Esclave, sexe et dette II

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François Athané

Penser l’esclavage avec Alain Testart.

II. Esclaves du sexe ?

Ce texte est la deuxième partie d’une communication prononcée le 19 Février 2016 à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, au séminaire « Vingt ans de sciences sociales », organisé par Francesco Callegaro, Pierre Charbonnier et Bruno Karsenti. La première partie de cette communication a été publiée séparément, sous le titre « Penser l’esclavage avec Alain Testart. I. L’esclavage comme statut ».

La distinction entre sources internes et sources externes de l’esclavage a été expliquée dans la première partie de cette étude (« Penser l’esclavage avec Alain Testart. I. L’esclavage comme statut »). Je vais maintenant me concentrer sur l’esclavage interne, et plus particulièrement sur l’esclavage pour raisons financières, dont la composante la plus massive est l’esclavage pour dettes. Pour partie, l’intérêt des recherches de Testart sur ce sujet tient dans le croisement de l’enquête sur la répartition mondiale de l’esclavage pour dettes avec une autre, portant sur les formes du mariage dans le monde.

Le résultat de cette recherche paraît simple. C’est une certaine manière de se marier, le prix de la fiancée sans retour, qui a rendu possible l’esclavage pour raisons financières, lequel n’existe pas et semble ne pas pouvoir exister hors de cette manière-là de se marier. L’esclavage pour dettes aurait donc pour fondement une certaine modalité de l’accès au sexe.

Préambule

 

Avant toute autre chose, il est nécessaire de distinguer deux grands types de mariage.

  1. Il existe des manières de se marier où aucune fourniture de biens ne permet de s’acquitter de ce qui est dû à l’occasion du mariage.

Tel est le cas, exemplairement, dans trois types de mariage.

L’échange de sœurs simple. Un homme du groupe A épouse une femme du groupe B, sa sœur épouse un homme du groupe B. C’est notamment le mode de mariage généralement pratiqué chez les Baruya de Nouvelle-Guinée, étudiés par Maurice Godelier (cf. sa monographie sur les Baruya, La production des Grands Hommes, 1982).

Le service pour la fiancée. L’exemple paradigmatique est celui de Jacob, dans l’Ancien Testament, qui travaille sept ans pour Laban afin d’obtenir de lui Rachel, puis à nouveau sept ans pour se marier avec la sœur, Léa. Tel est le mode de mariage prédominant chez certains chasseurs-cueilleurs nomades, par exemple en Afrique australe, ainsi que dans l’aire Inuit. Le service pour la fiancée s’éteint avec le temps, et seulement avec le temps, lequel permet l’acquisition définitive du statut d’époux, avec des droits sur la progéniture de la femme et sur son travail (Testart 2005 : 71).

Les obligations viagères. Il s’agit du mode de mariage pratiquement exclusif en Australie. L’obligation à l’égard de la belle-famille ne s’éteint jamais, et pourtant ce n’est pas un asservissement : tout le gibier que je capture, je le dois à ma belle-famille ; mais tout le gibier que mes beaux-frères capturent, ils le doivent à ma parentèle. L’exploitation est réciproque, donc il n’y a pas d’exploitation – a fortiori pas d’asservissement (Testart 1985 ; 1996 ; et 2005 : 72-77).

  1. Il existe des manières de se marier où la fourniture de biens permet de s’acquitter de tout ou partie de ce qui est dû à l’occasion du mariage.

Ce sont principalement les suivantes (Testart 1996-1997 ; Testart, Govoroff & Lécrivain 2002a et b ; Testart, Lécrivain, Karadimas & Govoroff 2002) :

La dot, qui peut prendre principalement deux formes parfois très difficiles à distinguer, car il n’est pas toujours possible de savoir si c’est la femme, ou bien le mari, qui est propriétaire ou du moins détenteur de la dot. On peut figurer ainsi ces deux modes principaux de la dot :

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Quoi qu’il en soit, avec la dot, c’est la génération la plus jeune qui bénéficie de la prestation.

