La passion morbide : Une approche physiologique de l’addiction chez Théodule Ribot

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Jeanne Proust, Paris 1 – dans le cadre de Philosophie, en partenariat avec Philosophies contemporaines (PHICO).

Introduction.

La question des pathologies de la volonté a beaucoup intéressé Ribot, qui y consacre l’ouvrage intitulé « Les Maladies de la Volonté, » publié pour la première fois en 1883. Mais le thème de l’anéantissement du contrôle de soi apparaît aussi dans des publications plus tardives, telles que « Les Maladies de la Personnalité » (1885), ou l’ « Essai sur les passions » (1907). Philosophe de formation, Théodule Ribot a parfois recours aux outils conceptuels classiques de sa discipline d’origine dans la mesure où ils présentent un intérêt scientifique pour la psychologie expérimentale qu’il entend fonder. Lorsqu’il étudie les passions, Ribot observe de nombreux cas qui semblent s’apparenter à de l’assuétude, de la dépendance à certains types de comportements – avec ou sans consommation de substances addictives. Il évoque les témoignages de médecins, de psychologues, et de patients ayant subi l’emprise de fortes contraintes internes, prenant la forme de besoins incontrôlables, de désirs obsédants. De fait, l’intensité, la durée, l’obsession, et l’asservissement de la volonté qui caractérisent la passion chez Ribot ne sont pas sans nous rappeler la définition couramment admise de l’addiction. Nous choisirons ici de nous appuyer sur celle proposée par Aviel Goodman en 1990, considérée aujourd’hui encore comme une référence dans le milieu médical, tant pour décrire les addictions liées à la consommation d’une drogue (toxicomanie) que les addictions comportementales (anorexie, jeu pathologique…). Goodman insiste sur les cinq critères suivants, communs à tous les troubles addictifs (addictive disorders) :

-Impossibilité de résister aux impulsions à réaliser le comportement ;

-Sensation croissante de tension précédant immédiatement le début du comportement ;

-Plaisir ou soulagement pendant sa durée ;

-Sensation de perte de contrôle pendant le comportement ;

-Durée supérieure à un mois de la période pendant laquelle le comportement s’est répété.

Puis Goodman ajoute neuf critères supplémentaires, en précisant que l’observation de cinq d’entre eux chez l’individu (en plus des cinq précédents) suffit à pouvoir qualifier celui-ci d’« addict » :

-Préoccupation fréquente au sujet du comportement ou de sa préparation ;

-Intensité et durée des épisodes plus importantes que souhaitées à l’origine ;

-Tentatives répétées pour réduire, contrôler ou abandonner le comportement ;

-Temps important consacré à préparer ces épisodes, à les entreprendre ou à s’en remettre ;

-Survenue fréquente des épisodes lorsque le sujet doit accomplir des obligations professionnelles, scolaires ou universitaires, familiales ou sociales ;

-Activités sociales, professionnelles ou récréatives majeures sacrifiées du fait du comportement ;

-Perpétuation du comportement bien que le sujet sache qu’il cause ou aggrave un problème persistant ou récurrent d’ordre social, financier, psychologique ou physique ;

-Tolérance marquée : besoin d’augmenter l’intensité ou la fréquence pour obtenir l’effet désiré, ou diminution de l’effet procuré par un comportement de même intensité ;

-Agitation ou irritabilité en cas d’impossibilité de s’adonner au comportement.

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En somme, essentiellement, l’addiction a pour fonction de procurer du plaisir, ou de soulager un malaise intérieur, mais crée une dépendance, un asservissement de l’individu au comportement source de ce soulagement. L’individu perçoit la plupart du temps les conséquences négatives de la répétition du comportement compulsif, mais ne parvient pas à se contrôler. Il y a impulsion et compulsion : impulsion parce qu’il y a perte de contrôle menant à un comportement non voulu qui soulage une tension ; compulsion parce que le comportement correspond à un désir obsessionnel appelant irrésistiblement à se renouveler.

Certes, Ribot n’emploie pas à proprement parler le terme d’addiction et il serait sans doute abusif de le traduire sans nuances par celui de passion. Pourtant, il faut ici tenir compte d’abord du fait que le terme gagne en popularité tardivement en France, sous l’influence anglo-saxonne. Jusqu’au milieu du XXème siècle, on rencontre plus couramment les termes de dépendance, de toxicomanie, ou d’assuétude que celui d’addiction. Mais en laissant cet anachronisme lexical de côté, l’éclairage apporté par Ribot sur les passions peut sans doute nous aider à comprendre le phénomène de l’addiction. L’idée fixe, moteur de la passion, est un thème récurrent dans l’œuvre de Ribot ; elle soumet à sa tyrannie imagination et raisonnement jusqu’à faire de l’individu un esclave de penchants physiologiques incontrôlables. L’individu « normal » poursuit des fins diverses ; le passionné, au contraire, fait converger toute son attention, toute son énergie vers une préoccupation unique. C’est cet aspect-là de la passion qui fait sans doute le plus clairement signe vers l’addiction, qui implique une focalisation exclusive autour d’un objet.

Nous opterons dans cet article pour une approche essentiellement historique qui nous permettra d’explorer l’œuvre souvent trop méconnue de Théodule Ribot, tout en tentant d’estimer à quel point l’approche de ce dernier sur les passions peut nous permettre de mieux comprendre les phénomènes d’addiction. On s’intéressera d’abord à la façon dont le thème de l’impulsion apparaît dans Les maladies de la volonté : il semblerait arbitraire de faire l’impasse sur cet ouvrage, dont le titre semble indiquer que le thème de l’addiction y est discuté. Pourtant, c’est dans l’Essai sur les passions que nous trouverons bien davantage d’éléments utiles à la compréhension de l’addiction. Nous proposerons donc une étude comparative entre addiction et passion : les différences essentielles retiendront d’abord notre attention, puis les points communs entre les deux notions. L’examen des rapports entre passion et habitude chez Ribot nous permettra ensuite d’apporter des précisions supplémentaires sur la définition possible de l’addiction. Enfin, nous nous interrogerons sur la cessation possible des comportements addictifs dans le cadre ribotien d’une théorie de la personnalité conçue comme faisceau de tendances parfois contradictoires.

