Ethique et développement durable (2/2)

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L’éthique à l’épreuve du développement durable ou de la durabilité : effets des discours et des pratiques dans la formation agricole et l’organisation du champ.

Laure Minassian

 

On le comprend, l’introduction du concept de la durabilité touche des formes politiques qui ont dominé pendant près de deux siècles cette activité. Ce concept modifie non seulement les usages de l’espace, mais invite à reconfigurer dans les territoires des principes qui concernent le local et le global. Par quel processus de légitimation le concept de durabilité dans l’agriculture s’est-il imposé ?

Source : Stock.Xchng

Source : Stock.Xchng

Si au cours des années 1950 et jusqu’au milieu des années 1970, une conversion des modalités de pensée marquées par le marxisme a eu lieu, elle était pour une grande partie liée à une période de modernisation, à une plus grande productivité, une spécialisation des exploitations agricoles et une disparition des exploitants en marge du modèle économique visé (Roullaud, 2013[1]). Dans cette période, la pensée marxiste a fait concurrence à la pensée libérale, l’agriculture était lue à partir du fonctionnement de la société dans son ensemble. La lutte des classes symbolisait les conflits entre propriétaires terriens et exploitants. La contestation de l’ordre social, la mise sur le même statut de l’ouvrier et du paysan (par les ouvriers et les paysans), a jalonné un ensemble de réflexion durant cette période. Autrement dit, il existe historiquement deux idéologies dans le champ (Bourdieu, 1979) agricole qui opposent progressistes et conservateurs. Cette opposition s’est étendue jusqu’aux modes de production, la nécessité de prendre en compte l’environnement (et non des supports[2]) a pu être considérée en France comme une imposition progressiste.

Ce contre-pouvoir paysan met en cause un modèle qui au cours des Trente Glorieuses et après a permis aux sociétés industrielles de bénéficier d’un confort jamais atteint, la science appliquée à l’agriculture ayant permis d’accroître le rendement du capital foncier, mais cet accroissement des rendements inégalé s’il a certes permis d’assurer une sécurité alimentaire a provoqué, dans le même temps, des inégalités et une vague de disparition d’exploitations. La remise en cause des usages des espaces tant physiques que sociaux, n’est donc pas si neuve et s’enracine pour partie dans d’autres conflits sociaux, en particulier dans ceux qui s’étendent sur la période allant de l’après-guerre jusque peu après les Trente Glorieuses (1945-1973)[3]. Les principes éthiques associés au mieux vivre ensemble sur la base marxiste ont été considérés comme utopiques (au sens d’une autre société possible, Marcuse, 1964) chez les tenants de ce modèle, considérés comme antisocial chez les conservateurs. Ce type de tension a engendré une dichotomisation syndicale créant une scission au sein de la FNSEA[4] (jusque-là majoritaire) symbolisée par le sigle FNSEA-TP[5] (devenue Confédération Paysanne). Parmi les arguments échangés les conservateurs s’appuyaient et s’appuient encore sur le fait que les gouvernements successifs depuis la Troisième République leur ont confié la mission de nourrir la population (argument qui pour un nombre important d’agriculteurs l’emporte comme valeur[6]), et qui sont encore visibles aujourd’hui dans des expressions emblématiques telles que sans agriculture pas de nourriture, jouant sur la peur du manque des ressources essentielles aux populations et constituant une des réponses données à chaque remise en cause du modèle capitaliste agricole, auquel est opposée, par les progressistes, une autre expression emblématique : un autre monde est possible.

Sans agriculture pas de nourriture versus un autre monde est possible

Les mouvements contestataires agricoles des années 1980 peuvent être mis en parallèle avec la diffusion de thèses néomarxistes et le mouvement du New Left (mouvement des années 1960 aux États-Unis). Le New Left est un courant progressiste, composé de jeunes Américains de la classe moyenne dont l’objectif « était de constituer une contre-société sur le plan social, culturel et politique » (Robert, 2010[7]). Construit dans la critique des mouvements de la gauche traditionnelle, le New Left, comme les mouvements paysans que nous décrivons, repose sur une analyse focalisée sur le travail, et la lutte des travailleurs. Plus largement, il s’agissait de renverser des valeurs dominantes, tant de l’autorité que du travail. Les luttes sur le plateau du Larzac attestent d’ailleurs de ce mouvement. En outre, l’activisme politique de cette période s’ancre une critique marxiste et libertaire contextualisée à la campagne et à la ruralité.

