La pluralité scientifique en action

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 – le cas du Labex Intelligence des Mondes Urbains (IMU)

Romain SAUZET, doctorant à l’Université Lyon III

1. IMU 

1.1. Présentation

Le Labex intitulé Intelligence des Mondes Urbains (IMU)1 est un projet de recherche regroupant différents pôles de recherche sur la métropole Lyon-Saint-Etienne. IMU se caractérise par son objet de recherche, l’urbain, mais peut-être plus encore par l’ambition scientifique qui l’anime : une mise en relation des différentes disciplines travaillant sur cet objet.

Celle-ci est rendue possible par la pluralité des structures impliquées (26 laboratoires), tout autant que par leur diversité (29 disciplines). Son objectif est de favoriser la coopération d’intelligences différentes, afin de fournir des moyens de compréhension et d’action proportionnés à la complexité intuitive que présente l’objet urbain. Ce dernier point est constitutif d’IMU : être le lieu d’interactions entre la recherche et le monde des praticiens (Grand Lyon, Agence d’Urbanisme, etc.).

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Sur un plan institutionnel, IMU est une structure de financement qui accompagne des projets de recherche. Ces derniers, pour être choisis lors d’appels à projets, doivent intégrer certaines clauses de diversité scientifique (toute proposition doit être le fait d’au moins deux structures différentes ; tout projet de thèse doit être co-encadré, etc.).

1.2 L’intérêt d’IMU

Si la situation proposée par IMU est intuitivement un bon moyen de faire la science, elle n’en demeure pas moins sur le plan épistémologique un problème. En dehors de la volonté des participants, et de la généralisation du consensus intuitif selon lequel la relation entre disciplines est un moyen efficace pour faire de la bonne science2, rien ne permet d’affirmer avec certitude que la réalisation du projet IMU est possible. Bien entendu, il sera l’occasion de productions scientifiques. Mais celles-ci pourront-elle être considérées comme étant la conséquence d’une véritable collaboration disciplinaire?

Pour mener à bien l’instruction d’un tel cas, une méthodologie adaptée doit être développée, afin d’analyser tant les prétentions d’IMU à se constituer comme une bonne manière de faire de la science, que les situations concrètes qui mettent en œuvre ces prétentions.

Les perspectives méthodologiques qui vont être ici esquissées dans cet article ne sont pas simplement les éléments de réponses aux questions pratiques que soulève tout projet de recherche. Cette recherche, menée dans le cadre d’un doctorat, a pour objet l’étude d’une situation de recherche en action, sans passer par une analyse sociologique ou ethnologique, laquelle proposerait une précision des facteurs culturels, sociaux ou encore économiques, impactant le développement de la science (Latour 1988). En inscrivant ma recherche dans une perspective analytique, j’espère de la sorte parvenir à clarifier les moyens et techniques scientifiques propres à la collaboration entre disciplines.

2. Questions méthodologiques

Afin de mener à bien l’étude d’un projet comme IMU, deux perspectives d’analyse doivent être distinguées. Tout projet de ce type cherche à produire une meilleure science que celle qui est pratiquée dans les institutions classiques ; pour IMU, c’est la relation disciplinaire qui est le moyen de réaliser cette ‘‘meilleure’’ science. En cela, il faut analyser en quoi cette  mise en relation  contribue à l’effort scientifique classique, c’est-à-dire à la constitution d’une représentation rationnelle qui a pour prétention la compréhension et la maîtrise du monde. La première étape de cette analyse cherche à préciser un cadre conceptuel normatif, précisant  en quoi la relation entre disciplines n’est pas seulement une affirmation idéologique, mais réellement un cadre épistémologique singulier. Une fois ce cadre normatif établi, il permettra de discriminer les situations de recherche réellement plurielles de celles qui n’en auraient que l’apparence ou la prétention.

La seconde étape doit être faite dans une perspective pragmatique, en ceci qu’elle étudiera les mécanismes concrets à l’œuvre à l’intérieur d’IMU, c’est-à-dire les dynamiques relationnelles lors de situations d’interaction. Au regard de l’état d’avancement de la recherche dont est issue cette présentation, nous n’aborderons dans la suite de cet article que le plan normatif de l’analyse.

2.1  . Le cadre normatif de la relation disciplinaire

2.1.1. Problème d’analyse

Le premier élan d’une analyse normative est d’intervenir dans l’imbroglio conceptuel qui tient lieu de description des relations disciplinaires. De nombreux termes sont utilisés de manière indistincte, alors qu’ils recouvrent, même intuitivement, des réalités et pratiques scientifiques différentes. Depuis la seconde moitié du XXème siècle, de nombreuses réflexions ont tenté de préciser ces différents termes (Apostel 1972, Klein 1990, Brunn 2005), puis, face à la difficulté normative que cette tâche représentait, de rendre compte de l’histoire de ce débat (Klein 1990, Creutzer 2002).

L’ambition de la présente recherche, que nous avons qualifiée d’épistémologique, et non de simplement descriptive, considère que cet imbroglio a des conséquences épistémologiques importantes. Il masque aux yeux d’observateurs extérieurs la distance qu’il peut exister entre les intentions affichées et la réalité des pratiques de recherche. D’autre part, c’est un obstacle à la représentation que les chercheurs ont de leur travail, et par conséquent des efforts scientifiques à fournir (notamment en termes d’apprentissage des arguments et conceptions issus de disciplines différentes).

C’est pour ces raisons qu’une présentation des différents termes a un intérêt épistémologique évident, et non seulement pour une épistémologie descriptive ou historique. La clarification des termes est un moyen de situer les tentatives de relation disciplinaire, tout en leur offrant différents objectifs proprement rationnels. La taxinomie proposée hiérarchise la relation disciplinaire en utilisant comme critère comparatif le degré d’intégration disciplinaire, c’est-à-dire l’intensité des relations dans l’effort scientifique commun.

2.1.2 La taxinomie

  • Relation multidisciplinaire

Le premier niveau d’intégration des disciplines est celui de la relation de multidisciplinarité (ou encyclopédique, pluridisciplinaire, etc.).Un même objet est étudié, selon les différents points de vue des disciplines impliquées. De la sorte, l’intégration permise est ici cumulative. C’est une juxtaposition de différentes séquences de savoirs, considérés comme irréductibles les unes aux autres.

Son objectif est double: la multidisciplinarité cherche à améliorer la production scientifique disciplinaire, en favorisant par la confrontation la production de nouvelles hypothèses, l’utilisation de nouveaux concepts, etc. Elle a également comme prétention scientifique l’association dans un même mouvement des productions scientifiques considérées comme hétérogènes.

A l’intérieur du projet IMU, un séminaire de recherche intitulé SIMU (Séminaire IMages de la ville et Usages) illustre ce cas. En favorisant la confrontation des sciences humaines avec les opérateurs de l’image (informaticiens et ingénieurs), son objectif est de permettre aux différents chercheurs impliqués d’envisager les connaissances, les pratiques et les concepts mobilisés par les autres acteurs, tout en associant dans des projets de recherche communs les possibilités scientifiques issues des différentes disciplines.

  • Relation interdisciplinaire

La relation interdisciplinaire se caractérise par le partage d’un problème commun, qui va jouer le rôle de pivot central. Ce problème est perçu au préalable, au moins sous une forme intuitive. Les différentes disciplines associées dans une perspective interdisciplinaire ont pour souci de résoudre ce problème, de proposer des solutions.

Le projet d’écologie industrielle4 Projet Rhône Médian 215en est une bonne illustration. Il y a un problème particulier, celui de la gestion environnementale et du développement économique d’une zone industrielle dense (la vallée du Rhône au Sud de Lyon, connu sous le nom de  »Vallée de la Chimie »). Différentes disciplines sont mobilisées dans ce cadre (ingénieurs, géographes, économistes, sociologues, etc.).

L’intégration disciplinaire mise en œuvre dans ce cas passe par la mise en commun des concepts issus des disciplines particulières (pour Rhône Médian 21, ceux de symbiose industrielle, d’intérêt économique…). Il y a donc un chevauchement et une intégration théoriques (Heckhausen dans Apostel 1972). Cette forme d’intégration permet donc la satisfaction du problème par le développement d’un langage unitaire, notamment tel qu’il est attendu dans les rapports à remettre aux autorités administratives et aux responsables industriels. La contribution disciplinaire y est indifférenciée.

  • Relation transdisciplinaire

La relation transdisciplinaire (ou post-disciplinaire, in-disciplinaire) est la plus ambitieuse des formes présentées. La dynamique d’intégration est ici à chercher non plus du côté des disciplines elles-mêmes, mais plutôt dans la relation entre l’effort scientifique et un ordre de grandeur considéré comme plus important que celui auquel ont accès les disciplines dans leurs efforts particuliers. .

Cet ordre de grandeur peut être indéterminé: il est ce qui traverse toutes les disciplines possibles (Nicolescu 1995). La possibilité de la connaissance dépasse donc le cadre des disciplines, celles-ci étant réduites à être des moyens partiaux et limités de produire de la science. L’intégration des disciplines doit alors être totale, et ce, non pas en relation avec un problème particulier, comme c’était le cas pour l’interdisciplinarité, mais bien comme fondement même de la démarche scientifique.

L’ordre de grandeur peut-être également déterminé par un contenu doctrinal particulier. Il s’agit alors d’une idéologie générale à laquelle doivent être subsumées les différentes disciplines (le marxisme et sa conception du matérialisme historique, la cybernétique et la notions d’information, etc.).

2.2 Le problème de l’unité des sciences

Lorsque l’on fait appel à la relation disciplinaire, les appellations mobilisées ont pour effet principal d’offrir une représentation « accueillante » de l’unité, en remplaçant par une vague impression d’ouverture à la pluralité une conception positiviste de la science, considérée comme fermée idéologiquement.

Il est important de préciser les différentes conceptions d’unité de la science, en tant qu’elles sous-tendent et animent les projets de recherche : en leur fixant un objectif, elles en déterminent la dynamique et l’envergure. Parce que ces conceptions demeurent le plus souvent intuitives, tout en ayant des conséquences concrètes sur la mise en relation des disciplines, leur précision épistémologique est pertinente. Par exemple, une conception réductionniste, quelle qu’elle soit (physicaliste, cognitiviste, sociologique, etc.) aura du mal à collaborer, quelle que soit la discipline, avec des protagonistes d’autres disciplines.

Le présent propos ne permet pas de rendre compte du vaste débat contemporain sur la question (Galison 1996, Cartwright 1999). Aussi, je me contenterai de reconnaître que la position épistémologique qui prévaut aujourd’hui est celle de la pluralité. Un effort proprement philosophique sera donc de distinguer les différents horizons de pluralité possibles, et d’analyser en quoi ils peuvent impacter un processus de recherche.

2.3 La possibilité de l’échange épistémique

Si la relation entre disciplines semble un moyen intuitif pour faire de la bonne science, la possibilité de l’échange d’information ne va pas de soi. Au-delà des différences de vocabulaire entre des disciplines distinctes, on peut s’interroger sur la possibilité épistémologique plus fondamentale de l’échange d’informations entre différents individus.

Comment l’information peut-elle s’échanger d’un individu à un autre? Quel est le contexte épistémologique de connaissance lorsqu’il n’y a pas d’intuition ou d’expérience directe du phénomène? Comment s’opère la division du travail ? Dans le cas de la relation disciplinaire, ces problèmes déterminent la possibilité même de cette relation. C’est pourquoi des enquêtes de type épistémologie du témoignage (Engels dans Bouvier 2009) ou épistémologie sociale (Goldman 2011) permettront de préciser comment un projet comme IMU se constitue face à ces problèmes.

Conclusion 

Un point central dans la présente recherche n’a pas été développé : la question de la pluralité scientifique. L’ensemble des dénominations qui ont été jusqu’ici présentées ont pour fondement la différence entre les disciplines. Le choix de la notion de pluralité scientifique insiste davantage sur la pratique scientifique, plutôt que sur la contribution disciplinaire.

