Corps et espaces partagés : la performance WE CAN BE HEROES du Groupenfonction

Print Friendly

Flavie Bitaud

 

Générique de WE CAN BE HEROES :

Conception Arnaud Pirault
Héros formateurs (par alternance) Zoé Bennett, Elodie Colin, Yannick Duret, Rodolphe Gentilhomme, Emilie Hamou, Boris Hennion, Claire Picard, Hélène Rocheteau, Christel Zubillaga
Logistique et coordination Claire Picard, Agathe Cornez
Production Groupenfonction
Co-production pOlau – Pôle des Arts Urbains (Tours)

            WE CAN BE HEROES est une performance créée en 2008 par le Groupenfonction, groupe de création interdisciplinaire fondé en 2003. L’idée de cette performance vient d’abord d’une création du collectif qui a présenté à Tours une forme courte de playback rassemblant les membres du Groupenfonction et des amis. Les réactions ont été immédiates et surprenantes puisque plusieurs spectateurs demandaient aux membres du collectif s’il était possible de participer à la performance à laquelle ils venaient d’assister. Le concepteur de cette performance, Arnaud Pirault, réalisa alors que dans cette ébauche se trouvait la possibilité d’une forme de création qui deviendrait un moyen de transmission, de partage et qui dépasserait ainsi le simple « délire de potes ». Le Groupenfonction décide de rendre la performance participative en donnant des stages de création dans différents lieux de France et pour travailler le structure même de la performance. En parallèle, la performance se prépare sous forme de work-shops dans différents théâtres et festivals partout en France et même en Europe, et ne cesse d’être présentée depuis 2008. WCBH est présentée de la manière suivante par ses créateurs : « WE CAN BE HEROES fait d’abord l’objet d’une installation dans l’espace public : entre 20 et 60 pieds de micro dans un carré dessiné au sol au ruban adhésif. Le même nombre de personnes de toutes générations entrent dans le carré. […] Une playlist de 7 chansons. Celles-ci ne constituent pas un récit. Chantées en playback. »[1] Les sept chansons choisies par le Groupenfonction sont les suivantes (performées dans cette ordre) :

1)Do the whirlwind – Architecture in Helsinki

2)368 – Jamie T.

3)Joga – Björk

4)Kids – MGMT

5)Lose Yourself – Eminem

6)This is my life – Shirley Bassey

7)Rebellion (Lies) – Arcade Fire

            Ayant été spectatrice de cette performance au Festival TJCC (Très jeunes créateurs contemporains) au Théâtre de Gennevilliers en Mai 2012 puis « héroïne » en Octobre 2012 pour La Nuit curieuse, nuit blanche de performances et d’installations créée par la Ferme du Buisson de Noisiel, j’ai décidé d’axer mon travail sur le lien entre performativitéet  spatialité en analysant WE CAN BE HEROES comme création autour d’un travail du corps individuel et collectif en relation avec la représentation de soi dans l’espace public, tout cela mis en forme par l’imaginaire musical.

            Pour entrer plus en détail dans l’étude de cette performance, je m’attacherai tout d’abord à analyser la représentation d’un « super-soi » à la fois individuel et collectif mis en forme par WE CAN BE HEROES. Puis je m’intéresserai en détail à la construction musicale de la performance et à la forme du playback qui propose un jeu complexe entre fantasme et ironie. Enfin je travaillerai sur la spécificité de la notion de collectivité dans cette performance en lien avec son espace de représentation dans un lieu public, qui retravaille ainsi la notion d’espace collectif et public.

I.« This is me » [2] ou l’individuation héroïque et collective

Le travail du Groupenfonction, autour de WE CAN BE HEROES, s’articule autour de l’expression de l’’une « individuation » d’un sujet singulier au cœur d’un collectif constituée de ces unicités. En ce sens, cette performance représente une possibilité de représentation de l’une individuation collective. Cette possibilité s’incarne dans le travail de ce que l’on pourrait appeler un « super-soi », un corps individuel mis à l’épreuve au sein d’une collectivité formée par le même exercice.

1)Individuation

            « WE CAN BE HEROES n’est pas un acte unique et isolé. Il manifeste l’unicité de la personne, il est le dévoilement du qui. Paradoxalement, cette unicité se manifeste au sein de la pluralité, dans le rassemblement de toutes ces personnes. Cet acte a deux conséquences importantes : l’irréversibilité et l’imprévisibilité. L’action a ainsi une dimension de fragilité. »[3]

            Comment lier individuation, héroïsme et playback collectif ? La notion d’individuation est un terme clé aux yeux des créateurs qui voit en elle la possibilité d’une expression artistique individuelle et collective. Cette notion est d’abord théorisée par le psychiatre suisse Carl Gustav Jung en ces termes : « La voie de l’individuation signifie : tendre à devenir un être réellement individuel et, dans la mesure où nous entendons par individualité la forme de notre unicité la plus intime, notre unicité dernière et irrévocable, il s’agit de la réalisation de son Soi, dans ce qu’il a de plus personnel et de plus rebelle à toute comparaison. On pourrait donc traduire le mot « d’individuation » par « réalisation de soi-même », « réalisation de son Soi »… »[4] Il est important de préciser que dans la définition jungienne de l’individuation, le Soi est une unité psychique mettant en lien le conscient et l’inconscient dans une relation d’interdépendance et d’inter-pénétrabilité.