1/Les impulsions dans Les maladies de la volonté : un cas particulier de défaite du vouloir

La méthode adoptée par Ribot dans Les maladies de la volonté est celle de la dissolution, pour laquelle Ribot est essentiellement connu aujourd’hui. Elle éclaire les processus psycho-physiologiques à l’œuvre lorsqu’une fonction s’altère, se « dissout » : la mémoire, la personnalité, la volonté passent au crible de cette nouvelle analyse. Inspirée des travaux du neurologue John Hughlins Jackson, cette méthode est reprise et approfondie par Ribot, au point que l’on parlera de « loi de Ribot » à propos des troubles de la mémoire, pour désigner l’ordre selon lequel les souvenirs disparaissent, du plus récent au plus ancien. « En voyant comment le moi se défait, nous comprenons comment il se fait. » 1 Lors de la dissolution, tout l’instable (les états nouveaux) s’efface pour laisser transparaître le stable (les états ancrés dans l’organisme). La volonté, comme la mémoire, est un »processus d’organisation à degrés variables compris entre deux limites extrêmes : l’état nouveau, l’enregistrement organique.« 2 Ribot propose donc de reléguer au second plan l’observation de l’évolution normale d’une fonction ou d’une activité, pour se focaliser d’abord sur son évolution anormale. Appliquée à l’objet d’étude de la volonté, tout l’intérêt de cette loi de régression ou de dissolution (les deux expressions sont synonymes chez Ribot) est de montrer que c’est la supériorité même des volitions conscientes qui fait leur fragilité. D’ailleurs, Ribot tend à abandonner le terme de volonté, héritier d’une théorie des facultés naïvement défendue par la philosophie traditionnelle, pour le remplacer par le terme pluriel de volitions, plus à même de nous faire percevoir la complexité des tendances physio-psychologiques à l’œuvre dans l’organisme de l’individu qui veut. Le dualisme corps/esprit est ainsi abandonné, au profit d’une observation des coordinations neuronales, musculaires, hormonales, nerveuses plus ou moins complexes qui déterminent l’agir de l’individu.

Les impulsions, selon Ribot, font partie de ces phénomènes pathologiques dont l’observation contribue à mieux cerner comment une volition se forme. Au moment de l’acte impulsif, il se produit alors, dans l’ordre psychologique, un phénomène analogue à l’hypertrophie d’un organe ou à la prolifération exagérée d’un tissu dans une partie du corps, celle par exemple qui amène la formation de certains cancers. Dans les deux cas, physique et psychique, ce désordre local retentit dans tout l’organisme”.3 Les impulsions irrésistibles que Ribot mentionne ne doivent cependant pas être confondues avec l’addiction. Certains passages y invitent certes : après avoir exposé toute une série de cas sur le désir irrépressible de certains individus malades d’assassiner des personnes qui leurs sont chères, Ribot conclut : “les impulsions irrésistibles et pourtant conscientes à voler, à incendier, à se détruire par des excès alcooliques, rentrent dans la même catégorie”.4 Il semble bien ici que Ribot anticipe sur des formes majeures de ce qu’on appellera plus tard « addiction » : l’alcoolo-dépendance en constitue certainement une. La classification de la kleptomanie et de la pyromanie pose certes encore question, mais on peut les considérer comme faisant partie de ce que l’on nomme aujourd’hui les troubles du contrôle des impulsions. Or ces troubles font partie intégrante du phénomène de l’addiction, pris dans un sens large qui anime certes encore de nombreux débats aujourd’hui. Cependant, en poursuivant la lecture des Maladies de la volonté, on s’aperçoit que Ribot ne développe pas davantage sur les causes de l’impulsion, ni sur ses effets dans le temps. Il renvoie négligemment à Maudsley et à son ouvrage “Pathologie de l’esprit” (chapitre VII, p.330 et suivantes) sans proposer d’analyse déterminante des raisons pour lesquelles l’impulsion est pathologique. Ribot propose certes une description de ce que l’on pourrait désigner comme des épisodes maniaques, mais sans s’intéresser à la régularité itérative de ceux-ci. Le caractère irrésistible de l’impulsion telle qu’elle est décrite par Ribot n’implique pas nécessairement de répétition de l’acte. Or le caractère irrésistible de cette répétition-même joue un rôle crucial dans la définition de l’addiction. « Les impulsions permanentes et invincibles ressemblent à une maladie chronique »,5 dit Ribot, qui n’en fait justement pas une analyse diachronique, mais en propose seulement une description synchronique. Seul le passage suivant extrait des Maladies de la volonté semble indiquer quelques éléments utiles à la compréhension du phénomène de l’addiction, éléments sur lesquels Ribot a choisi de ne pas approfondir sa réflexion :

« Rappelons les impulsions brusques, irrésistibles, qui tiennent à chaque instant la volonté en échec ; c’est une tendance hypertrophiée qui rompt sans cesse l’équilibre, à qui son intensité ne permet plus de se coordonner avec les autres : elle sort des rangs, elle ordonne au lieu de se subordonner. Puis quand ces impulsions ne sont plus un accident mais une habitude, un côté du caractère mais le caractère, il n’y a plus que des coordinations intermittentes ; c’est la volonté qui devient l’exception ».6

Ici, on pourrait apercevoir derrière cette « tendance hypertrophiée » un processus similaire à celui de l’addiction : le désir de l’objet est intense, impérieux : « (il) ordonne ». Et lorsque ce désir se répète dans le temps, lorsqu’il s’installe dans l’individu jusqu’à faire partie intégrante de son identité, de son caractère, alors il y a annihilation de tout contrôle possible, alors la volonté (ici prise au sens commun de pouvoir sur soi) perd tout son ascendant sur lui. Le critère de la dépendance, de l’impuissance de l’individu à se contrôler est relégué au second plan dans Les maladies de la volonté. Si Ribot évoque les affaiblissements de la volonté par intoxication, c’est uniquement pour décrire comment l’attitude de l’individu change avec l’ivresse, le hachich ou l’opium : l’expression se désinhibe, les actions se ralentissent, la coordination se fait plus maladroite… Ribot ne décrit pas ce qui deviendra le cœur de l’addiction, à savoir la compulsion, l’impossibilité répétée de résister. Il décrit, assez superficiellement d’ailleurs, les effets de la prise de drogue sans se concentrer sur le besoin impérieux de recommencer. Mieux encore : à bien y regarder, les addictions sont mentionnées comme n’étant rien d’autre que le terrain propice sur lequel viennent se greffer les impulsions. Celles-ci ne seraient ainsi pas même constitutives, à proprement parler, de l’addiction :

« Tout le monde sait que l’ivresse causée par les liqueurs alcooliques, le hachich, l’opium, après une première période de surexcitation, amène un affaiblissement notable de la volonté. L’individu en a plus ou moins conscience ; les autres le constatent encore mieux. Bientôt (surtout sous l’influence de l’alcool), les impulsions s’exagèrent. Les extravagances, violences ou crimes commis en cet état sont sans nombre ». 7 L’acte impulsif, ici, apparaît dans le contexte de l’addiction, mais donne lieu à un évènement (crime, par exemple) qui n’a rien à voir avec l’objet de l’addiction elle-même (alcoolisme, par exemple) sur fond de laquelle il émerge ».