Disparues une décennie à peine après sa création pour le New Left, moins visible depuis les années 1980 dans les mouvements paysans, les idées diffusées semblent rémanentes, elles trouvent leurs concrétisations dans les mouvements de pensée et de production tournées vers l’agriculture dite alternative qui nous a semblé plus proche de la pensée de Negri que des réflexions de Marcuse dans les années 1960. Depuis plus d’une décennie, la diffusion d’une remise en cause du modèle néo-libéral semble gagner en outre la sympathie d’une large partie de la population non-agricole dans un contexte de crises successives (crises sanitaires, inquiétudes concernant les stocks, augmentation des prix sur des denrées à base de blé et de riz), autrement dit dans un contexte bien éloigné des Trente Glorieuses et moins circonscrite au travail ouvrier, au travail de la terre qui qualifiaient les activistes du New Left et des mouvements paysans en France. Dénonçant les excès du productivisme agricole dont la « mal-bouffe » devient l’un des symboles, remettant en cause un modèle, le mouvement fédère. C’est particulièrement le cas en France, pays historiquement rural[8], où une grande partie des individus se sent concernée par les impacts des pratiques culturales dites intensives sur l’environnement :

(…) l’augmentation régulière des apports d’engrais et du nombre de traitements phytosanitaires inquiètent les Français de plus en plus nombreux à être préoccupés par des pratiques agricoles qu’ils jugent agressives pour l’environnement. Des excès dans l’apport des fumures azotées contribuent à la contamination des ressources en eau par les nitrates (…)

(Feillet, 2007).

Courant d’opinion favorable à l’agriculture durable, plus encore à l’agriculture biologique, qui pourtant restera un sous-secteur minoritaire de la production, ces prises de conscience s’accompagnent d’une volonté de prendre mieux en compte les ressources, de réévaluer les besoins de chacun, de penser les pratiques de consommation, et d’inscrire ces revendications dans un mouvement planétaire avec des thèmes tels que la protection du monde, l’autosuffisance alimentaire des populations. Ce mouvement militant, dont les expressions emblématiques (un autre monde est possible, la terre est un bien commun), place l’éthique au principe de l’action et questionne l’usage même de l’appareil productif qui n’est autre que la planète elle-même. Il s’agit alors de construire un cadre de référence où peuvent être discutées les orientations d’une agriculture responsable : doit-elle être efficace, doit-elle être efficiente ? Ces questions sont aussi tendues par le respect de la vie sous toutes ses formes, au sens qu’en donnait Marcuse (l’homme et la nature doivent cohabiter dans une interaction respectueuse) (1964).

Bien que le mouvement en faveur d’une éthique semble être pris en compte dans les sphères productives, il ne peut être considéré comme seul élément déterminant d’une mutation. En effet, et c’est le second point que nous relevons pour expliquer la prégnance des thématiques de l’éthique, le mouvement de sympathie citoyen vers une agriculture alternative est concomitant de bouleversements écologiques ayant des impacts réels sur les stocks de céréales et donc sur les prix, une rapide revue de presse en France atteste d’ailleurs des conséquences des transformations du climat :

Incendies en Russie- Le prix du blé s’envole (Le Point du 07/08/2010).

Avec les inondations en Australie les cours du blé reprennent leur ascension (Rfi, 04/01/2011).

La pollution américaine menace le blé en Europe (Le Figaro, 02/02/2012).

Une sécheresse historique aux États-Unis (Le Monde, 18/07/2012).

L’Inde craint la sécheresse, faute de mousson suffisante cet été (Le Monde du 06/08/2012).

