Introduction – Hupar, le rêve blanc du Neutre

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Le neutre : 1er dossier de l’été 2015

coordination par Alexandre Couture-Mingheras et Thibaud Zuppinger

Alexandre Couture-Mingheras, doctorant contractuel à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, EXeCO

La neutralité, ainsi que l’indique son étymologie, neuter (ni-ni), refuse de prendre parti et d’inscrire sa parole, qu’elle soit assujettie à l’ordre social ou qu’elle se prétende révolutionnaire, dans un espace des possibles ouvert et simultanément limité par ce qui est contesté. N’être d’aucun bord, n’est-ce pas refuser l’espace et faire un pied de nez aux tentatives extérieures de nous assigner à une place déterminée, autrement dit refuser un topos (être à part) ? Plus que la pusillanimité et la lâcheté qui sont associées à cette notion, qui ne jouit certainement pas du même prestige que celui dont bénéfice la rhétorique de l’engagement – adossée à une ontologie de l’être-au-monde – c’est précisément par sa prétention à être aspatiale et inétendue que la neutralité tombe sous les coups d’un réalisme (pour ne pas dire d’un cynisme) sans concession : pleine de mauvaise foi, elle se cache à elle-même l’emprise du politique, qui se glisse jusque dans son refus d’en reconnaître le domaine sans limites d’exercice.

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En effet cette position qui voudrait gommer ce qu’elle a de positionné – être « hors position » – et oublier sa place qui est la sienne dans l’ordre du discours – oblitérant le « qui » et le « d’où » ça parle – dissimule une esthétique dominante qui se prétend anhistorique, et il suffit alors d’en établir la genèse et de remonter jusqu’au sujet qui se pare d’un masque impersonnel pour en révéler la supercherie : elle sert, à l’instar de l’idée de nature, de principe de classement et de déclassement, d’inclusion et d’exclusion. Ce fut le mérite par exemple de Bourdieu que de dénoncer l’impartialité comme l’expression de l’hégémonie d’un schème d’intelligibilité, d’exhiber à l’aune d’une épistémologie située, la facticité d’un point de vue qui en effaçant toute trace d’ancrage dans un espace socio-économique  légitimait la neutralité dont il se croyait détenteur – qu’il fût sincère ou manipulateur. Sous son œil hors-monde se dissimule un regard situé, et la voix de l’impersonnel le plus souvent étouffe les voix plurielles – ou une voix hégémonique – à partir desquelles elle déploie son espace de résonnance, et dans ce cas, ironie du sort, la neutralité devient synonyme d’objectivité.

Alors que le neutre prétendait en effet échapper à la binarité, et peu importe que ce soit en se nichant dans un interstice ou en se découvrant un hors-lieu, il en est devenu à valoir comme synonyme lambda de l’objectif. On ne soulignera jamais assez l’impertinence (parfois même l’imposture) de pareille prétention dès lors qu’elle occulte son propre statut relatif et même, il faut le dire, secondaire : on peut bien arguer s’être débarrassé de tout ce qui est « subjectif », comme si, d’ailleurs, cela avait quelque chose de gênant ou pire, de susceptible de fausseté. Il semble bien que l’objectivité ou l’impartialité, comme état de désengagement subjectif, constitue un point d’aboutissement de toute une ascèse et négation de soi – n’est pas juge qui veut, et peut-être que la place que trouve un juré de civils comme instance décisionnelle témoigne de la croyance en l’annulation des subjectivités, ou du moins de leur mise en suspens, à laquelle aboutirait leur confrontation : la pluralité comme medium paradoxal pour atteindre le degré zéro du subjectif.  Autrement dit, l’objectif, tout en dévaluant le subjectif, lui est postérieur, tant logiquement que chronologiquement.

Non seulement la légitimité d’un état mental à s’octroyer tous les droits et à devenir la règle à l’aune de laquelle juger, vacille à bien y regarder – c’est toujours un sujet qui est qualifié d’impartial, non un arbre ou un rocher – mais de plus on peut bien prôner le désengagement du subjectif, mais encore faut-il parvenir, préalablement, avant même de le nier, à le situer. C’est toute la question épineuse de la subjectivité et de sa nature : est-ce à dire qu’il faille se couper de ses émotions ? Comment tracer la ligne de partage entre une supposée émotion pure et une supposée pensée (intellective) pure ? On ne fait que saisir le fil d’un problème, le propos ici n’est pas d’y apporter une possible solution, mais d’exhiber ce que peut avoir de problématique ce qui se donne pour neutre et dissimule de fait une préférence esthétique – ou, pour tout dire, la sélection d’un format de subjectivité et la dévaluation de tous les autres – c’est-à-dire une norme.

