l’amateur au(x) risque(s) des pratiques culturelles en réseaux

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Luc Dall’Armellina – IUFM-UCP

Cette demi-journée d’études est consacrée aux mutations engendrées par le numérique dans le monde de l’art et de la culture. C’est un temps bien court pour un sujet si vaste mais cette pénurie de temps pour gérer un enjeu si grand est après tout à l’image de ce que nous vivons chaque jour depuis que nos vies sont connectées.

Pour mon bref exposé, j’ai choisi – afin d’éviter le risque d’un propos trop général – de m’intéresser au glissement progressif des arts en train de se faire à travers la figure en mutation de l’amateur contemporain.

Pour l’éclairer, je vous propose de commencer par quelques éléments historiques d’importance pour la fondation de notre environnement numérique.

Aux origines du web

Le nombre d’internautes dans le monde devrait passer de 1,5 milliard en 2008 à 2,2 milliards en 2013[1] dont 43% en Asie et 17% en Chine, selon une étude du cabinet Forrester publiée en juillet 2009, soit 4,5 nouveaux connectés chaque seconde. Ce que confirmait l’Internet World Stats[2] en annonçant 1,99 milliard d’internautes[3] le 30 juin 2010. Numerama signalait début 2011 que le nombre d’internautes atteignait dans le monde plus de 2 milliards d’individus, citant l’agence IUT[4] de l’ONU, ce sont « les pays émergents qui tirent la locomotive de cette croissance, en déversant des centaines de milliers de nouveaux internautes sur le web chaque année. »[5]

La « montée de la culture de l’écran » se révèle donc être bien plutôt une révolution numérique[6], une de plus après celles modernes, de l’imprimerie, de la vapeur, de l’industrie. Celle qu’on qualifie encore de « nouvelle technologie » fut – à la suite de toute une histoire de la numération, du dé/en/codage et de la transmission – concrétisée en 1945 avec le Memex de Vannevar Bush, un OVNI techno-cognitif aux marges de l’uchronie, de la science et de la fiction. Cette invention est aujourd’hui reconnue comme le dispositif qui a marqué notre entrée dans le monde numérique contemporain[7].

La dimension cognitive du MEMEX est soutenue par un article du chercheur « As we may think »[8] ou « Comment il se pourrait que nous pensions »[9] qui décrit ce système révolutionnaire d’accès aux informations. Le paradigme cognitif que choisi V. Bush pour penser sa machine d’information n’est pas en apparence le plus attendu ou rationnel (le mode hiérarchique) mais sans doute le plus intuitif (le mode associatif).

V. Bush va proposer un angle d’approche de nature à renouveler nos rapports à la lecture et à l’écriture (annotations sur des documents papier existants, référencements, chemins de lecture…) ; à la mémoire (références de fichiers, mémoire externe sur bande) et au travail collaboratif car son article décrit un scénario scientifique en anthropologie dans lequel deux chercheurs partagent non seulement des informations mais le « chemin de lecture » qu’ils ont fait dans ces données. Toutes ces innovations sont décrites dans son article et dessinées dans son MEMEX.

Il a fallu vingt ans pour que cette vision de l’ordinateur moderne rencontre le concept inspiré d’hypertexte chez le sociologue des techniques Théodor Holmes Nelson en 1965, et encore vingt-cinq de plus pour que physicien Tim Berner Lee, dans un bricolage génial de protocoles existants (sgml, http) invente en 1990 un usage nouveau sur la base d’un composant connu (html) : le web.

L’invention du web a été décisive sur la propagation d’internet parmi le grand public, elle a fait émerger à nouveaux frais la figure de l’amateur car le web a connu une transformation continuelle vers une modalité du lien et de la relation entre internautes toujours plus affinée. L’étape appelée « web 2.0 » en 2003 par Dale Dougherty a consacré l’ère dite des réseaux « sociaux », c’est-à-dire de réseaux dont le socle fondamental est le tissage de liens avec des semblables, intéressés par les mêmes sujets et/ou à même de partager librement des ressources dans un environnement favorisant l’interaction.

Transition, rupture ou renversement ?

Si nous nous posons ici la question de savoir si nous assistons à une transition ou plutôt à une rupture avec les anciennes pratiques culturelles, peut-être faut-il distinguer les niveaux technologiques, culturels, esthétiques, cognitifs, relationnels et finalement politiques pris dans ces mutations. Si nous n’avons pas le temps ici de développer chacune de ces dimensions, les lister permet de voir et de comprendre l’ampleur des mutations que nous vivons.