            En philosophie, la notion d’individuation a tout d’abord été théorisée par Gilbert Simondon, qui reprend la notion psychologique du terme dans sa dualité, en la reliant au milieu associé à cet individu, milieu qui est nécessaire à son individuation. Cependant, la définition du philosophe Bernard Stiegler est celle qui intéresse le plus le Groupenfonction. En effet, selon Stiegler le processus d’individuation est à la fois psychique (« je »), collectif (« nous ») et technique (ce milieu qui relie le « je » au « nous »). Le Groupenfonction tente d’approcher cette notion dans le cadre d’une création en travaillant à la fois cette individuation psychique et collective dans un cadre technique particulier qui devient une épreuve de l’affect, commune à l’individuel et au collectif. Basé La performance étant fondée sur l’exercice d’une interprétation de chansons en play-back et donc de l’affect causé par la musique sur un individu, rien n’est posé et tout est changeant, et cela malgré les journées de répétitions préalables. La fragilité dont parle le Groupenfonction fait sens dans la caractérisation même de la forme performance, qui engage dans son immédiateté et sa performativité les corps de toutes les personnes en présence. Il y a autant de performances qu’il y a de chansons ou qu’il y a de parcours à travers les chansons performées par chaque « héros ».

            En travaillant à l’impact de la musique comme incarnation de l’affect au travail, le Groupenfonction interroge et gravite autour de ce processus d’individuation par l’expression artistique performative.

            Il s’agit pour les héros de prendre en charge à la fois individuellement et collectivement, la difficulté de la forme artistique de l’ensemble et ainsi donner corps à cette individuation en marche, en performance.

2)Heroïsme

            A cette notion d’individuation comme processus de création artistique et collective s’ajoute un autre terme qui traverse la performance, de sa création jusqu’aux  présentations en passant par les stages : il s’agit du nom commun « héros », nom à la fois singulier et pluriel dans son écriture et sa nomination orale.

            D’où vient le titre même de We can be heroes ? Le nom de la performance vient de la chanson « Heroes » de David Bowie qui se termine avec ces mots :

« We can be Heroes
We can be Heroes
We can be Heroes
Just for one day
We can be Heroes
We’re nothing
And nothing will help us
Maybe we’re lying
Then you better not stay
But we could be safer
Just for one day »

            A la lecture d’un programme, le titre est déjà évocateur. Il inspire à la fois une dimension musicale forte, une veine épique aussi performée que fantasmée. On remarque déjà dans la chanson de David Bowie, cette importance donnée au dépassement de soi, aux rêves, et au désir d’être ensemble pour rendre cela possible. Cette phrase « We can be heroes » et la chanson dont elle provient rendent compte de toute l’envergure de la performance. David Bowie étant lui-même un artiste qui jouait avec son image et avec les multiples représentations de lui-même, la performance qui porte comme nom une phrase de sa chanson, met en jeu cette même ambiguïté dans la représentation de soi.

            La notion d’héroïsme est plus qu’une simple référence à David Bowie dans le cadre de cette performance. Il s’agit d’un véritable champ lexical et champ performatif au sein de WE CAN BE HEROES. En effet, Le terme « héros » est un terme important du langage de cette performance puisque dès les stages de préparation, les participants sont ce que les créateurs appellent des « héros », et non des participants ou même des performeurs. Ils ne sont donc pas seulement des personnes en présence, mais des représentations héroïques d’eux-mêmes ou héros en devenir, mis en condition pour traverser l’épreuve que représentent les sept chansons qu’ils ne devront interpréter qu’avec leur corps et leur souffle, puisque le play-back les interdit de chanter. Dans cette performance, le lien entre la capacité d’être éprouvée par chaque morceau et par le rythme d’endurance qu’impose la structure de l’ensemble donne tout son sens au terme « héros », choisi par les créateurs de We can be heroes. Ce terme énonce à lui seul cette possibilité inscrite en chacun des participants de se représenter en « super-soi » au centre d’un public en structure quadri-frontale.