On peut définir la pluralité scientifique comme une position moniste sur un plan heuristique qui se fonde sur une communauté de pratiques. Elle considère que les chercheurs sont des individus partageant un ethos commun, et que c’est à partir de cet ethos qu’est rendu possible la relation entre disciplines. Ce faisant, elle permet de mobiliser des valeurs épistémiques, qui ne sont pas simplement des critères de validité a posteriori, venant juger le bien fondé de telle ou telle démarche, mais des valeurs qui sont les conditions mêmes de l’enquête scientifique générale : le contrôle intersubjectif sévère, la réflexivité, la vérification, etc. La science, comme projet commun, retrouve donc une forme d’unité à partir des pratiques scientifiques, permettant ainsi de l’envisager avec cohérence (Coutellec 2013).

Pour finir, revenons sur la relation qu’entretient la philosophie à l’égard de la notion de relation disciplinaire. J’ai essayé de défendre dans cet article une philosophie des sciences, qui  précise la possibilité d’échanges et collaborations épistémiques au sein d’un projet comme IMU. Au-delà de ces précisions sur les conditions de possibilité de la pluralité scientifique, la philosophie a un intérêt pour la relation disciplinaire elle-même : en étant directement impliquée dans des projets de recherche, elle peut clarifier les situations de confrontation entre des productions épistémiques disciplinaires différentes, voire opposées, en précisant par exemple les différentes valeurs contextuelles mobilisées dans de telles situations.

1URL = <http://imu.universite-lyon.fr/>

2Une étude empirique menée aux Etats-Unis (Jacob 2009) montre la généralisation de cette intuition : par sondage effectué en 2009 auprès de 1353 centre de recherche étasuniens, elle montre que 70% des personnes interrogés sont d’accord avec l’affirmation : « la connaissance interdisciplinaire est meilleure que la connaissance produite par une seule discipline ».

4L’écologie industrielle est un axe de recherche qui vise à mobiliser les concepts et modèles issus de l’étude du fonctionnement symbiotique des écosystèmes (Erkman 2000).

5URL = <http://umr5600.univ-lyon3.fr/Newsletter_IMU/fevrier/GPRA_proposition_programme_recherche_IMU-Dec2012.pdf>

7Beller Maria, dans Bouvier 2007, p. 212.

Bibliographie

Apostel Léo, Berger Guy, Briggs Asa et Michaud Guy (1972), OCDE – L’interdisciplinarité : problèmes d’enseignement et de recherche dans les universités, Paris, OCDE.

Bouvier Alban, Conein Bernard (2007) (dir.), « L’épistémologie sociale. Une théorie sociale de la connaissance », Raisons Pratiques.

Bruun H, Hukkinen J, Huutoniemi K, Klein JT (2005), Promoting interdisciplinary research: the case of the Academy of Finland, Helsinki Academy of Finland Publication Series 8/05.

Cartwright, Nancy (1999), The Dappled World: A Study of the Boundaries of Science, Cambridge, Cambridge University Press.

Coutellec Léo (2013), De la démocratie dans les sciences – Epistémologie, Ethique et Pluralisme, Paris, Editions Matériologies.

Creutzer Mathurin (2002),  »Aspects de l’interdisciplinarité : essai de reconstitution d’un débat » dans Gélineau Lucie (dir.), L’interdisciplinarité et la recherche sociale appliquée. Réflexions sur des expériences en cours, Université de Montréal, URL= <http://www.fas.umontreal.ca/sha/documents/interdisciplinarite.pdf>

Erkman Suren (2004), Vers une écologie industrielle, Paris, Diffusion Charles Léopold Mayer.

Galison P. et Stump D. J. (1996), (sous la direction de) The Disunity of Science – Boundaries, Contexts and Power, Stanford (Californie), Stanford University Press.

Goldman Alvin I., Whitcomb (2011), Social Epistemology : Essential Readings, New York, Oxford University Press.

Jacobs Jerry A., Frickel Scott, (2009), « Interdisciplinary : A Critical Assessment », in Annual Review of Sociology, n. 35, p. 43-65.

Klein J.T. (1990), Interdisciplinarity: History, Theory and Practice, Detroit, Wayne State Univ. Press.

Latour, Bruno and Woolgar, Steve (1988) La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques, Paris, La Découverte.

Nicolescu Basarab (1996), La transdisciplinarité – manifeste, Monaco, Le Rocher – Collection « Transdisciplinarité ».

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