Bref, la neutralité, qui a l’ambition de se ménager un « espace blanc » soustrait à la pensée paradigmatique, qui voudrait renvoyer dos à dos les positions adversaires dans un ni-ni insituable, ne fait, dans la pratique, que reconduire les normes qu’elle conteste et rester arrimée aux pôles opposés entre lesquels elle croit pouvoir louvoyer. Elle obéit à ce titre à deux modèles, l’un de mixtion (non plus le ni-ni, mais le « et » comme manière de contourner la disjonction : essai avorté aussitôt entrepris), l’autre de la privation (l’asexualité par exemple qui apparaît comme une « absence » de désir sexuel), qui tous deux déploient de nouveau une identité et une localité que le « neutraliste » voulait désespérément neutraliser : après tout, ni l’un, ni l’autre, mais alors quoi ? Funambule dans l’idée, le neutre dans les faits tombe, aimanté par un côté, à tel point qu’à tenir à son rôle il risque de se mettre hors-jeu.

Pourra-t-on se sortir de cette situation par l’appel désespéré à la neutralité du « donné », par-delà donc la subjectivité ? On courrait de ce fait le risque de redonner crédit à l’idée d’une amodalité basale, réel neutre au sens d’intouché par le sujet et indépendant de ses prises sur lui : neutre objectif, intenable, et dont mêmes les chantres de l’élision du sens et du court-circuit de l’herméneutique dénoncent comme un mythe – celui d’un contact inarticulé, sans qui et sans d’où – qui affleure parfois dans les images d’épiphanie du monde et de fusion. L’idée d’un contact inarticulé avec le réel, où le neutre, fustigé à bon droit comme base infrastructurelle et infra-symbolique, visible pur auquel il faudrait accéder par une stricte ascèse et un régime de dépouillement de soi, s’évanouit. En effet la norme, carrefour contemporain dont la voix résonne partout alentours, est apparue comme loi de l’être et principe éminent, dans sa dimension positive, de productivité des visibilités, sans origine assignable unique -culturelle/naturelle- et fondatrice de la nature consensuelle de la frontière entre l’intériorité (voyant) et l’extériorité (visible), disqualifiant au nom d’une logique du sens omniprésent et de l’efficace ontologique du symbolique un tel neutre. La nature normative du réel déjà nous immunise contre l’attraction que pourrait exercer l’idée d’un sol originaire, infra-structurel, de neutralité. Le neutre, en tant que plan infra-symbolique – ou sol originaire, de donation – reposant en lui-même, en deçà du sens, relève de l’idée d’indépendance du monde.

Car sitôt que l’on se déleste de la conception iconiste et représentationnelle du langage qui suppose que lui fasse face, dans une position d’extériorité, le réel, et que, en conséquence, la réduction des propositions à des énoncés de base qui refléteraient des expériences sensorielles et contenus empiriques primaires -les sense-data - acquiert le statut de mythe, l’idée d’une neutralité linguistique en adéquation avec un neutre objectal s’effondre. La conscience aigue de l’entrelacs normatif entre sens et monde ainsi que la thèse selon laquelle le pouvoir investit chaque signe et que derrière l’apparent dénotatif se tapit un signifié idéologique frappe d’interdit toute entreprise spéléologique. Maintenir une opposition entre norme et neutre aboutit au final au deuil de ce dernier et nous dissuade de le prendre pour objet de discours, règne impossible que la pensée abolit sitôt qu’elle le vise.

