La chouette

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CECITE DIURNE ET VISION NOCTURNE : APPROCHE DE LA PATIENCE CONCEPTUELLE DE LA CHOUETTE

 

Thibaut Gress

Introduction : Le faux départ philosophique de la chouette.

S’il est un animal qui eût pu disposer de toutes les vertus symboliques pour devenir l’incarnation même de la philosophie, la chouette eût pu concourir pour en être le héraut. Plusieurs raisons concourent à une telle association, la première étant que ce rapace nocturne, pour de complexes motifs, fut l’attribut principal d’Athéna-Minerve, donc de la ville d’Athènes. Un fameux passage d’Homère où celui-ci associe les yeux clairs et perçants de la chouette à ceux d’Athéna en porte témoignage :

« Autour des Atrides, les rois filleuls de Zeus

Passaient les troupes en revue ; Athéna Œil de chouette[γλαυκῶπις] [1],

Tenant l’égide de haut prix, qui ne vieillit ni ne meurt,

Que décorent cent franges d’or bien tressées,

Dont chacune vaut le prix de cent bœufs,

Apparut soudain avec eux, parcourut le peuple achéen,

Le poussant à marcher ; à chacun elle mit au cœur

La force de faire la guerre et de se battre. »[2]

γλαυκῶπις signifie littéralement « aux yeux brillants », ce que le traducteur interprète immédiatement comme la marque de son association à la chouette ce qui peut être compris à deux niveaux : le premier est d’ordre physiologique, et se borne à constater, si l’on ose dire, l’éclat commun des yeux d’Athéna et de la chouette. Le second est plus proche des vertus guerrières de la déesse, et fait de son œil brillant l’outil de l’acuité visuelle nécessaire que requiert la guerre, ce qui peut surprendre compte-tenu de la cécité de la chouette en plein jour. En d’autres termes, de même que la chouette dispose d’un regard perçant (nocturne) qui lui permet d’être, parmi les rapaces, un redoutable prédateur, de même Athéna jouit d’un regard brillant par lequel elle s’oriente avec aisance sur les scènes de combat[3].

En outre, si Athéna est la déesse protectrice d’Athènes, alors une telle cité doit contenir dans son fonctionnement quotidien l’attribut même de la divinité qui la protège. Nous savons aujourd’hui que « circulent à Athènes des pièces d’argent, avec la chouette et la déesse »[4], la drachme, monnaie de l’époque, représentant sur chaque pièce la déesse protectrice au recto et la chouette au verso ce qui achève de placer Athènes sous les auspices de vertus guerrières[5]. De surcroît, l’argent ne connaissant pas de frontières, cette représentation symbolique aura des influences inattendues partout où commerceront les Athéniens, notamment en Egypte où la chouette, alors peu appréciée, connaîtra un certain retour en grâce[6].

chouette

Drachme antique.
Source : http://www.numisonline.com/fiche-ventes-sur-offres.php?reference=MC/07/00464&catalogue=47

Il serait néanmoins erroné de réduire la chouette à la seule symbolique de la prédation et de la guerre. Athéna-Minerve ne s’épuise elle-même pas dans des sentiments belliqueux et s’élève la plupart du temps aux plus nobles sentiments qui soient. « Le plus souvent, notait Pierre Commelin dans son dictionnaire désormais classique, la déesse est assise ; mais, quand elle est debout, elle a toujours, avec l’attitude résolue d’une guerrière, l’air méditatif et le regard porté vers de hautes conceptions. »[7] Cet « air méditatif » ainsi que ce « regard porté vers de hautes conceptions » confèrent à Athéna-Minerve un statut qui se superpose au premier et qui n’est autre que celui de la sagesse. Enfant préféré de Zeus, née sans mère, Athéna-Minerve ne doit donc pas être confondue avec l’incarnation pure et dure de sentiments guerriers : elle n’est pas Enyo[8] ni même Mars ; elle ne se bat que pour défendre le foyer, la Cité, et personnifie la sagesse, la raison, mais aussi la chasteté. C’est la raison pour laquelle Athéna est vierge, comme s’il s’agissait pour elle de défendre son corps des assauts extérieurs, image de la défense du corps de la Cité qu’elle a pour tâche d’assurer.

Toutes les conditions étaient donc réunies pour que la chouette devînt le symbole de la philosophie, tant par son association à Athènes, cité philosophique par excellence, que par sa capacité à symboliser la raison et la sagesse dont l’obtention constitue la finalité explicite de l’activité philosophique. Pourtant il n’en fut rien, comme si la part sombre, nocturne, lunaire de la chouette l’avait emporté sur sa propension à exprimer les plus hautes aspirations de la réflexion humaine. La chose est d’autant plus étonnante que c’est Athéna qui enseigna aux hommes les nombres et leur usage, ainsi que l’art de l’éloquence, autant de bienfaits qui auraient dû rejaillir favorablement sur la perception de l’animal qui lui était consacré. A rebours de ce à quoi il eût été possible de s’attendre, la chouette fut rapidement perçue comme symbole de la laideur, de l’ignorance, du malheur, de la maladie, de la mort, à telle enseigne que se développèrent de nombreux rituels dans l’Europe médiévale pour dissiper le mauvais augure que constituait son vol : si celle-ci passait au-dessus du toit d’une maison, il fallait s’en emparer et la pendre la gueule en bas après lui avoir attaché les pattes pour conjurer le sort. De la même manière, si l’on entendait retentir son cri, il fallait immédiatement jeter du sel sur le feu du foyer pour éloigner le malheur véhiculé par le rapace.

De telles croyances populaires, prolongeant d’ailleurs la perception originaire de la chouette telle qu’elle se manifesta dans l’Egypte ancienne[9], tranchent avec la vie athénienne mais s’accordent avec les spéculations philosophiques de leur temps. Nous n’observons aucune scission entre les mœurs du peuple et la symbolisation à l’œuvre dans les textes philosophiques médiévaux. Citons par exemple Nicolas de Cues associant comme une évidence la chouette à l’obscurité et la noirceur :

« La créature rationnelle, en effet, a en soi la lumière distinctive de la raison, mais comme l’œil de la chouette [nocticoracis], elle est très faible et enténébrée par beaucoup d’ombres dans le corps sensible. Ses ténèbres sont illuminées quand elle passe à l’acte par le souffle de l’esprit du Verbe divin. Le disciple, en effet, est illuminé par le verbe du maître quand sa force rationnelle, grâce au don de la raison éclairée du maître, est mise en acte par l’esprit de son verbe qui pénètre en lui. »[10]

Voulant expliciter une déficience, celle de la raison prise dans les ténèbres du corps, Nicolas convoque significativement l’image de la chouette : le corps est cette zone d’ombre qui entrave la raison comme peut l’être l’œil de la chouette qui, pour imposant qu’il soit, n’offre une vue qu’à 70° et réduit donc considérablement la vision réelle du volatile. A ceci s’ajoute que, face à la lumière, la chouette est comme aveuglée, et ne semble donc supporter que l’obscurité nocturne. La raison humaine paraît ainsi puissante et étendue comme les yeux circulaires de la chouette mais, à l’image de ces derniers, elle ne peut exercer pleinement sa puissance, entravée qu’elle est par les ténèbres du corps.

La chouette apparaît donc comme un animal particulièrement ambigu : dotée d’un regard nocturne perçant, clair et aiguisé, lui permettant d’être un redoutable prédateur, elle semble même symboliquement capable de saisir les vérités les plus hautes par l’acuité même de ce regard et prétendre ainsi à la sagesse. Mais, elle est  en même temps souvent associée à la cécité la plus grande ainsi qu’à la déficience visuelle diurne, elle-même métaphore de la déficience d’une raison inapte à saisir les vérités les plus élevées.

Toute la question est donc de comprendre le statut de cette contradiction entre ces deux rapports différenciés à la vision : s’agit-il de deux symbolisations irréconciliables, sans liens et parfaitement opposées, ou peut-on y découvrir un lien dialectique, logique même, qui serait tel que la cécité appellerait la clairvoyance et la clairvoyance la cécité ? La chouette est-elle ainsi la symbolisation d’aspirations contraires de l’homme, ou est-elle le compagnon du devin antique, clairvoyant parce que frappé de cécité, aveugle parce que clairvoyant ? Autrement dit, nous chercherons à comprendre si les différentes significations attribuées à la chouette s’épuisent en de vaines oppositions ou si elles peuvent entrer les unes avec les autres dans une sorte de contradiction dialectique qu’il s’agirait d’interroger.