Aux bouleversements écologiques s’ajoutent les études prospectives concernant l’accroissement de la démographie à l’horizon 2050 : l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Économique) prévoit une population mondiale de 9 milliards d’habitants contre 7 milliards aujourd’hui (2012[9]) et s’empare de la question suivante :

Comment nourrir une population plus forte alors même que les ressources en terres disponibles s’amenuiseront (du fait de l’accroissement de la population), alors même que l’évolution du climat (et les activités humaines, la pollution que ces activités génèrent) met à mal les greniers céréaliers traditionnels (États-Unis, Russie, Australie, Europe).

(Op.cit.)

Ce contexte de mutations à l’échelle planétaire créait des conditions matérielles d’existence actuelles (sécheresses, inondations) plus difficiles. En outre, la spéculation financière sur le marché des céréales à des conséquences sur les prix des denrées dites de base contribuant à plonger dans la précarité très grande des populations qui peinent à réunir l’argent nécessaire pour leur alimentation quotidienne.

Un autre monde est-il possible ?

  L’éthique de la finitude, émergence d’un sursaut, d’une prise de conscience de l’existence globale (de la précarité de l’homme et du monde) se traduit par un devoir moral envers les générations à venir, d’une transmission de valeurs, de richesses et de ressources considérées comme finies, mais elle s’adapte à des visées politiques contradictoires. La durabilité, mais aussi le développement durable, selon l’affiliation politique choisie, sont, en ce sens, les lieux d’une réflexion sur l’action et sur ses effets prévisibles (Weber, 1919[10]). Suffit-elle pour la qualifier d’alternative politique capable de renverser des processus de domination économiques et sociaux ou entérine-t-elle des dichotomies historiques voire justifie-t-elle des conceptions néolibérales ?

Le rapport de force entre néolibéraux et néo-marxistes se retrouve tout particulièrement dans les discours des responsables de syndicats agricoles. Il nous a paru intéressant d’étudier à une échelle locale la mobilisation des concepts de durabilité et de développement durable dans les discours. Nous avons procédé à un recueil de discours (par entretiens sociologiques) de deux responsables de deux grands syndicats traditionnellement opposés : la FNSEA (traditionnellement plutôt libérale), la Confédération Paysanne (traditionnellement plutôt marxiste) (Hervieu, Mayer, Muller, 2010[11]). Les terrains d’enquête ont été choisis pour leur aspect clivé, l’analyse discursive révèle que l’opposition néo-libérale et néo-marxiste est celle par laquelle les discours recueillis peuvent être comparés. Ces éléments nous servent à construire une analyse soucieuse de tenir compte de la multiplicité des dimensions qui se combinent avec les thèses néolibérales et néomarxistes.

À gauche comme à droite, les responsables considèrent le monde comme profondément influencé par un nouveau système économique mondialisé, ils considèrent encore la nécessité de tenir compte de l’environnement, s’accordent sur l’idée que la pluralité des dispositifs de production (AMAP[12], circuits courts, circuits longs) sont une nécessité, dans tous les cas un état de fait. Les discours que nous avons analysés sont ordonnés selon des thèmes récurrents concernant plus spécifiquement le calcul économique et la dénonciation des conséquences de la thèse adverse sur le social et l’environnemental. L’enracinement idéologique est fort, chacun des responsables commence l’entretien en se démarquant du syndicat opposé alors même que la question d’entretien ne portait pas sur ce thème[13]. Nous organisons notre propos en présentant succinctement les résultats de l’analyse du discours, en commençant par celui qui porte la vision néolibérale puis par celui qui porte la vision néomarxiste.