En définitive, quand Ribot pense aux maladies de la volonté, il semble penser d’abord à l’éparpillement de celle-ci, ou à l’aboulie (que l’on peut comprendre comme une sorte de paralysie du vouloir, d’incapacité à décider et à mener un projet, une action). La passion et l’addiction, quant à elles, ont cela de commun qu’elles présentent un objet stable, vers lequel la volonté tout entière s’engouffre. L’addiction et la passion sont solides, parce qu’ancrées profondément en nous : en ce sens elles sont fortes, et n’intéressent pas directement Ribot dans l’ouvrage de 1883, concentré davantage sur la « désorganisation de la volonté ».8 C’est lorsqu’il décide de se pencher sur la passion, bien des années plus tard, que Ribot devient plus attentif à la durée, à la réitération incontrôlable des impulsions. L’ Essai sur les Passions, en ce sens, vient compléter les recherches déjà entreprises pour la rédaction des maladies de la volonté, et apporte un éclairage plus riche sur le phénomène de l’addiction.

2/ Addiction, passion et morbidité

 Afin de mesurer la pertinence de l’assimilation entre addiction et passion, dressons la liste des caractéristiques de la passion chez Ribot :

-orientation émotive à long terme

-idée fixe, consciente

-puissante motivation

-possible intensification : effet cumulatif, progressif 

-possibles conséquences morbides

A première vue, la similitude entre les deux définitions, celle de la passion et celle de l’addiction, est évidente. Obsession (idée fixe), puissance croissante du désir nous poussant vers cette idée fixe, risques de tomber dans la pathologie… Pourtant, il convient de nuancer cette équivalence supposée. Ribot précise en effet dans l’Essai sur les passions qu’il renonce aux études morbides dans cet ouvrage.9 Il semblerait donc que la passion ne constituerait pas en elle-même une maladie, et qu’elle ne pourrait donc pas être assimilée à l’addiction, morbide quant à elle par définition. Il arrive à Ribot de qualifier la passion de naturelle, productive, voire même admirable : en effet, le musicien par exemple, ou l’artiste en général a besoin de passion pour créer, de même que l’homme politique, le conquérant, a besoin de passion pour accomplir de grandes choses. Sur ce point (quasi exclusivement sans doute), Ribot n’est pas sans nous rappeler Hegel, qui soutenait dans La Raison dans L’Histoire que « rien de grand ne s’est accompli dans le monde sans passion » : l’individu a besoin de projeter toutes ses forces, tous ses appétits dans une direction unique pour réaliser une œuvre remarquable. Kant, qui considérait que toute passion était pathologique, est ici visé par Ribot, qui perçoit tout à fait l’épanouissement individuel et le sens que la passion peut donner à l’existence. « Pour le psychologue, les grands passionnés sont des héros à leur manière, fascinés et possédés par leur idéal, entraînés par lui jusqu’à la mort ; c’est pourquoi les grandes passions s’imposent à l’admiration des hommes comme les grandes forces de la nature ».10 Le caractère passionné peut être celui de l’artiste exalté, de l’aventurier insatiable, de Napoléon. La passion, si elle conduit les individus à mener des existences hors normes, ne semble pas pour autant morbide tant qu’elle s’oriente dans une direction louable par l’individu qui s’y soumet volontiers, voire par la société, ou en tous cas non nuisible envers l’un ou l’autre. Elle s’apparente alors, selon Ribot, à une sorte de foi. L’addiction, au contraire (et c’est là une première différence de taille), est d’emblée comprise comme nuisible à l’individu qui y est asservi. En effet, outre les souffrances physiques qui peuvent être liées au comportement addictif ou à la consommation d’un produit en eux-mêmes, il faut envisager les souffrances psychologiques liées au constat d’impuissance de l’individu, incapable de faire cesser sa dépendance.

Il semble qu’une autre différence entre addiction et passion apparaisse lorsque Ribot affirme que « le passionné a toujours conscience de sa passion, même quand il s’identifie avec elle »11. Ribot prend là encore l’exemple de Napoléon : il se sait anormalement ambitieux, même s’il est incapable de ne pas l’être. A première vue, il semble certes difficile d’alléguer la même chose à propos de l’addiction : le déni dans lequel vivent de nombreux toxicomanes, anorexiques, ou « amoureux obsessifs », souffrant d’une dépendance affective et/ou sexuelle, nous empêche de parler d’une conscience systématique de leur dépendance. Quand l’addiction s’empare de l’individu, il agit impulsivement, c’est-à-dire qu’il ne parvient pas à inhiber ses actes, et compulsivement, poussé par un désir qui le condamne à réitérer son comportement. Cette impulsion compulsive, si l’on nous permet ce quasi-oxymore, peut êtreconsciente ou inconsciente. L’individu peut n’avoir aucune conscience de son acte et n’en garder aucun souvenir ; il peut aussi en avoir une conscience obscure, mais sans pouvoir l’inhiber. Souvent, il est aussi conscient de l’acte : dans ce cas, il peut soit ne pas être conscient du caractère morbide de celui-ci, et donc ne pas voir de raison de ne pas agir selon cette impulsion, soit avoir conscience de cette morbidité, mais ne pas pouvoir empêcher pour autant l’acte impulsif.

A bien y regarder donc, Ribot verrait sans doute dans l’addiction un concept plus restreint que celui de passion : toutes les addictions sont nuisibles, toutes les passions ne le sont pas. Par ailleurs, l’addiction ne serait pas dans un rapport d’inclusion totale avec la passion, si l’on considère que la passion est toujours consciente, là où l’addiction ne l’est pas toujours.

