Blumenberg le mal connu ?

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Thibaud Zuppinger – UPJV – Curapp.

Réception contre autisme.

Hans Blumenberg est mal connu ? Ce qui il y a encore quelques années pouvait être avancé sans risque comme une affirmation tend à devenir aujourd’hui davantage une question rhétorique dont la réponse est loin d’être évidente.

Paradoxalement, si sa réception est maintenant bien réelle en France, ce mouvement est comme occulté par ce qui est devenu comme une devise des études blumenbergienne : « l’autisme de la réception ». Cette formule de son traducteur, Denis Trierweiler, dans la légitimité des temps modernes, était un constat juste et surtout un appel à la communauté philosophique à accorder son attention à ce philosophe infidèle aux phénoménologues, mais fidèle à cet idéal de description absolue.

Les deux phases de la réception.

Cet appel a été entendu et nous pouvons nous en réjouir. Sans doute peut-on estimer que l’essentiel a été traduit, même si de nombreux textes restent à traduire. Aujourd’hui des chercheurs de plus en plus nombreux explorent sa pensée, les articles et les colloques se font plus fréquents, les mises en dialogues avec les autres penseurs s’opérent. Beaucoup a été fait, et beaucoup plus encore reste à faire.

Un nouveau philosophe est entré dans les bibliographies et avec lui de nouveaux problèmes et de nouvelles postures sont disponibles pour penser le monde. Il faut constater l’élargissement des traductions, des études et des articles qui lui sont consacrés.

Passé l’intense travail de mise à disposition des principaux ouvrages de Blumenberg, avec l’appareil critique et monographique visant à familiariser le public avec un nouvel auteur, vient le moment de l’étude proprement dite – intégrer, digérer et poser à nouveaux frais les résultats de ces travaux. Il s’agit en quelque sorte de faire jouer l’infidélité envers l’auteur contre la fécondité de ces propositions.

Présence du passé et réception différée.

Il est difficile de ne pas prêter attention à la manière dont la réception de sa propre philosophie s’opère, tant ses propres travaux peuvent être considéré comme une philosophie de la réception et ont toujours porté une incroyable attention à ces mystères de la réception, à la virulence qu’un concept pouvait avoir hors du système qui l’a engendré, et les représentations et torsions que les mentalités opèrent sur les idées. Cette présence du passé dans l’œuvre de Blumenberg est sans doute l’un des traits les plus saillants de ses travaux.

Surtout, Blumenberg nous apprend à voir différemment, à arrêter notre pensée sur des domaines peu ou mal explorés pour nous indiquer leur importance dans la vie de la pensée. Son travail sur les métaphores est absolument remarquable. Notamment dans Paradigme pour une métaphorologie. Il est important de rappeler que l’érudition de Blumenberg n’est pas gratuite. Elle possède une visée thérapeutique, nous donnant les moyens de nous situer, dans le monde et dans la culture.

Cette préoccupation est pleinement en phase avec son exigence de décrire tout, aussi complètement que possible. En ce sens, il rappelait souvent une citation de Rilke dans la neuvième élégie : « une seule fois, et plus jamais ». Sa vie entière a été consacrée à ne jamais rien laisser perdre de ce qui est humain.

Cette confiance dans la réception, détachée de l’immédiateté, se retrouve dans les publications de Blumenberg. Se retirant de toute relation mondaine vers la fin de sa vie, il se consacra à la rédaction d’ouvrages impressionnants, qu’il réserve pour une publication posthume.

De l’homme à l’œuvre, et retour.

Hans Blumenberg est un philosophe solitaire, profondément original. Cela est un trait de beaucoup de philosophes digne de ce nom, qui ne sont alors pas des épigones mais de véritables penseurs, forgeant de l’inédit. Dès que l’on échappe aux étiquettes et aux courants, il est bien difficile d’être identifié. Marion Schumm le rappelle : « Blumenberg et son œuvre se dérobent, sans doute par une nécessité de principe, à toute étiquette et affiliation »

 C’est sans doute pour cela qu’il est hautement improbable de voir se constituer autour de cet héritage un courant philosophique rassemblant un corpus de thèses communes et de méthodes d’investigation partagées.

Comme le souligne Lukas Held :

Une des difficultés que pose la pensée de Blumenberg à son interprète réside en l’absence d’un centre clairement défini, d’une problématique nodale dont ses écrits seraient des déclinaisons.

Pour cette question de la réception, et par delà, celle de la transmission, cette dimension singulière et presque solitaire doit être prise en compte : comment aller plus loin avec Blumenberg ?

