Ironman ou l’inquiétude techno-éthique (2)

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Cong Minh Vu (Université de Caen Basse-Normandie)

Pour revenir à la double réponse éthique de la trilogie d’Ironman, nous pouvons aller encore plus loin en affirmant que la lutte contre les mauvais usages de la technologie dérive de la lutte intense que se livre Tony Stark contre lui-même. Dans cette mesure, nous retrouvons ici le même souci développé au sein du type herculéen à savoir le souci d’une éthique de soi et d’un gouvernement de soi supérieur. Ce thème marque une fois de plus la méfiance de toute société envers ce qui constitue sa force et sa puissance puisqu’il risque à tout moment de la détruire et de plonger ainsi la communauté des hommes dans un chaos sans fin. C’est dire que ce qui fait la force du super-héros fait aussi sa faiblesse, faiblesse qu’il aura à compléter par une force morale. Cette idée est clairement exprimée par Stark lui-même lorsque ce dernier a à répondre aux accusations de possession d’armement de haute technologie. Au lieu de considérer l’armure comme une arme, Stark la voit comme une « prothèse high-tech ». Il insiste par là sur le fait que l’armure et lui ne font qu’un, le super-héros Ironman. Autrement dit, l’élément subjectif est un composé essentiel de ce qu’est un super-héros, et cet élément subjectif est de prime abord moral.

« Preuve que Tony Stark a un cœur », cette remarque ironique de la part de son assistante Pepper Potts joue sans conteste sur l’ambiguïté entre l’élément technologique et l’élément moral du personnage d’Ironman. Mais par là, elle révèle également la place déterminante de l’éthique pour le super-héros puisqu’une telle insinuation pousse Stark à s’interroger sur sa véritable part humaine, celle indépendante de la machine.

« Preuve que Tony Stark a un cœur », cette remarque ironique de la part de son assistante Pepper Potts joue sans conteste sur l’ambiguïté entre l’élément technologique et l’élément moral du personnage d’Ironman. Mais par là, elle révèle également la place déterminante de l’éthique pour le super-héros puisqu’une telle insinuation pousse Stark à s’interroger sur sa véritable part humaine, celle indépendante de la machine.

Au fur et à mesure des récits de la trilogie, l’humanité authentique s’affine chez Ironman au moyen d’expériences éthiques intenses. Nous avons vu que, dans le premier épisode, Stark traverse une crise existentielle où ses certitudes sont brisées et ses illusions s’évanouissent. De manière plus profonde encore, cette crise existentielle le mène à une crise d’identité. Le Stark jouisseur invétéré et irresponsable du début du film est si gravement ébranlé par les vérités qu’il a découvertes qu’il ressent au fond de lui-même cette exigence de changer sa vie.

Suite à la révélation par la presse des exactions des groupes terroristes afghans sur les populations locales grâce aux armes de la Stark Industries, Tony décide d’utiliser son armure pour intervenir dans cette zone et rétablir la paix. Ces deux plans ci-dessus correspondent au moment de la prise de décision de Tony de devenir un super-héros. L’image de soi brisée par soi-même manifeste ici à la fois symboliquement et en acte cette volonté de se changer, de quitter cette fausse identité sous laquelle il se cachait à lui-même

Suite à la révélation par la presse des exactions des groupes terroristes afghans sur les populations locales grâce aux armes de la Stark Industries, Tony décide d’utiliser son armure pour intervenir dans cette zone et rétablir la paix. Ces deux plans ci-dessus correspondent au moment de la prise de décision de Tony de devenir un super-héros. L’image de soi brisée par soi-même manifeste ici à la fois symboliquement et en acte cette volonté de se changer, de quitter cette fausse identité sous laquelle il se cachait à lui-même

Cette ancienne identité est empreinte de l’égoïsme de celui pour qui seuls son plaisir et ses intérêts importent. Ainsi, briser cette image idéalisée de soi comporte une autre signification : dire adieu à son petit moi personnel pour s’intéresser au monde et se soucier des autres. Le tournant identitaire se révèle donc ici être un tournant éthique.