Un tel programme, qui vise à comprendre comment la figure de la chouette échappa à son destin de symbole philosophique par excellence dès la période antique pour y revenir chez les modernes, parcourra d’abord l’histoire de la philosophie, de Démocrite à Nicolas de Cues pour analyser le devenir du sens de la chouette, puis marquera une pause au cœur d’un énigmatique et non moins troublant tableau de Jérôme Bosch, avant que de jeter l’ancre en terres hégéliennes où la célèbre formule des Principes de la Philosophie du droit fera l’objet d’une attention toute particulière.

I°) De Démocrite à Nicolas de Cues : les aléas symboliques de la chouette

1°) Démocrite l’Athénien

En dépit de la place cruciale qu’occupa la chouette à Athènes tant par son association à Athéna que par sa diffusion monétaire,  son lien avec la sagesse et la clairvoyance ne fut que rarement établi. Cette incongruité ne peut d’abord s’expliquer que par la question de la vue qui prit le pas sur la chouette elle-même : selon que celle-ci est présentée comme disposant d’un regard perçant ou, au contraire, affublée d’une quasi-cécité, donc envisagée selon sa face diurne ou nocturne, sa signification symbolique change du tout au tout. Dans ces conditions, l’hypothèse que nous allons défendre dans cette première partie peut être formulée comme suit : dans le cadre philosophique, c’est le rapport à ce qui est vu qui va déterminer en grande partie le sens symbolique de la chouette, celui-ci étant entièrement dicté par celui-là.

Repartons des remarques introductives d’ordre mythologique : il apparaît que si la chouette peut être associée à Athéna, c’est en vertu de son regard clair, de son œil nocturne perçant, capable d’offrir au rapace un état des lieux suffisamment précis pour lui permettre de fondre sur sa proie. De la même manière, c’est parce que cette vision est perçante qu’elle peut être hypostasiée en symbole de la sagesse, devenant ainsi la voie symbolique par laquelle sont accessibles les connaissances les plus élevées.

C’est dans une telle optique que doit être comprise la réflexion de Démocrite consacrée à l’acuité visuelle. Celui-ci considère que la qualité de la vue est directement indexée sur la quantité de feu contenue dans l’œil ; en d’autres termes, plus la quantité de feu est grande, plus l’œil offre à l’animal une meilleure vue. Or, de tous les animaux, c’est la chouette qui, selon Démocrite, possède la meilleure vue, donc la plus grande quantité de feu dans les yeux, ce qui explique qu’elle peut voir la nuit, éclairant les ténèbres de ses flammes oculaires. La chouette, écrit ce dernier, est « l’animal qui a la vue la plus perçante »[11], ce qui implique immédiatement que ses yeux renferment « une grande quantité de feu et de chaleur […]. C’est pourquoi elle voit pendant les nuits sans lune grâce au feu contenu dans ses yeux. »[12]

Cet éloge visuel de la chouette qui s’accorde pleinement avec le sens que revêt celle-ci à Athènes ne saurait pourtant dissimuler l’ambiguïté que conserve ce rapace, y compris dans la Grèce antique. Du point de vue mythologique, d’abord, il est fréquent que la chouette soit pensée indépendamment de tout lien avec la sagesse et se rapporte exclusivement à la nuit. C’est par exemple le cas d’Harpocrate, dieu du silence, longtemps perçu comme le fils d’Isis et d’Osiris, dont la statue était placée à l’entrée des temples afin de signifier que le meilleur moyen d’honorer les dieux était encore de se recueillir en silence. « Le symbole qui surtout le distingue, rappelle Pierre Commelin, est qu’il tient le second doigt sur la bouche pour recommander le silence et la discrétion. La chouette, symbole de la nuit, est quelque fois placée au pied de sa statue. »[13] Point de sagesse ni de raison ici, mais une méditation sur l’obscur, le dissimulé, le non-dit, le silence par lequel pourtant s’établit un certain rapport avec les dieux.

La langue latine franchit un pas supplémentaire en forgeant le mot de strix pour qualifier la famille des oiseaux nocturnes, les strigidés. Le terme de strix désignait aussi bien cette famille d’oiseaux qu’une espèce d’oiseau vampire suçant le sang des enfants, avant que n’apparaisse au XVIè siècle un être fabuleux, mi-chienne, mi-femme, du même nom. La langue même devint porteuse de cette angoisse humaine éprouvée face à ces animaux qui, associés à la nuit, ne pouvaient être qu’effrayants et hostiles. Le fier regard perçant de la chouette de Démocrite céda rapidement la place à l’inquiétant hululement de l’oiseau des ténèbres.

Toutefois, rien dans la mythologie ni l’étymologie n’indiquent de rapport particulier à la vue ; une fois encore, il nous semble que c’est dans les textes philosophiques, à l’instar de celui de Démocrite, que s’observe cette réflexion indexant la signification de la chouette à la puissance de sa vision.

2°) La dévaluation aristotélicienne de la chouette

Philosophiquement parlant, indépendamment du discours mythologique, c’est sans doute Aristote qui fut l’adversaire le plus résolu de la chouette en l’associant systématiquement à la cécité à travers une image qui, nous le verrons, connaîtra une grande postérité. Pour ce faire, le Stagirite désolidarisa complètement le lien entre notre rapace et Athéna, rompant ainsi les attaches du volatile à la sagesse ou à la raison. A cet égard, un des passages les plus étonnants du corpus aristotélicien est sans aucun doute constitué par l’Histoire des animaux où l’auteur affirme que l’aigle seul, à l’exclusion de tous les autres animaux, fut associé à un Dieu. Parce qu’il vole très haut pour voir le plus d’espace possible, « les hommes disent qu’il est le seul des oiseaux à être divin. »[14] La remarque a de quoi surprendre : si l’aigle fut bel et bien l’oiseau de Jupiter, il ne fut pas le seul animal à se voir consacrer à une divinité, et il s’en faut de beaucoup. Outre la chouette consacrée à Athéna, nous pouvons songer au paon de Junon, au dauphin d’Apollon et de Neptune, etc.

L’hypothèse que nous suggérons pour rendre compte de cette incongruité est de comprendre cette dernière à partir de l’analyse aristotélicienne du regard et de la vue : l’aigle en général, et l’aigle de mer en particulier, possède en effet « une vue très perçante »[15] selon Aristote, au chapitre XXXIV de son Histoire des animaux. C’est sans doute par cette propriété qu’il accède au rang d’animal divin, là où la chouette est condamnée à vivre « la nuit »[16] avec les chauve-souris, animal avec lequel la chouette est souvent associée par le Stagirite pour décrire cette vie nocturne et peut-être même ténébreuse. Quoique condamnée à la vie nocturne, elle n’est pourtant pas dénuée d’intelligence pour se procurer sa subsistance mais elle demeure caractérisée par une négation ou, plus exactement par une privation : la chouette fait partie de ces animaux qui « sont incapables de voir le jour [et qui] se procurent leur propre nourriture en chassant la nuit. »[17] Aristote insiste fréquemment sur cette chouette qui « ne voit pas avec acuité pendant le jour »[18] et qui se fait d’ailleurs voler ses œufs par la corneille qui profite, lorsque dardent les rayons solaires, de la déficience oculaire de sa rivale.

