La « concrétisation » technique, un concept nodal

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 Andrew Iliadis est post-doctorant à l’Institut de Technologie de l’Université de l’Ontario, et membre du CIDES

(traduction : Jean-Hugues Barthélémy)

     En 1932, l’ingénieur Jacques Lafitte consacrait aux machines un ouvrage[1] incluant des réflexions sur le grand polymathe anglais Charles Babbage, et notamment sur son texte classique « On a Method of Expressing by Signs the Actions of Machinery » (1826). Vingt-six ans plus tard, Gilbert Simondon propose dans Du mode d’existence des objets techniques (MEOT)[2] un nouvel encyclopédisme à base technologique[3]. Or, sans qu’il en ait semble-t-il connaissance à cette date, il y prolonge en fait le dialogue de Lafitte avec Babbage en complexifiant la « philosophie de la machine » qui, chez Lafitte, concevait cette dernière comme « une extension organisée de nous-mêmes »[4]. Par-delà la « mécanologie » de Lafitte, il défend l’idée d’une « technologie générale », en introduisant notamment le concept de « concrétisation » qui deviendra l’une de ses grandes contributions à la philosophie des techniques, et dont il livrera une vision plus synthétique en 1965-1966 dans le cours Imagination et invention (IMIN), paru de façon unifiée en 2008 seulement[5]. Le présent article se propose de présenter d’abord rapidement quelques aspects essentiels de la théorie simondonienne de la concrétisation en régressant depuis IMIN vers MEOT, puis d’illustrer cette théorie en analysant d’une part un exemple célèbre de concrétisation selon Simondon, la turbine Guimbal, et en proposant d’autre part un second exemple qui nous est propre : les transistors planaires.

Définition minimale de la concrétisation

     Dans la quatrième partie d’IMIN, consacrée à l’invention, Simondon écrit que « l’invention apporte une vague de condensations, de concrétisations qui simplifient l’objet en chargeant chaque structure d’une pluralité de fonctions »[6]. Il y a d’abord concrétisation lorsque, dans une nouvelle mouture de l’objet technique, un ou plusieurs éléments – nommés ici « structures » par Simondon – ont été dotés de nouvelles fonctions. Si cette « condensation » qu’est la concrétisation « simplifie » l’objet, comme dit Simondon, c’est parce que la plurifonctionnalité nouvelle d’un ou de plusieurs de ses éléments peut rendre inutile un autre élément et faire décroître le nombre total des éléments dans l’objet. Ici la complexification fonctionnelle – l’accès d’un ou de plusieurs des éléments de l’objet à la plurifonctionnalité – fonde la simplification structurale. Mais la simplification est aussi le gain en indivisibilité, que Simondon nomme la « cohérence interne » de l’objet. C’est là une idée que nous retrouverons bientôt via celle de « synergie ».

     La définition première et minimale de la concrétisation d’un objet technique à partir de l’accès d’un ou de plusieurs de ses éléments à la plurifonctionnalité est issue de MEOT. Au premier chapitre de cet ouvrage, Simondon prenait pour exemple les ailettes de refroidissement du moteur thermique à combustion interne :

« Ces ailettes de refroidissement, dans les premiers moteurs, sont comme ajoutées de l’extérieur au cylindre et à la culasse théoriques, géométriquement cylindriques ; elles ne remplissent qu’une seule fonction, celle du refroidissement. Dans les moteurs récents, ces ailettes jouent en plus un rôle mécanique, s’opposant comme des nervures à une déformation de la culasse sous la poussée des gaz »[7].

     Plus largement, la concrétisation concerne des schèmes technologiques de telle façon que les moutures successives de l’objet renforcent son unité. Mais l’objet technique se situe par ailleurs « au point de rencontre de deux milieux, et il doit être intégré aux deux milieux à la fois » : d’une part le milieu technique, d’autre part le « milieu géographique »[8]. Simondon invente le mot « technogéographie » pour décrire cette double relation. Or, la fonction de mise en relation des deux milieux qui revient à l’objet technique « limite l’adaptation et la précise dans le sens de l’autonomie et de la concrétisation. Là est le véritable progrès technique »[9]. Là encore, il s’agit d’un point que nous préciserons plus bas grâce à l’exemple paradigmatique de la turbine Guimbal, auquel nous accorderons un développement. Pour l’instant, il convient seulement de définir les aspects premiers de ce que Simondon nomme « concrétisation ».