Le prix de la fiancée. Au sein du prix de la fiancée, il faut faire la distinction entre le prix de la fiancée sans retour, et le prix de la fiancée avec retour.

Le prix de la fiancée avec retour peut prendre principalement deux formes :

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Il s’agit d’un type de mariage dans lequel on trouve une prestation qui ressemble à la dot. Celle-ci se trouve combinée avec une autre, qui va de l’époux à la belle-famille.

On parle de prix de la fiancée avec retour si la prestation qui va des parents de l’épouse à l’épouse ou à l’époux est supérieure ou égale en valeur à 50% de la prestation qui va de l’époux à sa belle-famille.

Le prix de la fiancée sans retour a la structure suivante :

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Il est tout à fait nécessaire de distinguer le prix de la fiancée sans retour des prestations de type mahr ou sadaq prescrites par le droit musulman, lesquels vont de l’époux à l’épouse, et non à la belle famille :

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Dans les sociétés islamisées, toutefois, on trouve rarement cette prestation comme telle. Le sadaq ou le mahr passe souvent de l’époux au beau-père, lequel est tenu d’en restituer une grande part à sa fille, ou du moins au couple. Ce qui ressemble donc de près à une modalité ou une autre du prix de la fiancée avec retour.

Le prix de la fiancée sans retour est un mode simple. Le prix de la fiancée avec retour est en réalité une combinaison de deux prestations : le prix de la fiancée, plus la dot.

Il est crucial de repérer que le prix de la fiancée sans retour n’est pas le symétrique de la dot, pour une raison essentielle. Avec le prix de la fiancée sans retour, la prestation va de la génération la plus jeune à la génération la plus âgée. En pratique, c’est le beau-père qui est bénéficiaire. Avec la dot, la prestation va de la génération la plus âgée à la génération la plus jeune.

Quelle est la répartition mondiale du prix de la fiancée sans retour ? Ce mode de mariage est totalement absent des sociétés de chasseurs-cueilleurs nomades, et même des sociétés où l’on n’a aucune pratique significative du stockage. Le prix de la fiancée sans retour est donc absent :

–       Des régions arctiques nord-américaines,

–       De l’Amazonie,

–       De l’Australie,

–       De quelques régions d’Afrique australe ou centrale, ainsi que des territoires d’Asie, de l’Inde jusqu’à Bornéo, où subsistent des peuples chasseurs-cueilleurs nomades enclavés.

Au contraire, certaines régions du monde sont marquées par une très nette préférence pour le prix de la fiancée sans retour. C’est-à-dire qu’elles ont le prix de la fiancé sans retour comme mode dominant de mariage. Le mode dominant de mariage est caractérisé comme suit : (i) ou bien c’est le seul mode possible de mariage ; (ii) ou bien c’est le mode le plus répandu, coutumier, par rapport auxquels les autres valent comme exceptions ; (iii) ou bien c’est le mode de mariage de la classe dominante : le mode qui vaut comme modèle socialement désirable.

Voici les quatre régions où le prix de la fiancée sans retour prédomine nettement à l’époque précoloniale.

1. D’abord en Afrique noire, sauf (i) dans les régions islamisées ; (ii) dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, principalement l’Afrique australe, et quelques régions des montagnes d’Afriques centrale. Au moment où Testart écrit, il recense dans ces régions 47 sociétés encodées dans la base de données : sur ces 47 cas, 37 ont comme mode dominant de mariage le prix de la fiancée sans retour.

2. Le Caucase.

3 Une immense partie de l’Asie du Sud-Est, depuis les contreforts de l’Himalaya au nord-est de l’Inde, jusqu’aux confins orientaux de l’Indonésie, en passant par la péninsule indochinoise, à l’exception des régions islamisées ou sinisées. Dans cette région, 27 sociétés sur 39 sont marquées par le prix de la fiancée sans retour comme mode dominant de mariage.

