Biotechnologies et inventivité humaine : nécessité rationnelle et exigence éthique

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Blanchard MAKANGA Docteur de l’Université de Poitiers Attaché de recherche à l’Institut de Recherche en Sciences Humaines (IRSH)/CENAREST (Gabon)

Introduction

Autant que la physique, la chimie ou les mathématiques, la biologie comme discipline scientifique n’a sans cesse progressé tout au long de son histoire. Et, dans le cadre de l’hyperspécialisation, d’autres disciplines inhérentes ont su s’imposer, notamment la biologie moléculaire, le génie génétique etc.

C’est, en effet, à travers certaines de ces disciplines que se constate l’essor des biotechnologies[1] OCDE[2] définit les biotechnologies comme étant « L’application de la science et de la technologie à des organismes vivants, de même qu’à ses composantes, produits et modélisations, pour modifier des matériaux vivants ou non-vivants aux fins de la production de connaissances, de biens et de services ».

Nous pouvons ainsi les comprendre comme étant un ensemble de techniques issues de plusieurs disciplines telles que la biochimie, la biophysique, la biologie moléculaire, la microbiologie, la génétique (la robotique et l’informatique[3]) etc. Elles sont ainsi inscrites dans plusieurs domaines d’applications, lesquelles font désormais partie du quotidien de l’homme. Ce qui, malgré quelques critiques, voire des désapprobations, contribue vraisemblablement à apporter un réel progrès à l’humanité dans plusieurs domaines, notamment en termes de qualité et d’espérance de vie.

Source : Pixabay

Source : Pixabay

Toutefois, comme c’est souvent le cas dans les domaines des innovations[4] naissantes, les biotechnologies suscitent encore autant de peurs que de controverses. Elles engendrent ainsi certaines interrogations quant à leurs fins réelles. Au regard de certains débats qu’elles suscitent, peut-on, malgré tout, affirmer que les biotechnologies sont, réellement, un danger pour le vivant ? Sommes-nous en droit de penser qu’avec l’essor des technosciences, les sociétés humaines ont définitivement enclenché un processus qui conduirait, inéluctablement, l’humanité vers un avenir improbable et risqué en termes de pratiques dans certains domaines tels que celui du biomédical et celui du bio-agroalimentaire par exemple ? Serait-ce plutôt la crainte irrationnelle et non justifiée des technosciences, qui crée une sorte de paranoïa aux seins de nos sociétés ?

1.     De l’essor des biotechnologies : des techniques artisanales aux pratiques modernes

Le champ d’objet des biotechnologies, ainsi que leurs domaines d’application sont larges et multiples. Toutefois, il nous parait utile, sinon nécessaire, d’explorer leur pan historique inhérent à la chimie (Lavoisier etc.) et à la biochimie. Car, cet aspect de son histoire est fondamental, parce qu’il a su poser la fermentation en général, celle des céréales dans la fabrication de la bière par exemple, comme base importante à l’établissement de l’acte de naissance des biotechnologies à l’échelle des Anciens. Nous estimons donc que cet aspect des biotechnologies, a été un exemple important dans l’évolution historique de celles-ci. Cela dit, qu’entend-on par biotechnologies ?

Le terme « biotechnologie » est aujourd’hui entré dans le langage courant. Il a surtout été vulgarisé par les médias qui en font, assez souvent, un écho aussi bien élogieux qu’inquiétant. Cette attitude résulte des risques et des dangers possibles, inhérents aux pratiques biotechnologiques et à leurs applicabilités jugées peu sûres et, par ailleurs, parfois sources de maux[5] préjudiciables à la santé humaine, animale et végétale.

En effet, le mot « biotechnologie » est composé de « bio » qui signifie vie, de « techno », qui vient du grec ‘’technè’’ signifiant technique ou pratique et du terme grec « logos » qui veut dire raison, maison, habitat etc. En un mot, on peut dire que les biotechnologies sont des outils rationnels soumis aux pratiques sur le vivant.

