritable complexe où s’unissent l’amour et le respect du feu (complexe d’Empédocle). C’est ce que va nous faire comprendre George Sand dans Histoire du rêveur. Dès que la rêverie est concentrée apparaît le génie du Volcan…Il entraîne le Rêveur par delà le monument quadrangulaire dont la tradition attribue la fondation à Empédocle :

« - Viens mon roi. Ceins ta couronne de flamme blanche et de soufre bleu d’où s’échappe une pluie étincelante de diamants et de saphirs ! -

Et le Rêveur prêt au sacrifice répond:

- Me voici, enveloppe-moi des fleuves de lave ardente, presse-moi dans tes bras de feu, comme un amant presse sa fiancée. J’ai mis le manteau rouge. Je suis paré de tes couleurs. Revêts aussi ta brûlante robe de pourpre. Couvre tes flancs de ces plis éclatants. Etna, viens, Etna ! brise tes portes de basalte, vomis le bitume et le soufre. Vomis la pierre, le métal et le feu !… »

La flamme et les images de la flamme unissent la moralité du « petit monde » à une moralité majestueuse de l’univers.

Les mystiques de la finalité du volcan ne disent pas autre chose au cours des siècles, en affirmant que par l’action bienfaisante de ses volcans, la terre – se purge de ses immondices -. Michelet le répétait encore au siècle dernier.

La survalorisation du feu    [La lumière]

Pour un penseur de flamme comme Biaise de Vigenère, les faits doivent ouvrir un horizon de valeurs.

La valeur à conquérir est ici la lumière. La lumière est alors une sur- valorisation du feu. C’est une sur-valorisation puisqu’elle donne sens et valeur à des faits que nous tenons maintenant comme insignifiants. L’illumination est vraiment une conquête. Vigenère nous fait sentir en effet quelle peine a la flamme grossière pour devenir flamme blanche, pour conquérir cette valeur dominante qu’est la blancheur. Cette flamme blanche est – toujours la même sans changer ni varier comme fait l’autre, qui tantôt noircit, puis devient rouge, jaune, inde, perse, azurée –. Alors la flamme jaunâtre sera l’anti-valeur de la flamme blanche. La flamme de la chandelle est le champ-clos pour une lutte de la valeur et de l’anti­valeur. Il faut que la flamme blanche – extermine et détruise – les grossièretés qui la nourrissent. Donc pour un auteur de la pré-science, la flamme a un rôle positif dans l’économie du monde. Elle est un instrument pour un cosmos amélioré. En rejoignant par sa blancheur, par le dynamisme de la conquête de la blancheur, son lieu naturel, la flamme n’obéit pas seulement à la philosophie aristotélicienne. Une valeur plus grande que toutes celles qui président aux phénomènes physiques est conquise. Le retour aux lieux naturels est, certes, une mise en ordre, une restitution de l’ordre dans le cosmos. Mais dans le cas de la lumière blanche, un ordre moral vient primer l’ordre physique. Le lieu naturel où tend la flamme est un milieu de moralité.

Le feu mis dans la rose     [L’amour]

D’Annunzio, dans Le Feu :

« Regarde ces roses rouges !

– Elles brûlent. On dirait qu’elles ont dans leur corolle

   Un charbon allumé. Elles brûlent véritablement ! »

Pensant au dialogue de deux amants enflammés, il ajoute :

« Regarde, elles se font de plus en plus rouges !

   Le velours de Bonifazio…tu te rappelles ? C’est la même puissance !

– La fleur interne du feu. »

L’épiphanie du feu     [La couleur]

C’est le verre fondu du verrier qui appelle le nom d’une fleur ; preuve des deux pôles d’une bi-image : « Les coupes naissantes oscillèrent au bout des cannes, roses et bleuâtres comme les corymbes de l’hortensia qui commence à changer de couleur ».

Ainsi, corrélativement, le feu fleurit et la fleur s’illumine. On développerait sans fin ces deux corollaires : la couleur est une épiphanie du feu, la fleur est une ontophonie de la lumière.

CONCLUSION

Au terme de cette première application, le lecteur ne manquera pas d’être intrigué par l’aspect logique qui s’en dégage. C’est qu’il s’agit de la méthode de la circulation de l’information que Bachelard a utilisée alors qu’elle n’avait pas encore été formulée. Pourquoi ne pourrait-elle pas retenir l’attention du corps enseignant dont il nous souvient avoir connu son appétence pour les « leçons de choses » ? Ce « chosier » – beau mot que Bachelard a sans doute été le premier à employer[3] – a été récemment réalisé et mis à la disposition des lecteurs[4].


[1] Michel Serres, Temps des crises, (éditions Le Pommier, février 2010,  p.65)

[2] –  La psychanalyse du feu, Gallimard, folio/essais , déc.1988.
–  L’eau et les rêves, José Corti janv.1989.
–  L’air et les songes, José Corti, février 1987.
–  La terre et les rêveries de la volonté, José Corti ; juil.1988.
–  La terre et les rêveries du repos, José Corti, déc.1971.

 

[3] La chose est au chosier, ce que la rose est au rosier.

[4] Il constitue le « didacticiel » placé à la fin de l’ouvrage « Les quatre éléments en seize opérateurs d’images »édité par Mélibée au 4e trimestre 2010.

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