4. Une bonne partie de la Mélanésie, du l’archipel Bismarck jusqu’au Vanuatu : 11 cas sur 17.

Qu’en est-il maintenant du croisement avec les données relatives à l’esclavage pour dettes ? Au moment où Testart écrit, il a repéré 44 sociétés qui admettent la réduction en esclavage d’un de leurs membres pour des raisons financières. Il connaît le mode dominant de mariage pour 31 de ces 44 sociétés.

Aucune de ces 31 sociétés n’a pour mode dominant la dot, ou le prix de la fiancée avec retour.

Sur ces 31 sociétés, 28 ont comme mode dominant une forme ou une autre de prix de la fiancée sans retour.

On a quelques cas de sociétés qui pratiquent l’échange de sœurs et l’esclavage pour dettes, comme les Tiv du Nigéria. Mais ceux-ci sont inclus dans une aire culturelle où partout autour règne comme mode dominant le prix de la fiancée sans retour. Toutes les sociétés qui admettent l’esclavage pour dettes et / ou la vente de soi-même ou d’apparentés en esclavage pour des raisons financières  s’inscrivent dans les régions où prédomine le prix de la fiancée sans retour.

Du fait de cette enquête et de ces résultats, Testart tient pour fondée la double formulation d’une loi sociologique (p. 189) :

Les sociétés qui admettent la légitimité de la réduction en esclavage d’un de leurs membres pour des raisons uniquement financières (esclavage pour dettes et / ou vente de soi, de ses enfants ou d’une épouse) sont situées dans les régions marquées par une nette préférence pour le prix de la fiancée sans retour.

=

(Ou :)

C’est seulement dans les régions qui marquent une nette préférence pour le prix de la fiancée sans retour que se rencontrent les sociétés qui admettent la légitimité de la réduction en esclavage d’un de leurs membres pour des raisons uniquement financières.

 

 Trois remarques complémentaires 

  1. Les sociétés qui admettent la légitimité de la réduction en esclavage d’un de leurs membres pour des raisons financières seulement pour les basses classes sont aussi celles qui tolèrent le prix de la fiancée sans retour pour ces mêmes basses classes, alors que les hautes classes pratiquent la dot ou une combinaison prix de la fiancée –dot (= prix de la fiancée avec retour). C’est le cas exemplaire de l’Inde hindoue : l’esclavage pour dettes était limité aux castes inférieures, et impensable pour les brahmanes, lesquels pratiquaient la dot comme mode de mariage.
  2. Les sociétés qui tiennent pour illégitime l’esclavage pour dettes tout en le pratiquant de façon importante sont aussi celles qui tiennent le prix de la fiancée sans retour pour illégitime tout en le pratiquant de façon importante. C’est le cas de la Chine avant la révolution, célèbre pour son marché aux filles (d’où le mouvement abolitionniste anti mui tsai dans les années 30). Or, les rapports d’observateurs de la première moitié du XX° siècle attestent que ces mêmes paysans qui vendaient leurs filles pratiquaient aussi le prix de la fiancée.
  3. Les sociétés qui condamnent l’esclavage pour dettes et ne le pratiquent pas sont aussi celles qui condamnent le prix de la fiancée et ne le pratiquent pas. L’Occident en est l’exemple le plus notable.

Globalement, les cas de prix de la fiancée sans retour paraissent très rares dans le Nouveau Monde – mais pas totalement absents. Les cas d’esclavage pour raisons financières y paraissent également très rares, mais les configurations de dépendance qui s’en approchent le plus se repèrent précisément dans les régions et dans les classes sociales où c’est le prix de la fiancée qui semble avoir été pratiqué (p. 190-191). Sous ce rapport, on peut relever la forte tendance des Yurok de Californie du Nord à ressembler à l’Inde hindoue : un mariage avec dot pour les hautes classes ; un mariage avec prix de la fiancée sans retour pour les roturiers. Et chez les Bella Coola, en Côte Nord-Ouest, il semble que les men of no influence, mais seulement eux, pouvaient vendre leur épouse.