En réalité, les biotechnologies se situent à l’épicentre de plusieurs domaines de compétences dont trois (3) principalement à savoir : le domaine de la santé, celui de l’agro-alimentaire et les problématiques environnementales. Elles sont mises en exergues dans ces domaines dans le but de dompter les consciences collectives en mettant l’accent sur le développement de nouveaux produits aussi bien pour la santé humaine, pour la qualité et la sécurité de son alimentation, que pour la protection de son environnement.

Toutefois, les biotechnologies ont aussi servi à de fins moins glorieuses quant à leur application sur des êtres humains pour des expériences médicales totalement dépourvue de méthodes classiques de la science, mais aussi de déontologie médicale. Le cas des expériences médicales dans les camps nazis est une illustration immonde parfaite.

L’inventivité humaine peut ainsi prendre des proportions dangereuses et même tragiques. C’est pourquoi il convient absolument d’établir un cadre éthique comme préalable à tous les exercices scientifiques de laboratoire, qui pourraient comporter des risques incommensurables dus à un type de pratiques aussi bien hasardeuses que criminelles.

Certes, si le code de Nuremberg issu du procès du même nom n’est pas pionnier dans la réflexion éthique sur l’expérimentation humaine, il pose néanmoins les bases juridico-éthiques des principes, en termes de pratiques médicales acceptables dont certaines font encore autorités aujourd’hui. Par exemple la capacité légale du sujet humain prix comme sujet d’expérimentation, de consentir volontairement à prendre une décision lucide et éclairée sur les pratiques expérimentales qui lui seront exercées pour la promotion d’un produit médical, commercial ou autre. Autrement dit, le sujet concerné par une quelconque expérimentation scientifique doit savoir, qu’il devra être placé en situation d’exécuter un exercice périlleux, risqué, voire préjudiciable à sa vie.

Mais bien avant ces errements biotechnologiques médicaux ou agroalimentaires de notre temps, les biotechnologies en tant que pratiques humaines, eurent déjà une importance capitale auprès de nos Ancêtres, qui, pour leur vie et leur survie, en faisaient déjà usage, bien sûr, à une échelle moins importante à celle de notre ère. C’est ainsi que, depuis toujours, l’être humain a souvent fait preuve d’inventivité quant à sa capacité à créer des techniques nouvelles et à inventer des outils ou de produits nécessaires à son existence et à sa survie. Par exemple, la fabrication de certaines boissons telles que la bière s’obtenait grâce à une technique de fermentation[6] par ébullition des céréales. De ce fait, on peut considérer que la fermentation est la base même de l’invention des biotechnologies comme pratiques. C’est du moins ce que reconnait le trio Douzou Pierre, Durant Gilbert et Siclet Gérard dans l’ouvrage les Biotechnologies. Dans celui-ci, ils diront que « Les biotechnologies dérivent des fermentations et donc de méthodes ancestrales, qui bénéficient de l’apport récent de connaissances relatives aux cellules vivantes dont l’exploitation rationnelle est désormais à la portée de l’homme. » Il ressort donc que l’acte de naissance des biotechnologies aurait donc été établi depuis fort longtemps, car les biotechnologies en tant que savoirs techniques, existaient déjà chez nos lointains ancêtres, notamment chez l’homme du néolithique. C’est à travers des techniques et des méthodes précises que celui-ci parvenait à produire, à transformer et à conserver ses produits. Cela revient à dire que l’homme du néolithique avait déjà de bons rudiments sur certaines techniques fondatrices des biotechnologies, dont celles liées à l’ébullition et à la conservation. C’est donc ainsi que les Anciens parvenaient à conserver leurs récoltes pour un usage ultérieur. Ce qui, à n’en point douter, est l’une des raisons de leur survie, car il y avait en eux l’évidence d’un savoir-faire certain.