Dans Ironman 2, il ne s’agit plus de mettre en scène ce tournant identitaire, mais de montrer une autre expérience éthique fondamentale à savoir l’apprentissage de sa propre finitude. Empoisonné par le palladium, composant essentiel de son cœur mécanique, l’ironie veut que ce qui sauve Tony Stark soit aussi ce qui le condamne. De là, le personnage ne cesse de balancer entre une rechute dans la puérilité, dans l’irresponsabilité et l’effort moral de devenir meilleur. C’est dire que la moralité pure n’est qu’une exigence de perfection et que l’éthique correspond à l’effort d’atteindre cette perfection. Ce qui revient à dire que ce qui compte réellement c’est le cheminement, l’effort tendu vers la perfection et non pas le modèle absolu des valeurs éthiques. Ainsi, mettre en scène les rechutes de Stark dans l’inconstance et l’inconséquence permet de mesurer son éloignement extrême de cette perfection et donc par extension de mesurer le chemin que Stark aura à parcourir pour parvenir à cet idéal que lui fixe son statut de super-héros.

Se sachant condamné, Tony Stark remplace, sur un coup de tête, le pilote de sa voiture de Formule 1 et participe ainsi au Grand Prix de Monaco. Ceci témoigne de son agitation intérieure le poussant à commettre des actions totalement impromptues et inconsidérées. Une fois de plus, son masque de playboy excentrique prend le dessus sur le souci moral de soi et des autres.

Se sachant condamné, Tony Stark remplace, sur un coup de tête, le pilote de sa voiture de Formule 1 et participe ainsi au Grand Prix de Monaco. Ceci témoigne de son agitation intérieure le poussant à commettre des actions totalement impromptues et inconsidérées. Une fois de plus, son masque de playboy excentrique prend le dessus sur le souci moral de soi et des autres.

Ressentant cette angoisse face à la mort, Tony a l’impression que la vie lui échappe. De ce fait, la course de Formule 1 fonctionne ici comme la manifestation extérieure de ce sentiment d’anéantissement imminent. La conscience de sa finitude pousse ainsi Stark à aller au-devant des dangers. Certes, son action est incompréhensible pour les autres qui le jugent irresponsable et immature, cependant, il s’agit d’un acte désespéré pour affirmer sa liberté. Écrasé par le fardeau de la fatalité, Stark n’a d’autres choix que d’affronter les dangers pour conserver son fragile sentiment d’exister. Ainsi, la course de Formule 1 avec sa vitesse excessive peut se lire d’une part comme la métaphore de l’imminence de la fatalité et d’autre part comme la volonté d’affirmer sa liberté dans le choix de sa propre manière de mourir. Par là, il expérimente une nouvelle fois un intense sentiment éthique d’être soi, et ce, même dans les actions aisément qualifiées d’égoïstes et irresponsables. Toutefois, ces actions ne sont qu’épisodiques. En réalité, l’imminence de la fatalité le met sur la piste de la question essentielle de l’héritage et du legs qu’il pourra laisser pour les générations futures. Nous assistons une fois de plus à un tournant du jouisseur vers l’existant éthique qui, face à sa finitude, se regarde et se pose la question : au moment de ma disparition, que restera-t-il ? Qu’aurai-je fait pour l’humanité ? Et ces questions sont centrales pour le film parce qu’elles permettent au personnage de toucher à ce qui est au plus profond de l’essence humaine.

En rouvrant la Stark Expo, Tony ne cherche pas à promouvoir ses propres technologies ou sa propre personne. Son but, si l’on en croit son discours, est de permettre aux recherches menées dans différents domaines de se rassembler en vue de construire un avenir meilleur pour les générations futures.