Pour aborder cette question de la transition ou de la rupture en regard de la figure de l’amateur, il faudrait revenir à ce qu’elle était avant le numérique, puis la comparer avec celle de l’amateur du web 2.0.

L’amateur, ce nanti

Laurence Allard montre très bien dans « L’amateur, une figure de la modernité esthétique »[10] que le terme prend son origine dans le discours des philosophes des Lumières, chez Diderot notamment qui fustige l’amateur, lui reprochant dans « les salons » de vouloir « atteindre une position sociale en établissant un rapport de dépendance entre lui et l’artiste et en exerçant une influence déterminante sur les arts. »[11] La création du Salon de l’Académie Royale de Peinture en 1737 au Louvre ouvre la voie des présentations publiques d’œuvres d’art. Le Salon devient un lieu public de « mise aux regards et aux jugements des hommes dans une attitude désintéressée »[12] et ceci, à l’inverse du régime privatif du cabinet de curiosité jusqu’ici pratiqué « au bénéfice de quelques amateurs bien nés »[13].

L’amateur est celui, parmi les spectateurs qui ne se satisfait pas seulement de goûter l’œuvre une seule fois mais se pique lui aussi, soit de pratiquer (en peintre par exemple) soit de discourir (en critique éclairé par exemple).

Cette bivalence de l’amateur dans cette culture de l’art et de l’exception, observable à travers la critique de peinture chez Diderot prendra une orientation radicalement opposée beaucoup plus tard avec l’apparition de la photographie et du cinéma dans le contexte d’une culture de loisir et de masse. L’amateur opère sa mutation en un siècle et le renversement est total : « Ainsi les amateurs praticiens profanes semblent amateurs de technique cinématographique tandis que les amateurs cinéphiles ne jurent que par l’esthétique du film et le nom de l’auteur. »[14]

En fait de transition ou de rupture c’est bien plus un renversement qui s’opère dans la figure de l’amateur. Lorsque qu’on parle aujourd’hui d’amateur, c’est encore d’une autre figure dont on parle, aux prises avec la prolétarisation qui le guette, aux prises avec le risque de son analphabétisme numérique, poussé par une dynamique consumériste mondialisée à être un consommateur de services plutôt qu’un praticien éclairé, nous y reviendrons.

Un espace-temps du lire-écrire

L’internet, dans sa constitution technique, comme système d’interconnexion généralisé entre machines de computation et d’information personnelles (et par extension entre individus), produit un rapport nouveau au temps et à l’espace. Il n’y a plus un temps mais des temps façonnés et fractionnés par et à travers des médias ou dispositifs de médiatisation proposant diversement des temps relevant de :

-        simultanéité : synchrones ou réels (IRC ou tchat, visio-conférence)

-        durée : asynchrones ou différés (news, mail),

-        rythmes : sources de flux (flux rss, micro-blogging)

Tous sont marqués par une prédominance de l’instant et du fragment car la vitesse des échanges s’est considérablement accrue ! On sait que les transports en communs, n’ont jamais servi à raccourcir les temps de trajets[15] mais à agrandir les villes ! Réduire le temps de transport c’est en fait agrandir l’espace. Est-ce à dire que notre monde s’est agrandi ? Assurément car ce qu’on appelle le « cyberespace » dans lequel « les réseaux sociaux » sont de nouveaux « lieux », nous en faisons – au moins temporellement – l’expérience. Et que faisons-nous de ce temps engloutissant ? La compagnie Weblife présente une réponse dans une série d’infographies[16] montrant que 22% de nos activités d’internautes sont consacrées aux réseaux sociaux, 20 % à la lecture de contenus, 21 % à la recherche, 19% aux e-mails, 13% au multimédia et 5% aux achats en ligne. Nous remarquons que l’activité de lecture (texte et images) occupe une place prépondérante (près de 40 % au total si on écarte la recherche web et 60 % si on l’intègre comme activité de lecture).