Interprétation de la loi 

 

Avec le prix de la fiancée sans retour, la prestation va de la génération la plus jeune à la génération la plus âgée. En pratique, c’est le beau-père qui est bénéficiaire. Ce qui signifie que l’institution du prix de la fiancée sans retour implique que l’on peut faire du profit en mariant sa fille, que ce profit est légitime, et que l’on fait ce profit par une forme ou une autre d’exploitation du gendre ou de sa parentèle.

En d’autres termes, le prix de la fiancée tend au creusement de l’inégalité économique entre générations ; tandis que le prix de la fiancée avec retour, et a fortiori la dot, tendent au contraire à égaliser les fortunes des deux générations.

Ce qui implique que le prix de la fiancée tend à la concentration des pouvoirs économiques. Si, à la concentration des pouvoirs économiques, vient s’ajouter la possibilité de réduire en esclavage ceux qui ne sont pas quittes de leurs obligations économiques, alors le pouvoir économique se trouve encore rehaussé, de se transformer par là en pouvoir proprement politique – et non plus seulement pouvoir d’influence sur les hommes, indirectement, par la médiation d’un pouvoir direct sur les richesses. Les dépendants économiques ne sont plus seulement des clients, plus ou moins dociles, en tout cas toujours tentés d’aller se vouer à un autre patron ; ils deviennent ceux à qui l’on peut donner des ordres, commander, et que l’on peut réprimer et châtier en toute légitimité – parce qu’ils n’auront pas payé leurs dettes.

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Les uns vendront leur fille ou leur cadet pour pouvoir payer pour eux-mêmes ou pour l’aîné le prix de la fiancée. Les miséreux iront vendre leurs enfants ou eux-mêmes à qui pourra les faire manger, en contrepartie de quoi ils seront non seulement esclaves, mais peut-être mêmes esclaves reconnaissants.

Il résulte de ces remarques :

a)     Que le prix de la fiancée tend par lui-même à une forme de gérontocratie : pouvoir des plus âgés sur les plus jeunes ;

b)    Que, s’il vient se combiner avec l’esclavage pour raisons financières, il favorise la naissance de pôles que nous pourrions dire domestico-despotiques au sein de la société ;

c)     Que l’un de ses pôles vienne à accumuler la masse critique suffisante, et les hommes de main, les fidèles, les gardes du corps etc. iront bientôt faire éliminer les pôles concurrents : alors ce sera le despotisme, pur et simple.

Toutefois, mais c’est un autre sujet, du fait même qu’il est despote, le despote a intérêt à démanteler ou à assouplir les situations d’asservissement interne. Le despotisme tend nécessairement à l’assouplissement et à l’atténuation de l’esclavage pour raisons financières. Pour des raisons très simples : le despote a en effet intérêt à relâcher les liens qui assujettissent les asservis de ses propres concurrents, cela afin d’affaiblir ces mêmes concurrents ; afin de se garder le maximum de sujets, qui lui devront l’impôt, la corvée, le service militaire, toutes choses qui n’ont plus lieu lorsqu’on est réduit en esclavage. Ainsi pour le despote, chaque esclave d’un maître privé est un sujet perdu, et autant d’augmentation de la puissance de ses éventuels concurrents.

Les exemples de cette dynamique sont nombreux. Le plus évident est l’évolution de la  condition des esclaves à Rome : très dure lors de la République, elle s’améliore dès les premières décennies de l’Empire, et cela précède largement la christianisation.

Remarquons bien qu’en aucun cas nous ne pouvons dire que l’esclavage pour raisons financières est lui-même nécessaire au despotisme. Il peut favoriser l’émergence du despotisme, mais nous ne pouvons pas exclure d’autres voies pour l’accès au despotisme, a fortiori pour l’émergence de l’Etat (voir sur ce sujet Testart 2004, vol. II, en particulier la discussion qui précède l’épilogue).

Je reviens à l’inclusion stricte des sociétés qui pratiquent l’esclavage pour raisons financières  dans les régions où prédomine le prix de la fiancée sans retour. Avec le prix de la fiancée sans retour, le jeune homme qui souhaite avoir une épouse  – qui désire avoir accès au sexe, qui désire tout court – est incité à travailler ou à s’endetter ; ou bien c’est la famille du jeune homme qui est amenée à travailler et à s’endetter.

Ce qui ne signifie évidemment pas que le prix de la fiancée sans retour conduise nécessairement à l’esclavage pour raisons financières. Sinon on ne s’expliquerait pas que l’esclavage pour raisons financières, présent en Afrique, dans le Caucase et en Asie du Sud-Est, ne soit pas repérable en Mélanésie, où le prix de la fiancée sans retour est très répandu : ces sociétés ont plutôt développé un autre modèle de puissance, celui des Big Men et de leurs clientèles, abondamment documenté par les ethnographes, de Malinowski à Godelier et Annette Weiner (Malinowski 1922 ; Godelier 1982 et 1996 ; Weiner 1976 et 1992).

Dans le royaume Nupe du Nigéria, on avait l’habitude de mettre en gage le fils cadet pour payer le prix de la fiancée du fils aîné. De sorte qu’à terme, le frère pouvait se trouver esclave de sa belle-sœur (ou esclave du beau-père de son frère ; cf. Nadel 1971 : 462).

On connaît encore une autre forme d’asservissement. Il ne s’agit sans doute pas exactement d’esclavage, mais d’une forme particulièrement sévère d’asservissement du gendre. Aux Célèbes, chez les Toradja, la coutume était de payer le prix de la fiancée en buffles. Lorsque le jeune homme n’avait pas de buffle, il s’adressait au père de la jeune femme à peu près en ces termes : « je ne peux pas vous fournir de buffle, mais si vous le voulez bien je ferai travailler pour vous une autre sorte de buffle » – c’est-à-dire : moi-même. Et tout indique qu’il s’agit là d’un état permanent, que le temps ne permet pas d’éteindre. Il ne s’agit donc pas du service pour la fiancée, lequel s’éteint avec le temps, et qui permet l’acquisition définitive du statut d’époux. (Testart 2005 : 62-63.)

Chez les Yurok de Californie, il existait la catégorie des « half married », mariés à moitié, pour désigner les maris qui n’avaient pas été capables de fournir l’intégralité du prix de la fiancée. Les gens à moitié mariés, en 1909, représentaient le quart de la population Conséquence : si cet homme a une fille, le prix de la fiancée sera versé non pas à lui, mais à son beau-père. Tout se passe comme s’il n’était pas le père de ses propres enfants. Si son épouse est tuée, le wergeld, la compensation pour le sang, sera versée non pas à lui, mais à son beau-père (Cf. Waterman & Kroeber 1934).

Chez les Kachin de Birmanie, très bien documentés par Edmund Leach, des miséreux se vendaient volontairement en esclavage dans le seul espoir d’obtenir un jour une épouse de leur maître. Ou encore, ils se vendaient à des tiers pour pouvoir payer le prix de la fiancée à leur beau-père. (Leach 1972 : 200, 346).

Encore en Asie du Sud-Est, parmi les Lhota Naga : « Ils avaient l’habitude de laisser impayé pendant des années le prix du mariage et il était fréquent qu’un jeune se retrouve responsable du paiement que son père aurait dû faire pour sa mère. Dans ces circonstances, le créancier saisissaient ses frères et ses sœurs et les vendaient comme esclaves. Un bon nombre se retrouvaient alors dans la tribu voisine, les Rengma, qui payait environ deux vaches pour un jeune homme ». Cela, l’ethnographe des Lhota Naga, John-Peter Mills, ne l’a su que lorsqu’il a traversé la vallée : lorsqu’il est allé à la rencontre des Rengma Naga, de qui il tient cette histoire. L’ouvrage où cette information est publiée est publié quinze ans après sa monographie de 1922 sur les Lhota Naga. Les Lhota Naga ne lui en avaient rien dit (Mills 1937 : 162).

On le voit, la possibilité est alors clairement inscrite dans le système, de stratégies étalées sur plusieurs générations, pour parvenir à l’asservissement et même la réduction en esclavage de toute une fratrie de membres de sa propre communauté, des voisins peut-être.