Il apparaît alors que la chouette est moins caractérisée par des attributs positifs que par la privation de la vue en pleine journée, ce qui l’amène, tout comme la chauve-souris, à vivre dans les ténèbres, c’est-à-dire la nuit, quand le soleil a disparu. Aristote reprend d’ailleurs l’exemple des chauve-souris dans la Métaphysique au livre α, pour lui conférer cette fois une portée analogique : de même que la chauve-souris est incapable de voir la lumière du jour qui l’aveugle, de même notre intellect est-il incapable de percevoir les évidences les plus rationnelles qui semblent également l’aveugler :

« Mais le fait que nous pouvons posséder une vérité dans son ensemble et ne pas atteindre la partie précise que nous visons, montre la difficulté de l’entreprise. Peut-être aussi, comme il y a deux sortes de difficultés, la présente difficulté prend-elle sa source non dans les choses, mais en nous-mêmes. Ce que les yeux des chauve-souris [νυκτερίδων] sont, en effet, à l’éclat du jour, l’intelligence de notre âme l’est aux choses qui sont de toutes les plus naturellement évidentes. »[19]

Aristote essaie ici de distinguer les difficultés liées à la nature de l’objet connu de celles nées des déficiences du sujet. Dans le cas présent, ce sont les insuffisances du sujet connaissant qui grèvent considérablement la possibilité de connaître : l’intelligence de notre âme souffre d’une certaine déficience et révèle sa cécité face aux vérités évidentes. Ainsi, l’intellect est face à celles-ci comme la chauve-souris face à la lumière du jour : il ne parvient pas à les percevoir. Dans son propos, le Stagirite ne parle pourtant pas de « chouette » mais de chauve-souris [νυκτερίδων] ; toutefois, il ne fait aucun doute que la même analogie fonctionnerait avec les chouettes frappées de la même tare visuelle.

3°) Postérité médiévale de la dévaluation aristotélicienne de la chouette

Chouette ou chauve-souris, nous avons dans les deux cas affaire à des animaux nocturnes frappés de cécité dans le monde diurne et c’est d’ailleurs ainsi que l’ont compris plusieurs des lecteurs du Stagirite dont Thomas d’Aquin qui, commentant ce passage, substitue à la chauve-souris la figure de la chouette :

« Il faut donc que, absolument parlant, les causes premières des choses soient les intelligibles suprêmes et les meilleurs : ils sont étants et vrais au plus haut point puisqu’ils sont la cause de l’être et de la vérité des autres choses, comme cela est manifesté par le Philosophe au livre II de sa Métaphysique ; et ce, bien que les causes premières de cette espèce soient moins connues de nous et le soient ultérieurement : notre intellect par rapport à l’œil comme l’œil de la chouette [oculus noctuae] par rapport à la lumière du soleil[20] qui, à cause de sa trop grande clarté, ne peut être parfaitement perçue. »[21]

Thomas glose Aristote pour présenter le Liber de causis, vaste spéculation néoplatonicienne sur l’origine et les causes premières. Identique au livre α de la Métaphysique, le livre II se trouve convoqué dès le prologue avant que Thomas n’applique à la question des causes premières la réflexion aristotélicienne pour montrer qu’en dépit de leur excellence et de leur véracité, elles ne sont pas les mieux connues, notre intellect étant face à elles comme les yeux de la chouette face à la lumière du soleil. Ce qui est le plus vrai aveugle littéralement l’intellect qui éprouve alors douloureusement sa cécité ; c’est donc bien pour exprimer le registre de la déficience visuelle que se trouve ici sollicitée la chouette, confondue certes avec la chauve-souris qu’évoque Aristote, bien que la confusion soit amoindrie par le fait que le Stagirite lui-même associe fréquemment chouettes et chauve-souris quant à leur environnement nocturne et ténébreux. Les deux animaux n’évoluent que dans les ténèbres, frappés par leur incapacité à s’envoler et se déplacer alors que resplendit la lumière du jour.

La confusion est significativement reprise chez Nicolas de Cues qui, à l’instar de l’Aquinate et de Pierre de Jean Olivi, mentionne à nouveau Aristote pour justifier une dévalorisation de la chouette symbolisant notre cécité intellectuelle. Dès le premier chapitre de son chef-d’œuvre La docte ignorance, le Cusain file la métaphore d’un intellect aveugle aux vérités évidentes, à l’image de la chouette aveuglée par la lumière solaire :

« Un autre, homme d’esprit divin, dit que la sagesse [sapientiam] et le siège de l’intelligence [intelligentiae] sont cachés aux yeux de tout vivant. Si, donc, il en est ainsi au point que le très profond Aristote affirme dans sa Philosophie première que, concernant les choses les plus manifestes dans la nature, nous rencontrons autant de difficulté que la chouette [nocticoraci] voulant voir le soleil en face, assurément alors, puisque le désir en nous n’est pas vain, nous désirerons savoir ce que nous ignorons[22]. »[23]

Il n’est pas innocent que soient ici mentionnées deux propriétés symboliques de la chouette [noctua], à savoir la sagesse et l’intelligence : nonobstant de telles attributions, Nicolas maintient la chouette[24] dans le champ aristotélicien de la déficience, et n’établit aucun lien avec les vertus que lui prêtaient les Athéniens. La chouette n’est jamais que le symbole de notre incapacité ou, plus exactement, de l’incapacité de notre intellect à percevoir les vérités évidentes les plus excellentes et devient ainsi, en dépit de la proximité lexicale de la sagesse et de l’intelligence prêtées à Athéna, l’indice des difficultés humaines à connaître la vérité. Elle nous dit que, face aux vérités suprêmes, nous sommes comme plongés dans l’obscurité. Quoique peu présente dans l’œuvre du Cusain, elle revêt pourtant une signification cruciale fondant métaphoriquement l’anthropologie cusanienne[25] sur le mode de la déficience : elle est le symbole même de notre ignorance.

II°) Exploration iconographique de la chouette : la révélation hermétique

L’opposition grecque entre une chouette athénienne, perçante, capable de clairvoyance, sage et rationnelle et une chouette aristotélicienne, nocturne, aveugle, incapable de saisir la lumière, semble donc au fil des siècles avoir tourné à l’avantage de la seconde. Les penseurs médiévaux, glosant Aristote, ont entériné la figure d’une chouette incapable de vérité, symbole de la cécité de notre intellect face aux vérités les plus excellentes, aveuglée par la lumière solaire et ne pouvant prendre son vol qu’à la tombée de la nuit, là où, précisément, il n’y a plus rien à connaître. La docte ignorance dont parle Nicolas de Cues, c’est sans doute ce parcours intellectuel au cœur des ténèbres auxquelles nous accule notre condition, c’est ce déploiement de l’intellect au sein de ce qui ne peut être connu, c’est ce renoncement à la lumière de l’Absolu et cette condamnation à la nuit qui s’accompagne pourtant d’une opiniâtre quête de la vérité humaine. Et quel animal pouvait davantage que la chouette exprimer cet envol nocturne d’un intellect renonçant à la lumière mais pas au mouvement de la pensée ?

1°) Misère iconographique de la chouette philosophique

C’est peut-être à travers ce triomphe de la figure aristotélicienne de la chouette qu’il faut comprendre la quasi-absence de représentations picturales de philosophes accompagnés d’une chouette, nonobstant l’association de celle-ci à la sagesse dans la Grèce antique qui aurait dû appeler une sorte de topos iconographique voulant que les philosophes fussent systématiquement accompagnés d’une chouette pour symboliser leur quête de sagesse.

Loin donc de ce qui semblait dicté par l’association athénienne de la chouette à la sagesse, nous devons faire le constat d’une incongruité picturale selon laquelle il n’est quasiment aucun tableau représentant un philosophe en compagnie d’une chouette. Même la fresque de Raphaël dévolue à la représentation de L’école d’Athènes omet la figuration d’une chouette dont la présence en pareil endroit eût pourtant été attendue. Nous devons ainsi nous contenter, à notre connaissance du moins, d’un quasi hapax dans l’histoire de la peinture[26], le portrait de James Boswell (1740-1795), biographe de Samuel Johnson, élève d’Adam Smith, interlocuteur de Voltaire[27] et Rousseau. Bien que Boswell fût d’abord avocat et écrivain, il eut aussi des aspirations philosophiques et il semble bien que le portrait que réalisa de lui George Willison place à dessein une chouette à la droite de ce dernier : celle-ci représente la quête de sagesse qui ne quitta jamais Boswell.

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George Willison, Portrait de James Boswell, 1765, huile sur toile, National Gallery of Scotland

En-dehors de ce portrait, aucun philosophe ne semble avoir été associé à la chouette. Pis que cela, cette dernière fut l’objet dans le monde médiéval d’une détérioration symbolique aggravée d’une détestation populaire. On peut ainsi observer la dégradation de son image par la progressive diabolisation dont elle fut victime. Le monde médiéval qui voyait en elle une annonce de mauvais augures l’associa iconographiquement à l’hérésie et à l’erreur théologique.