La lecture, entendue comme activité cognitive de déchiffrage, de décodage, de mise en relation de textes et d’images est – et ceci en pleine continuité d’avec la culture de l’imprimé – au cœur de nos pratiques en réseaux. Ainsi Roger Chartier explique-t-il : « On entend parfois un diagnostic, qui consiste à dire qu’on lit de moins en moins. C’est absolument faux : jamais aucune société n’a lu autant, jamais on a publié autant de livres (même si les tirages ont tendance à baisser), jamais il n’y a eu autant de matériel écrit disponible à travers les kiosques ou les marchands de journaux, et jamais on a autant lu du fait de la présence des écrans. »[17]

Un art du lire-écrire

Roger Chartier évoque deux façons différentes de lire : intensive, dans la durée et la longueur ; extensive, dans le fragment et la brièveté. Ces deux modes ne sont pas antinomiques et n’ont pas attendus les systèmes numériques. Les roues de lecture, comme celle de Ramelli (Diverse et Artificiose Machine, 1588) permettaient d’organiser ces alternances de pratiques, le numérique lui, permet d’aller plus loin en organisant et rationalisant leur partage. Mon chemin de lecture, dans les nouvelles du jour par exemple, devient une écriture hypertextuelle que je peux mettre en scène, partager et signer sous Storify[18]. Cette plate-forme faisant de moi un auteur n’ayant écrit aucun de « ses » textes mais ayant produit un agencement de textes épars qui racontera une histoire. Mais ce cas n’est pas réellement nouveau puisque dans le cas d’une anthologie, qui se pratique toujours, le monde de l’édition imprimée reconnaît ses auteurs au même titre que l’auteur de chacun des textes qui la forment.

Roue de lecture de Ramelli

L’internaute ou l’amateur attentif peut voir sur le site de quelques journaux (L’express par exemple) la possibilité de soumettre à l’équipe du journal, un article qu’il a écrit. L’article, s’il est sélectionné passera en une du journal en ligne, dans la rubrique appelée Express Yourself. Nous avons là l’illustration parfaite d’une partie d’un article[19] fort précurseur de Jean-Louis Weissberg intitulé « L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique » dans lequel il souligne que recevoir des informations implique de les scénariser, au sens de les mettre en forme, de se les approprier.

Un exemple : le corpus de l’étude « web-art-expérience réalisée pour le CNRS de 2005 à 2007 avec une équipe du LabSic de Paris 13. Nous avons sélectionné quatre séries de trois dispositifs soit douze œuvres de net-art. La typologie[20] qui les rassemble par groupes de trois est organisée autour de deux couples :  texte-image et présences-pratiques.

Esthétiques de l’être ensemble

Nicolas Bouriaud a appelé en 1995 « Esthétique relationnelle »[21] un ensemble de pratiques d’arts et leurs façons nouvelles de les goûter. Celle-ci faisait historiquement suite à l’« Esthétique de la communication »[22] proposée en 1983 par Mario Costa et Fred Forest. Communication et relation : quelque chose a assurément changé en arts comme en beaucoup d’autres domaines et plusieurs étapes ont été franchies au contact du numérique, c’est ce qu’on mis en évidence de grandes expositions comme celle des « Immatériaux »[23] orchestrée par Jean-François Lyotard en 1985 au CCI Georges Pompidou ou plus près de nous la série de trois expositions « Jouable »[24] de Jean-Louis Boissier (Genève, 2002 ; Kyoto, 2003 ; Paris 2004).

Ce « quelque chose » qui a changé, prend son origine dans un rapport nouveau à la technique et particulièrement à celle de l’information et de la communication, sans toutefois s’y réduire puisqu’ainsi que l’a montré avec beaucoup de finesse Michel Serres[25], chaque fois dans notre histoire où le couple support-message a changé (alphabet-écriture, imprimerie-livre, numérique-réseaux) les conséquences ont été des révolutions majeures telles qu’elles ont entraîné la naissance ou la révolution du droit, de l’encyclopédie, de l’école, de la monnaie, du capitalisme… Il paraît dès lors légitime que les arts n’échappent pas à ces mutations anthropo-techniques.