AI Procede Planar de Jean Hoer ni 1959 US Patent 3-025-589

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     Dans le processus de concrétisation, l’objet technique se « naturalise » également en intégrant dans son fonctionnement même de plus en plus de lois naturelles, mais c’est là un processus asymptotique : contrairement à l’être naturel, qui est « immédiatement concret », l’objet technique ne sera jamais absolument concret, dit Simondon, et donc jamais vraiment naturel. Dans IMIN, il remarquera à cet égard que l’on utilise en anglais l’adjectif « versatile » (flexible) pour décrire l « adaptabilité externe » produite par la concrétisation comprise comme « élévation du niveau de la compatibilité interne »[10]. Cette compatibilité interne caractérise les éléments de l’objet et leurs fonctions, et en cela elle nous permet de revenir une dernière fois à la question de la plurifonctionnalité, à travers le terme – récurrent chez Simondon – de « synergie ». Simondon insiste dans MEOT sur le fait que « l’objet technique progresse par redistribution intérieure des fonctions en unités compatibles, remplaçant le hasard ou l’antagonisme de la répartition primitive ; la spécialisation ne se fait pas fonction par fonction, mais synergie par synergie »[11].

     C’est donc en vertu de cette recherche des synergies que la concrétisation se traduit par « un aspect de simplification », une fonction pouvant être remplie « par plusieurs structures associées synergiquement »[12]. Quant aux effets secondaires ou « conséquences marginales » résultant des anciennes incompatibilités relatives entre fonctions, ils étaient atténués par des correctifs dans l’objet « abstrait », et deviennent dans l’objet plus « concret » des « aspects positifs » intégrés au schème de fonctionnement de l’ensemble, ainsi qu’on le verra bientôt avec le moteur Diesel comme aboutissement d’une « lignée technique » ou se concrétise progressivement une « essence technique ». Car c’est à ces deux nouveaux concepts, à la fois originaux et décisifs, qu’il nous faut désormais en venir pour penser plus avant la concrétisation technique.

L’ « essence technique », origine absolue d’une « lignée »

     MEOT est ostensiblement un ouvrage sur la technologie, et c’est justement pourquoi Simondon n’y pense pas les objets pris séparément mais dans leur évolution, laquelle se fait à partir d’une « essence technique » qui, progressivement, s’y concrétise – au sens cette fois ordinaire du terme : elle s’y matérialise. L’emploi par Simondon du vocable « essence » peut, lui, paraître franchement paradoxal, mais ce paradoxe se résout lorsqu’on saisit ce que Simondon entend par là : non pas un type de qualité universelle et invariante, mais un type ou mode d’opération au nom duquel ce qui compte, ce sont seulement les échanges d’énergie et d’information dans l’objet technique ou entre l’objet technique et son milieu. Dans le sous-chapitre intitulé « Origines absolues d’une lignée technique », Simondon décrit l’invention de la diode en tant qu’elle fournit un tel commencement absolu pour la lignée qui conduira à la tétrode et la pentode via la triode :

« La diode est faite de l’association de ce phénomène réversible de transport de charges électriques par un champ et de la condition d’irréversibilité créée par le fait que la production des charges électriques transportables est production d’une seule espèce de charges électriques (uniquement négatives) et par une seule des deux électrodes, l’électrode chaude ; la diode est un tube à vide dans lequel existent une électrode chaude et une électrode froide, entre lesquelles on crée un champ électrique. Il y a bien là un commencement absolu, résidant dans l’association de cette condition d’irréversibilité des électrodes et de ce phénomène de transport des charges électriques à travers le vide : c’est une essence technique qui est créée »[13].

     L’essence technique est donc un schème de fonctionnement qui résulte d’un « acte synthétique d’invention », et qui ouvre une lignée technique évolutive[14] à travers laquelle « elle reste stable, mais encore productrice de structures et de fonctions par développement interne et saturation progressive »[15]. Par exemple, l’essence technique du moteur à combustion interne s’est concrétisée jusqu’à devenir le moteur Diesel « par une concrétisation supplémentaire du fonctionnement » : tandis que dans le moteur à carburation préalable « l’échauffement du mélange carburé dans le cylindre au moment de la compression est inessentiel ou même nuisible », dans le moteur Diesel cet échauffement « devient essentiel et positif »[16] puisqu’il produit le début de la déflagration.

