La ruse de la raison dans les relations internationales (1)

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Dr Abou SANGARE Maître-Assistant de philosophie Université de Bouaké

INTRODUCTION

      Depuis la fin des deux dernières décennies du XXe siècle, marquées par la chute du mur de Berlin et l’épanouissement d’un ordre planétaire démocratique, la problématique de la non-ingérence, inséparablement liée aux concepts de droit ou devoir d’ingérence, de souveraineté, de mondialisation, occupe constamment l’actualité politique internationale, en transforme et nourrit profondément les débats. La multiplication des interférences et la globalisation issues de l’avènement d’un monde post-bipolaire font que les hommes, aujourd’hui, forment une  communauté, un tout intégré dans lequel ils ont à être tous des citoyens. Dans un tel cercle, ils ont l’obligation de répondre à la solidarité, c’est-à-dire de voir au-delà des simples appartenances communautaires immédiates, l’exigence que porte l’idée d’humanité et que cherchent à traduire les droits de l’homme. Une telle participation à l’émergence de la solidarité à l’échelle mondiale qui, dans sa manifestation rencontre le concept d’ingérence, quoique justifiée par le devoir supérieur d’assistance aux victimes et l’idéal de justice contre les tyrannies, se heurte à des réticences et hostilités qui se drapent sous la bannière de la souveraineté absolue en érigeant ce schéma comme signe de leur survie ou garantie de leur indépendance.

Auteur : Antonio Zugaldia

     Mais comment la souveraineté peut-elle continuer à se manifester de manière absolue et inaliénable dans un monde marqué par de nouveaux enjeux  d’assistance et de démocratisation ? Faut-il sacrifier l’humanité sous l’autel de ce formalisme juridique qui, de plus en plus, apparaît, dans sa forme absolue comme un archaïsme politique inadapté à la nouvelle échelle du monde ? Le droit d’ingérence n’apparaît-il pas, au regard du thème très évocateur ‘’Devoir d’ingérence : peut-on les laisser mourir ?’’ du colloque organisé par Mario Bettati et Bernard Kouchner, comme signe d’un souci d’humanité, de vie ? Sa manifestation ne peut-elle pas se lire comme modalité phénoménologique de la ruse de la raison dont parle Hegel dans la Raison dans l’histoire? Les controverses autour des élections qui ravivent les susceptibilités souverainistes dans le tiers-monde, et les réactions contre les interventions de l’occident qualifiées d’ingérence néocoloniales n’exigent-elles pas une mutation, sinon une relecture, du moins une adaptation du concept de souveraineté aux nouveaux enjeux et défis mondiaux ?

 

I-LES NOUVEAUX ENJEUX DE LA POLITIQUE INTERNATIONALE : SOUVERAINETE MESUREE ET DROIT D’INGERENCE

      La souveraineté, capacité qu’ont les Etats d’agir sans autorisation ni contrôle extérieurs est, au regard du principe d’égalité des Etats, affirmée comme valeur  fondatrice du droit international. Cette conception traditionnelle, donnant libre cours aux Etats de faire ce qu’ils veulent chez eux, sans avoir à rendre compte à l’extérieur, ne pouvait tenir aussi longtemps que l’Etat était une entité close et opaque. Sans conteste, la fin de la guerre froide, le progrès de la mondialisation et l’universalisation des principes démocratiques ont dilué la teneur de la  souveraineté, puisque désormais chaque Etat  doit se soumettre au contrôle de la communauté internationale. Désormais, même les processus électoraux, affaires strictement intérieures, constituent des enjeux internationaux. Ce n’est plus qu’un secret de polichinelle que tout Etat, en l’occurrence les moins développés, souhaitant bénéficier des aides extérieures, doit faire certifier sa crédibilité démocratique, notamment en acceptant les observateurs internationaux pour la surveillance de ses élections.

      Depuis la chute du mur de Berlin et, sous l’effet des forces de la globalisation et de la coopération internationale, la souveraineté étatique, dans son sens le plus fondamental, est en pleine redéfinition. Elle passe subtilement de la rigidité à la souplesse. Les Etats sont maintenant, avec la montée en puissance du libéralisme, largement considérés comme des instruments au service de leur peuple, et non l’inverse. Cette nouvelle définition de la souveraineté incite les Etats, par une conscience renouvelée et en pleine diffusion des droits individuels et une large définition de l’intérêt national, à une plus grande unité dans la poursuite d’objectifs communs et de valeurs partagées. Aujourd’hui, la souveraineté, du fait de ce que l’Etat est pris dans des réseaux multiples de surveillance et de contrôle, n’est plus le bien inaliénable et indivisible au sens fort où l’entendait Rousseau. Elle est prise dans un enchevêtrement de négociations où  il lui faut sans cesse faire des compromis. Elle est mesurée.

