La psyche anonyme

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Comment rendre compte de ce qui est en jeu dans la relation “psyché/réseaux” sans se laisser piéger par un lexique biotechnologique abasourdissant ?

Formuler la question en ces termes permet de poser, semble-t-il, de manière juste la problématique de l’imaginaire collectif aux prises avec l’Internet et la pratique, en voie d’obligation, de la connexion et des “réseaux dits sociaux”.

Nul ne s’est jamais revendiqué auteur de cette qualification de “sociale” – et sinon les médias (mais qui vraiment?) : parfait exemple de ce que peut être la capture du sens par un “anonyme collectif”, non à priori socialisé mais qui semble très bien manipuler à la fois l’anonymat, la collectivité et la nomination…

“Cela va comme de soi” : la nature de la cyber, c’est d’être sociale, point.

Après un siècle de psychanalyse, de structuralisme, de linguistique, d’instrumentalisations diverses et de mystifications, ne serions-nous pas déjà passés à un nouvel âge: celui où l’exploitation psychique, nouvelle “matière brute”, au-delà des DRH, est le nouvel Eldorado ?

Athéna blessée, malgré ses armes et son casque…

Quoi qu’en prétende, comme s’il s’agissait là d’une preuve acquise, l’ambition déraisonnée des neurosciences et des sciences cognitives, la psyché et l’activité psychique ne sont pas identiques au cerveau et à l’activité cérébrale (électro-neuronale, connective et cognitive)[1].

La relation psyché/réseau ne peut être rapportée aux modélisations (connexionnistes ou cognitivistes) cerveau/réseau. En outre, dans ces dernières mêmes, ou à leur alibi, rabattre l’un sur l’autre réseau neuro-cérébral et réseau cyber-technologique (le bio et le techno comme analogues) relève de l’abus autant que de la paresse : tentation constante d’un discours piégé par la force automate d’un lexique ultra spécialisé et “autologique” qui substitue, à la logique discursive elle-même – qu’elle réponde à l’intersubjectivité ou même à l’objectivité –, la sémantique purement utilitaire, technocratique, de la cybernétique.

Les résistances d’ordre psychique (lapsus, à peu-près, confusions, apories…) que cette contamination assourdissante produit dans le discours des moutons mêmes qui prêchent l’inexorable avènement de cet “univers” et de ses “IBMers”  (“construisons une planète plus intelligente”), brouillent en permanence la cohérence des analyses.

Or, la cohérence est le plaisir que la psyché doit trouver dans la représentation qui lui est ainsi proposée (ou qu’elle se propose) d’elle-même, autrement dit du sens :“Le sens pour la psyché est identique à l’indivision de sa totalité initiale” (Castoriadis, Figures du Pensable, p.190). Autrement dit, le sens est l’analogôn de l’indivision monadique originelle et donc “toujours en menace d’être clôturé” (ibid).

Si l’on prend en compte le caractère “d’indivision de la totalité” que présente la monade que la psyché est à la naissance, puis que constitue pour elle l’exigence de sens ensuite (et qu’elle substitue à sa “totalité idéale” et perdue), la psyché peut alors être considérée comme la figure qui, par excellence, s’oppose à celle de l’organicité automate du réseau.

Mais, si elle y est obligée, elle cherchera par tous les moyens à se subsumer “l’agression” du facteur réseau en une représentation satisfaisante (fût-ce au prix d’une psychose).

En corollaire, l’imaginaire social-historique, lui, instituera une “représentation du monde-réseau” pouvant soutenir les représentations psychiques, tout en étant soutenu par elles.

On connaît l’hypothèse – que partageait Castoriadis – qui veut que l’émergence de la psyché (comme instance monadique principielle sitôt brisée que constituée) soit réactive à l’activation biologique neuro-cérébrale “explosive” de la naissance (où le sensoriel a large part dans l’initiation aérobie). S’en emparant pour à la fois s’y identifier sans s’y pulvériser, la psyché s’imposerait ainsi d’elle-même et à elle-même – avant que ne s’impose à elle le devoir vital d’intégrer en le justifiant son environnement : “Le Moi est un des premiers étrangers qui se présentent à la psyché” (ibid. p.186 – c’est moi qui souligne). Mais avant l’irruption même de cet étranger (et de la réorganisation psychique autour de son “apprivoisement”), la psyché nouvelle née s’est déjà préstructurée autour de ce qu’Aulagnier nomme le “pictogramme”[2], qui constitue lui-même une réaction semi-créative à ce qui est, pour l’ataraxie désirée de la psyché primitive, agression : la disparition angoissante du sein nourricier – angoisse de son “non-retour” et de sa perte totale, mortifère.

