L’absurde au prisme de la littérature

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Dossier de l’été 2015 coordonné par Stéphanie Favreau, MAAP, Université de Poitiers

Présentation du dossier

Une généalogie du concept philosophique de l’absurde en dévoilerait de multiples acceptions, depuis les traces de sa définition logique chez Aristote (principe de non-contradiction) jusqu’au sens bien différent qu’il recouvre chez des penseurs de l’existence comme Kierkegaard ou Camus.

Pour ce dossier estival d’Implications Philosophiques, c’est de la définition camusienne de l’absurde comme d’un « divorce entre l’esprit qui désire [comprendre] et le monde qui déçoit[1] » que nous sommes partis. Pour comprendre l’apparition de cette reformulation du concept, on ne peut pas faire abstraction du contexte dans lequel elle s’ancre, de l’absurdité d’une époque qui, forte de nombreux progrès techniques, sombre dans la folie destructrice. Plus que jamais dans ce « moment », la philosophie est épinglée, la pensée fait face à l’histoire et mesure son impuissance. Les théories et les concepts, trop abstraits, échouent à se traduire, concrètement, dans la condition humaine, voire se retournent contre elle[2]. De ce contexte de crise naît en philosophie ce que l’on a appelé l’existentialisme (courant dans lequel on inclut souvent Kierkegaard bien que sa pensée soit antérieure à cette « situation »). Et il est particulièrement intéressant de souligner ici que les deux auteurs les plus représentatifs de ce courant, Sartre et Camus, ont produit, en parallèle d’écrits théoriques, des œuvres littéraires. Le mouvement littéraire de l’absurde émerge également à cette époque et plus qu’à l’exposition des différentes doctrines philosophiques qui entourent ce concept d’absurde, c’est précisément à la présentation d’auteurs à l’origine ou dans la continuité de ce courant particulier qu’est consacré ce dossier. Les articles que nous avons rassemblés pour ce dossier présenteront la façon dont les écrivains ont, à leur façon, pensé et décrit l’expérience absurde, et, à travers leur stratégie littéraire respective, la manière dont ils se démarquent, voire critiquent, les philosophes et ce que cela apporte, les perspectives proprement philosophiques que ces critiques elles-mêmes recoupent.

L’un des constats qui ressort de l’ensemble des contributions est le suivant : la philosophie, et surtout les concepts dont elle use, s’avèrent toujours abstraits pour saisir les tourments de la condition humaine, et impuissants à insuffler le même élan de sympathie pour l’expérience vécue que la littérature dépeint. Bien sûr on ne peut pas reprocher à la philosophie de ne pas atteindre un but qu’elle ne poursuit pas, mais il est intéressant de noter qu’en marge de toute analyse de l’expérience vécue, il reste quelque chose que le philosophe peut penser (c’est ce que fait Camus), mais que seule la littérature peut dire, faire passer au lecteur.

© flickr

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Dans ce dossier il ne sera donc pas question d’interroger le sens d’un concept, d’en décortiquer les différentes acceptions et de les relier à tel ou tel auteur de la philosophie ; il sera simplement question d’exposer les stratégies littéraires dont se sont servis certains écrivains pour faire expérimenter et donner à penser à leurs lecteurs cet écart irréductible entre la pensée et l’être.

Présentation des contributions

Pour situer le contexte historique dans lequel ce que l’on a appelé le mouvement littéraire de l’absurde est apparu et en préciser les différents sens en fonction des situations géographiques, Marie-Christine Gay présentera une « Généalogie de la notion de théâtre de l’absurde dans les années 50 en France et en Allemagne ».

Toujours dans ce contexte où les frontières furent paradoxalement à la fois importantes et brouillées, Maxime Plante s’intéressera à la poésie de Paul Celan et, présentant l’art littéraire de cet auteur comme une forme d’ouverture sur la désorientation, tentera, non sans méconnaître les rapports particuliers qui lient ces deux auteurs, un rapprochement avec la conception de l’être-jeté heideggerien.

