La notion d’addiction sexuelle, une nouvelle mutation sociale ?

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Alexia Jubert, Université Paris Diderot

Résumé

A l’aune de la sexualité libérée dont notre modernité se targue, la notion d’addiction sexuelle semble avoir toute sa place dans le registre des « addictions sans drogue ». Elle paraîtrait même criante, jusqu’à nous familiariser avec l’idée d’une hypersexualité. Pourtant, la description analogique nous invite au débat lorsque nous portons un regard sur cette clinique contemporaine que l’on définit bien dans l’air du temps. La clinique psychanalytique de son côté, elle-même confrontée aux manifestations sexuelles bruyantes et sans fards, en arrive à interroger la pertinence de ce phénomène présenté comme symptôme par les patients.

 

Introduction

Le propos de cet article sera d’amener un regard, un état des lieux dans la recherche concernant la clinique des addictions, toxicomanies et conduites addictives. Notre intérêt sera de susciter la réflexion du lecteur sur ce que l’on désigne par la notion d’« addiction sexuelle », non seulement dans la clinique, dans la prise en charge des patients, mais aussi dans ce qu’il y a de variable dans notre culture depuis toujours. Il existe une difficulté à remettre en question ce qui est une addiction et ce qui ne l’est pas. L’émergence d’une addiction sans drogue en tant qu’addiction au sens large est mise en perspective par le point de vue historique si nous nous référons au modèle des « monomanies » d’Esquirol[1]. La première description de l’addiction a été conçue en 1848 sur le modèle médical de l’intoxication[2].  Les études sur les « toxicomanies sans drogue » remontent aux années 1940-1950, avec notamment les travaux de O. Fenichel[3] pour le sujet qui nous concerne. Il y a des notions qui apparaissent dans le discours social dont la notion d’addiction sexuelle. Celle-ci, lorsque nous l’examinons dans son contexte, semble correspondre à l’un des effets de l’élargissement de la notion d’addiction. À force d’étendre cette notion, on en est venu à produire cette notion qui nous semble hâtive, qui est l’addiction sexuelle, sur laquelle nous tenterons de prendre position. Aussi faudrait-il toute une épistémologie pour comprendre ce que la médecine définit comme « normal ». Avec la question du « normal » se pose la question de la guérison qui est un concept légitimement médical.

 

1.Vers un nouveau courant contemporain de la recherche en psychanalyse, la sexualité dite addictive.

L’addiction sexuelle, selon notre point de vue, repose sur l’évidence d’une analogie auxquelles s’adossent bien des confusions. Une analogie étant un rapport de ressemblance, d’identité partielle entre deux réalités différentes, c’est une méthode de raisonnement qui consiste à passer d’une ressemblance partielle à une ressemblance générale. C’est ce qui semblerait se passer avec la notion d’addiction sexuelle. En effet, quand nous parlons d’addiction sexuelle, nous appliquons la notion de dépendance toxique à une conduite sexuelle, de sorte que la satisfaction sexuelle aurait pour certains sujets le statut d’objet addictif, comme certaines drogues. Le corps de l’autre ainsi que l’image du corps de l’autre feraient l’objet d’un besoin compulsionnel à répétition. Le trouble de cette analogie nous amène à dresser un portrait de l’idée de toxicomanie sexuelle. Nous pouvons aussi remarquer que le terme « d’addiction sexuelle » est introduit dans le discours courant ; plus nous l’entendons et plus nous trouvons autour de nous des « sex-addicts », comme un phénomène récurrent.  Nous nous trouvons avec un usage commun qui est devenu médiatique, actuel, au sens trivial du terme. Il renvoie en effet à l’idée implicite d’un excès par rapport à une norme, en l’occurrence sexuelle. Ici le sexuel est déchiffré en termes de sexualité donc en termes de conduite. Il s’agit bien de dire qu’il y a un trouble de la conduite. Le tableau type est celui d’un homme qui, du matin au soir, serait accroché à la répétition de cette traque du plaisir sous des formes très variées (fascination pour la représentation pornographique, auto-érotisme, circuit tarifé prostitutionnel, pharmacie sexuelle de type « viagra ») où l’on chercherait en permanence une intensification du plaisir. Le « sex-addict » exagèrerait dans la pratique de l’acte sexuel, mais en opposition à qui ? A ceux qui l’abordent plus raisonnablement, sous le registre sans doute de l’inhibition commune donc de la modération. Eux, ces « sex-addicts », si nous suivons la norme du discours, ne penseraient qu’à ça, ne feraient que ça, seraient des « shootés du sexuel ». Un usage au fond déraisonnable de la satisfaction, en l’occurrence sexuelle, et qui dès lors deviendrait justiciable d’un diagnostic en termes de pathologie.