De ce qui précède, l’on est en droit de penser que la transformation par les Anciens de certains de leurs produits, en vue de leurs conservations (séchage ou fumage) n’était pas le fait d’un hasard ! Bien au contraire, il y a là une certitude sur la réalité d’une existence effective, d’un savoir-faire inhérent à un certain nombre de techniques maîtrisées progressivement dans plusieurs domaines.

Bien que rudimentaire au départ, ces connaissances techniques avérées des peuples Anciens, notamment ceux du néolithique, avaient progressivement évolué jusqu’à l’acquisition de méthodes et des techniques qui ont permis à l’homme actuel de développer un savoir plus abouti sur ces questions. En un mot, les Anciens avaient déjà, en leur temps, de très bonnes connaissances dans les domaines de la transformation et de la conservation des aliments. Ce qui, vraisemblablement, serait la base même des biotechnologies. Partant de ce fait, ne serait-il pas juste d’admettre que Ces hommes anciens du néolithique avaient déjà, de ce fait, tracé les jalons de la biotechnologie moderne ?

C’est à partir du XVIIe siècle qu’il est, vraisemblablement, possible d’établir l’acte de naissance des biotechnologies modernes. Car, c’est à cette période que l’existence réelle du dégagement gazeux fut formellement identifiée et certifiée par la chimie moderne grâce à la fermentation par ébullition. Mais c’est surtout au siècle suivant, c’est-à-dire au XVIIIe siècle qu’une véritable connotation chimique irréfutable fut reconnue et vulgarisée par Lavoisier. Ce chimiste de renom parviendra à faire « une interprétation chimique correcte de la fermentation alcoolique, c’est-à-dire de la concertation des sucres en absence d’air en alcool et en gaz carbonique. » [7] Ce qui démontre encore une fois que, comme avec les peuples du néolithique, la fermentation à base de la concertation est définitivement reconnue comme étant l’élément fondateur des biotechnologies.

À travers Lavoisier, La chimie moderne aurait donc hérité du savoir-faire ancestral pour poser définitivement les bases des biotechnologies modernes, qui, à travers Berthelot[8], connurent un essor bien plus important à partir du XIXe siècle, en valorisant le pouvoir de fermentation d’extraits de tissus végétaux et d’animaux. Dans leur ouvrage intitulé Les biotechnologies[9], Douzou, Durand et Siclet l’illustrent en ces termes :

« C’est au début du XIXe siècle que fut établi le pouvoir de fermentation d’extraits de tissus végétaux et animaux, de sécrétions, agissant comme de puissants catalyseurs qui furent appelés « ferments » et bien plus tard enzymes, et qui furent isolés et identifiés, notamment par Berthelot. »

Même à cette époque, toutes ces manipulations chimiques suscitèrent déjà des controverses dans le milieu scientifique. C’est Pasteur qui fit preuve d’autorité scientifique en suggérant une solution alternative qui fixa définitivement la primauté des micro-organismes au-dessus de l’échelle des valeurs, en démontrant que toute fermentation relève du vivant et non forcément de la chimie pure telle que conçue aujourd’hui. Il mit ainsi fin à la polémique qui caractérisa leur époque à ce sujet. Nous savons tous ce que cette idée apporta à l’humanité tant sur le plan du traitement microbien que sur un certain nombre de vaccins[10] encore utile aujourd’hui. Les travaux de pasteur permirent ainsi à la science de fabriquer des produits efficaces aux traitements des microbes et d’autres pathologies y inhérentes. Louis pasteur peut donc être considéré comme étant celui qui a amorcé la transition entre les pratiques biotechnologiques artisanales et les biotechnologies de type industriel, sources de nombreuses controverses du monde contemporain.

2.     .Des controverses sur les biotechnologies : Nécessité rationnelle ou crainte irrationnelle ?