3/ L’addiction, un concept héritier de la passion pathologique

L’Essai sur les passions de Ribot semble avoir servi de référence à divers psychologues contemporains dont le travail porte sur l’addiction.12 Le lien entre passion et addiction mérite en effet d’être creusé, et les similitudes entre les deux phénomènes d’être mises en valeur. D’abord, il semble bien qu’il y ait asservissement dans les deux cas : ad dictus, « dit à », dans le vocabulaire juridique dont semble être issu le terme d’addiction, renvoie au débiteur asservi à son créancier, qui était alors en droit de disposer du débiteur comme de son esclave. De façon similaire, passion renvoie à la passivité : le passionné ne décide, n’agit pas librement, il subit. Dans l’Essai sur les passions, Ribot décrit l’amour, la haine, la jalousie, le goût esthétique, le mysticisme passionnels comme des phénomènes extrêmes, voire dangereux. Malgré les remarques précédemment évoquées sur l’admiration que les grands passionnés peuvent parfois susciter, la passion est perçue négativement par Ribot :

« Toute passion même courte est une rupture dans la vie normale. Nous en connaissons les signes distinctifs : formation d’un caractère partiel, associations et dissociations régies par une seule idée dans une direction unique, polarisation de la conscience. Elle est un état anormal sinon pathologique, une excroissance, un parasitisme ».13

On a vu plus haut que l’une des différences apparentes entre addiction et passion semblait avoir trait à la conscience qui accompagnerait toute passion, alors qu’elle n’accompagnerait pas toute addiction. Mais à mieux y regarder, Ribot semble vouloir dire que le passionné a toujours conscience de l’objet de sa passion. En revanche, il ne s’aperçoit pas toujours de la nature passionnelle du lien qu’il entretient avec cet objet. De même, la personne sous l’emprise d’une addiction sait l’objet de son désir incontrôlable – elle sous-estime souvent, par contre, son manque de contrôle vis-à-vis de l’objet en question. L’alcoolique sait ce qu’il veut boire ; il ne sait pas toujours à quel point ce désir l’asservit.

L’ambition exprimée par Ribot de ne pas s’attacher aux cas morbides dans son Essai n’est clairement pas réalisée, même si Ribot insiste à maintes reprises sur la quasi-impossibilité de tracer une limite claire entre sain et morbide. En cela, il admire l’audace de Claude Bernard, théoricien de la méthode expérimentale en médecine, lorsqu’il émet cette idée fort novatrice à l’époque selon laquelle « ce qu’on appelle l’état normal est une pure conception de l’esprit, une forme typique idéale, entièrement dégagée des mille divergences entre lesquelles l’organisme oscille incessamment, au milieu de ses fonctions alternantes et intermittentes»14. On pourrait d’ailleurs avancer que la dépendance elle-même, comme incapacité de faire cesser un comportement n’est pas morbide en soi. Il s’agit de ne pas « pathologiser » à outrance. Certains individus vivent très bien leurs passions, qui n’occasionnent nulle souffrance pour eux ni pour leur entourage. Plutôt que d’opter pour la dichotomie simpliste pathologique/normal, Ribot invite à penser la passion et ses dérives en termes de nuisance pour la santé l’individu, ou non : l’individu deviendrait alors le juge de la nocivité de sa dépendance. On imagine les multiples problèmes qui se posent sans doute dans le cas du déni, entre autres. Aussi Ribot revient-il malgré lui à la terminologie ordinaire, mais en ayant au moins le mérite de recommander la plus grande précaution lorsqu’il s’agit de cas limites, ni sains ni morbides de façon évidente.

Si toutes les passions ne sont pas nuisibles, toutes provoquent cependant un dérangement de notre capacité à nous adapter à notre environnement. De même, la focalisation sur l’activité addictive contraint à négliger toutes les autres. Cette capacité d’adaptation, cette plasticité essentielle au bon fonctionnement de l’individu, est perdue dans la passion comme dans l’addiction.« Toute passion, même moyenne, fausse le mécanisme normal de la conscience dont la règle est un changement et une adaptation perpétuels »15. La passion implique une orientation, une polarisation ou tendance exclusive, stable et unidirectionnelle vers un objet ou une activité, comme l’addiction. C’est l’unilatéralité de la passion qui la rend anormale. La téléologie de la passion est biaisée, faussée ; elle a perdu sa plasticité normale pour s’orienter vers un seul but au détriment de tous les autres, dont la diversité même est pourtant nécessaire à la « santé » de l’individu. L’addiction et la passion ont cela de commun qu’elles soumettent l’individu à une idée fixe dominatrice. Là encore, il convient de nuancer : l’idée fixe ne tourne pas toujours à l’obsession. Elle « a pour marque unique d’être le centre exclusif des associations avec ou sans obsessions »16. Ses résultats, dit Ribot, sont neutres : ils peuvent être utiles, indifférents, ou nuisibles. C’est quand donc elle devient tyrannique, exclusive, et durable, que cette idée fixe invite d’abord à faire le rapprochement entre passion et addiction. Ainsi, nous ne nous autoriserons donc à user des deux termes indifféremment que lorsque le type de passion évoqué par Ribot correspond précisément à un phénomène morbide.

Le parallèle entre passion et addiction apparaît plus manifestement lorsque Ribot reprend à son compte une tripartition des passions que l’on trouve chez Renda, auteur lui aussi d’un traité sur les passions :

« 1° Les passions constitutionnelles qui sont l’expression originelle de la personnalité ; ce sont les plus tempérées et les plus chroniques : l’ambition, l’avarice. 2° Les passions antagonistes ; elles ne détruisent pas la personnalité normale, mais se superposent à elle et donnent naissance à ce conflit classique du sentiment qui est le propre des états passionnels : l’amour, le jeu. 3° Les passions substitutives où la personnalité préexistante subit une substitution totale, si même elle n’est pas détruite : le fanatisme sous toutes ses formes. »17

Ribot se montre tout-à-fait d’accord avec Renda, à ceci près qu’il ne croit pas que toute passion appelle automatiquement une addiction (l’avarice n’est ainsi pas forcément, pour Ribot, une forme mitigée de la kleptomanie, alors qu’elle l’est pour Renda). A toute passion ne correspond pas nécessairement une addiction, donc. Mais la passion substitutive (3) peut se comprendre comme addiction : elle envahit alors la personnalité entière, dans le cas d’une grave toxicomanie par exemple. Mais l’addiction correspond surtout à ce que Ribot et Renda désignent par « passion antagoniste » (2). En effet, le « conflit classique du sentiment » renvoie ici sans doute à l’akrasia, communément traduite par faiblesse de la volonté : Ribot voit en ce conflit le propre des états passionnels ; c’est aussi celui des états addictifs. Je sais que je ne devrais pas céder à mon désir, mais je n’ai pas la force, la volonté de lui résister. J’ai parfois l’illusion de choisir, mais mon choix n’est rien de plus qu’un processus mécanique, comparable à l’habitude, s’orientant inlassablement vers la même alternative. J’ai parfois l’illusion que j’aurais pu résister sans problème, rétrospectivement, ou que je pourrais résister à l’avenir, sans sentir que je présume là de mes forces. La passion est une sorte de syndrome affectif incarné, qui dépasse largement ce que l’on appelle aujourd’hui le domaine cognitif : la capacité décisionnelle de l’agent est biaisée, affaiblie, envahie par l’affect, au point de détruire le sens-même de l’identité personnelle chez l’individu incapable de se reconnaître dans ses actes. Comprendre la façon dont les passions naissent et se maintiennent s’avère donc crucial pour envisager aussi les manières de les faire cesser. Il nous ainsi faut préciser encore plus avant le statut particulier de la passion et de l’addiction vis-à-vis de ce à quoi elles sont souvent associées : l’habitude. L’observation de l’automatisme, de la répétition incontrôlée du comportement nous amène naturellement à interroger le rapport entre habitude et passion. L’habitude est-elle un instrument de la passion, une condition de l’addiction ?