Aussi l’expérience esthétique et ludique que fait l’internaute amateur d’une pièce de Net-Art[26] de Raphaël Rozendaal du mouvement Neen[27] – n’a-t-elle rien à voir avec celle, solitaire et recueillie que fait un « regardeur » devant un tableau tel que « Bridge of Sighs » (par exemple) de W.A. Turner (1840). La contemplation de l’art dans l’espace muséal silencieux et recueilli a cédé la place à une contempla(c)tion[28], c’est-à-dire à une réception esthétique active. C’est « le regardeur qui fait le tableau » disait Marcel Duchamp, en avance d’un demi siècle sur son temps, et il n’y a plus beaucoup d’œuvres aujourd’hui, numériques ou non, dont l’avènement ou le dévoilement ne soit conditionné par une forme de participation de la part de son regardeur ou de son/ses amateur/s.

La figure ascendante[29] de l’amateur, transformée au contact des pratiques d’arts et de techniques en réseau, évolue aujourd’hui dans une tension entre d’une part notre désir contemporain de faire mémoire et patrimoine de tout, à tout moment et à tout propos ; et de l’autre celui de faire mouvement en assumant des pratiques volatiles et des formes éphémères[30]. C’était une des marques de la modernité que d’associer les contraires, ça a été une des marques de la post-modernité que de multiplier les paradoxes, et c’est une des marques de l’hyper-modernité contemporaine que d’enchaîner les oxymores. Au moins, ces modernités semblent-elles unies par une tension qui les traverse toutes. Une commune perte d’auréole[31] dont Walter Benjamin s’est justement inspiré pour théoriser sa perte de l’aura.

Jamais nos capacités de mémoire n’ont été aussi grandes et pourtant jamais nos mémoires n’ont été si fragiles : on sait que le papyrus peut traverser les millénaires, on craint déjà que le dvd ne résiste pas à quelques décennies… Nous ne devrions donc pas souffrir de cette pathologie qui conduisit Irénée Funès, le personnage central de la nouvelle Borgésienne « Funès ou la mémoire »[32], à s’isoler de l’agitation du monde afin de ne plus rien percevoir de nouveau tant sa capacité de mémoire absolue lui est devenue insupportable. Et pourtant plusieurs projets existent qui ont entrepris de sauvegarder tout l’internet tel la WayBack Machine[33].

C’est là en raccourcis le champ d’exercice et des jeux des arts qu’on a dit numériques mais dont il serait plus juste de dire que nous vivons sa période numérique. Ce n’est pas qu’un jeu de langages, car c’est reconnaître (ou non) que les pratiques de net-art (ou web-art, art en réseau, art internet) ou d’installation numérique (ou installation interactive) relèvent bien des mouvements incessants de l’art, ce qui ne va pas de soi[34] pour nombre d’acteurs et de théoriciens des arts. Mais c’est là une autre question pour un autre temps.

l’internaute, amateur contemporain

Qui est donc l’amateur et comment se caractérise-t-il ? Les blogs (ou weblogs) mais aussi les plates-formes de partage (Flick’r, YouTube, Delicio.us, etc.) ont été les lieux emblématiques de sa consécration web 2.0. Cette « figure » technique, cognitive, esthétique et politique de l’amateur, Pierre Lévy avait commencé à la cartographier[35] dès 1994 à partir notamment des pratiques de musiques amateurs en réseau (autour de la musique techno). Jean-Louis Weissberg a poursuivi ce travail d’identification en 2001 dans un article[36] pour la revue Multitudes dans lequel il montrait comment « le contexte de l’hypermédiation secrète des positions intermédiaires originales entre réception et production, lesquelles constituent une véritable mutation des savoirs symboliques ; mutations que nos sociétés se doivent de prendre à bras-le-corps, car il y va des conditions d’exercice de la démocratie dans la « République internationale de l’hypermédia ».

Avec ses propos, on est au cœur du politique et c’est à cet endroit que le débat a été repris, mené par Bernard Stiegler[37] et Alain Giffard dans leur séminaire Ars Industrialis sur l’amateur[38]. L’amateur évolue au cœur des pratiques des réseaux sociaux. L’échange, le partage, la coopération, la collaboration, la réappropriation autour de créations toujours plus indépendantes de leurs supports deviennent des implicites, heurtant vivement les lois sur le droit d’auteur (concernant les textes, les images, les sons) et leur économie basée sur la vente d’objets matériels (livres, photographies, disques). Un nouveau droit apparaît depuis quelques années fixant d’autres modalités du faire ensemble, il a pour nom « art libre »[39] ou « Creative Commons »[40] et s’inspire pour grande part d’une éthique hacker[41] à la base de la culture de l’Internet[42] par la création de logiciels libres.