En rouvrant la Stark Expo, Tony ne cherche pas à promouvoir ses propres technologies ou sa propre personne. Son but, si l’on en croit son discours, est de permettre aux recherches menées dans différents domaines de se rassembler en vue de construire un avenir meilleur pour les générations futures.

En laissant à son père, via une vidéo datant de 1974, le soin d’introduire la Stark Expo, Tony définit l’époque actuelle comme un pont entre le passé et le futur. De ce point de vue, la question de l’héritage demeure intergénérationnelle et concerne pour ainsi dire toute l’histoire humaine. Placée dès l’ouverture du film, cette question confirme par là sa place centrale dans l’œuvre et plus largement, capitale pour l’espèce humaine.

En laissant à son père, via une vidéo datant de 1974, le soin d’introduire la Stark Expo, Tony définit l’époque actuelle comme un pont entre le passé et le futur. De ce point de vue, la question de l’héritage demeure intergénérationnelle et concerne pour ainsi dire toute l’histoire humaine. Placée dès l’ouverture du film, cette question confirme par là sa place centrale dans l’œuvre et plus largement, capitale pour l’espèce humaine.

Ainsi, face à la possibilité de sa disparition prochaine, Tony Stark quitte son souci égoïste de soi et son particularisme pour s’intégrer dans le genre humain. Ses inventions et ses œuvres ne sont plus à envisager comme un accomplissement personnel, mais constituent un pas de plus dans ce progrès continu de l’espèce humaine. De ce point de vue, la question de l’héritage considérée dans ce film est ce qui permet au simple individu de se reconnaître dans l’universel et par là d’échapper à la contingence et au non-sens de la mort. C’est dire que cette question révèle le substrat éternel de l’être humain qui, malgré sa finitude, n’est pas destiné à mourir. Son éternité réside dans la capacité de dépasser son angoisse devant la mort pour considérer sa vie dans une perspective historique et progressive du genre humain.

Toutefois, la promesse de vie ne demeure pas toujours dans le futur et dans les générations à venir. Contre toutes les thèses révolutionnaires et progressistes pour qui le futur se construit sur les ruines du passé, le film ne cesse de rappeler, à travers la question de l’héritage, la dette envers les générations qui nous ont précédés. C’est la raison pour laquelle la figure du père prend une telle importance dans ce second volet. Bien que les interprétations psychanalytiques soient défendables ici, il nous semble qu’elles risqueraient de nous faire manquer l’aspect temporel et historique du rapport entre l’individu et l’universel que tente de montrer le film.

En cherchant un moyen pour remplacer le palladium et donc pour se sauver de son empoisonnement, Tony visionne les archives que son père a laissées. À sa grande surprise, il y trouve un message qui lui est personnellement adressé. En réalité, son père a déjà trouvé ce composant tant recherché, mais limité par la technologie de son temps, il n’a pas pu le synthétiser. La figure du père est alors à comprendre comme le socle historique sur lequel se construisent le présent et plus largement le futur.

En cherchant un moyen pour remplacer le palladium et donc pour se sauver de son empoisonnement, Tony visionne les archives que son père a laissées. À sa grande surprise, il y trouve un message qui lui est personnellement adressé. En réalité, son père a déjà trouvé ce composant tant recherché, mais limité par la technologie de son temps, il n’a pas pu le synthétiser. La figure du père est alors à comprendre comme le socle historique sur lequel se construisent le présent et plus largement le futur.

Ainsi, cette séquence peut se lire comme un appel aux générations futures de perpétuer l’œuvre et les idées de leurs pères malgré la séparation physique et temporelle. Autrement dit, les accomplissements du passé ne sont pas à jamais achevés. Ils sont là à attendre d’être complétés et améliorés par les générations futures. Dans cette perspective, le progrès de la création humaine est sans bornes et infini. Mais ce progrès se fait toujours en rapport avec le passé contre lequel s’adosse le présent. Tant et si bien qu’au-delà de l’appel à la perpétuation, il est question aussi dans cette séquence de la transmission à la fois théorique et technique. C’est dans cette transmission que l’individu dépasse sa simple particularité pour entrer dans l’universel ou l’histoire humaine. Cette histoire n’est pas une banale compulsion de tous les faits et gestes de l’homme, mais est composée de réalisations successives de l’espèce humaine, qui attendent que d’autres viennent relever le défi pour lancer plus loin la flèche de l’inventivité humaine.