Pourtant, la cinquième version du DSM nord-américain de 2013[4] n’a pas classifié l’addiction sexuelle. Elle semble être diagnostiquée comme un « trouble sexuel non spécifié ».  L’addiction sexuelle fait débat depuis au moins la fin des années 70, et est pour l’heure repérable à travers des tests de dépistages et des échelles d’évaluations. Mais il semble que la définition ne soit pas claire à ce jour, telle que proposée par le monde médical. Lorsque nos désirs et pratiques n’entrent pas dans la norme, devenons-nous alors sujets à une addiction sexuelle, ce qui serait ainsi une nouvelle classification médicale, une nouvelle maladie ? La conduite, le comportement, existent bien, ce n’est pas ce que nous contestons. Le problème est de savoir à quelle condition l’objet de satisfaction sexuelle peut s’inscrire comme objet d’addiction. Dès lors, tout comme la cocaïne, le sexe serait-il classé comme une drogue ? Est-ce qu’un patient qui remplirait tous les critères de cette définition est pour autant malade ?

Avons-nous affaire à une réalité clinique ou à une idéologie ?

De plus, la satisfaction sexuelle en image étant mise à la portée de quiconque, ainsi apparait dans notre société ces addictés sexuels qui participent à l’ambiance débridée d’une forme de jouissance « post moderne ». En raison de cette convergence, le terme « sex-addict » est en passe de s’inscrire dans le « « franglais » actuel avec un succès garanti, comme à chaque fois qu’une analogie tient lieu de pensée. Que se passe-t-il dans ces phénomènes et comment la psychanalyse peut-elle adopter une posture pour se mêler au discours ? Nous ne pouvons que constater que la psychanalyse est comme poussée de côté devant la nouveauté qu’apporte la notion d’addiction sexuelle.

 

2.Une société contemporaine hypersexuelle ?

Se serait-il passé quelque chose de nouveau en matière de sexualité ? « Le sexe » omniprésent qui infiltre notre vie quotidienne en ferait-il un environnement susceptible de modifier les caractéristiques inconscientes de notre sexualité humaine ? Vivons-nous alors dans une forme de démocratisation du sexe ? Nombre d’évolutions scientifiques, sociales et culturelles poussent actuellement les cliniciens orientés par la psychanalyse à poser, plus de cent ans après Freud, la question du normal et du pathologique. L’analyse de l’évolution des pratiques sexuelles au travers des âges est d’une très grande complexité, tant elle est influencée par des notions de mœurs, de « normalité », de morale, de culture, de religion et de politique. La France a connu deux révolutions industrielles qui ont changé profondément la société, ainsi que deux guerres mondiales sur son territoire. En parallèle, la vie sexuelle ainsi que les règles la régissant ont évolué tout autant. La société dans laquelle nous vivons tente de normaliser la plupart de nos domaines d’expressions, dont les pratiques sexuelles. Aussi favorise-t-elle un sentiment de culpabilité relatif à la manière et à la fréquence dont se manifeste la recherche de plaisir.

En outre, nous faisons le constat selon lequel notre technologie a des effets non négligeables en mettant à disposition ces nouveaux dispositifs de jouissance constituant une vraie révolution sexuelle : les magazines osés, l’avènement des sexshops, l’impact de l’apparition d’internet sur la vie sexuelle avec la cyberpornographie et les applications mobiles de rencontre, la virtualisation des rencontres, et dans un futur proche, la virtualisation des relations sexuelles qui pourrait bien être le début de la dématérialisation de la rencontre amoureuse. D’autres sites se créent, certains sur des niches, d’autres plus généralistes, allant même repousser encore les codes. Tous ces événements ont contribué à accentuer le phénomène de démocratisation du sexe, avec un recul d’un ordre moral et d’une norme établie. Et l’avenir ? Il sera vraisemblablement virtuel. Certains jeux commencent à apparaître, où le but est de guider un avatar dans un monde hyper sexualisé, afin de faire des rencontres et plus si affinité. La création de casques à réalité augmentée ouvre un champ de possibles assez exceptionnel, car il permettra de se mettre dans la peau d’un Don Juan ou d’une « bimbo », afin de faire des conquêtes.