Peu à peu socialisée (socialisation qui, per se, n’a pas d’autre terme que la mort), la psyché ne cessera de se refléter, par la création continue de sens, l’invention ou la maladie, son prime état de monade victorieuse… et aussitôt perdu dans l’auto-transformation obligée…

L’explosion de la Toile, des nanotechnologies, des neurosciences et de notre contrôle par les techniques comportementales (le tout en avant-scène du désastre écologique) peut nous (re)donner l’impression de ce conflit primal, terrifiant et vital. Cela peut éclairer d’autant mieux les angoisses et chimères que l’idée d’une toute-puissance des réseaux et des théorisations neuro-cyber déclenche, en venant menacer une intégrité que la psyché a eu tant de mal à socialiser et préserver à la fois, par l’obéissance aux “valeurs” instituées d’une part, la création de sens – créativité inouïe – d’autre part, voire leur mise en conflit.

L’identification au réseau cyber-technique répondra alors à ce besoin: “[L’identification] à des collectivités fournit évidemment aussi un substitut à la toute-puissance perdue de la monade psychique” (ibid p. 190). Mais il y a, dans cette opération vitale qui renvoie la psyché au combat premier dont elle est sortie à la fois victorieuse et amputée comme cohérence émergent du magma sensationnel néo-natal (Athéna “naissant armée et casquée” mais aussi blessée, car on n’est pas des dieux), autrement dit à la menace répétée, le risque réel d’une régression.

Fonctionnalisation et défonctionnalisation de l’imaginaire

Ici vient se poser la question de la fonctionnalisation et de la défonctionnalisation. Et celle de savoir de quelles fonctions on parle. La fonctionnalité technique, sociologique, des réseaux en eux-mêmes et celle, nouvelle, technologique, qu’ils imposent à la psyché (qu’ils lui imposent de s’approprier autant qu’ils lui imposent de s’y plier) doivent être distingués.

Il faut rappeler que le combat initial que la psyché naissante gagne, en tant que monade, sur l’hyper activation des réseaux neurocérébraux signe l’a-fonctionnalité du psychisme humain:

“Caractéristique essentielle, et que j’appelle son a-fonctionnalité: ce que l’on imagine, ce que l’on se représente (…) n’est pas déterminé par une fonctionnalité biologique. (…) Il faut donc admettre cette caractéristique essentielle du psychisme humain qui est sa défonctionnalisation [laquelle] se combine indissolublement avec la capacité qu’a la psyché a d’éprouver du plaisir moyennant la représentation, et seulement en représentant.” (ibid, 241).

Il ne s’agit donc pas d’une défonctionnalisation de processus psychiques qui opéreraient à l’image de process cybers mais de la fonctionnalité ou de la défonctionnalisation de l’imaginaire – celui-là même qui nous pousse à produire nos institutions.

Or, la fonctionnalité de la connectique se présente aujourd’hui à la psyché comme “déjà toute socialisée” – autrement dit comme une offense à la monade, à laquelle la psyché doit la vie et, survivant, se doit elle-même. Cette offense va très loin, elle n’est ni illusoire ni légère, elle est radicale: elle rappelle à la psyché les conditions même de sa naissance, son premier combat, et la renvoie à la menace originelle de sa disparition…

C’est un peu comme si la société, après avoir pendant des millénaires obtenu de la monade qu’elle s’autolimite en psyché docile/créative au bénéfice des gratifications de sens que l’imaginaire social-historique, dont elle participe, lui propose (reconstitutions inlassables d’une totalité perdue, désormais cantonnée à l’imaginaire qu’elle génère pour survivre) ordonnait à chaque psyché: “Eh bien maintenant, éclate ! ”.