Ironman 3 continue à creuser l’expérience de la finitude puisqu’il met en scène un Tony Stark miné par l’angoisse de la destruction de ceux qu’il chérit. Depuis son affrontement avec les extraterrestres à New York et son bref passage dans l’autre monde, Stark vit dans la crainte et l’inquiétude de voir disparaître son monde et, avec lui, ceux qu’il aime. D’ailleurs, il est victime de crises d’angoisse aiguës dès qu’il entend parler de New York. Son armure est la seule chose qui le rassure si bien qu’elle est pour lui une sorte de cachette face à l’adversité d’un monde devenu incompréhensible et donc incertain. Il passe donc des nuits blanches à fabriquer un nombre incalculable de ces armures. Celles-ci fonctionnent ainsi comme la métaphore de la dépendance à la technologie à la fois psychique et physique de cet homme, et plus largement peut-être de l’humanité dans son ensemble. De ce fait, l’armure joue véritablement le rôle d’une « prothèse high-tech » selon l’expression de Stark lui-même, mais cette fois elle lui sert de soutien psychique et pas seulement physique comme on a pu le croire dans les épisodes précédents. Dès lors, il apparaît que cette armure, au lieu d’exprimer la puissance du super-héros, représente une entrave à sa liberté et à son indépendance.

Tombée en panne suite à l’attaque du Mandarin, l’armure devient un poids mort que Stark a à traîner derrière lui. La prise de vue en plongée avec un cadre de grand ensemble accentue la sensation d’écrasement et de lourdeur. D’une part, ce plan exprime l’ambivalence de la technologie qui peut aussi bien alléger la vie que créer des complications une fois tombée en panne. D’autre part, il extériorise la dépendance de Stark vis-à-vis de son armure.

Tombée en panne suite à l’attaque du Mandarin, l’armure devient un poids mort que Stark a à traîner derrière lui. La prise de vue en plongée avec un cadre de grand ensemble accentue la sensation d’écrasement et de lourdeur. D’une part, ce plan exprime l’ambivalence de la technologie qui peut aussi bien alléger la vie que créer des complications une fois tombée en panne. D’autre part, il extériorise la dépendance de Stark vis-à-vis de son armure.

Fabriquée en vue de pallier l’incomplétude physiologique humaine, la technologie améliore sans aucun doute les capacités humaines et l’efficacité de nos actions sur le monde. Cependant, elle peut, dans de nombreux cas, être source de problèmes d’une telle complexité qu’ils nous accaparent parfois bien plus qu’ils ne nous simplifient la vie. Pire encore, la dépendance aux machines que la technologie induit prive l’homme d’une liberté qu’elle était pourtant censée lui offrir. Tel est le paradoxe que soulève le film. Comment se fait-il que la technologie puisse nous condamner à un assujettissement à la fois physique et psychique alors qu’elle est censée nous libérer des contraintes matérielles ? L’issue de cette question réside une fois de plus dans une solution éthique.