4/ Addiction et habitude

Ribot adopte une perspective ambivalente sur le lien entre les habitudes et les passions. Lorsqu’il se penche sur la naissance de ces dernières, il semble accorder un rôle crucial à l’habitude : c’est grâce à la répétition que le comportement se fixe. On a d’ailleurs vu plus haut que Ribot semblait considérer habitude et caractère comme des synonymes (voir p.5). Plus loin pourtant, lorsque Ribot s’efforce de mieux cerner la différence entre les passions profondes et les passions superficielles, il fait justement de l’habitude un processus accessoire qui agit de l’extérieur sur nous sans être constitutif de l’addiction elle-même. Alors qu’on aurait tendance à justement voir dans l’habitude le phénomène par excellence de l’intériorisation d’une addiction dans la nature profonde même de l’individu, Ribot en fait une sorte d’instrument subsidiaire :

« L’habitude, propriété générale de l’organisme physique et psychique, n’entre pas dans la passion à titre d’élément constituant : c’est un facteur accessoire qui agit par l’influence ».18

La passion profonde, ou vraie, s’enracine dans le travail souterrain, inconscient, de la physiologie individuelle. Elle vit déjà virtuellement dans l’individu avant de se révéler à la conscience. Elle ne naît pas grâce à l’habitude – qui ne peut, tout au plus, que la soutenir. Les répétitions que l’on observe ainsi dans le comportement d’un vrai passionné, si elles ressemblent à des habitudes, n’en sont pas : pour Ribot, ces répétitions sont l’expression même de la tendance naturelle de la passion, innée presque, et non habituelle.

« Dans la passion vraie, sans cesse vivante et renouvelée, il n’y a pas d’habitude à proprement parler, mais son apparence, son simulacre, non sa réalité. La répétition et la permanence sont d’origine interne ; elles ont leur source dans la tendance (attractive ou répulsive) qui agit toujours dans le même sens. Ce n’est pas parce que la passion reste une habitude, qu’elle reste vivante, mais c’est parce qu’elle est vivante, qu’elle parait une habitude, et cette apparence d’habitude n’existe que par la permanence de la cause ».19

Ce rôle accessoire de l’habitude apporte un éclairage nouveau sur la responsabilité du passionné. Une passion forte, celle du jeu par exemple ou dans le cas d’une dépendance amoureuse, ne va pas se guérir par l’intervention miraculeuse d’une volonté qui déciderait arbitrairement de changer les habitudes du passionné. L’habitude, tout ancrée qu’elle soit dans l’individu, paraît délogeable selon Ribot ; il n’en va pas de même pour la passion. L’habitude s’est artificiellement greffée, peu à peu, sur la nature de l’individu, mais sans en faire partie intégrante ; ce n’est pas elle qui est responsable de la répétition des actes manifestant la passion. L’itération de comportements traduisant la même passion profonde, eux, appartiennent en propre au caractère de l’individu, à sa physiologie. L’habitude ne vient que mimer, en somme, une dépendance déjà inscrite dans l’individu passionné, et dont elle n’est pas la source. Ce n’est donc pas l’habitude qui fait la passion, et Ribot va même plus loin : ce n’est pas même l’objet de la passion qui fait le passionné. Le phénomène addictif dans la passion semble ainsi provenir, pour Ribot, d’une nature fondamentalement passionnelle de l’individu, et non du comportement ou du produit consommé lui-même:

« L’indéfectibilité d’une passion vient non de sa nature originelle, c’est-à-dire de ses éléments constituants et de son objet, mais de la nature originelle de l’individu. Il n’y a pas de passion insatiable, mais des passionnés insatiables. » 20

L’habitude, liée quant à elle intrinsèquement à son objet, et non à la nature de l’individu sur laquelle elle vient se greffer, n’y est alors pour rien – et elle n’y peut rien ; elle n’a pas d’efficace pour enrayer la passion. On pense ici aux stratégies déployées dans le cadre d’une psychologie comportementale, par exemple, qui vise à enrayer une passion par une habitude aux résultats inverses. L’erreur de ce type de psychologie comportementale serait justement de croire qu’il s’agit d’habitude pour les deux comportements chez l’individu, alors que l’un des deux est en réalité la manifestation de tendances beaucoup plus intimes chez l’individu.

Peu importe l’objet de la passion : l’alcool, le haschich, le jeu ne déterminent pas en tant que tels, selon Ribot, l’intensité d’une passion. Il ne semble pas y avoir d’objet plus ou moins addictif pour Ribot, mais des passionnés dont le tempérament même se trouve être plus ou moins naturellement addictif. On évite certes aujourd’hui de dire que l’addiction repose exclusivement sur le tempérament d’une personne, et l’on opte davantage pour une approche biopsychosociale : les éléments environnementaux doivent être pris en compte au moins autant que l’étude de la personnalité et des phénomènes biologiques. Ribot, s’il l’évoque en passant, semble cependant négliger l’environnement d’une part, et associer très étroitement biologie et personnalité, ou « caractère » d’autre part. Or l’habitude, dans l’Essai sur les passions, apparaît presque comme une sorte de facteur extérieur, résultat de l’influence du contexte social, culturel et éducatif, qui affecte certes le caractère, mais sans se substituer à lui. De ce fait, la vraie passion n’est pas une habitude.

Si la vraie passion, profonde, n’est pas influencée par l’habitude, la passion « imparfaite », « incomplète » ou superficielle, a quant à elle besoin de l’habitude pour se maintenir : « elle ne dure que par la permanence d’une cause étrangère à elle-même »21. Si l’habitude est rompue, le comportement ne dure pas. Soutien stable de cette passion moins forte, l’habitude est ce que cherche à annihiler le passionné qui veut guérir. Cette voie de guérison n’étant possible que si l’addiction est superficielle, la rupture d’habitude constitue donc un test utile pour discriminer passion profonde et passion superficielle. La passion superficielle meurt d’elle-même si elle n’est pas entretenue par l’habitude.