C’est pourquoi le travail qui s’annonce est loin d’être évident, comme en témoignera les contributions réunies dans ce dossier. La direction prise par les études blumenbergiennes est loin d’être un chemin déjà tracé. En effet, la pensée de Blumenberg n’est pas simple. Son érudition est saisissante, son style jamais relâché et l’implicite aussi dominant que l’ironie.

Sommaire de la semaine thématique

Entretien

Cette semaine thématique s’ouvrira par un entretien avec Denis Trierweiler – son traducteur et l’un des principaux artisans de sa diffusion en France. Il s’agira de parcourir une première fois, à grande enjambée, le périmètre des chantiers auxquels s’est attelé Hans Blumenberg, afin de tenter d’en proposer une vision générale. A cet égard, il est évident que les ouvrages de Blumenberg expriment une pensée, mais reflète aussi une personnalité. Pour approfondir cette interrogation sur l’homme autant que sur son œuvre, nous vous signalons d’ailleurs les cahiers philosophiques, avec deux autres entretiens accessibles en ligne.

Articles

A la suite de l’entretien, nous vous proposons trois contributions de chercheurs qui contribuent par leurs travaux, à la diffusion de la philosophie de Blumenberg. Ces trois articles sont autant de regards qui permettent de mieux comprendre Blumenberg et son inscription dans son temps. Ainsi, la contribution d’Elise Marrou s’attachera à mettre en évidence l’héritage et la présence de Wittgenstein dans les écrits de Blumenberg.

 On comprend [ … ] que pour Blumenberg le Tractatus participe de façon paradigmatique de la tendance qui motive le projet métaphorologique lui-même : retracer « l’effort qui fait partie de l’histoire de notre conscience de représenter l’indicibilité par le langage ».

A cette mise en dialogue entre Blumenberg et la philosophie du langage, répondra l’intervention de Marion Schumm qui permettra d’appréhender le dialogue qu’il a poursuivi toute sa vie avec la phénoménologie :

Interroger les rapports de Blumenberg à la phénoménologie comme courant de pensée, comme méthode toujours discutée et réélaborée, mais surtout comme champ problématique devrait permettre à la fois de tracer un parcours dans son œuvre qui en rende la rigueur et la richesse, mais également de faire valoir ses contributions philosophiques dans leur originalité.

Le dernier article reviendra sur un dialogue, manqué cette fois. Celui que Blumenberg a tenté d’initier avec Schmitt, non sans ironie. C’est à Lukas Helm que reviendra la charge de ménager une entrée dans le débat Schmitt/Bumenberg. Cette entrée sera aussi l’occasion de mesurer combien l’œuvre de cet auteur est un questionnement précieux de la modernité et du politique.

La réfutation blumenbergienne de la distinction ami-ennemi chez Schmitt renvoie au problème du mythe politique, problème au cœur même du débat entre ces deux penseurs du vingtième siècle.

Recension

Dans le cadre du partenariat que nous avons tissé avec le site NonFiction, nous vous proposerons deux recensions parmi les derniers ouvrages parus : Le concept de réalité et l’imitation de la nature. Enfin, en guise de conclusion de cette semaine thématique, vous pourrez retrouver la recension de la Description de l’homme.

Accompagner la réception

Cette semaine thématique a été pensée pour offrir un panorama aussi large que possible, bien que nécessairement incomplet, des ressources, des ouvrages et des études disponibles sur Blumenberg. La diversité de l’auteur dont il s’agit de rendre compte fait qu’à la métaphore de la clé, il serait plus juste de proposer celle d’un trousseau, dont chaque article représente l’accès à une partie essentielle et pourtant tronquée de ce que la pensée de Blumenberg peut apporter à l’histoire de la pensée.

Conscient des limites inhérentes à l’exercice, et espérant que les travaux sur ce philosophe se multiplie, la revue s’attachera à relayer, à la suite de cette semaine, les différents événements relatifs à cette réception en train de se dérouler.

Lundi 27 mai : Thibaud Zuppinger – Introduction

28 – Denis Trierweiler – Autour de Blumenberg

30 – Recension – L’imitation de la nature

31 – Elise Marrou : Portrait de Wittgenstein par Blumenberg

03 – Marion Schumm – Blumenberg et la phénoménologie

04 – Recension – le concept de réalité

06 – Lukas Held : une entrée dans le débat Blumenberg/Schmitt

07 – Thibaud Zuppinger : Recension – Description de l’homme

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