Nos sociétés contemporaines sont caractéristiques des controverses en rapport à l’inventivité humaine. C’est ainsi qu’il se pose aujourd’hui la problématique de la crise des valeurs en rapport aux biotechnologies au sein de ces sociétés actuelles. Il n’ya plus de doutes possible, les biotechnologies sont, de nos jours, applicables dans tous les domaines d’action de l’homme contemporain. À ce sujet, Douzou, Durand et Siclet, pensent que « Les biotechnologies[11] font partie de ces technologies du futur qui, telles que la micro-informatique et la robotique, pourrait transformer à terme la vie des individus et le profil de leurs sociétés. »

Mais plus que dans les autres domaines, c’est surtout dans ceux de l’agriculture et de l’élevage que les biotechnologies ont connu un pic important en termes de controverses avec les problèmes de clonages des animaux et la valorisation des Organismes génétiquement modifiés appelés OGM. Peut-on, à travers quelques déviances liées à certains maux inhérents aux biotechnologies via les sciences et techniques, parler de crises de valeurs au sein des sociétés contemporaines ? Rien n’est moins sûr !

Qu’à cela ne tienne, l’inventivité humaine, à travers quelques manipulations[12], hasardeuses ou non de laboratoires[13], suscite parfois des craintes voire des controverses chez biens de personnes. En effet, « Les progrès fulgurants de la biologie et de la génétique moléculaire inquiètent et fascinent tout à la fois. »[14] C’est surtout à cause de certaines pratiques considérées comme non conformes aux valeurs humaines et, surtout, non respectueuses des exigences éthiques, que naissent souvent des doutes, des méfiances ou des sentiments de craintes envers ces pratiques et ce qui y est issu.

Est-ce être irrationnel que de ne pas cautionner cet état de fait ? Si l’inventivité humaine à travers son action, se trouve ainsi discutée, redoutée et même détournée des voies rationnelles traditionnelles, devrions-nous, bon gré mal gré, craindre les produits futuristes qui, semble-t-il, pourraient résoudre définitivement certains problèmes humains encore insolubles sur le plan de la santé par exemple ? En effet, le domaine de la santé, notamment la santé humaine est celui qui inquiète encore plus une frange des biotechno-sceptiques. Cependant, il est aussi celui sur lequel l’humanité pourrait fonder tous ses espoirs en termes de guérisons de maladies rares d’origines génétiques par exemple. Dans Homo Sapiens technologicus, Puech[15] écrit que

« Pour éradiquer certaines maladies d’origine génétique ou pour atténuer les prédispositions à certaines pathologies, la modification du génome humain serait une intervention technologique dans la définition génétique de l’humanité. Selon certaines valeurs, ce serait une pratique eugénique qui transgresserait un domaine sacré. Selon d’autres valeurs, ce serait la continuation, par d’autres moyens, de l’éradication réussie de maladies comme la variole, ce serait la continuation des pratiques de vaccination et de prévention que personne ne remet plus sérieusement en question. Mais intervenir directement sur le patrimoine génétique de l’humain ne fait pas consensus, telle est la donnée de base. »

De toutes ces controverses, disons plutôt que certaines craintes, justifiées ou non, inhérentes aux nouveautés biotechnologiques peuvent trouver une justification rationnelle du fait des incertitudes liées à certains produits ayant déjà montré leurs limites en termes d’efficacité. Les cas des prothèses PIP et du médiator ci haut cités en attestent. Ce ne serait donc pas une crainte obsessionnelle de la nouveauté et de l’inconnu qui relève de l’irrationnel, mais plutôt certaines pratiques ainsi que certains produits nés de ces innovations, qui généreraient certaines réticences auprès des populations. En effet, la nouveauté et son lot d’innovations ne doivent pas être un désarroi, mais un espoir pour l’humanité, pourvu qu’elle impose définitivement la nécessité logique des textes de lois valorisant la prise en compte de l’éthique comme valeur cardinal associée à toute innovation. Les normes éthiques doivent être présentes et introduites dans le processus de recherche fondamentale comme préalable à toutes démarches scientifiques dignes d’intérêts. Toutefois, si l’éthique est l’aboutissement de la rectitude de l’action, la prudence excessive ou le principe de précaution ne doivent pas s’ériger en incompétence ou en frénésie irrationnelle envers l’inconnu, au risque de porter un frein préjudiciable au progrès même. De ce fait, l’inventivité humaine doit se perpétuer en toute liberté. C’est, à notre sens, un devoir de responsabilité humaine vis-à-vis de l’homme lui-même, mais aussi dans le cadre de la sauvegarde de la nature. Seule l’exigence d’un cadre éthique doit réguler l’insatiable inventivité humaine, dans l’optique de faire converger liberté de création et devoir de responsabilité.