Mais alors où trouver le neutre ? Quel est le statut de ce ni-ni, relève-t-il d’un « dehors » du régime normatif ou est-il au fond relatif à la binarité à laquelle il demeure rivée en voulant s’en défaire ? Le dilemme est clair : ou le neutre peut être repéré par une série de marques distinctives, mais alors ce serait l’hypostasier et risquer de glisser de nouveau dans les binarités préconstituées, ou il est sans topos, mais dans ce cas il figure essentiellement un processus de neutralisation inachevable : il s’agirait en somme de secouer le symbolique, et non de prétendre en sortir. Autrement dit le neutre serait non pas tant un concept descriptif que performatif. L’hors-positionnement n’équivaudrait pas à une extraction – une « libération », selon une perspective sotériologique de l’infra/extra – mais à une insertion dont l’ordre du pouvoir serait le terrain de jeu. Là où le bât blesse, on le constate, c’est lorsque l’on adopte une approche essentialiste et tente de circonscrire le neutre à titre d’objet délimité et situé : la contradiction provient non du neutre lui-même, mais de la manière de le concevoir, i.e. comme une nature qui, par elle-même, serait affranchie de l’espace irrigué des normes, autrement dit lorsque l’on s’entête à identifier ce qui refuse toute identité, à déceler une positivité là où toute position tend à son auto-effacement. Le « qu’est-ce que » enveloppe un « où est-ce », interroger l’essence du neutre, c’est se condamner à le laisser filer ou, au mieux, à capturer ce qui s’égosille à n’en réclamer que le nom. A l’inverse, il faudrait se demander comment fonctionne le neutre – ce qui requiert que l’on se défasse de toute une grammaire trompeuse, celle du langage ordinaire, qui suppose qu’une fonction doive être endossée par une chose qui en constitue le dépositaire.

Au lieu de prétendre prendre son envol et quitter le territoire de la norme – comment savoir que nous sommes au-delà de la frontière si nous sommes dans un non-lieu ? La transgression implique que la limite soit toujours à l’œuvre -, on peut prendre son utopie, qui en constitue le contenu définitionnel minimal, non pour une réalité mais pour une exigence de subversion des normes instituées. Le neutre consisterait donc ni en une qualité, ni en une quantité, demeurerait dans le régime de la norme, mais aurait ceci de singulier qu’il refuserait toute détermination et réification, serait une pure activité de neutralisation de toute dominance. La reconfiguration de la topologie centre/marges, dedans normatif/dehors déboucherait sur une conception volontairement vide, et rendrait possible le déploiement d’un réseau de résistance. Le Ph, entre basique et acide, indéterminé dont on a octroyé ce nom par pis-aller, comme s’il fallait l’intégrer de force dans le complexe de lois scientifiques et que de fait il formait une hors-nature illustre la substitution à la positivité –où est-il ?- un neutre interactionnel et perspectival, pluriel, rendu tel par sa protension et sa défiance à l’égard de la logique identitaire et assimilationniste, servant de décalage par rapport à ce que la coutume exige et ce que les conventions appellent. Il n’y aurait plus besoin d’opposer norme et neutre – condamnés alors à croupir dans un cul-de-sac -, surtout lorsque se fait jour la contradiction entre la prétention du second à  contrevenir à la loi du diacritique d’une part (hors-normes) et le fait qu’il tire tout son sens de la première (pas de neutralisation sans binarités à neutraliser). Il se pourrait alors que le terme renvoie non pas à un énigmatique « hors-normes » (une hors-doxa) mais à la « trans-norme », à une vue globale sur les réseaux normatifs.

Aussi le neutre, sous la férule de Blanchot et Barthes de catégorie biologique, grammaticale et politique, accéda-t-il au rang de concept.  Qui eût cru en effet que le terme dont Blanchot accoucha dans les années 1950 connaitrait une telle gloire sur la scène philosophique et littéraire au XXème siècle? Qu’un terme sans la teneur appétissante de l’extrême au vu de son être apatride et, en outre, qui ne jouissait encore que d’un statut adjectival (un Etat neutre) relatif aux opposés entre lesquels il oscillait et desquels il dépendait comme l’attribut de sa duale substance, pût acquérir, plus qu’un nom commun, un nom propre, qu’on qualifie pareil devenir de gageure serait encore en minimiser l’importance. L’abandon, au fond, du modèle statistique qui jusque là donnait sens au neutre (une moyenne) eut pour conséquences de déplacer la notion sur un tout autre terrain : non plus celui d’une échelle graduée – quantitative (plus ou moins) ou qualitative (ceci ou cela) – et d’une détermination positive de marques d’identification (la grammaire du neutre par exemple dans certaines langues), mais celui, plus étendu, d’une expérience paradoxale. Le neutre se mua en une nouvelle figure d’un absolu négatif sans contenu, qui aurait de la sorte la forme de Dieu sans ses attributs – et que l’entreprise puisse s’apparenter à la théologie négative transparait à certains moments.