Prenons le cas de la Chine. En 657, les lois impériales obligent le beau-père à restituer à sa fille sous forme de dot ce qu’il  a reçu au titre du prix de la fiancée. L’idée est que le père n’a pas à faire du profit aux dépens de sa fille.

Le mode de mariage qui prévaut dans les classes aisées est le prix de la fiancée avec retour. Le prix de la fiancée sans retour est illégal, il est condamné par les moralistes et par les groupes lettrés et aisés, il est déshonorant ; cela n’empêche pas les paysans de le pratiquer. Le prix de la fiancée avec retour est tout le contraire (Ebrey 1991). Mais à mesure que l’on descend vers le sud, tout s’inverse.

Chez les Chin de Birmanie centrale, documentés par Stevenson (1943), ce sont les groupes dominants qui pratiquent le prix de la fiancée sans retour. Ce qui est valorisé, pour un jeune homme, c’est de pouvoir couvrir sa belle-famille de richesses. Plus on monte dans les hautes classes, plus le retour est faible :

–       si le coût pour la famille du fiancé est de 50 roupies, le retour est de l’ordre de 150 % (en fait, il s’agit d’une dot) ;

–       si le coût pour a famille du fiancé est de 200 roupies, le retour est en moyenne inférieur à 50% (en fait, on tend vers le prix de la fiancée sans retour).

Ce qui signifie que l’on tient pour désirable et légitime, dans cette société, pour un père, de tirer profit de sa fille – et plus exactement, du sexe de sa fille.

Après ce tour d’horizon de quelques-unes des institutions parmi les plus odieuses que l’humanité se soit infligées à elle-même, je souhaite citer longuement les conclusions d’Alain Testart (p. 193), pour les commenter ensuite :

« Or cette condition : tenir pour légitime, pour un père, de tirer profit de sa fille, nous apparaît comme une condition nécessaire, mais nullement suffisante, pour que l’on tienne plus généralement pour légitime de réduire en esclavage un des membres de la société pour des raisons uniquement financières (esclavage pour dettes ou vente). La raison nous semble bien simple : la femme est partout (en dehors de la société moderne) un être infériorisé, une dépendante, en particulier de son père avant de l’être de son mari, et les dépendants sont ceux que l’on exploite le plus facilement. Pour que l’on admette que l’on puisse vendre sa fille en esclavage, il faut d’abord admettre que l’on puisse la vendre en quelque sorte à son mari. Pour admettre que l’on puisse vendre son fils, il faut d’abord admettre que l’on puisse vendre sa fille. Pour admettre qu’un père puisse se vendre en esclavage, il faut d’abord que l’on admette qu’il puisse vendre ses enfants. Et pour admettre que l’on puisse réduire un membre de sa communauté et l’exploiter comme esclave, il faut d’abord admettre que l’on puisse le faire pour le plus démuni et le plus fragile d’entre eux.

De chacune des ces propositions, on trouve sans peine au moins une illustration. Les Chinois vendirent massivement leurs filles mais fort peu leurs fils. Les Coréens admirent la réduction en esclavage des femmes mais prohibèrent celle des hommes. L’Ancien Testament défendit aux Hébreux d’asservir son prochain (« ton frère… tu ne l’asserviras point » Lv. 25 39-48) et n’admit d’un père qu’il puisse vendre ses enfants que lorsqu’il s’agissait d’une fille. La vente des enfants fut toujours beaucoup plus courante dans le monde que la réduction en esclavage des adultes pour cause de dettes. Entre ces différents types d’asservissement, il y a comme une aggravation progressive et les pires forment de petits ensembles qui se trouvent comme emboîtés dans des ensembles plus vastes qui concernent toujours la femme » (je souligne, F. A.).