3.     Nécessité inventive humaine et souci éthique : entre liberté et devoir

La raison exige à l’humain de valoriser certaines de ses aptitudes. L’inventivité fait partie de ces aptitudes humaines qui contribuent à lui assurer une meilleure qualité de vie. C’est ainsi qu’elle prolifère dans plusieurs domaines dont celui de la biologie qui est l’une des disciplines pionnière à l’implantation et à la valorisation des biotechnologies.

Pour nos sociétés contemporaines devenues de plus en plus exigeantes en termes de productivité, d’inventivités et de rentabilité, le souci éthique doit être, à ce qui nous semble, un principe de nécessité inconditionnelle. Si l’on doit laisser libre court à chacun de faire ce que bon lui semble, il n’est pas exclu que nos sociétés actuelles s’exposent aux dérives les plus improbables, capables de fragiliser certains acquis humains en termes de progrès éthiques. Car, l’improbable liberté définie par le jus naturele, a effectivement laissé place à une forme de liberté normée et circonscrite par l’implication de la raison dans les closes d’une liberté circonscrite par le Lex naturalis.

En effet, la rationalité au sens d’exercice de la raison consiste, dans une certaine mesure, à consolider certains de ces acquis humains tels que leurs droits, leurs libertés de penser, d’agir ou de créer. Mais, il n’en demeure pas moins que certaines de ces libertés soient canalisées par l’exigence du devoir. Si on assimile les valeurs au devoir, elles peuvent parfaitement revêtir un caractère coercitif tel que Kant définit le devoir, c’est-à-dire une obligation morale à laquelle l’on doit absolument se plier sans conditions.

Cela revient à dire que, bien que libre d’entreprendre une décision qui irait dans le sens de la création et de l’inventivité, l’être humain est donc tenu de rompre avec certaines orientations qui dévalorisent ou éludent une implication éthique apte à ouvrir un champ de réflexion sur l’activité ou l’action qualitative favorable au plus grand nombre. C’est un impératif humain, c’est un devoir. Car, entre désir de liberté et exigence du devoir, il y a nécessité qualitative de l’action, c’est-à-dire une impérative rectitude de l’action humaine. Si être libre c’est entreprendre librement, être libre c’est aussi le souci de s’inscrire dans une action juste et responsable. C’est dans cet esprit que Kremer-Marietti dit dans l’Éthique[16] que :

« Avant même qu’il ne soit nécessaire de démontrer ni la réalité ni la possibilité de la liberté, celle-ci peut être considérée soit négativement dans sa dépendance de la chaîne des causes des phénomènes, soit positivement en tant que la faculté de commencer qualitativement une série d’événements […]. »

L’être humain a inventé et continue d’inventer toutes sortes de technologies, dont certaines sont, évidemment, sujets aux controverses, car elles généreraient parfois des produits qui ne vont pas toujours dans le sens de la primauté des valeurs. Mais, surtout, ces produits sont en même temps vecteurs d’un certain nombre d’outils et de produits manufacturés comportant de risques importants à la consommation humaine, animale et pour l’environnement.