      Mieux, la politique internationale est, aujourd’hui, mobilisée par l’irruption d’enjeux communs à l’ensemble de l’humanité qui appellent chaque Etat à de nouvelles communautés de responsabilité et de cohabitation au triple niveau sous-régional, régional et mondial. L’émergence de ces ensembles intégrés, loin de faire perdre aux Etats tout pouvoir, loin de signer leur décret de mort, leur ouvre de nouvelles perspectives adaptées à ce nouvel environnement. Comment peut-on résister, ici, au plaisir de faire référence à Un monde sans souveraineté de Bertrand Badie, dont l’objet est de proposer la substitution au concept désormais caduc de souveraineté, un nouveau paradigme : celui de la responsabilité ?  « Les Etats, dit-il, ne sont certes plus les acteurs uniques de la scène internationale (…) mais ils participent avec d’autres acteurs à un jeu qui n’est que partiellement contraignant pour les inciter à réinventer la responsabilité au gré des délices qu’elle leur procure »[1]. Avec ces processus intégratifs, l’ordre et la cohérence du principe de souveraineté absolue peinent à maintenir leurs positions puisque l’émergence des valeurs communes à l’humanité et la globalisation de l’économie les bornent nécessairement. Cette perte d’une partie de son âme limite la souveraineté qui devient, de plus en plus, une fiction puisque chaque Etat est une transaction permanente avec d’autres Etats avec lesquels il commerce, négocie et dialogue.

      Loin d’être une simple contradiction dans les termes, une simple formule de mode ayant pour objet d’attiser la curiosité, Un monde sans souveraineté rappelle, avec raison, que la souveraineté n’est pas un attribut inhérent à l’Etat.  Ce sont les juristes monarchistes du XVIè siècle qui ont élaboré ce concept, repris plus tard par Bodin qui en a fait un élément essentiel de la construction de sa République, pour assurer le pouvoir de leurs maîtres. « Le concept de souveraineté n’est pas une fin en soi, c’est une construction qui évolue avec le temps, c’est un imaginaire utile pour comprendre le monde »[2], qui ne peut rien avoir d’absolu aujourd’hui du fait de la configuration actuelle de la politique internationale. En réfléchissant, sérieusement, dans le silence de la méditation, sur la réaction de Grotius dans  Le droit de la guerre et de la paix ( la souveraineté de l’Etat est bornée par le respect des droits de l’individu) après que Bodin, à qui on attribue la paternité théorique du mot souveraineté eût proposé une définition dans Les six livres de la République ( la souveraineté, c’est la puissance absolue de la République) et, vu les progrès de la mondialisation, on peut soutenir avec Badie que le dogme de la souveraineté absolue n’a jamais existé, ni en théorie, ni en pratique.

        Du fait de ce que l’interdépendance des Etats incite tous les gouvernements à produire des biens communs mondiaux et à intervenir au nom de l’éthicité et de la responsabilité contre les moins coopératifs, il faut, au besoin, donner toute sa chance à l’intervention extérieure qui, de fait, répond à une exigence et un devoir humanitaires. En tant que réponse à un tel besoin, elle ne doit pas servir de justificatif aux grandes puissances d’emprunter « cette marche très ancienne et très longue qui est celle du messianisme du plus fort»[3] parce dans les faits, les interventions d’humanité ont souvent montré que les Etats prennent en charge des opérations dites humanitaires dans leur propre intérêt et non pour de vrais motifs humanitaires au sens propre du terme.

      Sans accueillir favorablement, dans l’absolu, tout le projet souverainiste, nous pensons objectivement que son hostilité à ce nouvel habit de la solidarité internationale, n’est pas dénuée de sens, si nous acceptons de faire une psychanalyse du mot utilisé pour le traduire: s’ingérer. Les nombreuses réticences des régimes mis en cause qui brandissent la notion de souveraineté pour résister aux pressions extérieures se justifient par la bien triste connotation du verbe s’ingérer qui signifie, se mêler de ce qui ne nous regarde pas apparemment. Mais se refuser à l’indifférence au nom d’impératifs moraux, relève plus d’une exigence humanitaire à laquelle chaque homme se sent interpelé plutôt que d’une quelconque immixtion, puisque les populations victimes n’appellent qu’à la protection de la sacralité de leur vie.