Il est ainsi dessiné une séquence évolutive : pour admettre A (= le tenir pour légitime), il faut d’abord avoir admis B (= le tenir pour légitime) ; pour admettre B, il faut d’abord avoir admis C (= le tenir pour légitime). Il s’agit plus exactement d’une séquence d’évolution des régimes de légitimation de l’asservissement. En d’autres termes, un ordre se dessine : le prix de la fiancée sans retour paraît une condition nécessaire à l’institutionnalisation de l’esclavage pour dettes.

Est-ce ainsi ?

Il y a ici un appel à l’intuition. Parce que la femme est partout un être dominé, l’être primordialement dominé, on comprend que l’aggravation de son sort, c’est-à-dire l’extension des pouvoirs tenus pour légitimes que les hommes ont sur elle, est le fond, l’arrière plan, le préalable à ce que d’autres que les femmes deviennent eux-mêmes objet de l’extension ou du durcissement de la dépendance.

Parce que les enfants sont partout les plus fragiles et les plus démunis, si extension des pouvoirs légitimes il y a, cette extension se fait d’abord sur les enfants, et en premier sur les enfants filles, avant éventuellement de s’étendre aux autres, les garçons puis les adultes.

Cette séquence évolutive indique des relations nécessaires mais non suffisantes. C’est le fait prédominant de la domination des hommes sur les femmes qui paraît donc le facteur explicatif en dernière instance de cette loi d’inclusion : toutes les sociétés qui tiennent pour légitimes l’esclavage pour dettes sont situées dans des régions où le prix de la fiancée est lui-même tenu pour préférable.

Mais à y réfléchir de plus près, cette séquence évolutive enveloppe deux éléments explicatifs, et non pas un seul.

a)     Il faut que la femme, et plus spécialement le sexe de la femme, ses potentialités génitales, indissociablement de plaisir et de procréation, soit constitué en possibilité de profit.

b)    Il faut que les hommes soient prêts à risquer leur propre liberté, ou celle de leurs propres apparentés, plutôt que d’être privés de l’accès au sexe.

Je voudrais évaluer ce point en fonction de ce que Testart dit dans la deuxième page de l’« Avant-propos » de son livre. Il écrit : il faut accorder de l’importance aux définitions, parce que les sciences sociales « comme toute autre science, ne peuvent prétendre à cette dignité que si elles parviennent à mettre en évidence des liens nécessaires entre les catégories de faits qu’elles distinguent » (p. 8, je souligne, F. A.).

Je souhaite suggérer qu’il y a effectivement nécessité dans cette loi d’inclusion si et seulement si on reconnaît une forme ou une autre de nécessité à ces deux points :

–       que la femme, et plus précisément la fillette ou la jeune fille, est toujours la première catégorie d’êtres humains sur lesquels les pouvoirs se durcissent, s’ils se durcissent ;

–       que les hommes désirent de telle sorte qu’ils sont disposés à risquer leur propre liberté, ou celle de leurs apparentés, plutôt que de n’avoir pas accès au sexe.

A certains égards, oui, cela semble vrai. Beaucoup de nos intuitions vont peut-être en ce sens. Mais à d’autres égards, on pourrait se demander : pourquoi ? Pourquoi pas plutôt autre chose ? Y a-t-il effectivement nécessité ? Pourquoi pas plutôt l’inverse ? C’est-à-dire :

–       Le corps des hommes d’abord constitué en source de profit, avant celui des femmes ;

–       Les femmes disposées à risquer leur liberté ou celle de leurs apparentés, plutôt que d’être privées de l’accès au sexe.

Il y a là quelque chose de concevable – mais peut-être aussi de quasi inimaginable.

Est-ce concevable ? Est-ce imaginable – et sinon, pourquoi ? Est-ce que cela implique contradiction ? Par exemple, est-ce inimaginable au même titre que je ne puis imaginer un cercle qui serait également carré, un triangle qui ne serait pas trilatère ? En somme, quelle nécessité y a-t-il en tout cela ?

Paul Valéry dit quelque part que toutes les pensées, quelles qu’elles soient, se terminent toujours par un soupir. Et j’entends dans cette page de Testart quelque chose comme un soupir – quelque chose comme : « c’est ainsi ». En somme, on a le sentiment, ici, de parvenir à une sorte de mur explicatif.