Ce n’est pas l’écran et le clavier de mon ordi, ni le caractère indésirable des spams, ni mon usage despotique de la corbeille, ni l’aspect “neurotique” des connexions qui me disent cela, c’est l’institution sociale contemporaine telle que la psyché les perçoit, c’est-à-dire en termes de symboles – le symbole étant, depuis les premiers pictogrammes que se fabrique pour représentation l’imaginaire du nouveau-né, l’aliment psychique par excellence. Ce qui signifie que l’imaginaire duquel dépend ma survie en tant que psyché me dit aujourd’hui : “je suis indésiré, je vais à la poubelle, je suis le neurone automate, joué entre 1 et 0”.

Il y a des psychés qui cèdent à l’éclatement : la fonctionnalité de l’imaginaire, dans ce cas, est telle (l’imaginaire asservi par la socialisation comme fonction psychique secondaire bien dressée et obéissante) que la psyché accepte sa dissolution symbolique dans l’illimité anonyme du réseau. Ce qui signifie aussi, à terme, une perte d’autonomie catastrophique (sur le plan social, politique et sur le plan psychique: pathologies de type schizoïdes, bipolaires, etc.) que peut accélérer l’addiction aux jeux d’avatars et aux réseaux “sociaux”.

Il y en a qui refusent l’injonction: alors, la défonctionnalisation de l’imaginaire dans ce cas (il se dérégule et s’affranchit de la contrainte collective) propose à la psyché un monde qui satisfasse entièrement son besoin monadique: pathologies de type autistique (la “toute limite” dont le repli sur soi, l’apathie, la renonciation, le désinvestissement du monde et les conduites compensatoires ou décompensées sont les marqueurs sociaux et politiques).

Le “collectif anonyme” : figure adéquate à la déferlante du “réseau”?

Cette exacerbation indifférente et aveugle des réseaux Net sur l’hyper-fonctionnalisation de l’imaginaire (sa totale démission servile) autant que sur sa défonctionnalisation (son refus radical, de type sécessionniste) est couplée à la pression capitaliste/consumériste qui, tout aussi aveugle, indifférente et anonyme, exerce exactement la même violence, sur les psychés et en réseau, dans le but de les asservir et sinon les exclure.

1 ou 0, pas d’autre alternative, ni surtout : aucun nom.

Au-delà du constat du désastre et des atrocités qui l’accompagnent (les prévisions du progrès des pathologies psychiques concernent actuellement, pour les années à venir, une personne sur quatre), ce que j’ai ici essayé de décrire, en évoquant la capacité qu’ont nos psychés (dont la nature “monstrueuse” répond malgré tout à une nécessité jamais identifiée jusqu’ici[3]) de re/créer un monde où elles puissent s’y reconnaître afin tout simplement d’y survivre – autrement dit: que nous nous créions encore (dans) un monde vivant – est l’indice de la mutation en cours.

Ebranlement sans précédent de la quasi totalité de nos repères, à surmonter – non pour les sauver, mais pour en fonder de neufs. Et qui satisfassent et perpétuent notre certitude d’humanité ainsi que l’illimité de sens qu’elle appelle désormais et qui la devra la dé/finir : «  Le social-historique n’est ni l’addition indéfinie des réseaux inter-subjectifs (bien qu’il soit aussi cela), ni, certainement, leur simple “produit”.  Le social-historique, c’est le collectif anonyme, l’humain-impersonnel qui remplit toute formation sociale donnée, mais l’englobe aussi, qui enserre chaque société parmi les autres, et les inscrit toutes dans une continuité où d’une certaine façon sont présents ceux qui ne sont plus, ceux qui sont ailleurs et même ceux qui sont à naître.  C’est d’un côté, des structures données, des institutions et des oeuvres “matérialisées”, qu’elles soient matérielles ou pas ; et d’un autre côté, ce qui structure, institue, matérialise.  Bref, c’est l’union et la tension de la société instituante et de la société instituée, de l’histoire faite et de l’histoire se faisant. » (Castoriadis, « Marxisme et théorie révolutionnaire », in l’Institution imaginaire de la société, Seuil , 1975).

Castoriadis reprend ici une notion sociologique (Durkheim), qu’il tente d’absorber dans la construction de sa pensée et en quelque sorte ainsi de “vivifier” (il est clair qu’il cherche à arracher la notion à son “objectivité” scientiste et marxiste, en bref à l’humaniser).

Sans doute s’efforce-t-il aussi par là de relier son corpus théorique à ses “concurrents” – tentative d’une unification théorique visant à désamorcer un trop de singularité…?