            Ainsi, le langage utilisé lors de la formation conditionne chaque participant, et l’un des formateurs qui participe à la performance avec le reste des nouveaux « héros » qu’il a formé, à être dans ce « super-soi », qui est une dimension exacerbée de sa personnalité. Le préfixe « super » évoque ici une version exacerbée de la représentation du moi, idéalisé dans son individuation par l’exercice du play-back.  Cette notion d’ « héroïsme » rejoint peut-être un autre aspect, plus concret au sens où la pratique du play-back telle qu’elle est choisie par le Groupenfonction revêt une forme particulièrement spectaculaire. L’idéalisation prend alors forme dans une incarnation héroïsée à la dimension corporelle importante. Le concret du corps devient un des paramètres essentiel du processus d’individuation. En effet, il ne s’agit pas de la technique du « lip-syncing » qui consiste à simplement bouger les lèvres sur les paroles de la chanson que l’on interprète, dans WE CAN BE HEROES, il s’agit de prononcer les paroles avec le souffle, sans les chanter. C’est donc le corps entier qui est en jeu, un corps éprouvé qui se déploie dans toutes ses possibilités physiques, en fonction de telle ou telle chanson et du parcours que constituent les sept chansons dans leur ensemble.[5]

            Le terme « héros » et son lien avec l’imaginaire des super-héros renvoient également à un principe d’admiration qui est celui qui lie le public à un chanteur ou à un groupe de musique, principe auquel les participants comme les spectateurs de WCBH goûtent. Il est important de remarquer que lors de la préparation de la performance, et bien sûr lors de sa présentation, il est demandé aux participants d’adresser leur interprétation d’une chanson à un membre précis de l’assistance et cela autant de fois que nécessaires, si la personne en face de vous évite votre regard ou perd sa, ou votre, concentration. Lors des présentations de la performance, le collectif a observé des réactions similaires au sein du public, et cela dès la création de la performance : l’envie du spectateur de rejoindre les performeurs et de participer. La volonté du spectateur de partager l’expérience des héros, qui a été mienne lors de ma découverte de We can be heroes, semble être distincte de ce principe d’admiration puisqu’il est possible pour le spectateur de faire la même chose qu’eux. Dès lors le principe d’admiration premier devient désir de rassemblement, celui de se lier avec les personnes qui constituent la forme qui nous est donnée à voir. Non pour faire masse, mais pour faire « nous », nœuds d’unicités entre elles.

3) Corps de héros, corps éprouvé par l’action

La dimension héroïque ne vient seulement du symbole tiré du titre, il trouve une autre envergure dans la dimension corporelle importante de la performance.

Le play-back choisi par le Groupenfonction relève d’une  technique très particulière qui engage le corps entier. En effet, dans le cas de WCBH, le corps individuel de chaque héros seulement peut être moyen d’interprétation. Le reportage[6], réalisé en Mai dernier par Christelle Granja et Antoine Prévost sur la performance donnée au Théâtre de Gennevilliers, axe plusieurs de ses parties sur les exercices de respiration dans lesquels on peut entendre une partie des chansons en paroles soufflées.

http://vimeo.com/43570566#at=0

De plus, compte-tenu de l’exercice du play-back et de la nature des chansons choisies, la danse prend une place importante dans la pratique de cette performance et dans la formation préalable. En effet, les chansons choisies par le Groupenfonction sont des chansons aux rythmes particuliers qui engagent le corps dans des danses différentes. Il est malgré tout très important de distinguer les deux corps : le corps « chantant » et le corps dansant. Ainsi, les deux actions sont délimitées et le corps oscille entre les deux registres qui sont malgré tout deux expressions d’un corps unique. Pour cela les formateurs différencient les exercices d’expression corporelle des exercices de play-back et de souffle. L’exercice qui me semble le plus à même de montrer cette importance de l’héroïsme en lien avec l’importance d’un travail du corps est le « training des héros ». Les formateurs ont créé un exercice qu’ils appellent « le training des héros » cet exercice est une sorte de « jogging dansé » d’une dizaine de minutes sur deux chansons. Les deux chansons en questions sont « I lost my lungs » de Boogers et « Olio » de The Rapture qui sont deux chansons au rythme binaire mais dont la seconde possède une tendance électronique qui rappelle les ambiances de boîtes de nuit. Sur ces deux chansons, les héros basculent le poids de leur corps d’un pied sur l’autre selon l’envergure qu’ils désirent, mais ils doivent malgré tout amplifier le mouvement pour que les deux chansons soient un exercice d’endurance particulièrement éprouvant. Le corps du héros est alors toujours en exercice, qu’il soit émotionnel ou physique, mais cet exercice est toujours en lien avec la musique.

II.« Emotional landscapes »ou l’imaginaire musical[7]

            En choisissant la musique et le play-back comme media d’expression artistique, le Groupenfonction se sert d’un imaginaire collectif pour construire son propos performatif.

