Introduction – Bestiaire philosophique

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Thibaut Gress

L’usage de l’animal – pour autant que ce terme si vague puisse conserver un sens aujourd’hui – en philosophie remonte à la plus haute Antiquité. Que l’on songe en effet à la si fameuse tortue de Zénon et à la volonté de ce dernier de décrire l’absurdité d’un Achille incapable de rattraper l’indolent reptile, au croassement de mauvais augure du corbeau d’Epictète[1] ou encore à la dernière parole de Socrate rappelant à Criton[2] qu’il doit un coq à Asclépios[3], et l’on se convaincra que chaque philosophe sut se forger un bestiaire symbolisant certains éléments essentiels de sa pensée. Une telle bestialisation du lexique philosophique ne fut en rien l’apanage de l’Antiquité ; dans le monde médiéval, l’âne fut à Buridan ce que le rasoir fut à Ockham tandis que L’Enfer ouvrant la Comédie de Dante se présenta comme un immense zoo à ciel couvert. Un peu plus tard, les chats de Descartes servaient à décrire les passions singulières des hommes[4] alors que Pascal évoquait discrètement son ciron[5] au milieu d’une réflexion consacrée aux deux infinis.

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Il est même des auteurs dont le nom est indissociablement lié à un impressionnant bestiaire philosophique ; tel est le cas, en particulier, de Nietzsche chez qui se côtoient serpents, aigles, tarentules et autres lions, donnant lieu à des études spécifiques dont certaines constituent de précieuses portes d’entrée dans l’œuvre nietzschéenne[6]. Plus récemment, nous ne saurions oublier la dinde inductiviste de Russell, dupe de ses habitudes et de sa créance accordée au fermier, ni le scarabée de Wittgenstein[7] servant à interroger le sens partagé et l’obstacle du solipsisme. Plus près de nous encore, il n’est pas rare de croiser de singulières entreprises où des philosophes traduisent leur étonnement devant la beauté de tel ou tel animal : nous songeons par exemple au bel ouvrage d’Alain Cugno consacré aux libellules[8].

Le bestiaire philosophique ne constitue donc pas un point de détail  de l’histoire de la philosophie mais il en est au contraire l’expression imagée la plus parlante. Plusieurs ouvrages n’ont d’ailleurs pas hésité à proposer une introduction à la pensée philosophique à partir de l’usage conceptualisé de certains animaux[9]. Dans ces conditions, et face à une bibliographie déjà massive, que restait-il à écrire ? Un énième article sur le lion nietzschéen dans Ainsi parlait Zarathoustra ou sur la Fable des abeilles de Mandeville, abeilles elles-mêmes reprises par Marx dans le Capital, ou encore sur le retour de la tortue de Zénon chez Bergson, nous eût paru superfétatoire ; nous voulions davantage traiter le cas d’un animal de manière diachronique en nous appuyant sur des textes d’horizons divers, afin d’étudier non plus le rapport d’un philosophe à son animal fétiche mais bien plutôt les tensions et les reprises à travers le temps du sens d’un animal particulier. Loin de nous consacrer à la notion même d’animalité, comme purent le faire avec beaucoup de talent Jacques Derrida[10], Elisabeth de Fontenay[11], ou encore Etienne Bimbenet[12], nous préférâmes sonder le sens diachronique d’un animal, et la valeur qu’il pouvait revêtir selon l’auteur qui s’en emparait.

C’est ainsi que Katia Kanban, dont l’article ouvre ce dossier, parcourt le sens souterrain du rat et de la souris, en se référant à Freud, Kafka, Dostoïevski et Nietzsche. Hélène Malard propose quant à elle un voyage dans la Renaissance à travers la figure du caméléon incarnant la plasticité et la liberté inouïes de l’homme. Jean-Sébastien Philippart traite de la tique, et s’attarde sur son usage heideggérien ainsi que sur sa reprise par Agamben. Florian Forestier s’empare de l’animal sans doute le plus insaisissable, cet animal qui n’en est pas – ou plus – un, à savoir l’homme. Quant à nous, nous évoquerons la figure de la chouette d’Aristote à Nietzsche, en interrogeant la question de l’obscurité et de son rapport à la pleine lumière solaire.


[1] Cf. Epictète, Manuel, 18

[2] Sur le sens de l’animal en général chez Platon, cf. Jean Frère, Le bestiaire de Platon, Paris, Kimé, 1998

[3] Cf. Platon, Phédon, 118a

[4] Cf. Descartes, Traité des passions de l’âme, art. 136

[5] Cf. Pascal, Pensées, « Disproportion de l’homme »

[6] Nous songeons en particulier à François Bremondy, Bestiaire de Friedrich Nietzsche, Sils Maria, 2011. On pourra en revanche se dispenser du livre de Michel Onfray, Bestiaire nietzschéen. Les animaux philosophiques, Paris, Galilée, 2014.

[7] Cf. Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1. 293

[8] Cf. Alain Cugno, La libellule et le philosophe, Paris, Albin-Michel, 2011, 2014² et la recension de Florian Forestier, « Alain Cugno, La libellule et le philosophe », Actu-Philosophia, 20 mai 2011. http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article303

[9] Nous renvoyons à Christian Roche et Jean-Jacques Barrère, Le bestiaire des philosophes, Paris, Seuil, 2001 ainsi qu’au très amusant ouvrage de Normand Baillargeon, L’Arche de Socrate. Petit bestiaire philosophique, Aden, 2012

[10] Nous pensons évidemment à Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006, au séminaire récemment édité, La bête et le souverain, vol. 1, Paris, Galilée, 2008 et volume II, Paris, Galilée, 2010. Sur l’usage de l’animal chez Derrida, cf. Patrick Llored, Jacques Derrida – Politique et éthique de l’animalité, Sils Maria, 2013

[11] cf. entre autres, Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Paris, Seuil, coll. Points essais, 2013

[12] Cf. Etienne Bimbenet, L’animal que je ne suis plus, Paris, Gallimard, coll. Folio-essais, 2011 ainsi que notre entretien réalisé avec l’auteur : Thibaut Gress, « Entretien avec Etienne Bimbenet. Autour de L’animal que je ne suis plus », Actu-Philosophia, 11 juillet 2013, http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article479

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