À cause du dysfonctionnement de l’armure, Stark doit agir seul durant une bonne partie du récit. Ainsi livré à lui-même, il est obligé d’abandonner le cocon que représente son armure. Cette situation le met au défi de se tenir debout par lui-même et d’apprendre à affronter ses peurs. Le défaut de la technologie se révèle ainsi être une expérience de l’indépendance et de la liberté. Cette dernière n’est plus à envisager comme une absence de contraintes, mais en tant que capacité du sujet à agir par lui-même, autrement dit son autonomie. De la passivité et la dépendance à l’objet technique, Stark doit passer à l’activité et à l’indépendance de l’esprit afin de renverser la situation en sa faveur. Ce point nous est montré dans la structure narrative du film lui-même. Au début du film, Tony Stark commet l’imprudence de provoquer, devant les médias, le Mandarin à venir le chercher dans sa propre villa. Se croyant invincible grâce à son armure, Stark attend passivement la venue de son adversaire, ce qui a pour résultat la destruction complète de sa maison et de son atelier. Telle est la métaphore d’un nouvel anéantissement des certitudes et des illusions de sécurité dans lesquelles Stark s’est enfermé. À partir de cette situation de dénuement extrême, Stark doit reconsidérer son mode d’action et, par la suite, agir au lieu de rester là à attendre et à subir les aléas extérieurs. Ainsi, découvre-t-il que son armure n’est qu’un appui psychique, qu’une espèce de béquille qui le rassure, mais qui, en même temps, l’aveugle et le conforte dans sa certitude et son orgueil. De ce fait, elle est incapable de pallier son incomplétude morale, de même qu’elle ne peut remédier à l’absence de courage dans son cœur puisqu’elle ne peut que le protéger sans véritablement lui permettre d’affronter ses propres peurs et ses propres démons. C’est dire que l’essence du super-héros, l’essence qu’il hérite de son passé mythologique, reste toujours ce substrat moral lui permettant de s’affirmer en tant que sujet humain et par là, de se distinguer de sa simple carapace high-tech. De ce point de vue, ce ne sont pas les choses extérieures qui font du super-héros ce qu’il est, mais surtout sa qualité intérieure. De ce fait, le film rejoint l’exhortation morale traditionnelle selon laquelle c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité.

La destruction des armures mise en prologue du film peut dès lors se comprendre comme un adieu aux carapaces que le super-héros s’est forgées afin d’échapper à ses angoisses. Elle annonce ainsi le terme du film qui sera la libération du super-héros vis-à-vis de ses objets technologiques et du faux sentiment de sécurité que lui confèrent ces objets.

La destruction des armures mise en prologue du film peut dès lors se comprendre comme un adieu aux carapaces que le super-héros s’est forgées afin d’échapper à ses angoisses. Elle annonce ainsi le terme du film qui sera la libération du super-héros vis-à-vis de ses objets technologiques et du faux sentiment de sécurité que lui confèrent ces objets.

Cet adieu est d’autant plus explicite qu’à la fin du film, Stark décide de se faire opérer afin d’enlever tous les fragments de shrapnels logés dans son corps si bien qu’il n’a plus besoin de porter ce cœur électromagnétique. La séparation matérielle entre le sujet moral et la technologie est définitive aussi bien physiquement que symboliquement.

Cet adieu est d’autant plus explicite qu’à la fin du film, Stark décide de se faire opérer afin d’enlever tous les fragments de shrapnels logés dans son corps si bien qu’il n’a plus besoin de porter ce cœur électromagnétique. La séparation matérielle entre le sujet moral et la technologie est définitive aussi bien physiquement que symboliquement.

Dans cette perspective, nous pouvons concevoir la trilogie Ironman comme le récit d’une libération où successivement Tony Stark se détache de ses certitudes pour parvenir à une certaine autonomie. Du jouisseur plein d’arrogance et narcissique, il devient peu à peu conscient du monde, des autres et surtout de lui-même. Le progrès éthique ainsi raconté correspond à une lente découverte de soi et à une compréhension quant à la véritable valeur des choses et des hommes. Toutefois, si nous n’en restons qu’à l’analyse de ce progrès éthique, nous ratons la singularité de la trilogie. Outre le discours éthique, le film fait une place particulière à la question technologique. Si nous avons insisté précédemment sur le primat du souci moral par rapport à la technologie, il ne faut tout de même pas la négliger et la considérer uniquement sous l’angle du progrès émancipateur du super-héros.