Cette ambiguïté sur le pouvoir des habitudes dans l’Essai ne doit pas laisser croire que Ribot a toujours négligé la force de certaines d’entre elles, toutes accessoires soient-elles. Il faut rappeler que dans l’ouvrage qu’il avait consacré à l’hérédité, Ribot considérait l’habitude comme transmissible de génération en génération. Il semblerait que Ribot ait d’abord rapproché habitude et passion (notamment à propos de la dipsomanie) dans cet ouvrage de jeunesse sur l’hérédité, en insistant alors sur l’ancrage profond de l’une comme de l’autre dans le caractère de l’individu. La pensée du psychologue aurait ensuite évolué avec l’Essai sur les passions. On pourrait aussi émettre l’hypothèse selon laquelle Ribot voulait dire que l’individu d’une génération donnée peut d’abord présenter une passion superficielle qui, entretenue et renforcée par l’habitude, peut se transmuer à la génération suivante en passion profonde. Quoi qu’il en soit, une thèse demeure inchangée d’un ouvrage à l’autre : les vraies passions sont héréditaires, fruits et sources d’un certain déterminisme biologique. « La passion connue sous le nom de dipsomanie ou alcoolisme, est si fréquemment transmise, que tout le monde s’accorde à considérer l’hérédité comme la règle ».22 Comment alors faire cesser une tendance si essentielle, si fondamentale dans la nature du passionné ? Et si l’addiction peut être assimilée à la passion dans une certaine mesure, alors comment se défaire de son emprise ?

5/Faire cesser l’addiction ? La scission du moi.

Qui n’a pas déjà lu quelque article de vulgarisation scientifique prétendant que l’on a récemment découvert l’importance du facteur physiologique dans l’addiction ? Plus d’un siècle après Ribot, il y a de quoi s’étonner de la nouveauté supposée de ces résultats. Certes, la psychologie expérimentale de Ribot ne pouvait faire de la primordialité physiologique qu’une hypothèse. Il n’en reste pas moins que Ribot n’a de cesse d’insister sur la nature purement physiologique de la passion et sur l’inefficience causale de la conscience, qu’il perçoit comme un épiphénomène, rien de plus. Ce qu’on appelle la volonté, ou l’appel de la conscience, n’est pas à même de déterminer les penchants de l’individu si elle n’est qu’une idée appréhendée sur le seul plan de l’intellect, sans être affectivement vécue par cet individu : « l’idée est l’aiguille de l’horloge, non le ressort qui la meut ».23 L’état intellectuel traduit une tendance, il n’en provoque pas. On trouve un passage très similaire dans les maladies de la personnalité :

« Toute idée fixe est au fond un sentiment ou une passion fixe. C’est un désir, un amour, une haine, un intérêt, qui soutiennent l’idée et lui donnent son intensité, sa stabilité, sa ténacité. Les idées, quoi qu’on en dise, sont toujours au service des passions ; mais elles ressemblent à ces maîtres qui obéissent toujours en croyant toujours commander. » 24

Ribot insiste sur la puissance de la vie affective, alors que l’idée n’a aucune efficace par elle-même. Bien que l’individu soit conscient qu’il se laisse entraîner par son addiction, et « quoique souvent il lutte contre sa tyrannie, il finit par obéir volens nolens ; parce qu’elle est une partie de lui-même; parce qu’il est poussé par le désir et par suite par l’attrait d’un agrément ».25 Dompter ses passions, comme Epictète et tant d’autres philosophes nous invitent à le faire, n’est plus possible par la seule puissance d’une illusoire raison ou conscience autonome, qui serait déconnectée de ses racines physiologiques. Les coordinations internes que nos volitions expriment peuvent être plus ou moins complexes, mais elles ne s’émancipent jamais de leur soubassement physiologique. Or, une volition est d’autant plus instable qu’elle est élaborée, qu’elle est dernière par rapport aux formes d’activité primordiales qui la précèdent (instincts, réflexes), plus solides parce qu’ancrées depuis plus longtemps en nous. Ainsi, une « volonté » qui chercherait à s’imposer arbitrairement au corps sans maturation intérieure, sans « incorporation » ne peut en réalité que rarement prétendre dominer l’activité plus élémentaire de l’instinct, et, par extension, de l’addiction. Nous pouvons donc écarter la possibilité de faire cesser une addiction par pur décret de la conscience, si ce décret n’est pas porté par un fort soubassement affectif.

Les passions, selon Ribot, peuvent pourtant s’éteindre : (1) par épuisement ou habitude, (2) par la mort ou la folie, (3) par « coup de foudre » ; (4) par transformation en une autre passion, ou encore (5) par substitution complète. (1) On a déjà évoqué le premier cas : introduire de nouvelles habitudes permet de remédier à une passion – si tant est qu’elle reste superficielle. (2) On imagine assez clairement les passions finissant par la folie ou la mort : Ribot nous rappelle ainsi le caractère puissamment nocif des grandes passions. Comment une passion peut-elle mener à la mort et vaincre l’instinct de conservation ? Ribot voit dans cette question un faux problème. Certes, deux puissances instinctives semblent s’affronter : la volonté de vivre, la crainte de la mort d’un côté, et la passion de l’autre, assimilable à l’instinct en ce qu’elle s’oriente avec violence et nécessité vers son but. Pourtant, la lutte est illusoire : « Le grand passionné est confisqué tout entier par sa passion, il est sa passion; pour lui, la perdre c’est cesser d’être, à moins qu’il puisse réussir à l’expulser d’un bloc pour revenir à l’équilibre normal, ce qui différerait peu d’un miracle ».26 Ainsi la tendance à persévérer dans l’être, pour reprendre la terminologie spinoziste que Ribot n’hésite pas à emprunter, conduit au non-être, puisqu’elle s’identifie à la passion-même. Cette contradiction logique donne lieu à une réaction pathologique, qui mène irrémédiablement à la mort. Ribot n’illustre pas tant ces cas d’autodestruction par la description de toxicomanies que par celle de l’épuisement physique qu’on peut observer chez les grands actifs, artistes prolifiques, conquérants aventuriers par exemple. Mais là encore, ce n’est pas tant l’objet de la passion qui lui donne sa vigueur, mais la nature passionnée de l’individu concerné. (3) Par « coup de foudre », Ribot entend un choc tel que la passion est tuée d’un seul coup : « ainsi la haine peut tomber brusquement en face d’une brusque catastrophe de l’ennemi ; et il n’est pas besoin de préparation latente pour cet anéantissement inattendu, parce que toute destruction peut se produire d’un bloc »27. Cette dernière possibilité semble néanmoins assez rare, et l’issue la plus commune selon Ribot est la transformation (4). On confond d’ailleurs trop souvent, dit-il, extinction et transformation. La transformation suppose un fond commun entre l’objet de la passion d’origine et celui qui s’y substitue ; elle n’est qu’un tarissement apparent. Elle nécessite d’une part une grande énergie chez l’individu concerné, et d’autre part, l’apparition d’une idée fixe autre que celle qui dominait la passion à combattre. « Jusqu’à ce que (l’idée directrice) paraisse, l’énergie peut se dépenser en vains essais, en ébauches de passions ; mais tant qu’elle n’est pas endiguée et canalisée par la puissance de l’idée, la transformation est impossible »28. Ce passage peut prêter à croire que Ribot lui-même ne parvient pas parfaitement à s’émanciper du dualisme corps-esprit, constitutif de sa formation philosophique. Mais ce serait mal le lire : les idées, si on les entend comme des entités désincarnées, ne peuvent pas donner lieu à la stabilité, à la violence de l’état passionnel, on l’a vu. Certes, Ribot semble dire que les idées accompagnent les états physiologiques ; mais il affirme aussi qu’elles naissent de ces états. Pour autant, elles ne les contrôlent pas en retour. L’idée fixe, elle, a quelque chose de plus que l’idée « normale » : elle donne une direction aux tendances affectives de l’individu. Levons l’ambiguïté d’emblée : une idée, en général, ne doit pas être confondue avec une idée fixe. L’idée fixe est telle l’aiguillage, appareil permettant de faire changer le train de voie : elle ne donne nullement sa vitesse au train – en cela elle reste idée certes – mais elle l’oriente. « L’idée, je le répète, en tant que concept pur, est insuffisante à ce rôle ; il faut qu’elle incarne et fixe certaines tendances latentes ou non orientées »29.