Mais je reste convaincue qu’il s’agit là d’une tentative hasardeuse, sinon malheureuse[4].

Pas plus que le social-historique, le maillage quasi “organique”, ou en voie de le devenir, de la vie humaine par les réseaux cyber-sociaux et l’ultra technologie ne peut être ramené, ni comme addition ni comme produit, à ce que Castoriadis nomme réseaux inter-subjectifs. Ce maillage déborde de loin l’inter-subjectivité – et la fabrique d’autant – ou tout au moins tend à la fabriquer, et autrement dangereusement. Il apparaît comme la figuration même, pour la psyché, du collectif anonyme : figure en passe de s’instituer de l’anonymat tout-puissant d’une “totalité ”dans laquelle elle se sait perdue, car elle n’y a pas prise et que toute création de sens (pour elle cohérence et plaisir) lui y est interdite – elle en est ici radicalement dépossédée.

Je parle du plaisir du langage et de la création de dénominations, qui est et reste, pour la psyché socialisée, et/ou en voie de l’être, le premier qu’elle trouve à céder à la loi commune.

Je ne sais pas, et je ne peux savoir, s’il s’agit là d’une faillite annoncée, ou s’il ne s’agit que d’un “passage obligé” de la grande histoire humaine, passage à surmonter et au moment duquel, effectivement, se verrait à l’œuvre ce que dit Castoriadis du collectif anonyme : « Identification aussi qui a l’effet déculpabilisant et désinhibant qui rend possible le déploiement sans frein d’une destructivité meurtrière dans la guerre, mais souvent aussi dans les mouvements de foule […].  Comme si, dans de tels moments, les individus retrouvaient sans le savoir la certitude que la source de l’institution est le collectif anonyme, capable de poser de nouvelles règles et de lever les anciennes interdictions (ibid.).

Toutefois, et bien que je comprenne le souci auquel il obéit (barrer la voie à une tentation sécessionniste qui, dans une perspective révolutionnaire, réinstaurerait l’affrontement mortifère de deux “blocs” interdisant de fait toute sublimation : je parle ici de l’échec hérité dans lequel nous croupissons), je laisse à Castoriadis la responsabilité de cette certitude, de sa source et de son savoir… Je ne la partage pas, en tout cas pas dans ces termes, jusqu’à preuve du contraire – preuve que je crois impossible à apporter et qui fait l’effet d’un “rêve” – soit celui d’une identité absolue de motivation soulevant chaque individu dans l’humanité à un moment donné, soit celui, étrange récurrence, d’un énième facteur moteur de l’histoire… nouvel avatar du petit dieu caché et  “sans nom” de l’hétéronomie ?

Castoriadis, en plaçant la notion de collectif anonyme dans la perspective psychanalyste de son propos, extrapole dangereusement la réalité dont il est question du strict point de vue analytique :

“L’écroulement d’une civilisation décape jusqu’à l’os tout ce qui est si périssable dans l’organisation de la réalité humaine. Il révèle l’existence d’un reste […] Du fait de cette identification qu’on pourrait dire indissolublement mutuelle, de l’individu à l’ensemble, de l’ensemble dans l’individu, la pire des réalités reste investissable, nommable, transmissible. […] Les formations collectives centrées sur des buts collectifs communs, la civilisation et la culture font théoriquement et littéralement l’impasse sur leurs origines pulsionnelles, sur le fait qu’elles ne tiennent leurs possibilités d’évoluer et leurs pouvoir d’influence que d’une “poussée érotique interne” de même nature pour l’individu et pour l’ensemble, et que c’est par l’individu isolé, visionnaire et déviant que passent les initiations aux changements. [...] La civilisation n’est pas une transformation psychique d’un inconscient collectif. Il n’y a ni âme, ni inconscient collectifs. C’est par le psychique dans l’individuel que s’accomplit la “Kulturarbeit”[5].

Si je dois entendre le moindre sens à la notion de collectif anonyme, c’est selon les termes de Zaltzman : “Le mouvement des processus de civilisation, le fait même d’un récit possible de l’histoire donnent à chaque individu, indépendamment de l’histoire singulière qu’il pourra avoir et dès avant sa naissance, un capital narcissique initial: celui d’une certitude minimale d’existence pour autrui” (ibid.).