            La musique est un point essentiel du travail autour de WE CAN BE HEROES. Sous les différentes formes choisies par les formateurs/créateurs, elle est au cœur de la performance puisqu’elle lui a donnée son nom, sa forme et son aspect performatif.

1) Play-Back ou le jeu interprétatif

            Il est aisé de voir en WE CAN BE HEROES la force du concert, ou l’imaginaire du clip musical, mais l’exercice même du play-back pose la représentation de soi dans un registre de jeu.

            Le play-back est une technique de non-chant visant à interpréter une musique seulement par l’artifice des paroles mimées avec la bouche. Cette technique est utilisée dans le monde de la musique pour donner l’impression que les chanteurs ou chanteuses, voire les groupes parfois, possèdent une technique vocale impressionnante quelque soit les circonstances. Ainsi, lors de certaines émissions de télévision, les chanteurs « chantent » en play-back pour parfaire leur image de virtuose, mais aussi pour conserver leur voix à l’approche d’un concert. Ce sont parfois les producteurs d’émissions de télévision eux-mêmes qui demandent aux chanteurs de se produire en play-back. Le groupe Muse a choisi de contre-carrer cette obligation imposé par une émission de télévision italienne[8] en intervertissant leurs rôles au sein du groupe pendant leur play-back. Le chanteur officiel devient batteur, et le batteur devient chanteur, ce qui rend la performance du groupe parodique. Ce choix du groupe Muse que l’on pourrait considérer comme polémique s’approcherait du choix fait par le Groupenfonction d’utiliser le play-back en tant que jeu. Dans le cas de WCBH, il ne s’agit pas de faire une parodie de telle chanson ou tel groupe, mais d’introduire un jeu dans l’interprétation sans son d’une chanson.

            Dans WCBH ou le play-back de Muse, le spectateur comprend vite que les performeurs ne sont pas les véritables chanteurs de la chanson qu’ils entendent. Le jeu du play-back ne se trouve donc pas dans la tentative de reproduction d’une chanson mais dans l’intervalle qui se pose entre la chanson et  l’exercice play-back : il est dans l’interprétation singulière que chaque « héros » fera de chaque chanson sans avoir la possibilité de chanter. Ainsi, le play-back raté n’a pas d’importance si l’interprétation est hors des mots, si elle prend forme dans le souffle et dans le corps du « héros ».

            Alors quand dans la forme traditionnelle du play-back il s’agit d’interpréter ses propres paroles et musique, dans le cas de WCBH le jeu est singulier puisqu’il s’agit d’interpréter la voix d’un ou d’autres chanteurs. Les « héros » ne possèdent qu’un corps mû par la musique sur laquelle il travaille. Le langage qu’il possède est celui d’un autre, d’une autre voix. Le Groupenfonction a même essayé de présenter la performance en donnant à chaque héros un casque pour que le spectateur n’ait accès à la chanson que par la voix, ou plutôt le souffle, du « héros », mais le jeu intermédiaire entre chanson originale et interprétation soufflée unique était le point principal de leur proposition.

            Le performeur, oscille au départ entre la volonté d’une imitation de la chanson originale et la capacité à être éprouvé par la chanson. C’est tout le jeu de la formation qui veut que chaque héros réussisse à mêler les deux, puisque l’on finit par connaître les paroles de la chanson tout en éprouvant chaque morceau différemment selon le moment de la répétition ou les paramètres de la présentation.

            Ainsi, l’interprétation de chaque héros et du collectif que l’ensemble des héros construisent  ensemble, se rapprocherait de la structure du concert, qui pose l’interprète dans la frontalité et l’immédiateté du rapport au public. Cependant la performance se détache de cette structure de virtuosité et de représentation du chanteur ou du groupe qui se produit en concert, puisque l’interprète est inconnu et livre quelque chose de son unicité tout en donnant en performance une représentation de lui même. L’utilisation du play-back dans WCBH trouve sa particularité dans l’intervalle entre individuation en représentation par l’interprétation et jeu, avec cette représentation par la forme ironique du play-back. Cet entre-deux eintervalle est assumé jusqu’au bout puisque les héros sont dans un investissement maximal de leur interprétation et le play-back est plus qu’accentuée par la rigueur du souffle. Le jeu de l’ensemble est alors comme un jeu d’enfants, et comme tout jeu d’enfants il a besoin de règles, comme l’indique Claire Picard, formatrice de héros, dans la vidéo sur le work-shop de Gennevilliers : « On est là pour poser un cadre, un espace de jeu, de jeu au sens basique du terme comme des enfants pourraient jouer. On joue à faire semblant, et il y a des règles hyper précises comme quand des enfants jouent à faire semblant. » L’ironie mise en place par ce play-back pose dès lors la possibilité d’un autre jeu que celui de la parodie ou de l’imitation : cette ironie permet l’ouverture de l’expression artistique qui passe par l’interprétation présente de chaque héros et de l’ensemble des interprétations, mais aussi par l’imprévisibilité de cette immédiateté.