2°) La chouette comme symbolisation de l’hérésie

Une des illustrations les plus célèbres de ce phénomène se trouve dans la Tentation de Saint Antoine de Jérôme Bosch (Version de Lisbonne), vaste méditation hallucinée des visions du Saint où le panneau central représente d’inquiétantes scènes destinées à hanter le spectateur. Au centre, agenouillé, Saint Antoine prie tandis que partout ailleurs s’étalent des créatures et des chimères infernales. A gauche de Saint Antoine, une prêtresse coiffée d’une tiare pleine de vipères effrayantes semble officier pour une messe noire, donnant la communion à un homme à gueule de porc, tout de noir vêtu. Au sommet de son crâne trône une chouette aux allures étonnamment tranquilles parmi ce chaos satanique. Il ne fait aucun doute que la chouette exprime ici un sens iconographique clair, celui de l’hérésie que Jérôme Bosch indique explicitement à travers le rapace une fois de plus réduit à sa part symbolique.

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Jérôme Bosch, Tentation de Saint Antoine, 1501, Huile sur panneau, Musée national d’Art ancien, Lisbonne (détail)

Si l’on en restait là, il semblerait que le sort de la chouette fût définitivement scellé : symbole de notre incapacité à connaître les vérités les plus élevées, théologiquement déchue puisqu’associée à l’hérésie, aux antipodes de la sagesse, la chouette ne pourrait plus guère que connaître l’opprobre et mériter les réactions de rejet que le monde médiéval observa à son encontre. L’analyse de la Tentation de Saint Antoine devrait pourtant nous en dire davantage sur l’ambiguïté de la chouette, ne serait-ce que par son emplacement qui ne doit rien au hasard. Tout, en apparence, concourt à faire de la représentation celle d’une scène de Sabbat maléfique où Saint Antoine recherche avec peine la voie christique. Mais à mieux y regarder, on constate que la chouette est représenté au-dessus d’un homme à tête de cochon, cochon dont le saint protecteur est précisément Saint Antoine. Dans ces conditions, la signification iconographique de la chouette doit être approfondie et interrogée dans son ambiguïté : pourquoi placer le symbole de l’hérésie au-dessus de l’animal que protège le Saint ?

3°) Retournement hermétique du symbole

Il nous semble que la chouette ne prend alors sa pleine extension qu’à la condition de lui prêter un sens hermétique : elle intervient pour signaler que quelque chose de caché est à l’œuvre, que ce qui se montre ne doit pas être pris au premier degré. En d’autres termes, la chouette devient l’indice d’un sens nocturne, secret, qui ne se dévoile qu’à celui qui ne se laisse pas aveugler par l’apparence immédiate, qu’à celui qui pratique le lent travail de la médiation hermétique. La dimension nocturne de la chouette pivote et évolue d’une dévaluation par son association à l’ignorance vers une symbolisation hermétique qui lui confère désormais le savoir le plus élevé réservé aux Initiés. Que peut donc nous indiquer la chouette au-delà de l’hérésie manifeste qui caractérise la scène ? A n’en pas douter, Jérôme Bosch a réalisé une sorte de scène dans la scène, comme si la scène de Sabbat mettait en abîme un événement plus hermétique tout aussi présent puisque tout autant figuré quoique perceptible par le seul initié.

Nous pensons donc que la chouette est destinée à indiquer le procès alchimique[28] qui se déroule tout autour de Saint Antoine, et dont de nombreux symboles confirment indiscutablement la présence. Le premier est celui de l’œuf porté par le minuscule individu régénéré par la source dont il jaillit, œuf qui est en alchimie le symbole de la vie spirituelle en germe, ce qui renferme les éléments vitaux essentiels. Mais s’il y a œuf alchimique, encore faut-il qu’il y ait un fourneau alchimique qui entretienne la chaleur de la couvaison, le fameux Athanor. Ce dernier en forme d’œuf également, est une matrice où s’opère la transmutation, et semble explicitement figuré par le « palais du péché », à droite du panneau central, auquel mène un étrange pont nanti d’une horloge. Un rat partiellement enfoncé dans une eau boueuse porte un humain végétalisé qui porte lui-même un nouveau-né. Symbole infernal, le rat nous semble ici porter l’arbre né de la terre vierge portant d’ « ineffables fruits », et que les alchimistes représentent toujours comme une transition à mi-chemin entre l’homme et l’arbre. Il porte en lui l’homme nouveau, régénéré, bientôt adressé à l’autel de la messe noire dans la représentation de Bosch.

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Détail de la Tentation de Saint Antoine représentant l’œuf brandi par l’homme régénéré.

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Le fourneau alchimique et le rat portant l’arbre flétri portant lui-même le nouveau né. (détail)

Tout semble ainsi concourir à faire de la Tentation de Saint Antoine une image dans l’image où, derrière l’hérésie explicite, se dissimule une critique féroce de l’alchimie aux symboles de laquelle Jérôme Bosch fait pourtant souvent référence : tout se passe comme si la véritable hérésie n’était autre que la pratique alchimique où l’homme pense accéder au salut par sa seule puissance, en oubliant la médiation christique, la chouette servant à la fois à indiquer l’hérésie et le double sens de la scène, le deuxième n’étant accessible qu’à l’initié connaissant les symboles hermétiques de l’alchimie. La chouette conjugue alors les deux sens que la philosophie avait semblé tenir éloignés l’un de l’autre : elle est à la fois nocturne, sombre et en même temps propice à la connaissance. Mieux encore, c’est parce qu’elle évolue dans la noirceur et l’obscurité qu’elle permet de délivrer une connaissance plus authentique à ceux qui ne se contentent pas de l’immédiate lumière du jour.

La dimension hermétique de la chouette permet ainsi de réconcilier ce qui aurait pu sembler simplement opposé chez Démocrite et Aristote : elle est à la fois symbole du monde nocturne et en même temps vecteur de connaissance et de sagesse précisément parce que ces dernières ne sont pas accessibles à la pleine lumière mais ne se révèlent qu’aux yeux de celui qui sait voir à travers les ténèbres. « La chouette [Noctua] Minerve vole pour moi ![29] » s’exclamait Erasme dans ses Adages, laissant entendre qu’elle ne s’adressait qu’à ceux qui avaient des yeux pour voir dans l’obscurité, la chouette ne volant précisément que la nuit et dans le silence. C’est peut-être finalement Harpocrate qui symbolise le mieux la dimension hermétique de la chouette, le silence étant alors à comprendre comme un synonyme du secret que celle-ci doit tout à la fois indiquer par sa présence et en même temps protéger.

Dans ces conditions, l’hermétisme renaissant incarné par Jérôme Bosch crée sans doute moins un nouveau sens de la chouette qu’il n’en désocculte le sens athénien recouvert par des siècles d’aristotélisme philosophique et de superstitions populaires. L’hermétisme est ici moins novateur qu’archéologue, se bornant à restituer cela même qui était resté dissimulé par des siècles d’oubli. Mieux encore, le renversement hermétique du sens de notre rapace équivaut également à une réhabilitation du nocturne, de l’invisible, de ce qui ne se laisse connaître que dans l’obscurité, de ce qui fuit la lumière somme toute légitimement aveuglante du jour. L’éclat du soleil se renverse en tromperie, en illusoire accessibilité de la connaissance étalée aux yeux de tous tandis que la pâleur lunaire, éclairant avec parcimonie les objets nocturnes faiblement ombragés, se fait plus volontiers accueillante pour les vérités les plus élevées auxquelles le sage seul aura accès.

III : Les sources hermétiques de Hegel au secours d’une redécouverte de l’Antique : Minerva et les Principes de la Philosophie du Droit

L’hermétisme nous aide à mieux comprendre le sens originaire et athénien de la chouette : elle est un symbole destiné à construire une relation entre le diurne et le nocturne ou, plus exactement, destiné à signifier que c’est dans le nocturne que se révèle la pleine et véritable lumière, celle de la connaissance rationnelle et de la sagesse ; ce n’est qu’après qu’eut disparu la lumière naturelle que la lumière rationnelle peut prendre le relais pour comprendre avec ses propres yeux le monde sur lequel n’irradie plus la lumière solaire. Se réconcilient de la sorte sagesse et monde nocturne, raison et ténèbres, connaissance et silence[30]. Mais cette lecture ne tient qu’à la condition d’admettre que c’est l’hermétisme qui a redécouvert l’ambivalence symbolique de la chouette, et qui en a exhibé son intrinsèque dialectique. Les textes d’Aristote, Thomas ou Nicolas entrent en opposition manifeste avec la profondeur symbolique de la chouette, n’y voyant somme toute que la cécité face à la vérité, là où les mythes antiques avaient eu la subtilité d’attribuer à Athéna un animal nocturne, associant de la sorte la lumière de la sagesse à l’obscurité de son déploiement.

Ce paradoxe apparent des choix symboliques athéniens se trouve étudié par René Guénon au détour d’une note importante destinée à éclairer le sens subtil de la chouette dans un cadre évidemment hermétique :

« Il est à remarquer que l’Athêna des Grecs, qui lui est assimilée [à Minerva, NDA], est dite issue du cerveau de Zeus, et qu’elle a pour emblème la chouette, qui, par son caractère d’oiseau nocturne, se rapporte encore au symbolisme lunaire ; à cet égard, la chouette s’oppose à l’aigle qui, pouvant regarder le soleil en face, représente souvent l’intelligence intuitive, ou la contemplation directe de la lumière, intelligible. »[31]

L’aigle jupitérien, capable de voir sans médiation la lumière intelligible, ce qui se laisse aisément représenter par une figure solaire, s’oppose donc à cette chouette plus lunaire, nocturne, qui ne voit que par médiation, indirectement, ne serait-ce que par la médiation du temps qui doit s’écouler pour que le jour s’en aille et que la nuit s’y substitue. La chouette semble alors nous dire que la véritable sagesse ne se conquiert que dans le temps de la pensée, celui par lequel la lente et patiente dissipation de la lumière aveuglante révèle le terrain authentique de la pensée, celui par lequel le monde tait enfin son charivari pour ouvrir la possibilité de la réflexion de l’âme.

N’est-ce pas là précisément la définition de la réflexion philosophique telle que la propose Hegel dans un célèbre passage des Principes de la philosophie du Droit où l’activité philosophique se trouve décrite aux côtés de la chouette de Minerve ?

« Pour dire encore un mot de l’enseignement qui dit comment le monde doit être, la philosophie, de toute façon, vient toujours trop tard [immer zu spät] pour cela. En tant que pensée du monde, elle n’apparaît dans le temps qu’après que l’effectivité [Wirklichkeit] a achevé son procès de culture et est venue à bout d’elle-même. Ce que le concept enseigne, l’histoire le montre nécessairement de la même manière : c’est seulement dans la maturité de l’effectivité que l’idéal apparaît en face du réel et qu’il édifie pour lui-même ce même monde, saisi dans sa substance, sous la figure d’un règne intellectuel. Quand la philosophie peint gris sur gris, alors une figure de la vie est devenue vieille et, avec du gris sur gris, elle ne se laisse pas rajeunir, mais seulement connaître ; la chouette [die Etile] de Minerve ne prend son envol qu’à l’irruption du crépuscule. »[32]

Ce fameux passage vise d’abord à prévenir un risque, celui de croire que les Principes de la Philosophie du Droit constituent un texte normatif, dictant ce que devrait être le droit ; ils n’y succomberaient que s’ils n’étaient pas philosophiques, car aucune réflexion philosophique ne saurait dicter au monde l’ordre qu’il doit adopter : la philosophie n’est pas prescriptive dans la mesure où elle ne précède en aucun cas le monde ni même ne lui est contemporaine. La réflexion philosophique pense non pas ce qui est, ni et encore moins ce qui sera, ce par quoi Hegel s’oppose à toute visée utopiste de la philosophie, mais bien plutôt ce qui a été, c’est-à-dire ce qui a eu lieu effectivement. Autrement dit, la philosophie ne peut penser que le pensable, c’est-à-dire l’effectif comme accomplissement rationnel ; mieux encore, c’est parce qu’il est traversé d’une effectivité rationnelle que la philosophie peut se saisir rationnellement du monde à la condition expresse que l’effectivité rationnelle se soit précisément réalisée. Dans cette mesure, la philosophie apparaît comme l’acte par lequel la raison retrouve dans le monde ses propres marques qui ne peuvent être repérables qu’à la condition de s’y être réalisées, raison pour laquelle la philosophie peint « gris sur gris » : elle déploie la raison pour comprendre un monde où se manifeste la raison, la manifestation de cette dernière ne se laissant donc saisir qu’après son déploiement.

Le lien analogique avec la chouette de Minerve devient dès lors extrêmement clair : de même que la chouette ne peut percevoir le monde qu’après que se fut dissipé l’éclat du soleil, de même la raison ne peut comprendre le monde qu’après que celui-ci eut été le théâtre d’exercice de la raison. De même que l’animal nocturne ne voit la lumière du monde que dans la nuit, de même la raison ne voit le sens du monde qu’après que l’effectuation rationnelle de celui-ci se fut accomplie. Une médiation temporelle constitue ici le pivot de l’analogie, et délivre le sens du refus de l’intuition : le sens des choses ne se révèle pas immédiatement, c’est-à-dire intuitivement[33], il ne se donne qu’à et par la « patience du concept ». La sagesse n’est donc pas ce contact immédiat avec le sens du monde mais bien plutôt la maîtrise du temps conceptuel par lequel se construisent les médiations grâce auxquelles seules le sens du monde deviendra appropriable.

Hegel ne reprend donc pas le topos aristotélicien de l’animal nocturne ébloui par le soleil et condamné à l’ignorance ou à la cécité ; bien au contraire, le monde nocturne de la chouette devient le lieu naturel et nécessaire où peut commencer rationnellement l’exercice philosophique, l’obscurité devenant quant à elle la condition de possibilité de la compréhension du sens du monde. Loin d’opposer de manière irréconciliable sagesse et monde nocturne, Hegel en montre l’intrinsèque solidarité, et rejoint ainsi les spéculations athéniennes et hermétiques.

Se pose donc une ultime question quant à l’inspiration de cette analogie chez Hegel : est-ce là une résurgence grecque liée à sa très bonne connaissance de la culture athénienne ou est-ce plutôt le signe de sa familiarité avec un certain hermétisme qui, pour être discret, n’en est pas moins présent tout au long de son œuvre ?

Pour répondre à cette délicate question, il faut d’abord rappeler que la chouette, quoique très peu présente textuellement chez Hegel, lui fut matériellement associée par un de ses étudiants qui réalisa une gravure le représentant avec une chouette, ce dont une lettre à Christiane Hegel, sa sœur, porte trace :

« Il n’a plus été possible de se procurer une gravure de moi, dont tu as souhaité avoir deux exemplaires ; mais comme j’ai été non seulement gravé sur cuivre, mais aussi taillé en relief, je veux t’envoyer deux de ces médailles – et je l’aurais fait si je savais de quelle façon. »[34]

La gravure en question désigne une médaille du sculpteur August Ludwig Held ; le verso montre un génie céleste ainsi qu’une figure féminine debout portant une croix que le génie s’apprête à saisir. A droite, un savant est assis devant une colonne portant à son sommet une chouette ; sur ses genoux, il tient un livre ouvert. Au recto, figure un portrait gravé de Hegel avec la dédicace de ses étudiants[35]. Au-delà de l’émouvant hommage rendu par ces derniers au maître de Berlin, on peut se demander pourquoi la chouette est retenue comme symbole au même titre que la croix : si cette dernière fait l’objet d’une réflexion permanente chez Hegel, la chouette n’est jamais qu’un hapax et l’on peut donc s’étonner de sa présence comme élément constituant de la pensée hégélienne. A cet étonnement peuvent être avancées deux réponses, non exclusives l’une de l’autre. La première consiste à faire l’hypothèse d’un retour en grâce de la chouette dès le XVIIIème siècle, à nouveau associée à la sagesse et à la raison philosophique, ce dont pourraient d’ailleurs témoigner les images du Scriblerus Club[36], groupe littéraire informel et parodique fondé en 1712 qui ne cessa d’associer graphiquement la chouette à l’idée de réflexion ou de sagesse. A ce titre, la chouette comme image naturelle de la philosophie pour un étudiant du XIXème siècle dut être la même que pour un Athénien, ce qui rend intelligible sa représentation sur la médaille offerte à Hegel.

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Illustration de la première page du deuxième livre de The Dunciad: With Notes Variorum, and the Prolegomena of Scriblerus, Fleetstreet, 1729, Fisher Library, University of Toronto.

Mais cette hypothèse ne résout que partiellement les difficultés car elle ne rend pas compte d’un fait, celui voulant que la réhabilitation de la chouette comme compréhension nocturne, c’est-à-dire secrète ou médiatisée, semble avoir émergé dans les cercles hermétiques. Hegel aurait-il eu vent de la symbolique hermétique de la chouette, et l’aurait-il reproduite dans la préface des Principes de la Philosophie du Droit comme pour adresser un discret indice à ses lecteurs informés du sens caché de ses propres œuvres ? Sur ce point, la réponse ne nous semble faire aucun doute : Hegel fut comme Schelling, dans sa jeunesse, un lecteur attentif de la revue Minerva, revue hermétique traduisant en allemand des textes révolutionnaires d’auteurs français franc-maçons. Une lettre de 1794 adressée à Schelling confirme la bonne connaissance de cette revue dont jouissait Hegel :

« Tout à fait par hasard, j’ai parlé ici il y a quelques jours avec l’auteur des lettres que tu connais bien et qui ont paru dans la Minerva d’Archenholz – lettres signées O. et soi-disant écrites par un anglais. L’auteur est en réalité Silésien et s’appelle OElsner. Il m’a donné des nouvelles de quelques Wurtembergeois qui sont à Paris, entre autres de Reinhard, qui occupe un poste important au Département des Affaires étrangères. »[37]

Fondée en 1792 par Archenholz[38], Minerva empruntait son nom à celui de nombreuses loges maçonniques, et avait pour ambition de défendre la Révolution française et les principes maçonniques auprès du public allemand. Or ce qui frappe n’est autre que la proximité des gravures qui composent le premier numéro de la revue avec les attributs symboliques de la médaille remise à Hegel. La gravure du premier numéro de Minerva dont nous savons avec certitude qu’il fut lu par Hegel, représente une colonne sur laquelle on lit : « Aux prêtres de la sagesse de tous les temps »[39] Un enfant achève de maçonner cette colonne et utilise une truelle. Un bouclier avec une méduse trône en bas d’une femme entourée d’enfants. La colonne, l’enfant accomplissant symboliquement la construction du temple, la femme, sont autant d’éléments qui se retrouvent sur la médaille remise à Hegel en 1831. Mais qu’en est-il de la chouette ? Elle figure, sur la médaille, au sommet de la colonne ; or, sur ce point également, la correspondance avec les gravures de Minerva est troublante. « Sur la colonne monumentale, sortant d’une corbeille, une chouette prend son envol, l’oiseau de cette Minerve dont la revue emprunte le nom. »[40]

Il est donc plus que probable que l’usage hégélien de la chouette de Minerve soit une résurgence de la chouette ornant la gravure du premier numéro de Minerva, Hegel prenant d’ailleurs soin de parler de la chouette de Minerve et non d’Athéna, comme pour signifier au lecteur attentif l’origine de cette image. « Hegel, explique Jacques d’Hondt, a toujours gardé le souvenir de certains articles de Minerva. »[41] et la préface des Principes en est l’éclatant témoignage. C’est bien dans un contexte hermétique que la chouette peut ainsi connaître une réhabilitation positive, lui permettant de dialectiser les trois sens qui lui sont habituellement prêtés.

1) Aveugle dans l’instant, la chouette demande du temps pour voir et comprendre le monde ; sa cécité n’est jamais que le signe du refus de l’intuition et de la connaissance immédiate, jugée illusoire. Tout comme la revue Minerva qui raillait Cagliostro ou Swedenborg pour leur illuminisme, Hegel refuse l’illumination directe au profit d’une connaissance obtenue par la médiation du temps, donc du concept.

2) Nocturne, elle est l’animal du secret qui ne délivre la connaissance qu’à ceux qui savent voir, c’est-à-dire ceux qui ne se laissent pas bercer par les illusions d’un jour qui obstrue plus qu’il ne révèle. Symbole hermétique par excellence, la chouette indique à l’initié le savoir dont il pourra disposer à la condition exclusive qu’il fasse sienne la patience que suppose le refus de la connaissance intuitive.

3) Capable d’atteindre les vérités les plus hautes une fois l’aveuglante lumière du monde dissipée, la chouette indique la sagesse humaine possible, et les plus hautes aspirations de la raison. La sagesse semble ainsi être pensée comme la récompense hermétique de ceux qui auront éprouvé la patience du concept et compris la nature même de la raison.

Conclusion : le hululement moqueur de Nietzche

Tout le présent article avait pour ambition de montrer que la subtilité mythologique dont jouissait la chouette à Athènes fut sans cesse menacée par de constantes dévalorisations unilatérales de sa signification avant que la réflexion symbolique inhérente à l’hermétisme n’en restitue les nuances et la profondeur. De manière surprenante, l’attaque fut portée dès l’Antiquité par Aristote, qui ne sembla pas percevoir la richesse symbolique dont la chouette était porteuse : tout entier porté à une taxinomie aveugle aux significations multiples, le Stagirite désenchanta le monde animal en général, et la chouette en particulier ; pis encore, il fit des animaux nocturnes la métaphore de la cécité de l’intellect, et entérina par son analogie pour de nombreux siècles philosophiques le rejet de ces rapaces.

Il y eut à la Renaissance, période propice à la diffusion d’un certain hermétisme[42], le frémissement d’Erasme. Ou encore le mot de Politien agacé par la prétention de certains humanistes et raillant les « chouettes savantes qui n’ont pas toujours la sagesse »[43], indiquant par là à quel point la chouette était redevenue synonyme de savoir et de sagesse après que le monde médiéval l’eut tellement combattue. Mais c’est avec Hegel, sans aucun doute, que fut restituée à la chouette toute son extension symbolique, et ce tant par son intime connaissance de l’Antiquité que par sa lecture régulière de Minerva et les savoirs hermétiques qui lui étaient liés.

Mais nous n’en avons pas fini avec ce subtil volatile ; nous souhaiterions en effet interroger le rapport d’un texte de Nietzsche au réinvestissement hégélien de la symbolique de la chouette. Dans la goethéenne « Plaisanterie, ruse et vengeance » qui ouvre le Gai Savoir, Nietzsche sautille d’idées en idées à travers de petites strophes en vers et s’arrête soudainement sur une évocation de Humain trop humain :

« Mélancoliquement timide tant que tu regardes en arrière [rückwärts],

Confiant [trauend] en l’avenir [Zukunft] quand tu as confiance en toi-même [selbst dir traust] :

Oh, oiseau, te mettrai-je au nombre des aigles ?

Es-tu de Minerve la chouette [U-hu-hu] chérie ?[44] »[45]

Il faut ici écouter les sonorités du texte allemand, en sonder les échos pour en déduire le sens. Dans ces quatre vers organisés autour de rimes plates, le premier crée une résonance explicite entre scheu (timide) et schaust (regardes), associant de ce fait le regard rétrospectif à la timidité. A l’inverse, le deuxième vers conjugue trauend et traust pour évoquer cette circularité positive de la confiance, elle-même associée à l’avenir. Le regard rétrospectif, celui qui vient « toujours trop tard » pour reprendre le propos de Hegel, ne débouche sur aucune initiative créatrice : il est au contraire englué dans la mélancolie qui inhibe toute force créatrice et rend l’individu timoré. Ecrasé par le poids du passé qu’il regrette, ce dernier ne se projette dans aucun avenir possible ; le contraste avec le deuxième vers est saisissant, lui qui détourne le regard du passé pour créer les conditions de possibilité de la confiance : le regard tourné vers soi conditionne la confiance en l’avenir.

Mais quel est alors le référent du « tu » que ne cesse de convoquer Nietzche ? Il semble être question de l’ouvrage de 1878, Humain trop humain, ballotté donc entre une timidité inhibée et une audace folle ouvrant un avenir inédit. En d’autres termes, tout se passe comme si Nietzsche jugeait son ancien livre de manière ambiguë, en y voyant ce qui reste de l’ancienne philosophie tout en y apercevant les nouveautés radicales dont il était porteur. Les deux vers suivants correspondent alors chacun à l’un des deux pôles du ballottement, construisant le quatrain sur un réseau chiasmatique d’opposition.