Dans les paragraphes précédents, nous avons considéré les modifications technologiques soit d’une manière problématique, soit comme résultant d’une décision morale. Or la trilogie présente bien des situations où la technologie cesse d’être un problème pour devenir une solution. Il est à noter que, dans chaque épisode de la trilogie, Tony Stark est obligé d’innover afin de sauver sa vie aussi bien que celle de ses proches, notamment Pepper (son assistante puis sa compagne) et Happy (son garde du corps et ami). Ainsi, c’est dans la création et l’innovation que se trouve sa seule voie de survie. Mais au-delà du souci de la conservation physique, l’armure en tant que symbole de l’innovation oblige Stark à évoluer moralement. Du fait de sa puissance technologique, il lui incombe de vivre à la hauteur de cette puissance et de se préoccuper de leurs effets bénéfiques sur le monde. C’est dire que la technologie est ce qui incite Stark à avoir une attitude morale supérieure. Bien que l’impulsion morale soit nécessaire pour détourner notre protagoniste de ses certitudes et de son aveuglement concernant l’usage de ses inventions, la solution morale n’est pas le fin mot de la question technologique. Successivement, les trois films mettent en scène les complications issues du développement technologique de notre monde. Or leur résolution n’est complète que grâce à une solution technologique. Dans Ironman, l’invention de l’armure est précisément ce par quoi Stark s’échappe de sa captivité. Dans Ironman 2, la découverte d’un nouvel élément susceptible de remplacer le palladium permet au super-héros d’éviter une mort imminente. Dans le dernier volet, le bricolage obsessionnel devient pour Stark un calmant face à ses angoisses. De ce fait, une solution morale, bien que fondamentale et déterminante, n’épuise pas totalement la question problématique de la technologie.

À chaque invention, la technologie modifie, outre le corps du super-héros, l’environnement dans lequel il se trouve si bien que surgit un certain déséquilibre, que seule une solution à la fois éthique et technologique pourra rétablir. Nous avons vu que la solution éthique concernait en premier lieu la vie intérieure du super-héros sous la forme d’une intense lutte de soi contre soi. Or cette lutte ne se met en place que sous l’impulsion d’une perturbation technologique (mauvais usage des armes dans Ironman par exemple). De plus, elle débouche invariablement dans chaque film sur une invention technologique résolvant ainsi le nœud de l’intrigue. Par conséquent, nous pouvons considérer que, du point de vue de ces films, la vraie solution au problème technologique (et donc politique et environnemental) est une solution issue d’un questionnement moral concernant le rapport à la technique. Il n’y a donc pas une opposition entre éthique et technique comme cela pouvait être le cas dans certaines œuvres de la littérature science-fictionnelle. En prenant ainsi en compte aussi bien l’aspect technologique qu’éthique de la question, le guerrier reste dès lors fidèle au souci des heureux effets de sa propre puissance. Mais au-delà de ce souci, il s’agit de l’affirmation d’une confiance dans le progrès humain, progrès à la fois technique et éthique. La technologie envisagée comme création exige de l’homme un certain usage de sa réflexion non seulement en vue de créer, mais aussi dans son comportement éthique vis-à-vis de ses créations. Ainsi, la trilogie Ironman rappelle aux spectateurs l’étroit destin entre la technologie et leur existence la plus quotidienne. Et cet étroit destin sollicite, aussi bien au niveau de l’individu qu’au niveau de la société, une réflexion à chaque fois renouvelée concernant la place et l’usage de chaque invention. L’intelligence innovante propre à Ironman incarne de cette façon un problème fondamental de notre société moderne, celui du rapport entre technologie et éthique. Si l’homme, dans l’exercice de sa liberté, doit toujours faire preuve d’innovation technologique alors il doit en même temps faire preuve d’invention éthique. De ce fait, le progrès humain reste un double progrès, de même que sa création : elle doit être à la fois technique et éthique.

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