Si on ne peut guère considérer chaque internaute comme un amateur, force est de constater que chaque internaute fait à travers le même dispositif (un ordinateur connecté) et à travers les mêmes plates-formes de réseaux sociaux, une expérience qui favorise le partage, souvent par mutualisation, parfois par coopération.

Hubert Guillaud rapporte dans un compte-rendu très vivant les éléments majeurs du colloque Digital Life Lab[43] qui éclaire le champ opératoire de l’amateur du web 2.0 (celui des réseaux sociaux). Il cite ici Antoine Hennion, directeur du centre de sociologie de l’innovation de l’école des mines de Paris : « L’amateur peut désigner à la fois celui qui aime ou se passionne pour quelque chose, comme celui qui fait mal les choses, le non-expert, le non-professionnel. En s’intéressant aux passions amateurs, on peut s’éloigner d’une sociologie de la réception ou de la consommation pour s’intéresser plus avant à la coproduction, à “l’attachement”. »[44]

L’amateur, ainsi que Patrice Flichy et Howard Becker le défendent un peu plus loin, est caractérisé par ses pratiques, faites de règles formelles singulières et pas nécessairement en usage chez les professionnels. D’autre part, son rapport au public se voit décentré car l’amateur est lié à ses amis et non à un « public » même si Internet complexifie la notion et la géométrie de ses cercles d’amis, de proches. Enfin son choix d’outils, s’il a longtemps été caractéristique – un amateur n’est généralement pas équipé comme un professionnel – n’est plus nécessairement si tranché car de bons (voire de très bons) outils, notamment en musique, en arts plastiques ou en programmation sont accessibles et souvent gratuitement sur Internet.

Si l’amateur est celui qui circule librement dans sa passion, c’est souvent par l’acquisition d’une compétence mutualisée « par en bas » que sa pratique se consolide, jusqu’à l’expertise. Cette notion est importante. Elle fonde une pratique montante, non exclusivement liée au web mais plutôt à ses manières de faire : le FabLab[45] et sa pratique d’auto-apprentissage qu’on pourrait dire aidé par ses pairs mêmes. Ces lieux de fabrication ouverts à tous réunissent informaticiens, designers et artistes et d’une manière générale toute personne ayant un projet de construction d’objet dans l’esprit du Do It Yourself, croisent le désir contemporain de se ré-approprier les espaces de création et d’innovation, en rupture avec l’obsolescence programmée issue de l’idéologie du tout jetable.

L’organisation du FabLab – d’origine universitaire, au M.I.T[46] – est mondialement adoptée et leur charte[47] tient en quelques lignes qu’on voit souvent résumées ainsi : participer – partager – documenter. Ces mots à eux seuls portent le programme, sa dynamique de réseau, et l’éthique de son « faire ensemble ». L’amateur qui vient ici ne consomme ni du service, ni du culturel, ni de l’artistique. Il réalise un projet, aussi modeste qu’un dessous de verre gravé ou aussi complexe qu’une imprimante 3D. Pour ce faire il s’engage à ne pas refuser son aide lorsqu’il sait faire, à partager ses connaissances et à les documenter afin que chaque projet soit reproductible par d’autres après lui, en toute autonomie. C’est une pratique qui pourrait bien, si on lui porte attention, révolutionner l’école, l’atelier, l’université, non par la simple copie de ce fonctionnement mais par l’adaptation d’un principe producteur de nouveaux savoirs, savoir-faire et savoir-être.

Cette pratique entre d’ailleurs en résonance avec celles ouvertes dix ans plus tôt – dans le milieu des années 1980 – à travers la culture du logiciel libre, née elle aussi au M.I.T autour de Richard Stallman[48] qui en a construit les bases.

   de quelques enjeux de son devenir

L’amateur, acteur emblématique et agent multiforme de la dynamique culturelle contemporaine, évolue dans de nouvelles pratiques. Au beau milieu des changements relatifs à nos perceptions et pratiques de l’espace et du temps se produit un changement de nature politique sans précédent : l’aplatissement des systèmes pyramidaux et hiérarchiques vers des organisations beaucoup plus horizontales. Serge Soudoplatof évoque[49] cette question en prenant l’exemple de la wikipedia[50], première encyclopédie en termes de contenus (3.3 millions d’articles) et de fréquentation (10 millions de pages lues par jour) et rédigée et pilotée par 23 millions de pairs. On se souvient que le logiciel serveur Apache sur lequel repose aujourd’hui les trois quarts de l’architecture de l’Internet est lui aussi le produit de ce que Pierre Lévy appelle l’intelligence collective.