Selon Blanchot en effet, il s’agit au fond de désigner un vécu qui se donne comme excédant les conditions habituelles de l’expérience (le monde, le moi, le sens) et apparait comme radicalement hétérogène au monde, de faire signe vers l’absence de sens – le sens absent, qui n’est ni non-sens ni contre-sens, ces derniers s’inscrivant encore dans le régime sémantique. L’extrême du neutre est dit « limite » car, comme l’exprime avec justesse Marlène Zarader, « n’ayant pas de mots pour elle, ni d’affects disponibles –rien qui puisse permettre de la réinsérer -, nous la désignons négativement par son irréductibilité à ce qu’on nomme habituellement expérience ».[1] Selon l’angle adopté le neutre se donnera ainsi comme suspension (proche de l’épochè), excès (mais ce qui excède n’est rien) et faille (l’irruption du dehors comme rupture mondaine). On aurait donc tort de croire que le refus de l’être-au-monde équivaut exactement au souhait d’une ambiance terne et tamisée. Certes, ce dernier n’est pas absent, du rêve d’un espace « blanc » de liberté transparent à lui-même au « fantasme de neutre », mais l’œuvre instaure plutôt, et ce de façon paradoxale, un maximalisme du neutre : l’expérience du Dehors s’avère même si violente qu’elle annihile sujet et objet – de telle sorte que le problème majeur qui se posa à Blanchot fut de tenter de penser le neutre, entreprise impossible s’il en est dans la mesure où ce dernier en contredit les conditions de possibilité, et que la pensée, dès lors qu’elle se fige, est vouée à en dénaturer l’expérience. L’expérience du neutre a ceci de paradoxal qu’elle contrevient aux conditions de l’apparition, aux lois eidétiques régissant la donation telles qu’elles ont été exposées par Husserl , et si aucun débat explicite – quoique nombreuses soient les allusions – ne fut mené avec ce dernier (l’œuvre de Heidegger seule fut une interlocutrice privilégiée) l’espace de dialogue avec la phénoménologie doit s’ouvrir pour laisser apparaitre dans sa spécificité la phénoménalité du Dehors ; en effet une telle expérience serait dite impossible si justement elle ne prétendait se donner comme impossible, advenant en outrepassant les règles phénoménales : explosant la totalité unie et unificatrice de l’horizon, destituant la subjectivité (empirique comme transcendantale) et déchirant la trame lisse de l’intentionnalité.

Il va de soi qu’il n’y va pas de leur légitimité mais de leur prétention à étendre leur légalité sur l’entièreté de la phénoménalité, à soumettre, non sans tyrannie, les phénomènes à leur règne en dépit de leur caractère anarchique ; à étouffer leur voix et à parler en sus à leur place. Le dehors, vocable fétiche depuis L’espace littéraire, se jouant nulle part (hors-monde, advenant par effraction), pour personne (sans sujet) et sans modalité (sans rapport intentionnel) ébranle les fondements de la phénoménologie dès lors que l’on confère à ces derniers une validité universelle.