L’opposition nous/eux s’actualise dans le discours du responsable de la FNSEA, par un argumentaire thématisé utilisant les thèses marxistes pour renverser le rapport de force (ce qui constitue une stratégie du discours libéral selon Boltanski et Chapollio, 1999[14]). Dans le discours du responsable de la FNSEA, la durabilité ou le concept de développement durable (les deux étant assimilés) a permis l’émergence de dispositifs de production pluriels, pour autant selon ce responsable, si « les gens peuvent en vivre/c’est grâce aux circuits longs », puisque les producteurs engagés dans les circuits longs[15], laisseraient à de plus petits des marchés de niche (sic). Les arguments selon lesquels le libéralisme engendrerait plus d’injustice sociale, de déclassement, d’arrêt pour certains agriculteurs de leur outil de production sont aussi renversés. Selon le responsable syndical, le déclassement, la disparition des exploitations agricoles, et ainsi, l’augmentation de la pauvreté, de l’injustice sociale seraient plus importants dans le modèle néo-marxiste. En faisant disparaître l’organisation hiérarchique (en particulier l’agro-industrie), les agriculteurs se mettraient en concurrence directe les uns avec les autres. Les exploitants ne pourraient plus s’unir pour obtenir des prix garantis contre une institution plus forte, mais seraient plongés dans un libéralisme plus violent que celui actuel (y’aurait des morts/encore plus violemment qu’aujourd’hui/). De façon générale, la prise en compte du développement durable ne doit pas être un critère exclusif (toujours selon le responsable de la FNSEA), le raisonnement politique doit se construire à partir des débouchés économiques. Ce discours n’est pas absent de principes éthiques, mais pose que la durabilité passe par le marché, l’éthique se décline dans l’objectif affiché de conserver une profession, d’éviter la concurrence trop forte que générerait potentiellement le modèle d’une agriculture exclusivement de proximité.

Du côté de la Confédération Paysanne, c’est les limites d’un système qui sont mises en avant. Le libéralisme aurait engendré une série de catastrophes écologiques majeures, le responsable évoque d’ailleurs son expérience vécue, les changements qu’il a observés au cours de sa carrière professionnelle (l’érosion des sols par la disparition des haies) illustrent son propos par des exemples repris à Yann Arthus-Bertrand (qu’il cite). Il défend l’idée d’un système plus économe, les thèmes de la planète comme bien commun, de l’autosuffisance alimentaire, constituent un premier fil conducteur. Mais cette radicalisation ne pouvant s’accommoder des conditions politiques actuelles orientées vers un néo-libéralisme, il existe chez lui un second discours qui fonctionne en parallèle. À côté de ce premier trait néo-marxiste du discours, le responsable de la confédération paysanne interrogé, indique à de multiples reprises qu’il y a nécessité de retirer une plus-value de la production du travail, énonce les conditions de travail moins avantageuses dans un système de circuits courts ainsi que sa faible rentabilité, souligne encore les nouvelles formes d’autoritarisme qu’imposent les exigences des consommateurs sur le marché de la vente directe ou des AMAP conditionné par leur souci d’acheter, à travers des produits de consommation, une image rurale idyllique.

Une des critiques que l’on peut adresser aux deux courants politiques concerne leur caractère généraliste qui enchevêtre visée politique globale et situations locales conduisant à une mise en concordance entre pratiques de productions et valeurs politique en jeu. En effet, cet enchevêtrement entre situations et réflexions sur la société s’observe dans la sphère agricole et s’actualise aux plus petites échelles. Dans cette perspective, les pratiques des agriculteurs peuvent être jugées, selon la perspective choisie, comme relevant d’un modèle dit solidaire ou à un modèle dit libéral. L’agriculteur qui ne mettrait pas en place une structure en correspondance avec des modalités de gestion qui s’apparente à une alternative devient un social-traite pour reprendre une formulation de Dupuis-Deri (2008[16]), c’est-à-dire des acteurs désignés comme l’avant-garde du système néolibérale dans le discours néomarxiste. Autrement dit, les théories qui accompagnent le concept de la durabilité ou du développement durable participent d’un rapport de force qui place les individus dans un système dichotomique.

Une deuxième critique, concernant chacune des thèses que nous avons présentées, concerne l’oubli d’un fait social essentiel, spécifiquement que les modes de réflexions des individus et leurs choix sont liés à leur position dans le champ, à un contexte, à une socialisation (Bourdieu, 1979). Or, dans le domaine agricole, comme ailleurs, les agriculteurs sont issus de plusieurs catégories sociales qui ne partagent pas toutes les mêmes intérêts, les individus qui adhèrent aux thèses anticapitalistes sont en majorité ceux qui sont justement menacés par le capitalisme (et inversement). De plus, ici comme ailleurs, il existe une recomposition des classes sociales, celle qui correspond à la Confédération Paysanne est en marge de la société agricole, les AMAP sont plus largement composées de néo-ruraux (Paranthoën, 2013[17]) qui s’engagent dans la profession d’agriculteurs dans une perspective politique, tandis que les exploitants agricoles proches des thèses de la FNSEA sont plus généralement ceux qui disposent d’un capital d’exploitation leur permettant de considérer que la tendance néo-libérale sert leurs intérêts. Mais la grande masse silencieuse, c’est-à-dire celle qui n’est ni privilégiée, ni en marge (la marginalité conférant un pouvoir politique d’importance, Mills, 1968[18]) subit la tendance hégémonique néo-libérale et le moralisme néo-marxiste, autrement dit est placée sous un double autoritarisme.

Loin d’arracher les individus à des configurations sociales, l’éthique parce qu’elle est actualisée en fonction de valeurs, de représentations, plonge les acteurs dans un ethos. Les modèles politiques créaient des typologies d’acteurs, d’objets, d’actions et de valeurs politiques et empêchent de penser une alternative possible en dehors de ces modèles.

Ces éléments que nous présentons s’actualisent encore dans les orientations curriculaires[19] dans la formation agricole. Loin de présenter la durabilité et le développement durable[20] détachés des valeurs que ces concepts peuvent servir, le programme de formation qui traditionnellement installe les futurs agriculteurs (le baccalauréat agricole) alterne entre discours concernant les limites d’un système libéral (avec la mise en avant des attentes sociétales, du choix d’un système durable, de la préservation des ressources naturelles), tandis que quelques paragraphes plus loin les concepts de développement durable et de durabilité deviennent un moyen de développer économiquement une exploitation, de rechercher des marchés de niches. Les attentes sociétales sont alors mises en relation avec un contexte de mondialisation et de moins-value que cette mondialisation engendre. Le durable, le label, l’agriculture biologique sont alors une possibilité, un moyen comme un autre pour rehausser cette moins-value. Le programme de formation entretient en quelque sorte une proximité avec le rapport Bruntland (1987) au sens où le flou laissé (volontairement ?) créé une marge d’interprétation importante, dont la tendance générale est orientée vers le néo-libéralisme.

Extrait du référentiel

Mondialisation et développement durable : entre développement sectoriel et développement territorial

Pourtant ce processus de mondialisation peut aussi se lire de façon plus ouverte en considérant qu’il recouvre deux versants complémentaires : au niveau global, l’intensification de la mondialisation des échanges et son impact sur l’exacerbation des concurrences entre agricultures, en contrepoint, au niveau local, le renforcement des appellations territoriales : « signes officiels de qualité, produits fermiers et circuits courts » de l’agriculture visant à lier plus fortement les produits au territoire et au développement local. On retrouve ce dilemme dans l’organisation de la Politique Agricole Commune de l’Union européenne : le 1er pilier de la PAC conçu comme une protection du revenu contre la baisse des prix imposée par cette mondialisation et en contrepoint le 2ème pilier visant la préservation des territoires ruraux : économie, social, préservation des ressources naturelles. Sans présumer des réformes à venir de la PAC, on peut considérer que, pour l’agriculteur, un des enjeux essentiels sera donc bien de construire (ou reconstruire) le lien de son activité au marché et au territoire, et de retrouver ainsi la maîtrise de la fonction de commercialisation quels que soient les circuits développés : depuis les circuits courts jusqu’aux marchés internationaux.

Selon Marcuse : « les sources de la plus-value assurant le maintien de la société mercantile (Tauschgesellschaft) se tarissent » (Marcuse, 1968[21]) et les énoncés du référentiel vont dans ce sens, la mondialisation participe d’une dégradation de la plus-value. Cependant la source mercantile peut se générer par d’autres moyens, ici le durable et les pratiques qui y sont associées, là encore la pensée peut nous aider à comprendre un tel mouvement :

(…) si le besoin vital de joie, de bonheur goûté en toute bonne conscience fait défaut, et qu’il est remplacé par le besoin de tout devoir gagner dans une vie aussi étriquée que possible, lorsque ces besoins vitaux sont éliminés ou étouffés par les besoins répressifs, alors il faut s’attendre simplement à ce que les nouvelles possibilités techniques deviennent à nouveau des possibilités de répression.

