L’avarice

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Conte du Père Noël radin

Laetitia Casas – site personnel : https://ersatzexpos.com critiques d’expositions d’art

Il était un village lointain peuplé de quelques cent âmes, plus isolé encore que les sommets de l’Himalaya, plus lointain encore que l’Alaska, et plus vétuste encore que les favelas. Recluses entre des roches biscornues et une flore désolée à travers laquelle la lumière peinait à percer, les terres du village en étaient presque devenues stériles. L’ingratitude de l’endroit avait découragé même les plus vertueux d’y gouverner. Ses misérables habitants se trouvaient esseulés et peinaient à vivre de leur maigre labeur. Heureusement, un bienfait tombé des cieux venait chaque an anesthésier les maux des douze derniers mois. Tous les 24 décembre, le même phénomène merveilleux se produisait : telle la plus belle des étoiles filantes, un sillage doré étincelant transperçait le ciel d’encre et illuminaient leurs visages. Vous l’avez compris, il s’agissait de la tournée du Père Noël, dont seuls les joujoux par milliers pouvaient réchauffer leurs cœurs.

Seulement voilà, le village n’était pas le seul à s’en remettre aux merveilles tombées des cieux. Pis encore, d’année en année, la demande en poupons roses, vélos bleus et autres gourmandises pour les grands enfants augmentait de façon exponentielle, y compris dans les coins reculés comme notre village qui jusqu’alors en ignoraient les bienfaits. Le Père Noël était dans une situation bien difficile : d’une part les rennes réclamaient toujours plus de lichens et d’écorces pour pouvoir tenir la route tandis que certains criaient déjà famine. D’autre part, la hausse de la demande était telle que, même à la faveur des décalages horaires, l’aube rose et dorée pointait déjà le bout de son nez alors que le Père Noël n’avait pas encore achevé sa tournée…

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C’est ainsi que le jour où la moitié des 25 fenêtres des calendriers au chocolat étaient écloses, il advint quelque évènement dont je vous prie de garder le secret, car il est sage de laisser aux enfants le doux privilège de l’innocence. Le Père Noël envoya son lutin-messager remettre à nos villageois une missive officielle, frappée du sceau de sa contrée laponienne : pour leur village, comme pour les autres coins isolés de la Terre, il ne serait plus en mesure d’honorer leurs commandes. À cette annonce, les implorations des villageois, dont certains étaient colère, firent taire aussi sec le pauvre petit lutin qui ne put reprendre sa lecture qu’après s’être fait sonner les cloches : le passage du Père Noël est leur unique source de réconfort, quelle terrible malédiction que de les en priver ! Le lutin, sonné donc, poursuivit tant bien que mal sa lecture : le Père Noël se voyait donc dans l’obligation de déléguer la distribution des présents à des remplaçants qu’il aurait rigoureusement sélectionnés et parfaitement formés pour répondre à leurs attentes. Aussi demandait-il aux habitants de réserver le meilleur accueil possible à son remplaçant et de lui offrir les conditions optimales pour exaucer leurs vœux. Si par hasard le Père Noël envoyé ne répondait pas à leurs attentes, les habitants pourraient en choisir un autre à deux reprises – sur catalogue et sous réserve de disponibilité. Une condition cependant : ils ne pourraient demander à changer de Père Noël que deux fois, si bien que le troisième serait leur Père Noël pour des siècles et des siècles. La réaction des villageois fut unanime : peu importe que ce fût le vrai ou le faux Père Noël pourvu que les joujoux se comptent toujours par milliers le matin du 25 décembre !

Tandis que Noël approchait à grands pas, les braves villageois, plus impatients que jamais, s’affairèrent à remettre en état le manoir déserté de leurs anciens gouverneurs : ils en feraient la plus noble des demeures pour le Père Noël, la plus douillette pour les rennes, et surtout la plus moderne pour donner vie aux plus incroyables joujoux de la Terre ! Le nouveau Père Noël gagna immédiatement leurs cœurs : son doux sourire était d’une bienveillance inouïe et son immense barbe, moelleuse et immaculée, inspirait immédiatement  confiance. Son physique généreux, relevé par de rondes pommettes rosies par le froid, achevait de convaincre les villageois de la bonhommie de leur nouveau papa Noël. Leur émerveillement fut à son comble lorsque celui-ci annonça dans son discours de prise de fonction que sa générosité serait sans limites et qu’il honorerait tous les vœux des petits comme des grands !

Quelques lunes plus tard, la première tournée du Père Noël fut la plus belle de toutes celles que les villageois n’aient jamais vus et même les anciens du village n’y trouvèrent rien à redire : au matin du 25 décembre, toutes les chaussettes débordaient de gourmandises et il eût fallu deux sapins dans chaque maison pour que tous les cadeaux tiennent à leurs pieds. Les villageois n’avaient jamais vu d’emballages si beaux : coiffés d’énormes nœuds de satin et de fleurs blanches, les paquets emballés d’or et d’argent étaient à eux seuls des trésors. Ces écrins merveilleux l’étaient pourtant moins que ce qu’ils renfermaient : chaque souhait de chaque villageois avait été rigoureusement exaucé, et de la meilleure façon qu’il soit : les jouets de bois étaient minutieusement polis et vernis, et les pralines avaient un goût de paradis ! Les villageois étaient si comblés par la générosité de leur nouveau Père Noël qu’ils se réjouissaient même secrètement de ce que l’ancien les aient délaissés !