S’il est un lieu typique de la littérature de l’absurde, que les philosophes connaissent probablement tous grâce à Sartre, c’est le café. Thomas Carrier-Lafleur et David Bélanger nous feront visiter ce topos dans leur article « Le café ou le néant » et nous montreront en quoi ce lieu, par les personnages qui l’habitent, par sa position de contraste avec l’extérieur, laisse à penser que « tout se passe comme si la grande quête existentielle des années 1930-1950 avait consisté à dire que penser ne suffit pas à être ».

Sur ce dernier point Hasnia Zaddam mènera une comparaison éclairée et éclairante sur deux auteurs incontournables dans leur champ disciplinaire respectif sur ce sujet. Son article « L’absurde camusien face à la plaisanterie kunderienne » permettra de bien comprendre non seulement ce qui les différencie, mais, à travers eux, ce qui différencie l’art de l’absurde de la pensée de l’absurde. Si tous deux font « table rase des “mensonges embellissants[3]” », l’un est romancier et n’a d’autre ambition, l’autre est philosophe et pensera la révolte.

Après avoir abordé le contexte d’apparition de ce mouvement et quelques auteurs ou topos emblématiques qui le représentent, le dossier se focalisera sur la question du héros absurde et de son univers, et plus particulièrement sur les stratégies littéraires utilisées pour les mettre en scène.

L’article de Jean-Daniel Thumser « Beckett et la décomposition de la subjectivité. Le moi à l’épreuve de l’écriture » resituera l’origine de ces styles typiques de l’absurde dans le courant de « la critique de l’évidence cartésienne de l’ego cogito initiée au XIXe siècle ». Descartes notait le caractère trompeur des mots pour définir le sujet ; Beckett s’inspire de cette remarque pour en jouer et souligner que si l’être ne va pas sans les mots, les mots souvent ne disent rien.

Au-delà de la focalisation sur le sujet, nous découvrirons dans l’article de John Rabby « Le Chaosmos grombrowiczien : une absurdité logique » que pour créer un univers absurde, l’écrivain peut également choisir d’introduire dans son schéma narratif, et donc dans l’univers de son personnage, des éléments non-logiques. Comme le montre l’auteur, c’est précisément à cette réalité éclatée et à cet effet littéraire que s’est intéressé Deleuze et qui l’a inspiré.

À la croisée du héros et de l’univers absurde, Georges Bataille propose une œuvre faisant du rire la seule conciliation possible entre le moi et le monde, le seul soulagement à l’angoisse que crée en l’homme la mort de Dieu décrite par Nietzsche. Guillaume Rousseau reviendra ainsi dans son article « Bataille absurde : de l’angoisse au rire » sur les origines proprement philosophiques (et plus précisément nietzschéennes) et les traductions résolument littéraires de l’absurde chez Bataille.

Parce qu’il n’était pas possible d’évoquer l’univers absurde sans évoquer les romans de sciences fictions, Anouck Linck exposera dans son article « Cortázar : l’absurde au service de la raison », la façon dont le récit fantastique peut, contre toute attente, « faire expérimenter au lecteur un sentiment de l’absurde similaire à celui qu’engendrent les résultats “impossibles mais vrais” de la physique quantique » et « conduire celui qui l’expérimente à définir mieux et plus lucidement sa position d’être humain dans le monde ». Ici la finalité du récit est donc d’inventer une autre réalité pour aider le lecteur à se repositionner dans ce monde-ci. Cortázar opère donc un véritable retournement : il ne s’agit plus de proposer au lecteur une expérience qui révèlerait le caractère déroutant du réel, mais de dépeindre une réalité fictive et absurde  qui le somme de chercher à mieux comprendre ce monde, à dépasser, par la raison, les craintes que lui inspire sa propre méconnaissance.