            Le formateurs sont là pour poser les règles de base de cette ironie, les piliers de ce jeu précis avec lesquels chaque héros jongle pour être dans une compréhension globale de son effort. WE CAN BE HEROES est une performance/formation puisque la technique de play-back et la prise en charge de la dramaturgie de la performance par les héros demande un apprentissage rigoureux. En plus de l’apprentissage des paroles, qui est extérieur aux temps de répétition, la formation implique un engagement corporel total, une ouverture maximale à la sensibilité de chacun, individuellement et collectivement, mais également aux propositions musicales du groupe qui sont les piliers de toute la performance.

2) Imaginaire musical ou l’affect en mouvement

            Le travail du Groupenfonction est ainsi particulier puisqu’il choisit d’axer sa recherche sur l’individuation en éprouvant l’individu par le moyen d’un médium artistique particulier qui est la musique.

            Ainsi, la forme du work-shop tel qu’il est construit, vise l’expression de la sensibilité au travail quand elle est confronté à une structure et à des univers musicaux. La musique est l’art qui touche l’affect sans médiation autre que celle du corps affecté. C’est ainsi que le définit Hegel dans le deuxième tome de son Esthétique : « Par ce caractère de la musique s’explique la puissance avec laquelle elle agit sur l’âme et principalement sur la sensibilité. […] Elle se concentre dans la région profonde du sentiment ; c’est là qu’elle vite et qu’elle habite, c’est la sphère dont elle s’empare. Placée à ce siège de ces changements intérieurs de l’âme, à ce point central et simple de tout l’homme, elle l’ébranle et le remue tout entier. »

            Si l’on prend le texte de Hegel à la lettre et qu’on l’articule à l’expression performative contemporaine qui est celle du Groupenfonction, on obtient plus qu’un mouvement de l’âme : c’est  un mouvement du corps qui se met en place. WE CAN BE HEROES devient alors la possibilité d’expression corporelle à partir d’une exploration des univers musicaux contemporains. Dans le cas de cette performance, c’est une véritable mise en forme de cet affect qui est à l’œuvre dans l’exercice du play-back.

            Le travail du Groupenfonction est alors de sélectionner des chansons qui seront assez tenues et riches pour mettre au travail les affects des héros en scène. Cette sélection de chansons est faite avant les work-shops et les chantiers de création par les créateurs et formateurs de la performance, qui sont en recherche permanente d’évolution dans la forme de leur pièce. Les choix de chansons, qu’elles soient celles de la formation ou celles de la performance, relèvent d’une recherche précise dans le répertoire musical de cette dernière décennie.

            Afin de lier la notion d’individuation collective à la construction musicale, les créateurs de la performance ont travaillé à un choix de chansons qui sont différentes selon qu’elles seront matières à exercice ou éléments constructifs de la performance. Un point est malgré tout commun aux deux catégories : toutes les chansons seront en anglais, pour laisser de côté la question du sens des mots qui pourraient influer sur l’affect émotionnel au travail. Ainsi, les exercices du workshop rassemblent des chansons moins connues du grand public, mais peut-être plus radicales dans leur richesse de construction, richesse nécessaire à l’expérimentation des territoires émotionnels dee chaque héros dans le cadre d’un exercice.

            Je prendrai comme exemple, celui d’un exercice particulier qui est celui que les formateurs nomment « l’Épreuve », qui lie expression corporelle d’un affect en contact avec le matériau musical et un choix spécifique de dramaturgie musicale. Cet exercice est un ensemble de 12 minutes constituées de 3 morceaux qui doivent éprouver chaque héros jusqu’à l’épuisement. En effet, à l’écoute de la musique, chaque participant doit se mouvoir dans l’espace, non selon la structure de la musique, son rythme par exemple, mais selon ce que le musique lui fait ressentir.

Lors de notre stage, les 3 chansons de cette exercice étaient « We bros » de Wy luf, une chanson de Antony and The Johnsons et « The Devil » de Boogers. Ces trois chansons sont très différentes, ne possèdent pas du tout le même rythme, et n’évoquent rien de similaire émotionnellement.

            Ces exercices étaient toujours expérimentés collectivement, même si les formateurs observaient la trajectoire de chaque héros et n’hésitaient pas à lui donner conseils et appuis pendant ces 12 minutes. Il était intéressant d’observer les différents groupes de héros évoluer au cours de l’exercice et surtout réagir de manières très différentes à une même chanson. C’est ainsi qu’à l’écoute de la chanson d’Antony & The Johnsons, qui est d’une grande douceur, certains bougeaient en donnant l’impression d’une fragilité alors que d’autres exprimaient une colère sans nom. Il faut savoir que lors de cet exercice les chansons, qui sont toutes en anglais, ne sont entendues qu’entre deux et six fois par les héros. Il est donc presque impossible d’être influencé par le sens des mots de ces chansons.