Et cela, n’en déplaise, se nomme. Et doit l’être.

Oui, je le concède : l’espoir que Castoriadis nourrit, de cette “certitude” collective et qu’un jour enfin elle ne soit plus ce reste, exclu d’une humanité génériquement consciente d’elle-même en tant que telle, je l’honore et je le partage. C’était là oser anticiper ce qui n’est pas encore avéré, dans le présent institué. Puisse-t-il l’être, mais l’anticipation même laisse prise à l’ambiguïté. Et surtout à l’arbitraire – ce qui serait la négation absolue de ce qui est espéré. Car Castoriadis ne pouvait, à la fin de sa vie, évaluer l’étendue réelle qu’a pris aujourd’hui ce qui n’est plus un phénomène (le cyber-monde), de même qu’il pouvait encore croire, alors que l’A.M.I – prototype de l’AGCS – venait d’être sanctionné par le parlement européen, que la dévoration capitaliste pouvait être “contrôlée”. Pourtant, il pose une curieuse contradiction en écrivant, à propos des œuvres d’art : « Émerveillement qu’on éprouve d’abord devant les ressources, le potentiel que recèle chacune de ces langues, création chaque fois d’une société autre, d’un collectif anonyme autre. » (Figures du pensable, p. 61)

 

C’était là paraphraser Adorno – lorsque ce dernier pose, dans Théorie esthétique, l’œuvre d’art comme Autre de la société. Sauf que Castoriadis ici n’évoque pas la société (autrement dit l’institué, même en son minimalisme le plus strict), mais l’inidentifiable qui en ferait le substrat. Or, si par définition le collectif anonyme est, en tant que tel, inidentifiable, il ne peut pas alors être “Autre”, ni à lui-même ni à quiconque – et pas même à la “société”… sauf à se voir doté d’un pouvoir véritablement surnaturel…

En revanche, oui : on peut, à l’appui de la transformation sociale collective en cours aujourd’hui – et que nul n’est en puissance de nommer car son “soulèvement” emporte jusqu’à l’arrière-plan sur le fond duquel s’inscrivent normalement les créations de sens (aussi bien collectives – sociales, culturelles, morales, politiques – qu’individuelles) proposer une certaine interprétation de la notion en voie d’institution du collectif anonyme : le réseau cyber aggloméré au global neuronal dans une représentation fantasmatique délirante quasi universelle d’impuissance qui fait de l’inconscient (individuel) l’automate par lequel nous sommes tous en (im)puissance d’être totalement déterminés par un ensemble humain… mais déshumanisé. Collectif anonyme, organisme colonie – une ruche : qui sera la reine ?

L’identification au/du collectif anonyme : danger de l’aspect opératoire

Je formulerai trois hypothèses :

1. que la “Toile” inscrit un inédit anthropologique : la première institution de ce qu’on peut appeler le « collectif anonyme » s’autocréant en tant que tel (et qu’il nous faudra donc bien nommer autrement, et le plus tôt possible !) qui peut résorber toute création – en tant que celle-ci représente la survie même du psychisme humain;

2.  que cette “constellation” constitue l’analogue, pour la psyché et l’imaginaire social-historique, de ce qu’est, lors de la naissance, l’activation cérébrale bio-neuronale – “redistribution” des modes de sensation, perception, intégration et représentation. En d’autres termes, ce qui se passe aujourd’hui équivaudrait, sur le plan collectif et individuel, à une “naissance” : mutation irréversible, refondation, etc ;

3.  que, sous cet aspect, le collectif anonyme intervient aujourd’hui comme par le passé aussi en tant que l’équivalent collectif de l’inconscient, psychique individuel (pardon de la redondance, mais l’inconscient n’est qu’individuel et j’insiste avec Castoriadis et Zaltzman sur le fait qu’il n’existe pas d’inconscient collectif ; je parle ici d’équivalence, en aucun cas du concept junguien ; aucune science ni psychanalyse ne peuvent élucider ce qui est ici à l’œuvre, et ce je crois pour assez longtemps…) ;

4.  l’instrumentalisation de ce “concept”, à la faveur de la figure mutante qu’il revêt, par de quelconques politiques “massiales” (si j’ose ce néologisme) et autoritaires peut (on le voit poindre d’ores et déjà) produire des institutions de pouvoir et de contrôle rigides et mortifères. Il est d’ailleurs instructif que les plus acharnés à défendre la notion de collectif anonyme comme “clé” castoriadisienne subsumant le reste du corpus (ce qui l’invalide aussitôt) soient précisément ceux que hérissent toute tentative libre de critiquer cette notion, la relativiser ou d’en dénoncer le caractère de pièce rapportée : l’usage politique et autoritaire qui peut être fait de cette pseudo objectivité nous est connu, les désastres humains qui s’ensuivent aussi…

Et Castoriadis dans tout ça ?