Les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) font parties de ces produits qui n’ont toujours pas trouvé une place définitive dans certains pays, notamment en France où des associations et certains groupes organisés font pression sur les pouvoirs décisionnels, quant à leur adoption au sein de la société. À tort ou à raison, la question des OGM[17] divise au même titre que d’autres initiatives innovantes telles que le clonage humain, la Procréation Médicalement assistée (PMA) etc. C’est, dit-on, au nom du principe de précaution que semblent se justifier ces prudences, lesquelles, si l’on n’en prend garde, peuvent en même temps, être une source de retard en termes de progrès médical, ou industriel. Les textes de lois doivent être effectifs et clairement applicables. Ces textes devront ainsi servir à encadrer aussi bien toutes les innovations naissantes que les pratiques biotechnologiques qui y sont rattachées. Le simple principe de précaution n’apporte pas, nécessairement, une protection juridique satisfaisante, car il est parfois source d’interprétations aussi rationnelle que fantaisistes pour les uns et les autres.

Il apparaît clairement que, les valeurs n’ont pas une compréhension uniforme au sein de nos sociétés. Car, en effet, même les valeurs religieuses, par exemple, qui fondaient les bases d’un grand nombre de civilisations occidentales, sont désormais soumises aux principes de la laïcité. C’est le cas en France ou la république est fondée sur des valeurs laïques et non religieuses. Il ressort donc que les valeurs, quelles qu’elles soient, sont aujourd’hui multiformes car, elles sont devenues aussi bien monétaires, économiques que sociales. D’ailleurs, le maintien de la vie est lui-même discuté aujourd’hui dans le cadre de la bioéthique, qui s’interroge sur la nécessité de préserver la vie d’un humain souffrant de cancer en phase terminale. Il ressort donc que la valeur de la vie elle-même intègre désormais certains sujets soumis à la discussion et à l’appréciation d’un homme[18] ou d’un groupe[19] d’individus.

Il est de ce fait juste d’admettre que les valeurs éthiques devront aussi être soumises au débat dans le cadre de l’inventivité et de celui des pratiques biotechnologiques. Il nous semble surtout juste et fondamental de penser que, le refus de considérations éthique relatif à l’inventivité humaine est, vraisemblablement, un risque important quant à la qualité des produits soumis à la consommation du vivant. L’évidence d’une considération éthique dans la prise des décisions, nécessaires à déterminer objectivement la somme qualitative des valeurs morales inhérentes à la raison humaine, est importante dans tous les domaines d’application des biotechnologies. C’est pourquoi, le souci éthique doit être posé comme préalable à toute action humaine. Encore plus dans les domaines des biotechnologies qui, de plus en plus, génèrent aussi bien de bienfaits que des maux dans leurs chaînes de production. Par exemple, les problèmes liés à la modification génétique d’organismes d’intérêts économiques tardent à faire l’unanimité au sein des populations. C’est encore le cas des céréales modifiées génétiquement dans le but d’y apporter des résistances plus performantes aux insectes nuisibles. De toute évidence, ces pratiques pourraient encore comporter des risques — cachés ou non — ou de dangers encore méconnus par la science. C’est pourquoi l’exigence éthique doit être, non pas un a priori, mais plutôt une priorité, une exigence a priori dans la conception même du produit. Cela revient à dire que la problématique de l’éthique ne doit pas être un instrument de jugements de résultats obtenus a posteriori, mais un instrument actif dans le processus d’élaboration, de fabrication, de production et de distribution des produits biotechnologiques. Autrement dit, l’action éthique doit nécessairement intervenir dans toutes les chaînes de fabrication des produits, c’est-à-dire en amont dans leur conception et en aval à la consommation.

Tout compte fait, il est aujourd’hui normal de s’interroger sur ce que nous proposent la liberté créative des sciences et leurs kyrielles d’innovations technologiques. Si l’on peut qualifier d’irrationnel les craintes qu’elles peuvent susciter, il est cependant juste de craindre une latente perdition des modèles actuels de nos sociétés contemporaines en termes de recherche et développement, surtout si elles éludent le souci éthique et le respect de la nature et de son environnement, dans la conception, la fabrication et la distribution de leurs produits. C’est en tenant compte de l’aspect éthique dans la chaîne de production des produits, que l’on pourrait a contrario, amorcer une époque décisive de notre ère, laquelle aurait peut-être une meilleure maîtrise de nos problèmes grâce aux biotechnologies.