L’amateur c’est celui qui aime et partage ce qu’il aime – ce qu’il éprouve – dans des réseaux qu’on dit pair à pair (peer to peer) ou aussi sociaux. Le terme de pairs est intéressant en regard de celui d’amateur qui à son contact, se complexifie dans une pratique. On pourrait ici proposer que l’amateur est devenu un pair qui en a fini avec la dévotion à ses pères. De ce point de vue, c’est un progrès politique de grande importance.

L’amateur est un lecteur-scripteur qui participe activement à la construction du paysage cybernétique en réseau. Les changements que nous connaissons et le glissement des termes gravitant autour de l’amateur (internaute, internautre, spectacteur ou lectacteur, citoyen, pair, scripteur, etc.), seraient à considérer en regard de ce mouvement que Roland Barthes appelait « mort de l’auteur »[51]. Il signalait par là que la littérature était devenue moins le fait des auteurs qu’une production du langage lui-même au travail sur nous, nous transformant en cette nouvelle figure de scripteur. On observe je crois un glissement comparable aujourd’hui avec la déconstruction des figures historiques du lecteur ou du spectateur[52] issues de l’imprimé et de l’audio-visuel et qui dans ce nouveau rapport à la lecture active en réseaux mutent en une lectacture[53] dans laquelle le lecteur est devenu, le (co-)producteur de son propre texte. De la même façon, la notion univoque de public s’efface au profit de celle de multitudes, car il n’y a plus guère de public, il y a des lecteurs-scripteurs fédérés en communautés (en être ou pas, mes « amis », mes « followers ») formant des multitudes[54].

Mais gardons-nous de dresser une représentation idyllique de ces communautés. Que deviendront-elles ? Que peuvent-elles devenir ?Quelles dynamiques peuvent-elles porter ? Notamment les plus grandes et les plus médiatisées d’entre elles car on voit aujourd’hui comment l’apparente liberté du réseau des « amis » de FaceBook cache en fait une structure très hiérarchique relevant d’une captation d’audience savamment organisée à des fins commerciales.

FaceBook™ entrera en bourse dans quelques jours[55] sur la base d’un capital que ses utilisateurs ont littéralement offert – avec un total consentement – à Marc Zuckerberg : leurs données personnelles. Le réseau pèserait après son entrée en bourse entre 70 et 87 milliards de dollars soit plus de trois fois Google au même moment de son histoire…

Gare à qui ne joue pas le jeu de la transparence exigée par la plate-forme des « amis » : l’écrivain Salman Rushdie s’est vu supprimer (puis ré-attribuer)[56] son compte FaceBook™ car il utilisait un pseudonyme et non pas son nom d’état-civil. L’auteur des Versets Sataniques rapporte que perturbé par la suppression de son compte, il a dû – après avoir sans succès rempli les formulaires de demandes de rétablissement de son compte depuis la plate-forme sociale – joindre Mark Zuckerberg en personne sur Twitter™ pour recouvrer son identité choisie.

Face au risque de se voir confisquer ces espaces de production, certes d’écritures industrielles normalisées, il est plus que jamais important de former élèves, étudiants et citoyens à la culture d’une édition numérique libre et à toutes les formes d’écritures singulières y compris programmées. La réussite de ce qui ressemble à une acculturation numérique se pose aujourd’hui à nous de manière très vive : il ne suffit plus d’avoir accès à Internet ni de savoir se servir des « outils » comme le prétend encore le discours des TICEs. Encore faut-il pouvoir être initié aux enjeux sociaux, esthétiques et politiques des échanges sur les réseaux connectés, en comprendre les ressorts, en tester les modes d’écriture textuelle et multimédiatique, en prendre les commandes, en détourner le fonctionnement, en déplacer la logique, enfin écrire de nouveaux dispositifs, implémenter de nouvelles fonctions, celles qui manquent encore pour créer les liens dont nous aurons besoin demain. Ce n’est pas de la maîtrise des outils (qui se trouve dans les manuels d’utilisation) dont nous avons besoin mais d’une libre praxis contemporaine de l’écriture. C’est la condition pour retrouver l’expression des singularités propre aux pratiques d’arts et à la responsabilité citoyenne à laquelle celles-ci conduisent.