 

Les limites, ou les butées, que présente la pensée castoriadisienne offrent une prise facile à sa “reconversion” – ou plutôt faut-il dire sa récupération – en petit excursus de la grande voie, royale, perpétuelle et immortelle, du marxisme en ses multiples avatars.

La glose s’empresse d’en évacuer la dimension psychanalytique, ou de la réduire à portion négligeable. Il est rarissime de voir la construction castoriadisienne évaluée du point de vue de la psyché, dont tout le monde ou presque, dans le petit monde philosophique et surtout “révolutionnaire”, se fout – alors que c’est précisément le point de vue de la psyché, qui, en nous, met en œuvre la praxis qu’appelle Castoriadis et nous permet, individuellement et collectivement, de comprendre concrètement de quoi il parle.

Et, à partir de là, de forger les outils qu’il appelle.

Alors peut-être faut-il, une fois pour toutes, admettre que la “révolution” dont la pensée de Castoriadis est porteuse ne ressemble en rien à tout ce qu’on a jusqu’ici “théorisé” sous ce terme.

Pour en terminer avec les justifications du recours qu’il s’est cru tenu de faire à la notion de collectif anonyme, ces lignes de Castoriadis lui-même, dans lesquelles pour ma part j’y entends, en arrière-plan, actuellement et concrètement, la dimension « anonyme » du collectif opérant à travers les institutions sociales-imaginaires qui nous paraissent inébranlables:

“On ne dit encore rien lorsqu’on dit que les individus apprennent ou assument des “rôles” so­ciaux, sont conditionnés à les jouer: comment y aurait-il rôles si l’ensemble des rôles ne forment pas une pièce? Quelle pièce, qui l’a écrite? Il est possi­ble que des gens se drapent dans des tuniques romaines pour jouer la révolu­tion bourgeoise; mais comment se fait-il que ce ne soit jamais Zerline qui donne la répli­que à Agamemnon, que Brutus n’ait jamais Monsieur Perri­chon pour ami et confident?”[6]

C’est précisément le caractère infrangible de ces noms-là, de ces rôles-là, qui verrouille l’anonymat du collectif impuissant à se dire.

Et en lequel couve, comme le magma sous le volcan, le reste dont on ne veut pas.

Puissions-nous obliger les rôles, la pièce, et l’auteur, à s’effacer devant l’autonomie.

 

Anne Vernet, 1er octobre 2011


[1] Lesquelles prétendent aujourd’hui détenir « la preuve » de l’existence « neuronale » de l’inconscient à partir de l’identification d’une activité cérébrale type gouvernant les automatismes acquis tels que : langage, gestes quotidiens…

[2] Voir : Piera Castoriadis-Aulagnier, La Violence de l’interprétation, Paris, PUF 1975

[3] Nathalie Zaltzman – j’y reviendrai – est l’un des rares psychanalystes à avoir courageusement abordé la question…

[4] Une longue polémique a eu lieu à ce propos, dans la liste de discussion « apartirdecc », dont je ne peux ici rendre compte en détail de tous les arguments théoriques, ni me contenter de répéter ce que j’y ai déjà dit.

[5] Nathalie Zaltzman, Chapitre V, « la Pulsion anarchiste » in De la Guérison psychanalytique, Paris, PUF 1998, c’est moi qui souligne.

[6] C. Castoriadis, L’Institution imaginaire de la société, Paris, Seuil 1975 – p. 528.

  1. Voir aussi pour l’inconscient collectif, ce cher JUNG. Le psychanalyste le plus cultivé qui est allé au boût de la pensée, des traditions, des religions, des us, … Le facteur commun entre les humains à travers le monde, même chez des tribus dites primitives.

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