L’exemple de la « turbine Guimbal »

     Un exemple devenu paradigmatique pour la concrétisation telle que la théorise Simondon est la turbine Guimbal. Ingénieur et inventeur, Jean-Claude Guimbal était né, comme Simondon, à Saint-Étienne, qui était à l’époque un important centre proprement industriel – devenu ville Unesco de design en 2010. Guimbal déposa un brevet pour sa turbine en 1953, soit cinq ans avant la publication de MEOT. Il y soulignait les caractéristiques distinctives de sa conception d’une turbo-génératrice immergée, et y dressait la liste des objectifs à atteindre : réduire la taille de la génératrice, procurer des moyens plus sûrs de prévenir les fuites d’eau, etc.

     Dans les pages qu’il consacre à cette nouvelle turbo-génératrice, Simondon fait preuve d’une connaissance technologique impressionnante. Il y montre que le génie de Guimbal est d’avoir conçu des conditions supérieures de refroidissement qui à la fois rendent possible et supposent une réduction considérable de la taille de la génératrice, placée dans la conduite forcée contenant la turbine immergée à laquelle elle est directement couplée :

« Le mur du barrage contient ainsi dans la conduite forcée toute l’usine électrique, puisque seuls apparaissent au niveau du sol la guérite contenant le réservoir d’huile et les appareils de mesure. L’eau devient plurifonctionnelle : elle apporte l’énergie actionnant la turbine et la génératrice, et elle évacue la chaleur produite dans la génératrice ; l’huile est aussi remarquablement fonctionnelle : elle lubrifie la génératrice, isole l’enroulement, et conduit la chaleur de l’enroulement au carter, où elle est évacuée par l’eau ; enfin, elle s’oppose à l’entrée d’eau dans le carter à travers les presse-étoupes de l’axe, puisque la pression de l’huile dans le carter est supérieure à la pression de l’eau à l’extérieur du carter »[17].

     On le voit, c’est bien à nouveau la plurifonctionnalité des éléments qui règne dans l’invention de Guimbal, et c’est la manière de résoudre les problèmes d’étanchéité à l’eau et d’isolement électrique qui rend possible l’introduction de la génératrice dans la conduite « en permettant un excellent refroidissement par le double intermédiaire de l’huile et de l’eau »[18]. Or, ainsi que nous l’annoncions, le conditionné et le conditionnant s’échangent dans cette invention, et c’est pourquoi Simondon écrit qu’ « on pourrait aller jusqu’à dire que l’introduction de la génératrice dans la conduite se rend possible elle-même en autorisant du même coup un énergique refroidissement par l’eau »[19]. Dans l’air, la génératrice Guimbal, étant donnée la réduction considérable de sa taille pour une puissance restée la même, serait détruite par la chaleur, tandis que dans son double bain concentrique d’eau et d’huile son échauffement est minime.

     C’est en ce point que nous retrouvons l’idée de milieu techno-géographique, et ce milieu y prend toute son importance car la « récurrence de causalité » n’est pas seulement celle entre les éléments de l’objet : elle se joue entre l’objet et le « milieu associé » dont cet objet appelle la création qui le rendra lui-même possible – et c’est dans ce « saut », dit Simondon, que réside l’invention proprement dite. Un tel objet technique, qui est « la condition de lui-même comme condition d’existence de ce milieu mixte »[20], sera comparé par Simondon, et de façon bien sûr à nouveau asymptotique, à l’être vivant. Et la théorie de la concrétisation s’y fera pensée de l’ « individualisation » qui caractérise les machines de l’âge industriel, dont la vocation ultime est en effet pour Simondon de devenir les véritables « individus techniques » n’ayant plus besoin d’auxiliaires humains couplés à elles[21].

L’exemple des transistors planaires de Jean Hoerni

     Simondon fournissait des exemples de concrétisations qui étaient ceux de son époque. Or, très peu de travaux ont appliqué la théorie simondonienne de la concrétisation aux technologies actuelles de l’information et de la communication (TIC) – Bontems, Hui et Mills faisant exception[22]. Pourtant, l’idée de concrétisation est tout aussi pertinente pour décrire l’évolution des TIC qu’elle est utile pour analyser le développement des technologies analogiques. Nous n’aurons pas d’autre ambition ici que de proposer, afin d’achever ce rapide examen du concept de concrétisation chez Simondon, un exemple qui se situe à la charnière des deux époques.