Conclusion

En effet, les avancées du progrès scientifique présentent encore, aujourd’hui, une acceptation mitigée au sein des sociétés humaines. Car, la naissance de nouvelles disciplines au sein des sciences fondamentales, notamment le génie génétique, la génétique moléculaire et d’autres disciplines de ce type, suscitent encore à la fois doutes et espoirs, quant à leurs capacités réelles à apporter des solutions productives idoines, sûres et maîtrisées, autant sur le plan qualitatif que quantitatif. Car, à travers les promesses qu’elles offrent à l’humanité, les biotechnologies comptent bouleverser le quotidien de l’homme dans plusieurs domaines, dont ceux de la santé ou de l’agroalimentaire.

Il est donc du ressort de l’Humain, notamment l’intellectuel et le chercheur, qu’ils soient philosophes, écologistes ou historiens, de réfléchir de la manière la plus lucide possible, aux modèles de sociétés exemplaires qui conviendraient, non seulement aux humains, mais aussi aux autres espèces vivantes avec qui l’homme cohabite au sein de l’écosphère. L’esprit de discernement inhérent à la raison humaine, devra éviter certaines dérives préjudiciables liées à l’inventivité biotechnologique, ou de graves dysfonctionnements qui pourraient conduire à générer des menaces irréversibles à la vie.

Bibliographie

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BESSON André, Louis Pasteur : Un aventurier de la science, Paris, Editions du Rocher, 2013

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KANT Emmanuel, Critique de la raison pratique, Paris, Folio, 1985

KANT Emmanuel, Leçons d’éthique, Paris, Librairie Générale Française, 1997

LATOUCHE Serge, Survivre au Développement, De la colonisation de l’imaginaire économique à la construction d’une société alternative, Clamecy, Editions Mille et Une nuits, 2009

MARIETTI Angèle Kremer-, L’Ethique, Paris, Collection Que sais-je, puf, 1999

PUECH Michel, Homo sapiens technologique, Philosophie de la technologie contemporaine, philosophie de la sagesse contemporaine, Paris, Le Pommier, Mélétè, 2008

PARIZEAU Marie-Hélène, Biotechnologie, nanotechnologie, écologie. Entre science et idéologie, Versailles, Editions QuAE, Collection Sciences en questions, 2010

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RIEDMATTEN (de) Eric, Les 50 innovations qui vont bouleverser notre vie d’ici 2050, Paris, l’Archipel, 2013


[1] Tolérées ou pas, les biotechnologies sont aujourd’hui entrées dans la conscience collective. Elles seraient pressenties comme inéluctables dans la résolution des problèmes du moment et du futur en rapport au vivant, notamment dans les domaines de l’agro-alimentaire et de la santé.

[2] http://www.oecd.org/fr/sti/biotech/definitionstatistiquedelabiotechnologiemiseajouren2005.htm

[3] On peut considérer la robotique et l’informatique comme étant des outils d’applications des biotechnologies.

[4] En effet, il n’est pas rare que des personnes ou des groupes de personnes organisées en association (Green Peace, ATTAC, etc.) dénoncent certains produits issus des biotechnologies tels que les maïs issus des organismes génétiquement modifiés (OGM). Ces personnes sont, en partie ou totalement, opposées tant à la valorisation qu’à la production de ce type de produits.

[5] Les maux générés par les biotechnologies sont aujourd’hui divers et multiples. En France par exemple, il y a eu dans le domaine du biomédical, le problème du médicament médiator Produit conçu à l’origine pour les diabétiques, mais élargi comme adjuvant adapté au régime chez des patients en surcharge pondérale.

[6] Douzou Pierre, Durand Gilbert, Siclet Gérard, les Biotechnologies, Paris, Puf, Collection « Que sais-je ? », 1983, p3.

[7] Op. Cit, p 6

[8] In les Biotechnologies, Op., Cit. P.6.