(Marcuse, id.).

La rationalité technique et économique, les pratiques qui y sont associées constituent le principe organisateur du référentiel, cette rationalité est l’espace social par lequel les élèves sont scolarisés et socialisés au rôle qu’ils sont amenés à jouer demain dans notre société.

Conclusion : L’éthique au service de la domination

Le concept de développement durable possède une forte ambiguïté, il est rattaché de façon fonctionnelle et opérationnelle à deux tendances dominantes : l’une orientée vers une composante économique, la seconde rattachée à la sphère sociale. Dans chacune de ces tendances, ce concept conserve sa part d’idéalité doctrinale. En outre, si le concept de durabilité semble moins ambigu que celui du développement durable, il s’uniformise néanmoins avec celui ce dernier. Cette équivalence, que l’on retrouve entre autres dans les usages langagiers des responsables syndicaux et les termes du référentiel, retire au concept de durabilité la charge critique qu’il contient, il devient dès lors un cliché et fonctionne en « mots valise » (Marcuse, 1964[22]). Le lissage dont fait l’objet ce concept s’étend aussi aux théories néo-marxistes et néo-libertaires qui sont incorporées à la pensée néo-libérale. Dans cette perspective, l’affrontement de deux idéologies (néo-libérale et néo-marxiste) ne conduit pas à une « exacerbation des contraires » (Marcuse, id.) devant permettre la mise en avant de perspectives originales contribuant à renverser l’idéologie dominante (Hardt, Negri, 2000[23]), mais elle est absorbée, et ce à plusieurs échelles de la société (productive, politique, éducative). Cette absorption certes a participé de transformations, de modifications, a permis l’avènement de nouveaux outils de pensée, sans doute moins d’un changement de paradigme. Au contraire, les modes de pensée contestataires servent de justification au développement économique sous couvert d’éthique. Ainsi, le développement durable et/ou la durabilité réalisent les prophéties de Hayek (1993 ; 2002[24]), deviennent un argument supplémentaire à la logique du marché présentée comme inévitable (Hayek, id). À l’échelle agricole, les mouvements de pensée et de productions actuels tendant à faire émerger des résistances paysannes font l’objet d’une absorption et ne remettent pas en cause le modèle productiviste, comme en attestent les discours des responsables de syndicats. L’écriture du référentiel de la formation des futurs agriculteurs contribue de la même tendance et participe d’une normalisation et d’une intériorisation par l’école (Foucault, 1975[25]) d’une conception du monde centrée sur le marché et du rôle que les aspirants à la profession d’exploitants agricoles auront à jouer. À ce jeu perdure un système économique « non pas orienté vers la satisfaction des besoins de tous, mais vers la satisfaction des besoins toujours plus grands de quelques privilégiés » (Dupuis-Déri, 2008[26]). À toute petite échelle enfin, c’est-à-dire au niveau de l’exploitation, les pensées néo-marxiste et néo-libérale deviennent, par l’intermédiaire d’une redéfinition de l’éthique, des instruments participant de la conservation de l’ordre social. En contribuant à une vision du monde dichotomisée, les agriculteurs doivent alors s’assujettir à l’une d’entre elles sous peine d’être sous la condamnation de l’une et de l’autre en cas d’échec économique. Cette restriction de la pensée à une idéologie contribue à nouveau à une société sur-répressive en tant que « la sur-répression, ce sont les restrictions rendues nécessaires par la domination sociale » (Marcuse, 1968[27]).



[1] Roullaud, E. (2013), Luttes paysannes dans les années 68, Remise e cause de l’ordre social, in Campagnes populaires, campagnes bourgeoises, Mischi (coord.), Marseille, Agone, N°51.