Je me relis, et d’art je n’ai donc pas suffisamment parlé pendant mon exposé ? Mais en lisant le texte de François Bon intitulé « Je n’ai jamais été un écrivain professionnel »[57], je mesure à nouveaux frais que ce qu’on appelle un « artiste amateur » est un artiste qui ne vit pas de son art. Un artiste amateur est un pléonasme la plupart du temps. Faulkner gardien de nuit, Céline médecin, Duchamps maître d’échecs :

« Littré : « Amateur : celui qui a un goût vif pour une chose ».

Amateur : l’apprentissage à toujours refaire sur et pour soi-même. Un geste libre, parce que nulle commande en amont, nulle récompense, nul égard ni retour. »[58]

table ronde : Les arts et la culture à l’ère numérique. Mutation de la figure de l’amateur

Institut d’Etudes Européennes – Université Paris8 – 8 février 2012


[1]    rappelons que le web est né pour le grand public en 1992 seulement

[2]    Internet World Stats : http://www.internetworldstats.com/stats.htm

[3]    L’internaute y étant entendu comme une personne de plus de deux ans qui s’est connectée durant les 30 derniers jours : http://www.internetworldstats.com/surfing.htm

[5]    Numerama du 26 janvier 2011 : http://www.numerama.com/magazine/17894-le-nombre-d-internautes-dans-le-monde-a-atteint-2-milliards.html

[6]    Sorbier Laurent, « Quand la révolution numérique n’est plus virtuelle » Revue Esprit « Que nous réserve le numérique ? », mai 2006, en ligne : http://www.esprit.presse.fr/archive/review/article.php?code=13258

Voir aussi : « La révolution numérique considérée comme une quatrième révolution » (The Digital Revolution as a Fourth Revolution) de Luciano Floridi traduit de l’anglais par Patrick Peccatte : http://blog.tuquoque.com/post/2009/11/03/revolution-numerique-quatrieme-revolution

[7]    Voir le schéma que lui consacre le DIGIBARN museum 1998-2009 – http://tiny.cc/ctVAN

[8]    Bush Vannevar, As we may think, The Atlantic Monthly, 1945 – http://www.theatlantic.com/magazine/archive/1945/07/as-we-may-think/3881/

[9]    op. cit. Ici en traduction française partielle par Charles Monnatte – http://www.archipress.org/index.php?option=com_content&task=view&id=101&Itemid=46

[10] Allard Laurence, « L’amateur : une figure de la modernité esthétique », revue Communications n°68, 1999

[11]  Ibid. p. 13

[12] Ibid. 14

[13] Ibid. 14

[14] Ibid. p.22

[15]  Ascher François, « Le mouvement dans les sociétés hypermodernes » conférence Université de Tous les Savoirs du 04/01/2006 : http://www.hypertexte.org/blog/?p=193

[17] Chartier Roger, Le livre : son passé, son avenir Un entretien avec Roger Chartier, par Ivan Jablonka, source : laviedesidees.fr, le 29 septembre 2008

[19] Weissberg Jean-Louis, L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique, Multitudes n°5, mise en ligne mai 2001 – http://multitudes.samizdat.net/L-amateur-emergence-d-une-figure

[20]         Dall’Armellina  Luc, « Jouer-Déjouer : une relation critique pour le net-art » in Lamarche Thomas, Vidal Geneviève « Net-art, technologie ou création ? » Paris, revue Terminal, numéro 101, mai 2008 – http://lucdall.free.fr/recherch/webartexper.html

[21] Bourriaud Nicolas, Esthétique relationnelle, Ed. Presses du réel, 2001

[22] Forest Frédéric, Informations, Communication et langages. N°86, 4ème trimestre 1990. pp. 119-120, voir aussi Manifeste de l’Esthétique de la communication. ( Mercato San Severino 29 octobre 1983 )

[23] Déotte Jean-Louis, Les Immatériaux de Lyotard (1985) : un programme figural, revue Appareil, mars 2009

[24] Boissier Jean-Louis (dir), Jouable : art, jeu et interactivité, actes du Colloque international 23, 24 avril 2004, CIC, Genève, JRP Editeur, Les Presses du réel, 2004