[9] Ibid., p 6

[10] Aujourd’hui encore, il ya des débats sur le caractère obligatoire des vaccins en France. Une grande frange des populations, ainsi que des médecins, demandent la mise à plat du débat sur l’obligation du vaccin, car il existerait, selon eux, d’autres formes d’immunisations que le vaccin qui, lui, est issu des sources microbiennes. En effet, il est possible qu’il y ait risques d’allergies, de contamination ou d’intolérances graves liées aux vaccins chez certaines personnes.

[11] Ibidem, p.3.

[12] En France par exemple, il ya de plus en plus des polémiques liées à la qualité et à la fiabilité d’un certain nombre de produits et les conséquences qu’elles génèrent sur l’homme. C’est le cas des implants mammaires à base de gel de silicone fabriqué par la société Poly Implant Prothèse (PIP) de l’entreprise française fondée à la Seyne-sur-Mer en 1991 par Jean-Claude Mas.

[13] Un grand nombre de scientifiques se livrent parfois, de manière solitaire ou pas, à des pratiques nécessitant beaucoup de manipulations risquées. Or, il est nécessaire d’en mesurer, au préalable, leurs impacts sanitaires sur l’homme et l’environnement. Le cas de la manipulation génétique de l’embryon humain qui, semble-t-il, serait d’un grand intérêt pour l’humanité, nécessite une attention toute particulière. Si, in fine, elle est autorisée en France par exemple, alors plus que les maïs ou les pommes génétiquement modifiés qui font encore  débats, on obtiendrait ainsi des hommes génétiquement modifiés. Un débat est absolument nécessaire.

[14] Ibidem., p.124.

[15] Puech Michel, Homo sapiens technologique, Philosophie de la technologie contemporaine, philosophie de la sagesse contemporaine, Le Pommier, Mélétè, Paris 2008, p.107.

[16] Kremer-Marietti Angèle, L’Ethique, Collection Que sais-je, paris, puf, 1999, p.76-77

[17] En France par exemple, malgré le seuil des OGM limités à 0,9, seuil au-delà duquel il doit être étiqueté, les producteurs de maïs transgéniques ont du mal à convaincre l’opinion sur le bien-fondé ou non de leurs productions à grandes échelles sur le territoire français.

[18] S’il est vrai que la décision de priver les soins  à un malade atteint d’une maladie incurable grave en phase terminal relève d’un consensus à la fois médical et familiale, il n’est plus rare de constater que certains membres du corps médical décident unilatéralement d’abréger les vies de certains patients, soit pour susciter le débat sur l’euthanasie, soit pour des raisons parfois injustifiées voire irrationnelles.

[19] Très souvent, selon les législations de chaque pays, la décision de laisser mourir un malade atteint de maladies graves dont les diagnostiques démontrent l’impossibilité clinique de se rétablir, revient à un collège d’experts constitué en comité éthique. Ces derniers sont les seules à même de prendre une décision définitive sur le type d’accompagnement approprié au patient. Soit il est accompagné à mourir dignement par des méthodes douces mises en place à cet effet, soit il est maintenu en vie et poursuit son traitement sans acharnement thérapeutique. Il est aussi possible, cela avec l’accord du patient ou des proches, de procéder à titre expérimental, aux essais de certains traitements innovants, qui peuvent aider le malade à se rétablir ou pas.

  1. il faut aussi évoquer les risques professionnels, biologiques mais aussi chimiques, découlant de l’application des biotechnologies, y compris la gestion des déchets, qui peuvent affecter les travailleurs des biotechnologies et ces travailleurs sont particulièrement menacés lorsque les modes de transmission sont mal compris et que les équipements de protection collective ou individuelle ne sont pas adaptés ou disponibles.
    voir : La prévention des risques professionnels des biotechnologies : http://www.officiel-prevention.com/protections-collectives-organisation-ergonomie/risque-biologique/detail_dossier_CHSCT.php?rub=38&ssrub=129&dossid=497

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