L’avenir et l’audace renvoient à l’aigle dont Nietzsche ne cessera de faire l’éloge, allant jusqu’à flanquer Zarathoustra de ce dernier[46] ; rappelons-nous également que dès les premières pages d’Ainsi parlait Zarathoustra, l’importance de l’aigle, animal solaire et diurne, est signifiée par la référence précoce au soleil :

« Mais enfin son cœur se transforma et un matin il se leva aux premières lueurs du soleil, se présenta devant lui et lui parla ainsi :

« Grand astre, que serait ton bonheur si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ?

Dix ans durant, tu es monté à hauteur de ma caverne : tu en aurais eu assez, un jour de ta lumière et de ton trajet, sans moi, mon aigle et mon serpent. »[47]

S’il y a ballottement, c’est que Humain trop humain n’est pas uniquement ce livre solaire symbolisé par l’aigle mais demeure également nocturne, lunaire, tourné vers le passé et ses inhibitions. C’est alors la chouette qui est convoquée aux côtés de Minerve pour caractériser cette mélancolie timorée ; toutefois, un fait lexical intrigue : loin d’employer le terme classique d’Eule voire d’Etile comme le fait Hegel, Nietzche recourt à une onomatopée infantile et évoque la liebling U-hu-hu, usant d’un vocabulaire tout à fait inhabituel, pour ne pas dire inapproprié au sein d’un langage adulte.

Nous comprenons ce choix comme une volonté de cruellement ridiculiser ceux qui se réfèrent à la prétendue sagesse de la chouette de Minerve en rendant infantile et terriblement naïve une telle image ; pis encore, nous y voyons une attaque fine quoique massive contre Hegel, l’ironie lexicale réduisant la sagesse supposée de la chouette[48] à un hululement grotesque fort bien rendu par le jeu sonore. Le simple fait de prononcer le nom décrédibilise le symbole et attaque au plus profond le sens de la philosophie hégélienne : loin d’innover ou de créer, la prétendue sagesse hégélienne bégaye, trébuche, hulule – U-hu-hu – comme un babillage ; tel est le sens réel de cette philosophie qui se targue de toujours venir trop tard et qui s’épuise dans une vaine répétition, étouffée par ses propres inhibitions d’enfant retardé[49].

Humain trop humain apparaît alors comme le théâtre d’une lutte interne à la pensée du jeune Nietzsche entre les forces solaire – l’aigle – et lunaire – la chouette, dont il ne parvint à s’extraire qu’à grand peine, nous indiquant par ce biais que la lutte entre les forces diurne et nocturne est décidément loin d’être close, et que la clarté du jour est loin d’en avoir fini avec le hululement obsédant de la chouette.


[1] Le vers 446 dit exactement : θῦνον κρίνοντες, μετὰ δὲ γλαυκῶπις Ἀθήνη, ce que Leconte de Lisle traduit par « Elle parla ainsi, et la divine Athènè aux yeux clairs obéit. »

[2] Homère, Iliade, II, 445-452, Traduction Jean-Louis Backès, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2013, pp. 66-67

[3] Une autre explication, plus rare, se fonde sur l’identité de Nyctéis, amie d’Athéna changée en chouette. Toutefois, les raisons de cette métamorphose demeurent obscures : les uns y voient une punition d’une relation incestueuse avec son père, les autres une marque d’affection d’Athéna qui permettait ainsi à son amie de pouvoir toujours demeurer auprès d’elle.

[4] Jérôme Laurent, Leçons sur l’Ethique à Nicomaque, Paris, Ellipses, 2013, p. 72

[5] Les pièces d’un euro grecques maintiennent d’ailleurs cette tradition.

[6] « Sous l’influence des pièces de monnaie athéniennes, habituellement utilisées par les commerçants grecs qui fréquentent le  port de Naucratis dès l’époque saïte, certaines des premières monnaies frappées en Égypte adoptent elles aussi un type à la chouette. », Alice Coyette, « Hiboux et chouettes pharaoniques », p. 6. Article électronique : http://www.fltr.ucl.ac.be/fltr/glor/coyettehiboux/Coyette.pdf

[7] Pierre Commelin, Mythologie grecque et romaine, Paris, Bordas, Classiques Garnier, 1991, p. 31

[8] Peu connue, Enyo est l’épouse de Mars, et se nomme Bellone ou Mâ-Bellone à Rome. Fille de Céto et Phoreys, famille de monstres, elle « personnifie la Guerre sanglante et furieuse. », Pierre Commelin, op. cit., p. 430 Précédée de l’Epouvante et de la Mort, elle sème terreur et désolation sur son passage.

[9] « Les hiboux et les chouettes, comme d’autres animaux nocturnes, ne semblent pas avoir été bien considérés en Égypte ancienne. Ainsi, la plupart des momies de rapaces nocturnes retrouvées avaient la gorge tranchée, mutilation qui empêche l’oiseau d’agir. Étant donné le pouvoir donné aux signes par les Égyptiens, on observe parfois de telles mutilations même sur les signes hiéroglyphiques : on représente alors un couteau qui transperce l’oiseau. Le déterminatif du verbe Hsq, « décapiter » est précisément figuré par un hibou décapité par un couteau. On observe aussi ce phénomène dans certains textes funéraires, où les hiéroglyphes d’animaux ne sont représentés que de manière partielle, afin de les rendre inoffensifs. », Alice Coyette, art. cit., p. 5

[10] « Rationalis enim creatura discretivum in se habet rationis lumen, sed est ut oculus nocticoracis debile multum atque multis umbris obtenebratum in hoc sensibili corpore. Actuatur igitur afflatione Spiritus divini verbi, et tenebrae eius illuminantur. Verbo enim doctoris illuminatur disciplus, quando vis ipsa rationalis discipuli dono illuminatae rationis magistri se per verbalem spiritum ingerentis ad actum passim educitur. », Nicolas de Cues, De dato patris luminum, I, § 94, Traduction Hervé Pasqua, in Nicolas de Cues, Opuscules, Texte latin, Introduction, Traduction et notes d’Hervé Pasqua, Rennes, ICR, 2011, pp. 128-129

[11] Démocrite, A, 157, in Jean-Paul Dumont et alii, Les Présocratiques, Paris, Gallimard, coll. Pléiade, 1988, p. 829, cité par Jean Salem, Démocrite. Grains de poussière dans un rayon de soleil, Vrin, 1996, 2002², p. 133

[12] Ibid.

[13] Pierre Commerin, op. cit., p. 424

[14] Aristote, Histoire des animaux, livre IX, chap. XXXII, 619b6-8, Traduction, Janine Bertier, Paris, Gallimard, coll. Folio-essais, 1994, p. 512

[15] Ibid., chap. XXXIV, 620a2, p. 513

[16] Ibid., Livre I, chap. I, 488a26, p. 66

[17] Ibid., Livre IX, chap. XXXIV, 619b19-20, p. 512

[18] Ibid., Livre IX, chap. I, 609a9, p. 476

[19] Aristote, Métaphysique, livre α, 993b, 5-11, Traduction Tricot, Paris, Vrin, 1991, pp. 107-108

[20] On retrouve exactement la même expression chez Pierre de Jean Olivi : l’œil de l’intellect est comme l’œil de la chouette face au soleil [sicut oculus noctuae ad solem], ce qui achève de montrer à quel point la comparaison aristotélicienne de la Métaphysique était devenue un topos médiéval. Cf. Jean Olivi, De perlegendis Philosophorum libris, § 2, reproduit dans Catherine König-Pralong, Olivier Ribordy, Tiziana Suarez-Nani (éd.), Pierre de Jean Olivi – Philosophe et théologien, Berlin / New-York, Walter de Gruyter, 2010, p. 432

[21] Thomas d’Aquin, Commentaire du Livre des Causes, Prologue, Traduction Béatrice et Jérôme Decossas, Paris, Vrin, 2005, p. 37. Pour le texte latin, cf. Super librum de causis expositio, texte latin introduit et édité par H.-D. Saffrey Paris, Vrin, 2002, p. 2

[22] « […] et alius quidam divini spiritus vir ait absconditam esse sapientiam et locum intelligentiae « ab oculis omnium viventium ». Si igitur hoc ita est, ut etiam profundissimus Aristoteles in prima philosophia affirmat in natura manifestissimis talem nobis difficultatem accidere ut nocticoraci solem videre attemptanti, profecto cum appetitus in nobis frustra non sit, desideramus scire nos ignorare. », Nikolaus von Kues, De Docta Ignorantia, I, 2. 1, § 4, in Nikolaus von Kues, Philosophisch-Theologische Werke, Band I, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 2002, p. 8

[23] Nicolas de Cues, La docte ignorance, livre I. 2, chap. premier, § 4, Traduction Hervé Pasqua, Paris, Payot, coll. Rivages, 2011, p. 49

[24] Il faudrait ici légèrement préciser la traduction : au sens littéral, nocticorax signifie le corbeau de nuit. La chouette se dit quant à elle noctua, présentant donc la même racine (nox) que le corbeau de nuit. L’usage semble vouloir que le corbeau de nuit soit un des noms de la chouette.

[25] Sur cette question, on ne peut que savoir gré à Pauline Moffitt Watts d’avoir attiré l’attention des lecteurs sur l’importance de cette chouette dans la spéculation cusanienne. Cf. Pauline Moffitt Watts, Nicolaus Cusanus. A Fifteenth-Century vision of man, Leiden, Brill, 1982, en particulier le chapitre II significativement intitulé « Ut nocticoraci solem uidere attemptanti : The Metaphysical Foundation of Cusanus’ Vision of Man », pp. 33-86

[26] Je dois cette découverte à Pierre Téqui ; qu’il en soit ici remercié.

[27] On trouve le détail (savoureux) de la conversation entre Voltaire et James Boswell dans la monumentale biographie de Jean Orieux. Cf. Jean Orieux, Voltaire ou la royauté de l’esprit, Flammarion, coll. Champs, Tome II, 1977, pp. 216-222

[28] Nous ne réduisons nullement le sens de la Tentation de Saint Antoine à sa dimension alchimique mais nous ne pouvons non plus la taire. Pour une lecture alchimique de l’œuvre de Bosch, cf. Madeleine Bergman, Hieronymus Bosch and Alchemy, Stockholm, 1979 et Laurinda S. Dixon, Alchemical Imagery in Bosch’s Garden of Delights, Ann Arbor, UMI Research Press, 1981. Et, du même auteur, The art bulletin, 63, mars 1981

[29] Erasme, Adage, I, 1, 76, cité dans Erasme, Philosophie chrétienne, Introduction, Traduction et notes par Pierre Mesnard, Paris, Vrin, 1970, p. 91

[30] Emmanuel Levinas a sans doute réinvesti cette part nocturne de l’Etre, en en inversant toutefois le rapport à la rationalité. Dans son remarquable essai, Raoul Moati propose en effet une lecture de Totalité et infini destinée à « déduire l’œuvre d’une productivité essentiellement nocturne de l’être ayant échappé à l’ontologie de la vérité […]. », Raoul Moati, Evénements nocturnes. Essai sur Totalité et Infini, Paris, Hermann, 2012, p. 16

[31] René Guénon, « Cœur et cerveau », in René Guénon, Symboles de la Science sacrée, Paris, Gallimard, 1962, note 2, p. 401

[32] Georg Wilhelm Hegel, Principes de la philosophie du droit, Préface, Edition critique établie par Jean-François Kervégan, Paris, PUF, coll. Quadrige, 2013, p. 134

[33] Sur le refus hégélien de l’intuition, cf. l’ouvrage décisif de Xavier Tilliette, L’intuition intellectuelle de Kant à Hegel, Paris, Vrin, 1995, pp. 248, sqq.

[34] Hegel, Lettre à Christiane Hegel, 18 janvier 1831, in Hegel, Correspondance, Tome III, Traduction Jean Carrère, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1990, p. 282

[35] Sur l’interprétation philosophique de cette médaille, on peut se référer à Emilio Brito qui y voit la réconciliation de la Raison (la chouette) et de la religion (la Croix). Cf. Emilio Brito, La christologie de Hegel. Verbum Crucis, Traduction B. Pottier, Paris, Beauchesne, 1983, p. 228 Derrida s’intéresse également à cette lettre et à cette médaille pour retracer la série de distinctions qui honoreront Hegel, lequel recevra la médaille de l’aigle, permettant de filer le fameux « GL » présent chez Hegel et dans le nom de l’aigle. Cf. Jacques Derrida, Glas, Paris, Galilée, 1974, p. 206 Toutefois, Derrida n’accorde aucune importance à la figure de la chouette comme telle, ce qui en restreint l’intérêt pour notre propre perspective. Karl Löwith analyse avec brio l’histoire intellectuelle de cette médaille ainsi que le débat avec Goethe qui s’ensuivit. Cf. Karl Löwith, De Hegel à Nietzsche, Traduction Rémi Laureillard, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1981, pp. 33-36

[36] Je remercie à nouveau Pierre Téqui de m’avoir fait connaître de telles images.

[37] Hegel, Lettre à Schelling, la veille de Noël 1794, In Hegel, Correspondance, Tome I, Traduction Jean Carrère, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1990, pp. 17-18

[38] Pour l’histoire de cette revue, cf. Alain Ruiz, « Les Jacobins allemands en France pendant la Révolution », in Jean Mondot et Alain Ruiz (dir.), Interférences franco-allemandes et Révolution française, Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 1994, en particulier pp. 109 et 127

[39] Jacques d’Hondt, Hegel secret. Recherches sur les sources cachées de la pensée de Hegel, Paris, PUF, coll. Epiméthée, 1968, pp. 23-24

[40] Ibid., p. 24

[41] Ibid., p. 8

[42] Sur cette vaste question, cf. Eugenio Garin, Hermétisme et Renaissance, Paris, Allia, 2001, passim

[43] Cité par André Chastel, Art et humanisme à Florence. Etudes sur la Renaissance et l’humanisme platonicien, Paris, PUF, 1961, pp. 348-350

[44] « Schwermüthig scheu, solang du rückwärts schaust,/ Der Zukunft trauend, wo du selbst dir traust: / Oh Vogel, rechn’ ich dich den Adlern zu ? / Bist du Minerva’s Liebling U-hu-hu. », Friedrich Nietzsche, Die Fröliche Wissenschaft, § 53

[45] Friedrich Nietzsche, Le Gai Savoir, « Plaisanterie, ruse et vengeance », 53, Traduction Patrick Wotling, Paris, GF, 2007, p. 50

[46] Les toutes premières lignes du Prologue nous informent que Zarathoustra est accompagné d’un aigle et d’un serpent.

[47] Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue, Traduction Georges-Arthur Goldschmidt, Paris, LGF, 1999, p. 17

[48] Nous nous accordons avec le sens général de l’analyse de George L. Kline dans l’article « The Use and abuse of Hegel », in William Desmond (ed.), Hegel and his critics. Philosophy in the Aftermarth of Hegel, New York, State University of New York Press, 1989, pp. 1-34. Toutefois, la page 6 qui est entièrement consacrée à l’étude du § 53 du Gai Savoir ne nous semble prêter aucune attention à la sonorité des vers et donc à ce jeu sur la langue qu’opère Nietzsche pour enrôler celle-ci au service d’une critique ironique de la figure hégélienne.

[49] Nous remercions Sébastien Barbara et Marianne Ciardi pour leurs précieux conseils.

  1. Magnifique, merci !

  2. Gabrielle C. says:

    Merci pour ces réflexions intéressantes autour de la chouette!
    Il y a je crois une petite coquille dans le texte de Hegel (note 32): en allemand, la chouette est bien [die Eule] et non [die Etile].

  3. J’ai récemment découvert que la chouette était symbole de patience, mais la justification que j’en est trouvé est (pseudo) naturaliste. Les oiseaux de jour sont censés avoir une forte aversion pour la chouette et l’attaquer en grand nombre s’ils la surprennent pendant son repos diurne. Celle-ci, face à des assaillants multiples et une lumière qui l’aveugle, ne peut que prendre son mal en patience.
    Exemple d’attestation : https://books.google.fr/books?id=QatYENAWjDkC&lpg=PA256&ots=_YKL6JZO4E&dq=chouette%20attaqu%C3%A9e%20par%20%22oiseaux%20de%20jour%22&pg=PA256#v=onepage&q&f=false
    Plus sur son rôle dans l’histoire de l’art : http://scans.library.utoronto.ca/pdf/4/15/larevuedelartanc22pariuoft/larevuedelartanc22pariuoft.pdf (page 176 du pdf, « la chasse à la chouette »)

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