A quelqu’un qui demanderait pourquoi la loi de la gravitation est celle-ci : les propriétés gravitationnelles s’exercent proportionnellement à la masse, et en raison inverse du carré de la distance – à celui, donc qui demanderait : pourquoi en est-il ainsi, et non pas plutôt autrement ? Pourquoi pas une autre formule, pourquoi pas plutôt, par exemple : en raison inverse du cube de la distance ? A celui-là, il n’y aurait peut-être rien d’autre à répondre que : c’est ainsi. Dans ce monde-ci, c’est ainsi.

Ou bien il y a peut-être une autre réponse possible : montrer pourquoi c’est ainsi, en demandant à une théorie plus générale, celle de la relativité par exemple, ou à une théorie de plus bas niveau, celle des constituants élémentaires de la matière, pourquoi c’est ainsi, et non pas autrement, que la matière se comporte au  niveau macroscopique.

De quelle manière faut-il répondre à la question que je soulève ? Testart paraît clore son livre par cet appel à l’intuition : c’est ainsi. C’est ainsi que les hommes vivent, et les femmes aussi. C’est ainsi que les humains vivent, c’est-à-dire qu’ils admettent de vivre, qu’ils peuvent consentir à vivre, pendant des siècles, des millénaires peut-être, au sein d’institutions telles que, souvent, l’accès des mâles à la sexualité se paie de la liberté – la sienne ou celle des autres ; tandis que les capacités sexuelles des femmes sont constituées en source de profit.

Nous voici à la croisée des chemins.

Ou bien nous disons : oui, c’est ainsi, l’explication est close. Cette violence de la domination masculine, jointe à cette folie, à cette déraison du désir sont les facteurs explicatifs ultimes de la séquence évolutive – laquelle, on l’a compris, concerne des portions considérables de l’histoire humaine, sur deux continents au moins.

Ou bien l’on considère que l’explication n’est pas close, que la nécessité de tout cela n’a pas été montrée, tant qu’on n’a pas montré l’impossibilité de l’alternative : je veux dire l’asservissement symétrique, celui qui semble ne s’être  jamais réalisé – à savoir : le corps des hommes qui soit d’abord constitué en source de profit, et les femmes qui s’exposent au péril de la servitude, la leur et celle des autres humains qui dépendent d’elles, plutôt que d’être privées de l’accès au sexe.

Si l’on choisit cette seconde option, la question pourrait se poser de savoir si c’est effectivement et seulement aux sciences sociales qu’appartient la tâche de montrer cette impossibilité (ou bien au contraire d’invalider cette intuition d’une prétendue nécessité – et de montrer qu’il n’y a là rien que de contingent), ou bien si cette tâche relève aussi d’autres sciences.

Les arguments avancés par Testart demeurent. Ils sont puissants, c’est ce que j’ai voulu suggérer, et méritent d’être connus dans leur détail. Nous avons de bonnes raisons de penser que les choses ont effectivement eu lieu comme Testart le dit, du moins dans les grandes lignes, du moins sur cette séquence-là. Oui, à bien des égards : c’est ainsi. Et en même temps on ne peut plus dire « c’est ainsi » : car ce n’est plus ainsi – ou bien, au moins, peut-être que ce n’est plus ainsi, plus tout à fait ainsi. Mais peut-être aussi que c’est toujours ainsi : domination, déraison du désir masculin, ruant in servitudinem pour l’accès au sexe.

Mais, au fond, ma question est peut-être différente. Elle est peut-être la suivante. Est-ce qu’il m’est permis d’espérer que bientôt ce ne sera plus ainsi ? M’est-il permis d’espérer qu’il n’en sera plus jamais ainsi ? Oui, finalement : que m’est-il permis d’espérer des sociétés humaines – que m’est-il permis d’espérer des rapports de l’homme et de la femme ?

Je vous remercie pour votre attention.

***

Bibliographie

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Site internet 

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