Plus que de révéler les éthiques hégémoniques, le neutre opère un décentrement de perspective par la grâce de la charge scandaleuse dont il est porteur : fécond et multiple, riche, mais rejeté dans une pauvreté dont il se targue, dans une provocation – certes parfois enfantine – à l’encontre de l’impératif de l’agir. D’où les images auxquelles tient Barthes, celles du sommeil sans rêve, du silence, de la réponse absurde et décalée qui se refuse à entrer dans l’ordre du discours (l’esquive) et de l’interrogatoire – terrorisme de la question, qui « dénie le droit ne pas savoir, ou le droit au désir incertain »[2] et qui « fait de moi un rat piégé : examens, police, choix affectifs, choix doctrinaux »[3] – parole confuse qui ne veut rien dire, ne pas répondre, fuite de ses responsabilités comme moyen de se dépersonnaliser, indifférence, parfois violente dans son ostension, provocatrice, qui récuse les distinctions établies (le vrai/faux, le bien/mal), attitude réservée et distante, ironie et cynisme face à une morale dont on perçoit qu’elle n’a rien de « naturel » et au fond de laquelle on contemple une population (qui porte les marques de son appartenance sociale et sexuelle) œuvrer en retenant sa respiration, de crainte que la voix de l’universel n’indique sa nature d’idiolecte. Et les paraboles du zen souvent mettent en jeu l’incongruité d’une réponse qui enfreint les règles de conversation et les conventions  régissant le format question/réplique. « Il suffit d’en prendre le contre-pied pour produire un texte (une réplique) subversif, provocant, déroutant : l’inattendu énigmatique : être maniaquement, ironiquement informatif, être obscur, exagérément elliptique, se situer en dehors du vrai-faux, prononcer du non-pertinent (par rapport à ce qui vient d’être dit), du farfelu […] région du Neutre puisque s’y déjoue l’arrogance de la demande de bonne réplique. »[4]

Le minimum arbore par là-même un visage positif : ce n’est pas pour rien qu’on a comparé la neutralité à l’état d’esprit limpide du sage. Contre l’excès, l’hystérie collective et individuelle,  le neutre, en contrariant les binarités, se taisant laisse résonner les voix en minorité : délicatesse, bienveillance, écoute attentive, il ouvre un espace de parole que les arguties et les débats pouvaient menacer – de l’ordre parfois du concours d’égos – et déjoue de ce fait les normes. Le neutre installe une forme d’a-territorialité dans la mesure où il ne cherche précisément à conquérir aucun lieu. C’est là où justement ce qu’on pouvait imputer au neutre, sa pure négativité, se mue en une efficace ontogénétique, productrice de valeurs. Parce que ne se limitant plus aux partages prédonnés (bien/mal), il s’avère susceptible d’ouvrir un espace de possibles inimaginés encore et que la surenchère dans l’engagement recouvrait. A octroyer pourtant au neutre une telle extension, ne risque-t-on pas, rétorquera-t-on, de le diluer et d’en perdre la spécificité, au point de soupçonner l’arbitraire de son emploi ? Mais c’est que la polysémie du terme exclut tout foyer sémantique unique et que le neutre s’apparente davantage à une constellation sans points fixes qu’à une catégorie qu’une approche définitionnelle pourrait circonscrire : il n’est rien, donc il peut tout. Au fond indifférencié et chaotique du neutre, ou espace sans spatialité, s’est substitué un neutre pluriel et agissant car irréalisable en tant qu’utopie. Après tout, « faire autrement » ne s’est jamais distingué d’un « penser autrement ».

C’est donc avec un immense plaisir  que nous rassemblons ici des articles multipolaires, et d’inspirations variées, qu’aucune école de pensée ne réunit : tout l’intérêt réside dans la singularité de ces réflexions qui jettent une lumière, chaque fois changeante, parfois critique, sur une notion malaisée à circonscrire, et en explorent les multiples facettes, tracent des routes qui sont tout autant une façon de présenter une cartographie du neutre qu’une manière de reproduire ce « rêve blanc » à l’état de veille.

Elles partent néanmoins toutes du paradoxe qui est celui d’une notion (en cela d’emblée problématique) qui se donne pour hors-normes et qui pourtant ne peut revendiquer son droit sans prêter allégeance à ce qu’elle nie. Est-il en effet sensé de rechercher une voie médiane entre les partis qui en soit la véritable neutralisation, et non le milk-shake plus ou moins indigent ? Se proclamer neutre, n’est-ce pas avoir déjà perdu la bataille, avoir inconsciemment transféré le « ni-ni » au « et », se croire soustrait aux dualismes en empruntant un peu à chacun ce qui lui revient en propre ? La neutralité ne serait pas tant le refus de prendre parti que la manifestation timorée du conformisme le plus éhonté, une façon de se laisser dicter son devoir par les autres : puisque je refuse de juger – et, comble de la mauvaise fois, que je me dis « neutre » (aussi aérienne que soit cette pirouette) – et donc de décider, puisse-t-on décider pour moi.