On se débarrasse d’une passion en changeant d’objet, par substitution, sans pour autant que la nature passionnelle de l’individu change. L’objet seul mute. « C’est une juste remarque, due aux moralistes, que de grands pécheurs peuvent devenir de grands saints et que des hommes passionnés pour le bien auraient pu être de grands criminels »30. L’amour humain se transforme ainsi en amour divin, ou le fanatisme religieux en fanatisme politique. Pour que ce changement d’idée directrice s’opère, les circonstances extérieures, le changement d’environnement, la suggestion jouent certes un rôle essentiel. Les tendances latentes, inscrites dans la physiologie du grand passionné survivent cependant ; elles prennent simplement une autre forme. Le passionné est obsédé par une seule idée fixe, en acte, même s’il peut être habité par d’autres tendances, obsédantes en puissance. Notons d’ailleurs que Ribot n’évoque que très peu ce que l’on désignerait aujourd’hui par poly-addiction, ou comorbidité : il envisage un changement d’objet de la passion dans le temps, mais pas tellement plusieurs passions s’exprimant simultanément chez le même individu.

Ribot examine aussi un autre mode de transformation, qui semble plus étonnant : il s’agit du cas où une passion conserve le même objet, mais change radicalement sa valeur. Un objet d’amour devient objet de haine, un fanatisme religieux devient fanatisme athée, la passion du plaisir se fait ascétisme. On a encore ici une description phénoménologique par Ribot, qui constate que les passions « complexes » sont celles qui sont le plus susceptibles de subir cette radicale inversion de valeur : « en raison des éléments quelquefois hétérogènes qui les composent, (les passions complexes) ont des moments de défaillance, de recul, d’interversion passagère : ébauches avortées d’une transformation en état contraire ».31

(5) La substitution complète d’une passion à une autre présente des particularités bien différentes. D’abord, elle est rare, mais son existence postulée par Ribot constitue surtout un prétexte supplémentaire pour défendre sa critique de l’unicité du moi. Si une passion se substitue à une autre, c’est que les tendances étaient toutes deux contenues en germe dans la personnalité de l’individu : l’une ayant réussi à s’imposer grâce aux conditions internes et externes favorisant son expansion, pour ainsi dire dans l’individu ; l’autre, occultée par la passion victorieuse, pouvant s’imposer à son tour si ces conditions changent. « On sait que la vie affective supporte très bien la coexistence de tendances non seulement différentes, mais souvent opposées et contradictoires dont chacune ne cherche que sa fin propre. »32 L’être affectif est multiple ; le moi normal a peu de cohésion, et son unité est illusoire. C’est avec cette conception du moi en tête que Ribot comprend la fin possible d’une passion. Rarement, la passion cesse parce qu’elle est remplacée par une passion dont l’objet diffère de façon radicale. Certes, le fanatique religieux peut devenir un alcoolique ; le toxicomane peut s’orienter vers une addiction comportementale, sans consommation de produit particulier. Mais la plupart du temps, une vraie passion cesse parce qu’elle se métamorphose en une autre en partageant avec elle un fond commun. L’individu reste donc viscéralement un passionné, souvent avec le même type de passion – le fanatique reste fanatique, mais son cheval de bataille passe de la religion à la politique ; le toxicomane demeure toxicomane, en faisant simplement varier le type de drogue consommée ; plus rarement en changeant radicalement d’objet.

« Il y a en chacun de nous des tendances de toute sorte, tous les contraires possibles, et entre ces contraires toutes les nuances intermédiaires, et entre ces tendances toutes les combinaisons »33. Le moi est une coordination instable et changeante de souvenirs, d’instincts, de tendances, de désirs. Il ne s’agit pas seulement de la conception naïve du traditionnel duel entre la passion d’un côté, et la volonté d’autre part, souvent trop faible pour lutter. « Deux âmes, disait Gœthe, habitent dans ma poitrine. Pas deux seulement. Si les moralistes, les poètes, les romanciers, les dramaturges nous ont montré à satiété ces deux moi en lutte dans le même moi, l’expérience vulgaire est encore plus riche : elle nous en montre plusieurs, chacun excluant les autres, dès qu’il passe au premier plan ».34 Chez le passionné qui voit « finir » sa passion, en réalité c’est une autre tendance, devenue passionnelle, qui apparaît pour éclipser l’autre et s’y substituer. Voilà la seule façon dont il peut espérer voir sa passion cesser. Ribot demeure pessimiste sur ce point, et refuse de croire que la « volonté » puisse agir directement sur ma passion pour la faire taire.