La force du choix de ces chansons est justement qu’elles évoquent à chacun dans l’immédiateté d’un présent une suite infinie d’émotions. Pour démontrer la différence d’affect au travail selon le moment, cet exercice est reproduit le deuxième jour de la première partie du stage qui dure le temps d’un week-end. En tant que participante et spectatrice durant le stage, j’ai vu des différences notables entre les deux jours de stage puisque chaque héros réussissait à s’approcher de son propre affect pour éviter d’être parasité par l’aspect objectif de la forme musicale. L’empathie première d’un performeur avec le rythme et donc avec une émotion liée à la structure de base de la chanson (accords, cadences, modulations…) laissait par la suite place à une introspection séparée de tout présupposé émotionnel. Les mouvements émanent d’un autre procédé que la simple empathie, ils sont incarnations de l’affect en marche face à un matériau qui l’éprouve.

            En ce qui concerne la construction musicale de la performance proprement dite, le travail est différent, puisque le travail sur le play-back se fait collectivement. Il faut également noter que la liste définitive des chansons telle qu’elle est présentée aujourd’hui n’est fixée que depuis 2010. Arnaud Pirault, concepteur nous expliquait que le choix des chansons s’est fait autour de deux formes plus ou moins perméables qui sont les morceaux à la fois « monologues » ou « choraux ».  Les chansons 1) 4) et 7), que vous trouverez précisées en introduction, apparaissent comme des chansons chorales dans lesquelles de nombreuses voix se confondent pour former un groupe. On peut également trouver ces effets dans les autres morceaux, mais ils apparaissent avant tout comme des morceaux « monologues » qui posent une interprétation beaucoup plus personnelle pour le héros. On pense particulièrement au rap fleuve « Lose Yourself » d’Eminem, ou à la déclamation débordante de Shirley Bassey dans « This is my life ». Dans la même performance sont liées ces deux structures qui permettent un alliage de l’individu et du collectif. De plus il est important de remarquer que l’ensemble des chansons de la liste sont des chansons plutôt connus dans le répertoire musical contemporain, ce qui permet de différencier très rapidement une reprise du morceau original et ainsi poser dès le commencement du morceau, l’ironie du play-back.

            Il est important de noter que dans la performance proprement dite en tant que héros, nous réincarnons des structures musicales que nous avons déjà répétées, et donc que l’aspect ritualisé et la forme d’événement que revêt une performance unique sont en partie gommés par le travail en formation. La performance de chaque héros apparaît donc comme un exercice de style, puisque chaque chanson réclame une énergie différente et une connaissance des paroles, mais le paramètre premier qui est celui de l’interprétation est en permanence changeant selon l’affect du héros mais aussi selon ceux de ses partenaires. Il reste une dernière caractéristique dans la construction de la performance : la présence d’un public, qui est un paramètre indispensable dans le cadre de cette performance puisque WE CAN BE HEROES n’existe que par l’échange qui se fait entre l’individu et le collectif, entre l’individu et le public, entre le collectif et le public.

III.« A family of trees wanting to be haunted » ou l’espace public du corps collectif [9]

 

            “WE CAN BE HEROES est un geste, un acte réalisé par un groupe de personnes qui ont le désir de se rassembler et de célébrer ce rassemblement.
Une action commune, aux regards de tous.
Un geste généreux, ironique et joyeux, un acte fédérateur.”
[10]

Plus qu’une tentative d’ « extr-action », mélange  du verbe « extraire » et d’action au sens de geste performatif, terme qui signifierait l’utilisation d’une matière musicale pour la rendre performative, le travail du Groupenfonction s’oriente autour d’une réflexion sur le lien entre l’art de la performance, la collectivité et l’espace public.

1)Espace de représentation

            La particularité de la performance WE CAN BE HEROES est son dispositif simple qui permet de la présenter dans beaucoup d’endroits. En effet, le carré matérialisé au sol, les pieds de micros avec micros, la sonorisation et les héros sont les seuls éléments nécessaires à cette performance. Bien que la formation des héros sur quatre jours requiert plus de matériel, l’aspect rudimentaire du dispositif est voulu comme tel pour pouvoir présenter cette performance dans n’importe quel lieu. La volonté du collectif est alors de transformer ce « n’importe quel lieu »  en espace public. La performance qu’ils ont donné à Gennevilliers avaient lieu lors d’un festival organisé par le T2G et se déroulait sur le trottoir devant le théâtre, permettant à tous les passants d’assister à la performance. A Noisiel, WCBH était donné lors d’un festival et à Paris en juin prochain, lors d’un week-end de performances appelé « Week-end international à la Cité » organisé par le Théâtre de la Cité Internationale.

            Les WCBH ont souvent lieu sur une grand place, dans un parc ou encore sous un préau comme ce fut le cas à Noisiel : autant de lieux ouverts qui permettent au public d’entourer le carré. L’espace de représentation est alors accessible à tous, puisque les spectateurs entourent la performance, et la performance les fait malgré eux participer simplement par le fait de leur regard.

            La performance telle qu’elle a été donnée à Noisiel mettait en place un autre paramètre au sein de son dispositif. En plus du carré de micros et de la sonorisation, le Festival Temps d’images et la Ferme du Buisson voulait avoir des projections vidéos en simultané. Le Groupenfonction a donc décidé de réaliser deux vidéos qui entouraient le carré. Quelques jours avant la présentation de la performance, nous avons réalisé deux plans-séquences de prises de vue de répétition qui étaient projetées sur des écrans en hauteur, de chaque côté du carré. Les deux projections n’étaient donc pas les films de la performance en cours, mais d’autres exemples pour rendre compte de la différence de chaque performance. Le public voit alors trois versions différentes de la même performance sans pouvoir en observer tous les points de vue. Le dispositif lui impose deux points de vue fixes projetés, et un point de vue en trois dimensions face à lui. Cette vidéo est la seule trace de cette performance telle qu’elle a été proposée à Noisiel. Les deux séquences de trente minutes en plan fixe ne représentent ni un modèle de la performance qui a lieu devant le public, ni un exemple pour l’internaute de la performance qui a eu lieu. Elle n’est que l’expérience d’une répétition, puisqu’il n’y a pas de public sur ces deux films. Les différences entre les points de vue abordés par la caméra rendent compte aussi de la nécessité de l’adresse réelle au public, qui fait toute la force de la performance.

Le groupe qui constituait les héros de Noisiel était majoritairement composé de jeunes issus d’une option théâtre d’un lycée proche de la ville. Passionnés par l’expérience, ils ont décidé, avec l’accord de leur professeur de théâtre qui a lui aussi participé à l’expérience WCBH, de représenter la performance dans leur lycée. La présentation a beaucoup plu et nous prouve que cette performance peut être rejouer dans tout lieu qui permette une confrontation avec un public. Cette performance réintroduit la possibilité de l’expression artistique collective spontanée dans la sphère de l’espace public.

2)Espace d’une super-collectivité

            WE CAN BE HEROES n’est pas la seule forme de performance dans laquelle l’immédiateté d’une expression artistique en action se pose dans l’espace public. Il serait intéressant de lier l’expérience de WE CAN BE HEROES avec la forme très courue du « Flashmob », en français une « foule éclair ». Cette forme de rassemblement existe depuis les années soixante mais voit ses manifestations accroître avec l’arrivée d’internet, et consiste à rassembler un maximum de personnes en vue d’une action qui peut être de natures diverses. Les flashmobs peuvent être des séquences de chorégraphies dans une gare, une immobilité collective dans un parc, un trajet dans le métro sans pantalon. Elles possèdent toutes une même caractéristique, une préparation préalable et une occupation d’espace et de temps limité à la durée de la manifestation.

            WE CAN BE HEROES pourrait être de cette nature, puisque la seule présence matérielle antérieure à son occurrence est le carré de micros. De plus, l’aspect collectif massif et l’importance de l’espace dans les flashmob renvoie à la force de la conception d’un acte au sein de l’espace publique de WE CAN BE HEROES.

            A la différence des flashmobs, WCBH représente malgré tout une pluralité d’unicités et non une masse agissant dans le but de l’événement. WE CAN BE HEROES est également le fruit d’un travail artistique préalable qui est une somme de parcours qui ne débute ni ne prend pas fin avec l’occurrence du geste. Le travail du Groupenfonction est également différent du flashmob puisqu’il institue l’adresse public comme un aspect déterminant et indispensable de la performance.

            En cela, la collectivité au sein de cette performance, est un travail réalisé aussi bien par les héros que par le public. Le spectateur de WCBH est à la fois dans le partage et dans la comparution d’un geste artistique performatif puisqu’il y participe par sa simple présence.

            Plus qu’une communauté, WCBH présente un rassemblement de personnes de tous âges et de toutes origines. L’envie qui est celle des spectateurs de rejoindre les « héros » lors de la performance pourrait se rapprocher d’un désir de communion, mais dans la forme performative du play-back et de la construction de l’espace dans un lieu public, l’action prend le pas sur le geste moral.

 WCBH est un geste performatif et l’arrivée des héros dans le carré rend compte de cette importance de l’action. Dans le cas de la performance de Noisiel à laquelle j’ai pu participer, nous étions une vingtaine à entrer dans le carré lumineux, puisque la performance était donnée la nuit.[11] L’effet d’une arrivée collective au milieu des gens donnait l’impression particulière d’une force sur-humaine, puisqu’humaine dans sa collectivité faisant bloc dans ce carré. On comprend mieux ainsi cette phrase du Groupenfonction, qui fait suite à la première citée plus haut, qui éclaire l’aspect héroïque et collectif de WCBH : « WE CAN BE HEROES dénonce les tentatives de fuir cette fragilité. Plutôt que de la fuir, agir suppose le courage de s’exposer en public. L’action a vocation à apparaître dans le domaine public, elle est ce qui peut laisser une trace, ce sans quoi il n’est pas possible d’espérer atteindre l’immortalité. »

Cette performance réintroduit la possibilité de l’expression artistique collective spontanée dans la sphère de l’espace public.

            En ce sens, le collectif de héros vient à montrer une possibilité d’assemblage de ces unicités individuelles pour créer une pluralité. Ce procédé utilise ainsi très justement la référence aux héros puisque le collectif construit ressemble aux ligues de super-héros que l’on retrouve dans les Comics et qui s’allient ou sont alliés pour que l’assemblage de leurs super-pouvoirs pallie les faiblesses de chacun dans le cadre d’un combat ou d’une cause commune. En ce qui concerne l’habillement et les costumes de la performance, il est demandé au participant de performer dans des vêtements dans lesquels il se sent bien et dans lesquels il se trouve beau. L’insigne du super-héros est aussi de cette ordre là, c’est le costume qui le différencie, qui le rend unique vis à vis des autres. Le costume du héros de WCBH se rapproche de ce principe en mêlant habilement, le vêtement personnel et le costume distinctif représentatif.

L’agencement des corps est une part importante de la création de la performance, puisque ses créateurs choisissent de concentrer les 20 à 60 héros dans un carré. Ils décident également de la forme que la performance va prendre en fonction des présences physiques de chaque héros. Ainsi, l’agencement interne du carré est créé en fonction du rayonnement externe de l’activité des héros. Chaque présence de héros est pensée en fonction de la présence de ses voisins. La création à partir d’une individuation collective devient possibilité d’un fonctionnement sociétal dans la frontalité de l’espace public. De plus, ce microcosme ne fonctionne qu’en lien constant avec un extérieur regardant, et la possibilité d’existence de la performance se base sur ce rayonnement. Un héros regarde un spectateur qui deviendra peut-être lui-même héros.

Cet agencement de « super-soi » devient collectif de héros qui s’approche d’une invincibilité plus grande qu’un simple effet de groupe puisqu’elle se base sur un échange interne et externe dans la force de l’immédiateté.

Pour conclure il est important de rappeler que,  WE CAN BE HEROES est une création collective, nourrie de réflexion théorique sur les questions de collectivité et d’individuation. Cette performance devient une métaphore sociétale, celle d’un rapport à soi et à l’autre dans un espace commun mué par un affect qu’est la musique, et la possibilité d’expression artistique inscrite dans  cetun espace public et commun. Cette création du Groupenfonction met en valeur un corps à l’épreuve d’un exercice acté dans l’immédiateté et construit par le travail d’un matériau technique qu’est la musique populaire occidentale. Mettant en scène des individus mués par une émotivité en marche, WE CAN BE HEROES propose un jeu sur les rêves, les vies fantasmées et les désirs de grandeur inscrits en chacun. Cette performance montre aussi ces, fantasmes qui s’incarnent dans la une mise à l’épreuve d’un affect à la fois individuel et collectif. Cet incarnation et qui prend sens dans leun partage d’une émotion communicative, qui n’est ni commune ni globalisante et qui atteste de la force du média musical populaire dans la forme performative d’aujourd’hui. Le Groupenfonction permet une création collective à partir des expériences de chacun, comprenant l’altérité dans la construction de l’unicité et prenant au pied de la lettre comme principe de création ces phrases de Shirley Bassey : « Till I look around and see, this great big world is part of me/And my life ».[12]


[1]   Extrait de la note d’intention de WE CAN BE HEROES sur le site internet du collectif http://www.groupenfonction.net/

[2]   Extrait de « This is my life », chanson de Shirley Bassey

[3]   Note d’intention de WE CAN BE HEROES sur http://www.groupenfonction.net/

[4]   Extrait de Dialectique du Moi et de l’inconscient

[5]   Voir II. « Emotional Landscapes »

[7]   Extrait de « Joga », chanson de Björk

[9]           Extrait de “Kids” de MGMT

[10]  Extrait de la note d’intention de WE CAN BE HEROES

[11]  A voir dans la vidéo de la performance intégrale en répétition projetée lors de la performance réelle lors de la Nuit Curieuse à Noisiel (http://vimeo.com/59576301)

[12]  Extrait de « This is my life » de Shirley Bassey

Commenter

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com