Le neutre serait l’autre nom, certes plus élégant, de la soumission volontaire, et celui qui s’en réclame un esclave qui ne se sait pas tel, qui est allé si loin dans toute décharge de responsabilité qu’il en a abandonné l’idée de rébellion en faveur d’un paresseux confort . De la neutralité à la tyrannie, il n’y a qu’un pas à faire, qui est celui du renoncement à la liberté – pourvu que l’on ne voie même plus les chaînes à ses pieds.

Le premier axe est constitué d’articles qui démystifient l’exigence consensuelle (du politiquement correct) de neutralité. Fabien Schang, dans « Le ninisme est-il un nihilisme ? », interroge l’attitude mi-figue mi-raisin de celui qui, dans l’espace politique, prétend dresser un programme qui renvoie dos-à-dos les partis adverses et se nicher dans la zone mitoyenne entre le « pour » et le « contre ». Adossée à l’examen de situations concrètes, son analyse dégage trois types de ninisme, l’un par défaut (ne pouvoir se décider), l’autre par intérêt (mieux vaut contenter tout le monde), et le dernier par l’absurde (refonder le discours politique). Clément Millon, dans « Aux origines de la neutralité en droit naturel des gens », retrace la genèse de la neutralité étatique, dont la Suisse est l’illustration la plus usitée, jusqu’à en déceler l’origine non dans une quelconque volonté de renverser l’ordre du pouvoir, mais bien dans l’intérêt de se prémunir contre les risques qu’entrainent toute guerre. La neutralité, de ce point de vue, loin de s’apparenter à un mouvement d’expansion sans sujet, cristallise au plus haut point les inquiétudes d’un soi obnubilé par lui-même. Enfin, dans « Qui doit être neutre ? L’extension du devoir de neutralité aux personnes en charge de l’enfance », Ophélie Desmons revient sur les dispositifs juridiques qui, sous l’apparat de la laïcité, imposent leur diktat partisan. L’interdit qui pèse sur le port de signes religieux s’explique par la croyance irraisonnée (et peu crédible) en l’existence d’un état d’innocence enfantine soustrait aux jeux d’influences, comme l’état de nature à l’égard de la société selon une fiction méthodologique bien connue.

            Le deuxième axe met quant à lui l’accent sur les rapports de pouvoir (partiaux et partiels) qui se gratifient du noble nom de neutre. Certes, si la langue française est bipartite et qu’il existe en latin un genre neutre, Lucy Michel, dans « Genre grammatical et dénomination de la personne : le ‘’neutre’’ d’une langue sans neutre », en dénonce l’idéologie sous-jacente : la troisième personne neutre, ni homme ni femme, n’aurait avec la neutralité que le nom en partage. Le masculin, dans la prééminence qui est sienne, est d’autant plus puissant qu’il parvient à cacher son sexe. Par-delà le système binaire du genre, Daniel Elmiger, dans « Masculin, féminin : et le neutre ? Le statut du genre neutre en français contemporain et les propositions de ‘’neutralisation’’ de la langue », indique les procédures par lesquelles dépouiller la langue du sexisme dont elle porte les stigmates. Charge à l’avenir de la faire évoluer, ou de la maintenir dans ses structures rigides. La critique du neutre s’achève, avec « Reconstruire plutôt que construire. Honneth, lecteur de Habermas », sur l’examen que Sébastien Roman consacre à la conciliation du discours démocratique et de la place de la neutralité dans la philosophie sociale.

Le troisième axe prend acte de l’ambiguïté de ce « degré zéro » qui à la fois constitue le premier maillon de la chaîne et prétend la fonder sans y être inclus : il renouvelle l’approche du neutre en la déplaçant sur un autre terrain. Certes, comme le remarque Elena Partene dans « La neutralisation kantienne », le refus de juger provient de l’absence de jugement. Pour autant, toute prise de position doit se déprendre de son ancrage singulier et s’efforcer d’effacer ses marques d’idiosyncrasie pour avoir une valeur objective : par un renversement saisissant, c’est bien le neutre (transcendantal) qui constitue la condition de possibilité de l’engagement (empirique). Les trois articles qui suivent restituent également au neutre son sens positif en le transférant du monde à l’art. Celui de la peinture « méditative », que Shiyan Li expose à partir de l’exemple de Robert Irwin dans « Robert Irwin : de la réduction phénoménologique husserlienne à l’ouverture au monde ». L’œuvre fascinante de Michaux quant à elle, ainsi que l’expose Sidi Omar Azeroual dans « Le monde selon Plume », explore la passivité sensorielle et le non-vouloir-saisir qui portent à son acmé le divorce que peut connaître un être d’avec les injonctions sociales. Enfin, dans « La fabrique du Neutre : vers une dialectique de l’envers », Sophie Lécole Solnychkine exhibe les mécanismes d’une poïétique capable de secouer l’ordre du discours et de faire trembler le sens, jusqu’à l’extrême limite de son exhaustion.