[25] Serres Michel, « Les nouvelles technologies, révolution culturelle et cogntitive ». conférence à l’INRIA, 2007 http://tinyurl.com/6vyrnom

[28]         Dall’Armellina Luc, De la contemplation à la contempla(c)tion. Le pacte esthétique en mutation. Communication au séminaire « Transformations » Université Cergy-Pontoise IUFM-EMA, 12 avril 2012

[29] Flichy Patrice, Le sacre de l’amateur, Le Seuil, 2010

[30] Buci-Glucksmann Christine, Esthétique de l’éphémère, Galilée, Paris, 2003

[31] Charles Baudelaire, Perte d’Auréole, Petits Poèmes en prose XLVI, 1869

[32] Borgès Jorge Luis , Fictions, 1951, Gallimard 2003

[34] Jimenez Marc, Le défi esthétique de l’art technologique, Le Portique, 1999

[35] Lévy Pierre, L’intelligence collective. Pour une anthropologie du cyberespace, Éditions La Découverte/Sciences et Société, 1994, 244 pages.

[36] Weissberg Jean-Louis, L’amateur : émergence d’une figure politique en milieu numérique, Multitudes n°5, mise en ligne mai 2001 – http://multitudes.samizdat.net/L-amateur-emergence-d-une-figure

[37] Stiegler Bernard, SHAKESPEARE — TO — PEER / PAR BERNARD, entretien pour la magazine du Jeu de Paume http://lemagazine.jeudepaume.org/2011/08/shakespeare-to-peer/

[39] CopyLeft Attitude, Antoine Moreau : http://artlibre.org/

[40] Creative Commons : http://creativecommons.org/

[41] Pekka Himanen, L’Éthique hacker, Exils, 2001

[42] O. Blondeau et F. Latrive (‪Anthologie préparée par), Libres enfants du savoir numérique : ‪une anthologie du libre. Éditions de L’Eclat, 2000. Avec des textes de Richard Stallman, Bruce Sterling, John P. Barlow, Richard Barbrook, Ram Samudrala, Philippe Quéau, Bernard Lang, Eric S. Raymond, Benjamin Drieu, Michael Stutz, Jean-Michel Cornu, Critical Art Ensemble, Negativland, Antoine Moreau et Michel Valensi.

 

[43] Guillaud Hubert, Le rôle des amateurs : Qu’est-ce qu’un amateur ? Internte Actus du 30 mars 2011 – http://tinyurl.com/66tatok

[44] Ibid.

[45] Le programme de Fab lab été créé par Neil Gershenfeld à la fin des années 1990 et lancé au Media Lab du MIT, en collaboration entre le « Grassroots Invention Group » et le « Center for Bits and Atoms » (CBA) à l’Institut de technologie du Massachusetts. (source wikipédia)

[49] Soudoplatoff Serge, Les vrais ruptures d’Internet, conférence ENS, 2010 http://tinyurl.com/7729e7o

[50] Statistiques Wikipédia : http://stats.wikimedia.org/FR/TablesWikipediaZZ.htm

[51]  Barthes Roland, Le bruissement de la langue – essais critiques IV, Le Seuil, 1984

[52] Weissberg Jean-Louis, Présence à distance – Pourquoi nous ne croyons plus la télévision, L’Harmattan, 1999

[53] Weissberg Jean-Louis, Figures de la lectacture : le document hypermédia comme acteur, Communication et Langage, 2001, no130, pp. 59-69 [11 page(s) (article)]

[54] Multitude, entendue comme « ensemble de singularités conservant leurs différences et néanmoins capables de penser et d’agir en commun » Empire et Multitude : la démocratie selon Antonio Negri. Conférence de Anne Herla pour PhiloCité (23 et 25 janvier 2007)

[55]  Cécile Ducourtieux et Audrey Tonnelier, A deux semaines de son entrée en Bourse, Facebook drague les marchés, Le Monde.fr | 04.05.2012 à 12h25 http://tinyurl.com/c7uehca

[56] Facebook rend son identité à Salman Rushdie, Le Monde, 15-11-2011 http://tinyurl.com/6ocb55y

[57] Bon François, Je n’ai jamais été un écrivain professionnel, Le tiers livre, http://www.tierslivre.net/spip/spip.php?article2697

[58] Ibid.

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