En quelques 50 ans, « le sexe » a connu un changement comme jamais dans les sociétés précédentes. Les citoyens semblent désormais avoir le contrôle sur leur vie sexuelle. La norme n’est plus définissable, car les femmes comme les hommes écoutent leur plaisir. Comment trouver alors ce qui est normal en termes de sexualité ? Seuls les actes répréhensibles par la loi pourraient à notre sens être définis comme « hors normes ». Rappelons le code pénal (article 222-22), sont condamnables « toute atteinte sexuelle commise avec violence, contrainte, menace ou surprise », incluant le viol, la violence faite à un corps, la zoophilie et l’exhibition sexuelle. Pour le reste, si ce qui n’est pas interdit est permis, à partir du moment où les partenaires sont consentants, peut-on considérer que dans leur vie, leurs pratiques sexuelles sont normales ?

Or nous avons affaire à des patients qui se présentent comme « sex-addicts », en nous disant qu’ils ont « ça » d’une façon extrêmement douloureuse. Ils se présentent ainsi : des « toxicos du sexe ». L’addiction sexuelle dès lors pourrait passer pour une « sur-sexualisation », ce que désigne la notion « d’hypersexualité ». Nous voyons bien là une ambiguïté entre maladie et excès, et le côté très subjectif et aléatoire d’une classification hasardeuse, en termes de pathologie médicale. Nous invitons le lecteur à lire certains de ces tests facilement accessibles, pensez-vous que le terme de « fréquence excessive » veuille dire quelque chose ?

 

3.Entre normal et pathologique, l’hypersexuel.le.s

Que signifie alors « être hypersexuel » ? Le terme relève-t-il de la pathologie ou de pratiques individuelles répétées mais satisfaisantes ? À l’origine l’hypersexualité est un trouble psychiatrique qui désigne une pathologie adulte et adolescente caractérisée par une sexualité exacerbée et compulsive. Qualifiée d’hyper esthésie, elle est une des quatre catégories selon lesquelles Richard Von Krafft Ebing a classé les différentes pathologies sexuelles dans son grand recensement de 1886 « Psychopatia Sexualis » destiné aux médecins, mais également aux juristes. Elle remplace les anciennes catégories de nymphomanie pour les femmes, et de satyriasis pour les hommes. Au début du XXIè siècle, on s’accorde à parler d’hypersexualité lorsque le comportement sexuel implique des conséquences négatives sur le plan social. Selon « The journal of European Psychiatric Association », aucune étude de l’ampleur du phénomène n’aurait jamais été conduite en France. Aux États Unis, l’épidémiologie annonce un pourcentage compris entre 3 et 6% de la population nord-américaine, dont un tiers de femmes. Mais on est quelque peu gêné par le fond méthodologique, et en particulier par le choix des indices qui trahissent inévitablement un regard normatif sur la sexualité. La limite à partir de laquelle on parle d’hypersexualité invite au débat.

Comment déterminer un niveau « normal » de pulsions sexuelles, de leurs modalités d’expression, de la fréquence des besoins de satisfactions, éminemment variable d’un individu à l’autre ? L’utilisation contemporaine et banalisée du terme « d’hypersexualité » décrit une réalité aux multiples facettes ayant en dénominateur commun la notion d’une sexualité dite excessive, renvoyant à l’idée d’une base normée et moralisatrice. Cependant, le terme même ne manque pourtant pas d’être ambigu voire réducteur. Si le préfixe « hyper » renvoie à une intensité supérieure à la normale en dénonçant son caractère excessif, il fait paradoxalement ce qu’il est censé dénoncer : la promotion d’une sexualité qui serait plus.

Qu’en est-il au fond de ce « sexuel », au sens psychanalytique, de cette hypersexualité caractérisée par l’apparition de cette pathologie contemporaine ? Joyce McDougall (1978), dans son ouvrage « Plaidoyer pour une certaine anormalité[5] » introduit le terme de « sexualité addictive » pour désigner des sujets obsédés par le sexe, « esclaves de la quantité », à travers ses travaux portés sur « l’économie psychique de l’addiction[6] » et propose plusieurs pistes cliniques, ainsi que d’autres auteurs postfreudiens[7]. Aussi, il n’est pas anodin que la notion d’addiction sexuelle ait été l’initiative d’un membre des alcooliques anonymes avant d’être reconnue par l’ouvrage de référence de Patrick Carnes[8]. À trop réduire ces phénomènes d’hypersexualité aux conséquences de la sexualité omniprésente et banalisée, ne risquons-nous pas de méconnaître la diversité de ces différentes modalités d’expression ainsi que la complexité des enjeux psychiques ? Reste encore à définir de quoi est faite cette sexualité, tout autant valorisée que stigmatisée, mais exhibée. Nos avancées techniques, sociales et juridiques du siècle passé ont affranchi la sexualité de sa fonction reproductrice et du carcan moral dans lequel elle été enserrée. Ce qui n’a nullement empêché que le principal mot d’ordre des années de libération sexuelle : « jouir sans entrave », se perde dans l’évidence de sa désillusion radicale. La normalité dans le sexe devient donc indéfinissable, car relative aux individus. La question de l’addiction sexuelle est une question majeure, tout à fait symptomatique.