[2] Concernant l’exploitation des terres, il existe deux thèses contradictoires, l’une prônant la terre comme support sur laquelle il convient d’apporter un certain nombre d’éléments chimiques, organiques et mécaniques, une seconde considère que la terre interagit avec d’autres éléments, dans ce second cas, les pratiques consistent à favoriser l’apparition naturelle des éléments organiques, à réduire la mécanisation, etc.

[3] Les années 1960 et 1970 ont été marquées par le marxisme, l’agriculture était référée à la société et à son fonctionnement dans son ensemble.

[4] FNSEA : Fédération Nationale Syndicale des Exploitants agricoles (traditionnellement ancrée dans le courant libéral).

[5] TP : Travailleurs Paysans.

[6] Oubliant toutefois que seules 10% des exploitations en à peine 150 ans sont parvenues à faire les transitions productives exigées (Feillet, 2007).

[7] Robert, F. (2010). Différences idéologiques entre « New Left » idéaliste et « Old Left » socialiste et marxiste aux Etats-Unis dans les années soixante, La Clé des Langues, Lyon : ENS LYON/DGESCO

[8] En 1850, 80% de la population vit à la campagne, Dupâquier J. (1989), Le plein rural en France. In : Espace, populations, sociétés, 1989-3. Spécial numéro vingt – Special twentieth issue. pp. 349-356.

[9] Perspectives de l’environnement de l’OCDE à l’horizon 2050 : Les conséquences de l’inaction, Synthèses, Mars 2012, www.oecd.org/fr/env/indicateurs-modelisation…/49884240.pdf

[10] Weber, M. (1919), Le savant et le politique, Paris : Plon, trad. J. Freund, 1963, éd. 10/18.

[11] Hervieu, B., Mayer, N, Muller, P. (2010), Les mondes agricoles en politique, De la fin des paysans au retour de la question agricole (dir), Paris, Presses de Sciences Po « Académique », 2010, 456 p.

[12] Association pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne.

[13]La question que nous avons posée dans le cadre de ces entretiens était : « Qu’est-ce qu’être agriculteur aujourd’hui, que sera être agriculteur demain ? »

[14] Boltanski, L. ; Chiapello, E. (1999), Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard.

[15] Circuits longs : les débouchés du producteur sont tournés vers l’agro-industrie.

[16] Dupuis-Deri, F. (2008), L’ambition politique d’Antonio Negri : Philosophie radicale et mouvement altermondialiste, Monde commun, juin 2008.

[17] Paranthoën, J-B. (2013), Processus de distinction d’une petite bourgeoisie rurale. Le cas d’une « association pour le maintien de l’agriculture Paysanne » (AMAP), Agone n°51, 117-131.

[18] Mills C-W., « Letters to the New Left » in Waxman C., The End of Ideology Debate, New York, Funk and Wagnalis, 1968, p.133.

[19] Un programme de formation professionnelle (le terme exact est « référentiel ») est composé de deux entités distinctes : le référentiel professionnel, qui est une présentation argumentée de la profession du responsable d’exploitation, puis du référentiel de formation qui comprend l’organisation et les contenus de la scolarisation d’une profession (en tant qu’elle se professe, s’enseigne, Dubar et Tripier (Dubar, C. ; Tripier, P. (1998), Sociologie des professions, Paris, A. Colin). Ces deux référentiels comprennent un volume égal (près de 200 pages pour chacune des entités).

[20] Les concepts de durabilité et de développement durable concernent dans le référentiel professionnel 29 occurrences.

[21] Marcuse, H. (1968) La Fin de l’utopie, coll. Combats, Éditions du Seuil.

[22] Op.cit.

[23] Op.cit.

[24] Op.cit.

[25] Foucault, M. (1975), Surveiller et punir, Paris : Gallimard.

[26] Dupuis-Deri, F. (2008), Herbert Marcuse altermondialiste ?, Variations : Revue internationale de théorie critique, no. 11, 2008

[27] Marcuse, H. (1968), La fin de l’utopie, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, Paris : Seuil, 141p.

  1. Dr Salifou Amara says:

    Très bon et pertinent texte.

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