     Jean Hoerni était un des « huit traîtres » qui ont quitté le Shockley Semiconductor Laboratory pour former le Fairchild Semiconductor en 1957. Il était chargé d’élaborer « un type radicalement nouveau de transistor : un appareil plus compact, plus plat dont les parties sensibles étaient protégées par une fine couche de silice »[23]. Hoerni a utilisé les couches multiples de traces de silice qui persistaient après la fabrication du transistor, et qui étaient en général considérées comme des déchets. Elles n’étaient en réalité pas simplement un excédent, quelque chose de sale à supprimer, mais pourraient être utilisées comme isolant. Comme tel, le transistor planaire « sale » est un cas très intéressant de concrétisation technique, et le maître-ouvrage de Christophe Lécuyer et David C. Brook sur l’histoire du semi-conducteur Fairchild en précise l’inventivité[24]. Ce qui est remarquable en effet, c’est le fait que des « déchets » susceptibles de participer à ce dont il fallait protéger le transistor se transforment eux-mêmes en solution dès lors qu’ils sont utilisés pour venir former la couche isolante. C’est là ce que Simondon nommerait la transformation des obstacles en solution grâce à l’invention comprise comme « résolution d’un problème par supposition du problème résolu », c’est-à-dire comme saut mental.


[1] Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines, Paris, Librairie Bloud & Gay, 1932 (réédition Vrin, 1972)

[2] Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 1958. Désormais noté MEOT.

[3] Sur ce point, voir Jean-Hugues Barthélémy, Simondon ou l’encyclopédisme génétique, Paris, P.U.F., 2008, et notamment l’Introduction et la Conclusion, où est utilement problématisée la « base technologique » de l’encyclopédisme génétique de Simondon.

[4] Lafitte, Réflexions sur la science des machines, op. cit., p. XV.

[5] Simondon, Imagination et invention (1965-1966), Chatou, La Transparence, 2008. Désormais noté IMIN.

[6] Ibid., p. 171.

[7] MEOT, p. 22.

[8] Ibid., p. 52.

[9] Ibid., p. 55.

[10] IMIN, p. 177.

[11] MEOT, p. 34 (souligné par l’auteur).

[12] Ibid.

[13] Ibid., pp. 41-42.

[14] Pour une réflexion spécifiquement consacrée à cette notion, voir ici même l’article de Vincent Bontems.

[15] Ibid., p. 43.

[16] Ibid., p. 44.

[17] Ibid., p. 54.

[18] Ibid., p. 55.

[19] Ibid. (souligné par l’auteur)

[20] Ibid. (souligné par l’auteur)

[21] Sur la notion d’individualisation, appliquée par Simondon à la fois au vivant – dont elle est le mode propre d’individuation – et à la machine industrielle, mais aussi sur les enjeux socio-politiques de cette individualisation technique, voir Barthélémy, Simondon, Paris, Les Belles Lettres, 2014, pp. 85-88 et 135-140.

[22] Voir Vincent Bontems, “Gilbert Simondon’s Genetic Mecanology and the Understanding of Laws of Technical Evolution”, Techné: Research in Philosophy and Technology, 13(1), 2009, pp. 1-12 ; Yuk Hui, “Simondon et la question de l’information”, in J-H. Barthélémy (dir.), Cahiers Simondon, n°6, 2015, pp. 29-47 ; et Simon Mills, “Concrete Software: Simondon’s Mechanology and the Techno-Social”, The Fiberculture Journal, 18, 2011. URL: http://eighteen.fibreculturejournal.org/2011/10/09/fcj-127-concretesoftware-simondon’s-mechanology-and-the-techno-social/

[23] M. Riorden, “The Silicon Dioxide Solution: How physicist Jean Hoerni built the bridge from the transistor to the integrated circuit”, IEEE Spectrum, 2007, p.1 ; http://spectrum.ieee.org/semiconductors/design/the-silicon-dioxide-solution

[24] “Hoerni would leave the oxide on top of the silicon wafer and open small windows in it to create transistor contacts. […] the idea of leaving the oxide layer on top of the wafer after multiple diffusion processes went, like gold doping, against all accepted knowledge in the semiconductor community” (Makers of the Microchip: A Documentary History of Fairchild Semiconductor, Cambridge, MA: The MIT Press, 2010).

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