Une année passa sans que les villageois n’oublient la merveilleuse tournée du Père Noël. Tandis que les feuilles qui peuplaient les rares arbres encore en vie du village tiraient leur révérence automnale, les villageois s’empressèrent d’écrire leur lettre au Père Noël. Puisqu’il avait si bien honoré leurs vœux l’année précédente, c’est qu’il devait pouvoir faire encore davantage, se disaient en eux-mêmes les villageois, ne se doutant pas qu’ils se faisaient tous la même réflexion.  Le Père Noël, de son côté, apprit par ses lutins que les réserves étaient sérieusement entamées et que certains d’entre eux étaient déjà épuisés. Dans la même journée, le Père Noël recevait les premières lettres des villageois et s’aperçu aussitôt que leurs demandes avait presque doublées par rapport à l’an passé ! Dans l’impasse, il dépensa alors toutes ses économies personnelles dans l’achat de matériaux supplémentaires et mit lui-même la main à l’ouvrage au point d’en perdre ses joues dodues. Les finitions étaient bâclées, les emballages rudimentaires, mais les gens ne le remarquèrent point et le Père Noël fut fort soulagé d’avoir une nouvelle fois réussi à honorer ses promesses !

Cependant, les enfants qui n’avaient pas été sages commencèrent à s’indigner de ce que les bons enfants aient encore plus de cadeaux qu’avant alors qu’eux n’en recevaient toujours aucun. Les parents furent unanimement d’accord que le Père Noël faisait preuve d’une sévérité archaïque en punissant ainsi leurs mignons chenapans. Lorsque ce dernier apprit qu’à présent, il devrait honorer les vœux des enfants polissons   – ce qui ne représentait pas une faible proportion -, il fut pris de panique : les réserves ne suffisaient déjà pas à honorer le même volume de demande que l’an dernier, mais quant aux vœux des mauvais enfants, ils n’étaient mêmes pas prévus au programme ! Le Père Noël, qui était pourtant fort honnête, dût promettre monts et merveilles à ses lutins pour qu’ils redoublent d’efforts mais cela ne suffit point à combler les réserves qui elles aussi étaient  complètement épuisées. Rongé par la culpabilité d’avoir promis plus qu’il ne pouvait donner, il ne put se résoudre à trahir ces pauvres villageois : il donna de lui-même au point de perdre autant de kilos qu’il dépensait d’énergie. Il renonça également à sa barbe, qu’il utilisa pour le rembourrage des poupées, et sacrifia enfin son costume pour confectionner leurs habits. Si bien qu’à la faveur de la nuit, notre Père Noël fit sa tournée sans barbe ni vêtements !

Mais cette fois-ci, les villageois ne furent pas dupes : les vices de fabrication étaient grossiers et de nombreux cadeaux manquaient. Ils s’indignèrent alors de découvrir le véritable visage du Père Noël : sous ses airs bienveillants, il n’était autre qu’un avare ! Vint se rajouter à cela la colère des lutins surmenés, qui, pour se venger du Père Noël, allèrent répéter aux villageois qu’il avait rembourré les poupées des petites filles avec sa propre barbe et qu’il avait fait sa tournée en costume d’Adam. « Comment ! Firent les villageois, outrés. Ça alors, un Père Noël obscène et par-dessus tout radin, il ne pouvait y avoir pire malédiction ! »

Le Père Noël fut aussitôt chassé du village alors qu’il était fort mal en point, car n’oublions pas qu’il avait passé la nuit dernière sans vêtements par grand froid et qu’il était fort amaigri. Mais la détresse des villageois n’a d’égale que le mérite qu’ils ont de la voir soulagée.

Ils ouvrirent donc les pages glacées du catalogue des Père Noël et l’un d’eux fit aussitôt l’unanimité : son physique avantageux fit chavirer le cœur des femmes et son professionnalisme affiché convainquit les hommes  – et inversement. Charismatique, fort bien bâti et très bon orateur, le nouveau Père Noël impressionna aussitôt les villageois : il gagna leur admiration en prônant une distribution égalitaire des cadeaux pour tous, petits et grands, bon ou méchants, car tout le monde méritait sa part de réconfort en ces contrées hostiles. Plus encore, il inspira le respect en ne posant pour seule limite à sa générosité qu’une reconnaissance proportionnelle à ce qu’il allait leur offrir. « C’est la moindre des choses ! », déclarèrent les villageois, qui déjà se félicitaient de leur choix.

Au matin du 25 décembre, le gentleman en costume rouge avait non seulement honoré tous les vœux, mais s’était même payé le zèle d’offrir à chacun un petit bonus : les poupées des petites filles étaient accompagnées d’une robe de rechange et les grandes personnes furent émoustillées en découvrant un beau morceau de nougat parmi les pralinés. Pour les anciens du village, il n’y avait pas l’ombre d’un doute : le bienfaiteur était quelque enchanteur venu réparer les maux de ses prédécesseurs. Les villageois reformèrent alors leur fanfare de fortune et donnèrent au Père Noël le plus beau spectacle qu’ils purent pour le remercier. Mais la réaction du Père Noël fut aussi glaçante que la lame d’un couperet. « Si mes services vous sont si agréables que vous le clamez dans vos chants surannés, pourquoi ne pas en créer de nouveaux à ma gloire ? Puis j’ai travaillé si dur pour vous honorer que j’en ai abimé mes outils. » Ainsi demanda-t-il au forgeron son plus solide marteau, au tanneur ses plus belles peaux, et au pâtissier son meilleur rouleau. