De l’abandon : Francis Skinner

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L’année 2011 a vu l’annonce de la découverte de nouvelles archives de Ludwig Wittgenstein, léguées par l’un de ses anciens doctorants, le mathématicien Reuben Goodstein, à la Mathematical Association de Cambridge. S’il est peut-être délicat de parler d’une découverte à proprement parler car certains textes à ce propos circulaient déjà depuis quelques années[1], cette information a la vertu de rappeler l’importance dans la vie de Wittgenstein d’un homme souvent négligé par les biographes[2] : Francis Skinner. En effet, l’archive contient avant tout des notes prises par ce dernier à l’occasion de ses conversations avec Wittgenstein à Cambridge et en Norvège[3]. Ces documents montrent que Skinner était beaucoup plus proche sur le plan philosophique de l’auteur du Tractatus que ne le suggéraient les publications précédentes : tous deux s’intéressaient notamment aux problèmes de la philosophie des mathématiques (on trouve par exemple des notes inconnues concernant le théorème de Fermat).

Tel qu’il est présenté habituellement, Skinner est ce jeune homme qui, sous l’influence de Wittgenstein, aurait abandonné la philosophie ou plus généralement le milieu académique, pour se consacrer à une activité physique – comme si la philosophie pouvait, ou devait, être abandonnée. Il est vrai que Wittgenstein lui-même a traversé une période de renoncement à la philosophie, qui a commencé avec la publication du Tractatus logico-philosophicus en 1922, pour s’achever vers la fin de cette décennie. Étrangement, il détourne Skinner de la vie universitaire précisément au moment où il y retourne lui-même, où il écrit des textes nouveaux et originaux, connus par les couleurs des couvertures des cahiers (cahiers brun, bleu, jaune, et enfin rose, probablement retrouvé dans les archives de Skinner-Goodstein).

Il est alors intéressant de regarder cette histoire de plus près, en s’interrogeant d’abord sur la manière dont Wittgenstein a décidé d’abandonner la philosophie, avant d’y revenir, pour essayer de comprendre sa relation avec Skinner. A la lumière de ces considérations, il semble que la philosophie, telle que redéfinie par Wittgenstein, n’a jamais été abandonnée par le philosophe viennois. Cette notion d’abandon concerne plutôt les choix de vie, qui donnent souvent une image bien plus dramatique de la philosophie de Wittgenstein qu’elle ne l’est vraiment.

Clore la tâche

Les définitions de la façon dont Wittgenstein pratiquait la philosophie à l’époque du Tractatus vont de la conception des « exercices spirituels »[4], à l’idée d’une philosophie servant avant tout à clarifier le langage de la science[5]. Bon nombre de lecteurs des Recherches philosophiques privilégient la compréhension dite « thérapeutique » de ces textes, souvent en la percevant comme étant dans la continuité avec d’intentions similaires qui peuvent être trouvées dans le premier livre de l’auteur viennois[6]. Toutes ces lectures sont unies par une même idée : la philosophie de Wittgenstein n’a pas de valeur autonome, sa signification réside dans les résultats qu’elle produit, elle constitue une étape dans le chemin vers l’élucidation. Ce type de positions est sous-tendu par une autre idée selon laquelle la philosophie n’aura plus d’utilité dans un monde où soit le langage de la science intègre la dimension critique, soit l’homme est suffisamment mature pour ne pas avoir besoin d’exercices spirituels. Ce monde, ou ces mondes possibles, sont des fruits de l’imagination, et l’histoire ne nous donne aucune raison de croire que, ou bien la science ou bien l’homme atteindra jamais l’état de perfection attendu. En conséquence, le champ d’exercice de l’activité philosophique semble pour toujours ouvert. Pourtant – paradoxalement – la publication du Tractatus est associée à une déclaration de clôture de certains problèmes philosophiques, à l’abandon de l’exercice de la philosophie.

Le Tractatus se présentait aux yeux de son auteur comme un ouvrage proposant une solution définitive aux problèmes philosophiques majeurs. Wittgenstein croyait pouvoir se détacher de la discipline philosophique, car celle-ci venait de recevoir l’outil nécessaire pour comprendre ses propres limites. Il prend cette décision pendant la Première Guerre mondiale, en terminant l’écriture de son ouvrage. Il envisage alors un avenir de professeur des écoles, et, dès la fin de la guerre et son retour à Vienne, il commence une formation. Ce renoncement est accompagné d’un autre, d’ordre davantage privé : en 1919, Wittgenstein abandonne sa fortune en la distribuant parmi les membres de sa famille. Il ne s’aimait pas en dehors de la situation de difficulté, où les choses restent à prouver. Échanger la (« vraie ») vie qu’il menait pendant la Grande Guerre contre une vie aisée d’un bourgeois viennois se présente à ses yeux comme un grand pas en arrière du point de vue de ce que cette guerre a fait de lui. Selon la formulation de Roy Monk, « ce serait abandonner l’escalade pour aller vivre dans la plaine »[7].

Pour Frank Ramsey, le renoncement à la philosophie n’avait rien de vaniteux.

[Wittgenstein] dit qu’il ne fera lui-même rien de plus non parce qu’il est lassé, mais parce que son esprit n’a plus de souplesse. Il maintient que personne ne peut faire plus de 5 ou 10 ans de bon travail en philosophie (son travail a pris 7 ans)[8].

Ramsey supplie alors Wittgenstein de revenir à Cambridge, mais ce retour ne sera effectif que 7 ans plus tard.

Que le renoncement ne soit pas vaniteux, cela pourrait être facile à accepter. Une difficulté semble toutefois persister. Dans le Tractatus, Wittgenstein dit plusieurs choses substantielles au sujet de la philosophie en tant que telle, et aucune de ces choses n’invite à renoncer à en faire. Pour Wittgenstein, l’existence même des problèmes philosophiques est due à des incompréhensions de la logique du langage. La philosophie est pourtant elle-même une critique du langage (4.0031), une activité visant à clarifier les pensées (4.112), qui permet d’élucider ce qui paraissait obscur jusqu’alors. Elle a une méthode consistant à montrer, devant tout discours métaphysique, que ce discours contient des mots auxquels une signification réelle n’a pas été donnée (6.53).

Si ces idées sont prises au sérieux, elles n’annoncent nullement la fin de la philosophie, elles délimitent au contraire son champ et l’ouvrent au dialogue avec toutes les autres disciplines. La philosophie comprise ainsi n’est pas seulement une obscure méthodologie des pseudo-problèmes philosophiques, mais une méthodologie de tous les autres champs discursifs. Pourquoi Wittgenstein ne souhaitait-il pas s’engager dans l’exploration d’un terrain qu’il a lui-même délimité ? S’agissait-il d’une erreur d’appréciation de sa part, ou bien pensait-il effectivement que le travail avec les enfants allait lui permettre de leur fournir un ensemble d’outils qui les protégeraient de fausses questions philosophiques ? Quoi qu’il en soit, il décide de quitter son poste d’enseignant, son départ étant précipité par un incident violent avec l’un des élèves. Il revient à Vienne en 1926, où il travaille comme jardinier, puis comme architecte. À cette époque encore, il n’avait pas de raisons de revenir à la philosophie, bien qu’il fût en contact avec ses amis de Cambridge, notamment avec Frank Ramsey qui venait régulièrement le voir en Autriche. C’est d’ailleurs souvent à l’actif de ce dernier que l’on met le retour de Wittgenstein à l’activité philosophique.

De l’abandon

L’idée d’abandonner la philosophie considérée comme stérile (pour différentes raisons) n’est pas neuve et constitue un motif constamment présent dans l’histoire de la discipline. Elle peut être motivée par des enquêtes de nature religieuse ou mystique[9], mais aussi par un souci social, ce qui est particulièrement manifeste chez Marx et ceux qui l’ont suivi. Il semble que le désir d’abandonner la philosophie de Wittgenstein comprenait ces deux dimensions. Son vécu pendant la guerre, sa recherche d’authenticité, ses lectures (notamment de Tolstoï[10]), faisait de lui quelqu’un qui souhaitait faire les choses entièrement. Pour Tolstoï, on doit

établir sa relation avec l’univers dans son ensemble [...], conçu comme un tout. Une telle construction par l’homme de sa relation à ce tout dont il a le sentiment de faire partie et qui lui sert de guide pour ses actions, est précisément ce qui a été et est toujours qualifié de Religion[11].

En ce sens, les actions post-tractariennes et le départ « à la campagne »[12] sont motivés par cette recherche de l’harmonie, par l’envie de trouver sa place dans le monde. Cet abandon a été un échec pratique – Wittgenstein souffrait de l’isolation : ses amis et les conversations qu’il pouvait avoir avec eux lui manquaient. Soit la conception totalisante de la vie accomplie proposée par Tolstoï était erronée, soit Wittgenstein ne parvint pas à bien identifier ce qu’aurait été pour lui une vie accomplie.

Les abandons peuvent être ostentatoires, comme celui qui vient d’être décrit, fondés sur des dualismes (entre la philosophie et la vie véritable, par exemple). Il se peut toutefois qu’ils soient motivés par une frustration propre à la démarche philosophique même. Il se peut donc que ce ne soient pas des éléments extérieurs à la philosophie qui attirent l’attention de celui qui l’abandonne, mais le fait que la philosophie elle-même ne joue plus le rôle qu’elle devrait jouer à ses yeux. Selon cette lecture, la philosophie s’abandonnerait elle-même. Merleau-Ponty critiquait la dimension fondatrice dont la philosophie s’emparait parfois :

En réalité, “partir” d’un être, concevoir la philosophie comme partant de…. C’est déjà abandonner la philosophie. Car la philosophie cherche ce qui fait qu’un être est et est en connexion avec les autres[13].

Cette position a pour résultat une ontologie dite indirecte, relationnelle, qui ne prétend pas survoler la réalité ni s’en affranchir. Mais l’abandon ici n’est que partiel et consiste principalement à se détacher d’une certaine tradition, à redéfinir ses objectifs, à essayer de comprendre les limites de sa démarche. Toutes ces conditions ont été, comme cela a été indiqué plus haut, remplies par le Tractatus. Le retour à la philosophie, même s’il a été en partie motivé par l’envie de corriger certaines erreurs de ce premier ouvrage, est resté en même temps fidèle, semble-t-il, aux injonctions philosophiques plus générales qui s’y trouvent.

Recommencer

Selon Brian McGuinness[14], Wittgenstein serait revenu à la philosophie grâce au contact avec le Cercle de Schlick, plus que grâce aux conversations avec Ramsey. Le moment crucial pour ce retour a lieu en mars 1928, à l’occasion d’une conférence donnée par Luitzen Brouwer à Vienne, autour du thème de la mathématique intuitionniste et de ses relations au langage et aux sciences[15]. En témoigne le récit de Herbert Feigl qui, avec Friedrich Waismann, accompagne alors l’auteur du Tractatus. « Cette soirée a marqué le retour de Wittgenstein vers l’activité philosophique et lui a redonné de l’intérêt pour celle-ci »[16]. « Dieu est arrivé », selon la formulation de Keynes, à Cambridge et en train, en janvier 1929.

À son retour, Wittgenstein passe beaucoup de son temps avec Keynes, mais surtout avec Ramsey, chez lequel il est fréquemment invité devenant aussi l’ami de Lettice Ramsey, l’épouse du jeune philosophe. Le lendemain de la mort prématuré de Ramsey en janvier 1930, Wittgenstein donne son premier cours à Cambridge, intitulé « Philosophie », qu’il commence en disant : « le sujet de ces cours sera la philosophie. Quel autre titre leur donner que la Philosophie »[17]. Indépendamment des questions particulières qui l’intéressaient, il semble alors vouloir avant tout donner sens à la discipline qui est la sienne, saisir son champ d’application et ses possibilités. L’année suivante, il inaugure son cours par une autre idée marquante : la philosophie est capable d’avancer des thèses, mais celles-ci sont triviales. En même temps, faire « un synopsis correct de ces trivialités est toutefois extrêmement difficile et extraordinairement important »[18].

Au début de son séjour à Cambridge, Wittgenstein est également proche de Piero Sraffa, jeune économiste marxiste, dont l’influence sur l’auteur du Tractatus a été énorme : en faisant un geste de la main vulgaire, Sraffa a montré que l’idée selon laquelle une proposition doit être une image du monde pour signifier quelque chose était fausse, ou au moins incomplète. Une dimension proprement anthropologique est alors ajoutée au cadre conceptuel de Wittgenstein[19]. Pendant son séjour à Cambridge, Wittgenstein commence alors à avoir un autre type de connaissances : de jeunes étudiants, influencés aussi bien par sa personnalité que par ses idées. L’un des premiers est Maurice Drury, qui, sous l’influence du philosophe, abandonne son projet de devenir prêtre, et, après une période de travail « ordinaire », se tourne vers la psychiatrie, réalisant ainsi l’idéal que Wittgenstein ne parvient pas à appliquer à sa vie. L’autre personne qui correspond à ce nouveau type d’amitiés, et qui nous intéresse plus particulièrement dans cet article, est Francis Skinner.

La vie avec Skinner

Skinner arrive à Cambridge en 1930 pour y étudier les mathématiques. Dès sa deuxième année d’études, il s’approche de Wittgenstein et s’intéresse à son travail[20]. Il assiste à ses cours dès 1932. Son intérêt devient obsessionnel, et d’ailleurs réciproque. « La seule présence de Skinner semblait fournir à Wittgenstein la paix dont il avait besoin pour travailler »[21], tout comme le faisait David Pinsent des années plus tôt, et Marguerite Respinger juste avant. Cette amitié et cette dépendance mutuelles durent plusieurs années. « Skinner est presque la seule personne que je vois régulièrement » écrit Wittgenstein à son ancien étudiant Norman Malcolm le 3 octobre 1940. Selon les témoignages et les interprétations, Skinner est aux yeux de Wittgenstein un parfait mélange d’un intellect fin et d’une sensibilité naïve, presque infantile.

La famille de Skinner n’a en même temps rien d’une famille de basse extraction. Son père enseigne la physique à l’école polytechnique de Chelsea, ses sœurs aînées font leurs études à Cambridge à ses côtés. Francis est réellement doué, ce dont témoigne notamment une bourse obtenue pour poursuivre ses études en mathématiques comme postgraduate (niveau master). L’année où il commence à suivre les cours de Wittgenstein est aussi celle où ce dernier donne une série de présentations consacrées à la philosophie des mathématiques. Skinner profite de sa bourse pour travailler avec Wittgenstein, mais il s’investit tellement dans les travaux qui sont censés mener à la publication des écrits de Wittgenstein qu’il en abandonne tout projet personnel. Il faut ainsi garder à l’esprit que les manuscrits des Cahiers bleu et ensuite brun étaient, lors de cette période, constamment réécrits et améliorés en présence de Skinner et parfois même de sa main. Une fois cette période terminée, Skinner se tourne vers un travail physique.

Fania Pascal note que quand Francis Skinner devient mécanicien en 1936 (en tant qu’apprenti à Cambridge Scientific Instrument Company), suite aux conseils de Wittgenstein, il met Wittgenstein dans une position inhabituelle pour celui-ci, qui ressent le besoin de s’expliquer de ses actes. Son constat est simple : « Il [Skinner] n’aurait jamais été heureux dans la vie académique »[22]. Ce qui rend Skinner si admirable aux yeux de Wittgenstein semble être en même temps ce qui rend impossible sa carrière académique : il ne sait pas s’imposer avec ses idées, il est difficile d’ailleurs de savoir s’il en a beaucoup, car il semble entièrement imprégné par les idées du philosophe autrichien.

Fania Pascal continue :

Toutefois, la question de savoir si Wittgenstein avait le droit d’influencer une jeune personne jusque dans ses choix de vie pour la seule raison qu’il était dans la situation de le faire, demeure toujours sans réponse. Je sais que la poser revient à proférer du « non-sens » selon les termes employés par Wittgenstein lui-même. Mais ce n’est pas un non-sens si l’on réfléchit au regard des difficultés qui émergent à partir des relations entre les générations et des responsabilités importantes qui incombent à ceux qui sont plus âgés.[23]

Pascal suggère que d’autres personnes proches de Skinner auraient pu, ou dû, être consultées, étant donné la personnalité forte de Wittgenstein, tout en admirant la sincérité de la démarche de ce dernier – l’influence exercée par le philosophe sur l’ex-futur mathématicien attristait et révoltait la famille de Skinner. Elle semble néanmoins conforter l’idée de Wittgenstein selon laquelle Skinner aurait été malheureux dans le milieu universitaire.

Au début, leur relation ne doit pas être comprise comme destructrice ou comme contenant une dimension d’inégalité importante entre les deux hommes. Ils partageaient un quotidien orné d’histoires parfois anecdotiques, comme celle qui se déroulait sous leurs yeux en 1933[24], d’un amour interdit d’un des étudiants de Wittgenstein, R. L. Goodstein[25], qui devait se confronter à sa famille très traditionnelle. Ces lettres montrent un réel attachement et une simplicité qui ne donnent pas de raisons de croire que Skinner souffrait particulièrement de la configuration dans laquelle il se trouvait[26].

L’épisode russe

Dès 1934, la vie de Skinner et de Wittgenstein est marquée par un objectif commun, celui de partir ensemble en Russie pour y travailler comme ouvriers. Ce projet s’impose à Wittgenstein, d’abord théoriquement, dans les années 1920. Il lit le livre que Bertrand Russell a consacré à ce pays[27]. Russell n’est nullement enthousiaste à l’égard de ce qu’il a vu en Russie, le communisme se présente à ses yeux comme une sorte de religion et cela suffit naturellement à l’y rendre hostile. Cette hostilité éveille une certaine méfiance de la part de Wittgenstein, guidée par l’idée que les aversions de Russell sont souvent très mal dirigées. Le deuxième ouvrage lu à ce propos est celui de J. M. Keynes[28], dont le ton est parfaitement opposé au précédent. Contrairement à Russell, Keynes n’a aucune admiration pour les idées énoncées par le communisme, les trouvant économiquement obsolètes et non viables. Il exprime toutefois une claire admiration à l’égard de l’esprit fervent, sinon mystique, du nouveau monde à l’Est. C’est sans surprise cette deuxième vision qui semble plus fiable aux yeux de Wittgenstein, et qui le confirme dans son intention d’y aller en personne. Il n’exprime pas particulièrement de soutien pour la théorie marxiste, mais s’enthousiasme pour sa pratique[29].

Le projet du départ est fondé, encore une fois, sur l’envie que Wittgenstein a d’abandonner la philosophie et de réaliser ce qu’il a échoué à mettre en œuvre en Autriche : son désir de faire partie d’une communauté réelle, donc non académique, non austro-bourgeoise, guidée par une sorte de foi naïve qu’il aurait aimé avoir lui-même. L’idée de partir avec Skinner est ici singulièrement bienvenue. Les lettres que nous avons de lui montrent comment ce qu’il vit avec le philosophe est exceptionnel : « Quand je suis avec toi, je suis capable de ressentir les choses profondément »[30]. L’authenticité ainsi désirée ne correspond toutefois pas à ce qu’il trouve lors de son voyage « d’exploration » en Russie, effectué en 1935. Il ne semble pas possible d’y trouver un travail d’ouvrier (le seul emploi qui lui est alors proposé est celui d’enseignant à l’université de Kazan) et la réalité de la vie quotidienne, où la corruption et la malhonnêteté semblent communément acceptées, ne ressemble pas à l’image tolstoïenne qu’il s’en est faite. Une fois de plus, l’image que Wittgenstein se fait du monde des gens simples n’est pas conforme à la réalité.

L’effacement

La simplicité professée par Wittgenstein, celle-là même qu’il admire chez Skinner, se manifeste toutefois de façon surprenante. Il ressent alors le besoin de s’éloigner et part habiter en Norvège en août 1936. Skinner reste à Cambridge seul, éloigné de sa famille pour les raisons suggérées plus haut, travaillant dans une usine et ne pouvant plus participer à l’élaboration du travail de Wittgenstein – chose qui pourtant est devenue essentielle pour lui. En effet, le travail à l’usine ne lui donnait pas l’impression de « faire le plein usage » de lui-même[31]. La séparation est une souffrance, aussi bien pour Skinner (qui l’exprime directement) que pour Wittgenstein, dont les notes dans son journal sont sans surprise surtout allusives. Ils se revoient en particulier à l’occasion d’un séjour de Wittgenstein à Cambridge, mais ce dernier retourne en Norvège pour y passer une année de plus. Ce n’est qu’en 1937 que Skinner est autorisé à s’y rendre. Le séjour se passe très bien, ce qui d’ailleurs angoisse Wittgenstein, qui vit la simplicité du plaisir comme, avant tout, une raison d’avoir honte (l’amour véritable se présentait à ses yeux comme dépourvu de proximité physique).

En 1938, Wittgenstein revient à Cambridge malgré ses réticences et ses doutes. Il s’installe alors chez Skinner et ils cohabitent pendant environ un an. Conformément à ses doutes, leur relation se détériore au long de l’année 1939[32]. Ils cessent alors de vivre ensemble, Wittgenstein semblant sentimentalement engagé ailleurs. Skinner en souffre, tout s’accusant d’avoir détruit quelque chose d’essentiel. Après la mort inattendue de ce dernier d’une crise de polio en 1941, Wittgenstein réfléchit sur la culpabilité induite par la dernière période de cette relation. Il semble néanmoins qu’il soit bien plus concerné par la manière dont il est lui-même mauvais, que sur les conséquences de son comportement envers son camarade. C’est là un solipsisme étrange pour celui dont la philosophie (en particulier dans la période post-tractarienne) n’a rien de solipsiste.

La notion même d’abandon, utilisée régulièrement pour décrire le parcours de Wittgenstein, notamment dans sa relation avec Skinner, fait partie du langage religieux. L’idée monacale de s’abandonner à Dieu, celle de Dieu qui abandonne ou prétend abandonner les pécheurs. Cette envie de radicalité, d’un commencement nouveau, est proprement mystique. Les choix de vie étranges et peut-être inutilement exigeants (ou plutôt : exigeant les choses inadéquates) doivent être en conséquence séparés de ses choix philosophiques. Ils vont à l’encontre de ces derniers, comme cela été montré plus haut, notamment dans les passages consacrés au Tractatus. Cela montre en même temps que l’abandon de la philosophie effectué par Wittgenstein après le Tractatus n’est qu’accessoirement lié au contenu du livre. Les considérations philosophiques qui y sont développées montrent plutôt que la philosophie n’est pas l’énorme édifice imaginé par Hegel, mais une activité modeste, qu’il faut exercer au quotidien, face à des pseudo-questions. Présentée comme telle, elle ne peut pas être « abandonnée ». En revanche, Skinner, et tout ce qu’il représentait pour Wittgenstein (et pas tellement ce qu’il était effectivement), pouvait l’être, et l’a été, mais ceci n’est pas, en tant que tel, une question philosophique.

A. C. Zielinska, (Université Grenoble 2)

Anna C. Zielinska (UPMF / CERSES) est docteure en philosophie, travaillant sur des questions de la métaéthique, théories de l’action, philosophie morale et philosophie du droit. Elle a aussi publié sur Wittgenstein, Kotarbinski, Ricœur et la logique.

Bibliographie

Références :

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http://www.cam.ac.uk/research/features/unpublished-wittgenstein-archive-is-explored/


[1] Présentés notamment par Arthur Gibson lors d’une conférence annuelle consacrée à Wittgenstein à Kirchberg, en Autriche.

[2] L’ouvrage célèbre de Ray Monk cité plus loin est une exception notable à cette règle.

[3] http://www.cam.ac.uk/research/features/unpublished-wittgenstein-archive-is-explored/

[4] Pierre Hadot, préface à Exercices spirituels et philosophie antique (1981), Paris, Albin Michel, 2002, p. 16, à propos du Tractatus.

[5] Cf. par exemple Michael P. Hodges, ‪Transcendence and Wittgenstein’s Tractatus, Temple University Press, 1990, p. 66 et suiv.

[6] Cette lecture du Tractatus est présentée avec son contexte historique notamment dans Alice Marguerite Crary, Rupert J. Read (éds) The Nnew Wittgenstein, London, Routledge, 2000, p. 11-12 en particulier.

[7] Ray Monk, Wittgenstein. Duty of Genius, London, Vintage, 1990, p. 171.

[8] Lettre de Ramsey à sa mère, le 20 septembre 1923.

[9] L’illusion est souvent partagée par les philosophes qui ont rencontré sur leur chemin le besoin de donner à leur vie une dimension mystique. Une description lucide de ce processus a été notamment décrite par l’épouse de Jacques Maritain : « Nous pensions encore que devenir chrétiens c’était abandonner la philosophie pour toujours. Eh bien, nous étions  prêts – mais ce n’était pas facile – à abandonner la philosophie pour la vérité. Jacques [Maritain] accepta ce sacrifice. La vérité que nous avions tant désirée nous avait pris dans un piège. » (Raïssa Maritain, citée in Jacques et Raïssa Maritain, Oeuvres complètes, vol. 13, Paris, Editions Saint-Paul, 1993, p. 415).

[10] En particulier, l’Abrégé de l’Évangile, trad. fr. N. Weisbein, Paris, Klincksieck, 1969.

[11] « Lift Up Your Eyes », in Religious Writings of Leo Tolstoy, Introduction by Stanley R. Hopper 271/2 (N.Y.: Julian Press, 1960), 271-2 ; cité in Elizabeth Wolgast, « A Religious Point of View », Philosophical Investigations 27/2, 2004, p. 133.

[12] On sait à quel point Tolstoï admirait la sagesse du peuple, chose que Wittgenstein n’a pas réussi à apprécier en pratique.

[13] Note de 1958, citée par Emmanuel de Saint Aubert, Vers une ontologie indirecte : sources et enjeux critiques de l’appel à l’ontologie chez Merleau-Ponty, Paris, Vrin, 2006, p. 42.

[14] Brian McGuinness, « Les relations de Wittgenstein avec le cercle de Schlick », in J. Sebestik & A. Soulez (éds), Wittgenstein et la philosophie aujourd’hui, Paris, L’Harmattan, 1992, 337-355, p. 352.

[15] Cf. Dale Jacquette, Wittgenstein’s Thought in Transition, Purdue University Press, 1998, p. 160 ; Monk, op.cit., p. 249.

[16] George Pitcher (éd.), The Philosophy of Wittgenstein, Prentice-Hall, 1964, p. 8.

[17] Monk, op. cit., p. 289.

[18] Wittgenstein’s Lectures 1930-32, Notes of John King & Desmond Lee, Oxford, Blackwell, 1980, p. 26.

[19] Sur la manière dont Sraffa a changé non seulement une des idées de Wittgenstein mais aussi sa perspective, cf. Monk, op. cit., p. 260-261.

[20] Monk, op. cit., p. 331.

[21] Monk, op. cit., p. 332.

[22] Fania Pascal, « Wittgenstein : A Personal Memoir », in Rush Rhees, Ludwig Wittgenstein : Personal Recollections, Oxford, 1981, p. 37.

[23] Pascal, ibid.

[24] En témoignent notamment les lettres publiées par Arthur Gibson, « Francis Skinner’s Original Wittgenstein Brown Book Manuscript », V. A. Munz, K. Puhl, J. Wang (éds), Language and World : Essays on the philosophy of Wittgenstein, Part 1, Heusenstamm, Ontos Verlag, 2010, p. 351-366.

[25] Goodstein est alors dans une relation amoureuse avec l’épouse de son oncle, ce qui est très mal supporté par sa famille.

[26] Cf. par exemple la fin de l’une de ses lettres : « I think of you a lot, and how dear and lovely you are to me. With love » (22 août 1933), in Gibson, op. cit.

[27] Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism, London, G. Allen & Unwin ltd., 1920 ; Russell y écrit notamment : « Partout en Europe, la Guerre a laissé un esprit de désillusion et de désespoir qui appelle à une nouvelle religion, comme la seule force capable de donner aux hommes de l’énergie pour vivre vigoureusement. Le bolchevisme a fourni une telle religion ».

[28] John Maynard Keynes, A Short View of Russia, London, Hogarth Press, 1925.

[29] La formulation vient de George Thomson, cité par Monk, op. cit., p. 343.

[30] Monk, op. cit., 340.

[31] Cf. la lettre de Skinner citée par Monk, op. cit., p. 362.

[32] C’est en tout cas la lecture qu’en propose Monk (op. cit., p. 402).

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