Dans ce même univers du voyage, mais ici empreint de réalisme, Music of Chance de Paul Auster apparaît tout aussi incontournable. Dans « L’expérience de l’absurde dans The Music of Chance », Medhi Kochbati montrera comment l’auteur revisite le mythe américain de la grand-route en y introduisant des éléments propres à la philosophie de l’absurde. La réminiscence des personnages sur leur passé et leur quête de liberté, emblématiques du road trip, ne se produisent ici que dans le confinement d’une roulotte (et non dans la mythique voiture filant sur la route 66) et s’éteignent dans la répétition quotidienne de tâches inutiles, signant l’échec du périple et l’absurdité annoncée de la quête de liberté des deux héros.

Enfin, pour conclure ce dossier, il nous a paru important, après l’exposition du contexte, des perspectives et stratégies littéraires, de proposer un article qui revienne malgré tout sur les possibles ouvertures philosophiques et politiques qu’elles créent. En effet, « il nous semble possible [dans le prolongement de Camus – ndlr] de considérer l’art d’écrire comme l’une des manières de soutenir l’absurde, et de même, d’envisager la littérature postmoderne, ses formes et ses thèmes, comme preuve (ou comme le champ de bataille) de cette lutte pour la création d’un sens. » L’article de Colin Pahlisch « Un saut[4]vers la communauté » montrera, à travers une analyse de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio et de certains écrits de Kierkegaard, en quoi cette communauté peut être considérée comme « une matrice de sens, toujours à cultiver face au silence du monde ».

Varia

Dans le prolongement de ce dossier, vous trouverez une petite « bibliothèque de l’absurde » qui rassemble, sous forme de brèves présentations, quelques grands classiques du genre.

- Samara Geske reviendra sur le mystérieux et emblématique Meursault dans L’Étranger de Camus.

- Senda Souabni Jlidi montrera comment, dans Un roi sans divertissement, Giono fait métaphoriquement de l’art un moyen d’affronter l’absurde.

- Ivan Radeljković se penchera enfin sur la poésie de Pierre Reverdy, qui, étant pour l’essentiel antérieure à l’émergence du mouvement existentialiste, n’en dépeint pas moins toujours un sujet que le simple fait d’exister plonge dans la perplexité.

 Calendrier de publication

Marie-Christine Gay, « D’une reductio ad absurdum à la catharsis dramatique. Généalogie et réception du théâtre français « de l’absurde » en France et en Allemagne » : 21 juillet

Maxime Plante, « Littérature et philosophie : du sens à la question » : 24 juillet

David Bélanger, Thomas Carrier-Lafleur, « Le café ou le néant. Enquête sur l’absurde dans le café romanesque français des années 1930-1950 » : 27 juillet

Hasnia Zaddam, « L’absurde camusien face à la plaisanterie kundérienne » : 30 juillet

Jean-Daniel Thumser, « Beckett et la décomposition de la subjectivité. Le moi à l’épreuve de l’écriture » : 3 août

John Rabby, « Le Chaosmos gombrowiczien : une absurdité logique » : 6 août

Guillaume Rousseau, « Bataille absurde : de l’angoisse au rire » : 10 août

Anouck Linck, « Le surnaturel au service de la raison. Lecture « quantique » de trois récits fantastiques de Julio Cortázar » : 13 août

Mehdi Kochbati, « L’expérience conceptuelle de l’absurde dans The Music of Chance de Paul Auster. Quand la quête mémorielle devient l’essence de l’irrationnel absurde » : 17 août

Colin Pahlisch, « Un saut vers la communauté. Traces existentielles dans La Horde du Contrevent » : 20 août

Varia : semaine du 24 au 31 août

- Samara Geske sur L’Étranger d’Albert Camus

- Senda Souabni Jlidi sur Un roi sans divertissement de Jean Giono

- Ivan Radeljković sur la poésie de Pierre Reverdy


[1] Albert Camus, Le mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, « Folio », 2008, p. 72.

[2] Sur ce point, voir, entre autres, Adorno, La dialectique négative, Paris, Payot & Rivages, 2007.

[3] L’expression est employée au singulier par Kundera dans L’art du roman, Paris, Gallimard, « Folio », 1986, p. 160.

[4] Chez Kierkegaard le concept de « saut » est l’expression exemplaire de l’acte de décision, qui s’impose ici au héros qui expérimente l’absurdité de l’existence.

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