Le quatrième axe, pour finir, est essentiellement d’ « obédience » phénoménologique. Il soumet à la question la démarche même de mise entre parenthèses de la thèse du monde (avec les modalités doxiques qui lui sont corrélées), l’épochè, et le domaine qu’elle libère. Dans un cas, Mathieu Cochereau, dans « Politiques de l’épochè », comme l’indique le titre, s’interroge sur les implications politiques d’un tel geste théorique, i.e. sur toute la politique implicite de « la » phénoménologie husserlienne et sur ce que cette dernière présente de limité, passée la première impression de profonde radicalité révolutionnaire qu’il y a à se déprendre de l’attitude naturelle. Dans la même ligne, dans « La neutralité de l’apparition : Essai sur la thématisation phénoménologique du neutre », Emre San entend mettre en exergue le rôle primordial que jouent Merleau-Ponty et Patocka dans la neutralisation de l’objectif et dans celle de l’égo transcendantal, qui demeuré intouché par l’épochè husserlienne. Neutre, l’est le champ phénoménal dans son irréductibilité au sujet et à l’objet. Enfin, Lévinas détonne dans une telle « tradition » par sa méfiance, idiosyncrasique, envers le neutre. En effet, Sophie Galabru, dans « Contre une philosophie du neutre. De la neutralisation au neutre en phénoménologie », montre que loin d’être galvanisé par l’idée d’un donné sauvage, brut et anarchique, l’auteur en fait le lieu du tragique. Passer du On anonyme à « l’existant », du donné au donataire, bref, du neutre au sujet, serait la seule manière de fonder une véritable éthique – qui, on l’aura compris, ne saurait être neutre.

Pour la richesse de leurs réflexions et la portée de leurs analyses, que l’on nous permette donc ici de remercier chaleureusement les auteurs d’avoir accepté de contribuer à ce dossier. Les prises de position, « pour » ou « contre » le neutre, dans leur diversité et leurs nuances, nous laissent croire que n’a pas fini de flotter ce rêve blanc, irréalisable sans doute, Hupar ou « grande vision claire (prophétique) »[5] que Barthes appelait de ses vœux : irrécupérable à l’état de veille, mais qui échappe tout aussi bien à notre prise dans l’expérience anonyme qui en est faite, ce rêve neutre, exhaussé à la puissance de l’auto-abolition, à mi-chemin du cauchemar et du beau rêve, relève, il est vrai, du fantasme, que la parole rature et que le regard manque, mais qui n’en est pas moins pourvu de l’efficace qui est celle qu’exerce tout idéal sur le réel se-faisant. Sans doute peut-on regretter que ce « militantisme » de la neutralité vienne oser troubler les eaux paisibles et sans stries du rêve blanc et ombrager l’aube éternelle, dansante et riante, suspendue entre le jour et la nuit, des images de laquelle nous pouvions nous emplir, comme pour échapper aux arêtes trop nettes et saillantes du réel.Mais qu’il se veuille extrémiste ou minimaliste, du moins cet Hupar n’a-t-il rien d’un songe creux.


[1] Voir le livre remarquable de Marlène Zarader, L’être et le neutre. A partir de Maurice Blanchot, Editions Verdier, 2001, p. 14.

[2] Barthes, R., Le Neutre. Cours au collège de France (1977-1978), texte établi, annoté et présenté par T. Clerc, Paris, Seuil, 2002, p. 145.

[3] Ibid., p. 146.

[4] Ibid., p. 147.

[5] Roland, B.,  Le neutre…op.cit.,p. 68.

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