 

Conclusion

Le sujet « sex-addict » est présenté comme quelqu’un qui aurait attrapé un « virus du sexe » et qui du coup exagérerait. Quelqu’un dans le « trop ».  A partir de quand, lorsque l’on est porté sur le sexe, devenons-nous un addict sexuel ? La notion de l’addiction sexuelle est intéressante, nous savons que cela existe ; nous avons des sujets qui viennent en la posant comme symptôme. Mais quel serait l’inverse de l’addiction sexuelle ? À notre sens, il ne s’agit pas de dire que le sujet en fait trop, mais de voir se dessiner à travers notre expérience clinique, ce que nous pouvons dire de ces sujets qui se présentent sur ce versant. Nous trouvons qu’il existe des formes de mutations du style de la position subjective, corrélative à notre société contemporaine, avec cette nouvelle génération. Ces sujets semblent être très curieusement dans une apparence de transgression sans loi. L’addiction sexuelle apparaît comme une solution de compromis ou une tentative de guérison que le sujet reconnait comme telle, en n’ignorant pas la souffrance qu’il y a derrière. Le portrait standard donné d’un sujet qui ne serait plus dans un rapport à la loi, digne représentant d’un signifiant contemporain du malaise. L’ensemble de ces remarques posent la question de savoir quels écueils éviter dans l’offre de soins et comment interpréter les symptômes manifestes. Nous insistons sur l’intérêt dans cette clinique de ne pas avoir une vision réductrice consistant à limiter l’action thérapeutique sur l’unique dépendance au sexe. Nous percevons là l’enjeu d’une approche psychanalytique moderne pourrait-on dire, toujours au cas par cas, qu’il s’agira bien sûr d’explorer et de préciser davantage.

 

Bibliographie essentielle.

Carnes. P, (1983) The Sexual Addiction, Minnesota Halzelden publishing, 1983.

― (2001) Out of the Shadows: Understanding sexual addiction, 3rd ed, Center city, Hazelden information & educational services.

DSM-V: Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e éd., Washington DC, American Psychatric Association, 2013.

Esquirol. J.-E.-D, Des maladies mentales considérées sous le rapport médical, hygiénique et médico-légal. Réimpression de l’édition de Paris, 1838, Jeanne Laffitte éd., Marseille, 1982, 2 vol. in-8″, 714 et 866 p., I atlas, 27 pl. ht.

Estellon. V, Les sex-addicts, PUF, Que sais-je ? 2014.

Fenichel. O, (1945), “perversions et névroses impulsives”, réed. in J-L.Chassaing (dir), Ecrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies, Paris, Association freudienne internationale, 1998.

Huss. M, Alcoholismus chronicus, Stockholm, 1849

McDougall. J, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978.

― (2001), « L’économie psychique de l’addiction », in Anorexie, addictions et fragilités narcissiques, sous la direction de Marinov V., Paris, PUF.

Sandis. F, Dumonteix J-B, Valleur. M, Les sex-addicts : quand le sexe devient une drogue dure. Paris : Hors collection éditeur ; 2012.

 

Notes.

[1]J.-E.-D. Esquirol, Des maladies mentales considérées sous le rapport médical, hygiénique et médico-légal. Réimpression de l’édition de Paris, 1838, Jeanne Laffitte éd., Marseille, 1982, 2 vol. in-8″, 714 et 866 p., I atlas, 27 pl. ht.

[2] M. Huss, Alcoholismus chronicus, Stockholm, 1849, repris et augmenté dans l’édition allemande de 1952. Médecin suédois, il invente « la maladie alcoolique chronique », première description d’une « maladie addictive » ou il est question de l’intoxication de l’organisme par l’alcool.

[3] O. Fenichel, (1945), “perversions et névroses impulsives”, réed. In J-L.Chassaing (dir), Ecrits psychanalytiques classiques sur les toxicomanies, Paris, Association freudienne internationale, 1998.

[4] DSM-V: Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, 5e éd., Waxhington DC, American Psychatric Association, 2013.

[5] J.McDougall, Plaidoyer pour une certaine anormalité, Paris, Gallimard, 1978, p.198-199.

[6] J. McDougall, « L’Economie psychique de l’addiction », in Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, 2004/2, N°68.

[7] V. Estellon, F.Sandis, Dumonteix J-B, M. Valleur ont écrit plusieurs articles à ce sujet.

[8] P.Carnes, Out of the Shadows: Understanding sexual addiction, 3rd ed, Center city, Hazelden information & educational services, 2001.

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