       Cette réponse n’est pas une remise en cause de l’indépendance, le plus souvent acquise des suites de hautes luttes. Le drame, c’est que la plupart des mouvements révolutionnaires et des régimes politiques qui ont combattu pour acquérir l’indépendance, perdent leur prestige dans la gestion des affaires publiques de leur pays, tant ils se retournent contre les idéaux, les principes et les valeurs pour la promotion desquels ils ont combattu. Ils se comportent comme s’ils avaient un rapport ontologique à la souveraineté absolue. Ils n’arrivent pas à l’adapter aux réalités mondiales.

       Alors, une intuition de ce concept, à travers un bref séjour dans les théorie et philosophie politiques de Jehan Bodin, cadre moderne de son émergence, fait remarquer que l’argumentation de ceux qui s’élèvent, au nom de la souveraineté, contre le droit d’ingérence, est fébrile et ne tient pas à l’analyse. La souveraineté, chez Jean Bodin, le père de sa formulation  moderne, désigne la faculté qu’a un Etat de promulguer et d’abroger des lois. Or cette faculté n’est nullement déniée à aucun des régimes soupçonnés. Bien au contraire, la communauté internationale, les organisations de défense des droits de l’homme et le citoyen lambda ne demandent que le strict respect des dispositions légales librement adoptées, signe de la liberté, selon le mot de Rousseau. «  L’impulsion du seul appétit, dit-il, est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté »[4]. Ils contestent plutôt avec véhémence cette fâcheuse tendance à englober dans le concept de souveraineté le droit de torturer les opposants, de tuer les suspects, de pratiquer  les exécutions extrajudiciaires, de faire disparaître les personnes gênantes, en un mot de faire passer les massacres pour une prérogative de la souveraineté. De toute évidence, depuis Bodin qui l’a conceptualisé et légitimé dans sa lutte contre les prétentions universalistes et libérales de l’église romaine, le concept de souveraineté a eu un destin heureux et prometteur, puisqu’il a évolué de l’absolutisme à la démocratie.

     Dans la théorie politique contemporaine, la souveraineté appartient au peuple, c’est-à-dire à l’électorat qui seul, en tant que son détenteur exclusif, choisit un représentant pour l’exercer en son nom. Ainsi, un dirigeant qui accède ou se maintient au pouvoir à la suite de mascarades électorales (par les armes ou par usurpation) et qui fait référence  au concept de souveraineté pour se justifier, devrait se voir infligé ce grand oral : de quelle souveraineté parlez-vous ? Celle que vous refusez au corps électoral, l’empêchant d’exprimer ou de jouir de son choix ?  L’élan de solidarité internationale en vue de rétablir les victimes des violences politiques dans leurs droits ne permet-il pas, au-delà de tous les dérapages collatéraux qu’on peut imaginer, de contribuer à l’émergence d’Etats de droit fondés sur la souveraineté populaire garantie par l’alternance politique? Au total, l’ingérence n’est pas contre la souveraineté. Seulement, elle dénonce les situations de non-droit et rétablit l’exercice de la souveraineté par son titulaire légitime : le peuple

       Dans le recours que nous entendons faire à la philosophie hégélienne pour accéder à l’intelligence des relations internationales, il apparaît que l’Universel, entendu comme l’esprit du peuple (Volksgeist), sourcilleux des violations des droits humains, manifeste sa puissance en élargissant sa sphère d’influence au-delà des mers pour, à la fois sauver des vies humaines et les affranchir de l’arbitraire aux fins de ramener le divers à l’un. Cette attitude de l’esprit qui nie circonstantiellement la notion de frontières naturelles, signe de son nécessaire progrès  dans l’histoire, ne peut-elle pas être appréhendée comme une modalité de la ruse de la raison ?



[1]-Badie (B), Un monde sans souveraineté. Les Etats entre ruse et responsabilité, Paris, Fayard, 1999, p. 223.

[2]-Idem,p. 135.

[3]-Bah (H), « La diplomatie des droits de l’homme. Pour une compréhension de la diplomatie des droits de l’homme à partir de Nietzche et Bergson », in Implications philosophiques, Revue internationale de philosophie, (en ligne),  consultée sur www.implications-philosophiques.org.

[4]-Rousseau (J.-J.), Du contrat social, Paris, Seuil, 1977, p. 188.

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