Conclusion

« Le dipsomane, (l’alcoolique) par exemple, a deux vies alternantes : dans l’une, sobre, rangé, laborieux ; dans l’autre, confisqué tout entier par la passion, imprévoyant, inconscient, crapuleux. N’y a-t-il pas là comme deux individus incomplets et contraires, soudés à un tronc commun ? De même pour tous ceux qui sont sujets à des impulsions irrésistibles et qui disent qu’une force étrangère les pousse à agir malgré eux ».35

On est tenté de voir en Ribot un penseur de l’akrasia lorsqu’il étudie les passions addictives. Il semblerait que ce passage décrive la confrontation classique entre les impératifs du corps avide d’un côté, et la volonté à laquelle l’individu s’identifierait de l’autre ; muselée, soumise à ces impératifs malgré elle. Or cette scission du vouloir décrite par Ribot chez les individus atteints d’addiction ne correspond pas à la « faiblesse de la volonté » à proprement parler. En effet, pour parler d’akrasia, il faut d’abord concevoir la volonté comme une faculté théoriquement capable de s’imposer à nos penchants. Pour Ribot, pas de volonté de ce type : des volitions seulement, qui ne sont rien de plus que des penchants supplémentaires, parmi tant d’autres, constitutifs du moi à un moment donné – et souvent bien trop fragiles pour avoir un réel impact sur mon comportement. Si l’on peut certes observer des accès de « mauvaise conscience » chez le vrai passionné, les idées associées à ces accès doivent s’accompagner d’un pendant affectif fort pour avoir une quelconque efficace sur la passion. La « volonté » comme « voix de la raison », renvoie à une idée purement intellectuelle, dictée de l’extérieur. L’individu peut avoir l’impression qu’il s’est approprié cette volonté ; en réalité, elle n’est sienne, et efficace, que si elle s’appuie sur toute la coordination physiologique sous-jacente nécessaire pour lui donner naissance.

Ribot n’évoque que brièvement dans son œuvre la toxicomanie proprement dire : il n’insiste pas sur le désir de répéter la consommation d’un produit néfaste pour l’organisme. Il fait certes allusion à la consommation de hachich, d’opium, d’alcool, et s’intéresse à certaines études de cas, notamment à travers les œuvres de Moreau de Tours, et De Quincey. Mais il rapporte leur témoignage sans développer plus avant sur les interprétations psychologiques possibles de leurs addictions. Dans Les maladies de la volonté, Ribot cite l’état d’apathie, de paralysie dans lequel la prise d’opium plonge De Quincey, mais ne relate pas à proprement parler le désir incontrôlable de la réitération, qui est central pour notre sujet.36 Dans l’Essai sur les passions, le psychologue s’intéresse davantage au caractère irrépressible de certains comportements, et à la morbidité associée à la dépendance née d’« idées fixes », obsessionnelles. A l’origine de la passion, l’idée fixe fait de l’individu la victime d’une force hégémonique atrophiant les autres tendances de l’individu. Atteint d’une réelle passion morbide, ce dernier présente ce caractère addictif dans sa physiologie-même – l’objet de sa passion dépend certes de son environnement, mais la violence avec laquelle il se livre à sa passion ne peut changer que dans des cas très exceptionnels. L’un des mérites de Ribot est d’avoir pointé du doigt l’ambiguïté du terme de passion qui, comme celui d’addiction, peut désigner indifféremment le désir irrépressible vers l’objet/le comportement, et cet objet ou ce comportement lui-même. Or le désir est inhérent au caractère de l’individu, indélogeable donc, alors que l’objet lui est extérieur ; d’où la possibilité d’en changer.

Le concept de passion ne peut certes pas être assimilé sans nuances à celui d’addiction. Ribot passe sous silence de nombreuses questions essentielles aujourd’hui, telles que le caractère chimiquement addictif de certaines drogues, par exemple, ou encore le rôle de l’environnement et du contexte social. Mais il contribue à éclairer la définition de l’addiction, forme morbide de la passion, en insistant sur ses aspects irrésistibles, accaparant, exclusif, mais surtout, sur l’origine physiologique de celle-ci. En distinguant la passion de son objet dans le cas de la « passion vraie », Ribot s’efforce de focaliser notre attention sur la nature même de l’individu passionné, sans tomber toutefois dans l’écueil du déterminisme simpliste. En effet, les multiples tendances comprises dans ce que l’on appelle le moi permettent à l’individu de changer. Nous sommes donc ici invités à prolonger le travail de Ribot par une réflexion plus poussée sur les moyens à mettre en œuvre en vue de stimuler les autres tendances présentes en germe chez l’individu, occultées, opprimées par l’idée fixe de la passion parvenue à triompher. Si une habitude ou une passion ne deviennent addiction que lorsque l’individu veut les faire cesser, il s’agit alors de mieux comprendre les mécanismes de ce vouloir. L’attitude culpabilisante des partisans de la responsabilité individuelle dans l’addiction serait alors susceptible d’évoluer vers une compréhension de ce qui provoque physiologiquement l’efficacité de nos intentions.

1Les maladies de la personnalité, Paris, Alcan, 1885. p.62

2Les maladies de la mémoire, Paris, Baillères, 1881. p. 95

3Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.86-87

4Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.79

5Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. pp.111-112

6Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.171

7Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.87

8Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.82

9Voir Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.104

10Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.184

11Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.166

12 Pour ne citer qu’eux, Louis Christian Charland dans son article publié en novembre 2015 pour AJOB Neurosciences, intitulé « Passion and Decision-Making Capacity in Anorexia Nervosa » ; Jean Adès et Michel Lejoyeux dans leur livre « Encore plus !: Jeu, sexe, travail, argent » paru chez Odile Jacob en 2001.

13Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.174

14Claude Bernard cité par Ribot dans l’Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.163

15Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.165

16Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.165

17Revue Philosophique de la France et de l’Etranger, 1906, p.224, tome LXI. Ribot y consacre un article à Renda, auteur de Le Passioni, Torino, Bocca, 1906.

18Essai sur les Passions, Alcan, 1907. pp.147-148

19Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.148

20Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.151

21Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.149

22L’hérédité, Librairie philosophique de Ladrange, 1873. p. 122

23Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.142

24Les maladies de la personnalité, Alcan, 1894, Paris. p.131

25Essai sur les passions, Alcan, 1907. Pp.131-132

26Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.179

27Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.152

28Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.153

29Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.153

30Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.152

31Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.156

32Essai sur les Passions, Alcan, 1907. p.158

33Les maladies de la personnalité, 5eme édition, 1894. p.75

34Les maladies de la personnalité, 5eme édition, 1894. p.76

35Les maladies de la personnalité, 5eme édition, 1894. pp.77-78

36Les maladies de la volonté, Paris, Baillères, 1883. p.40 et suivantes.

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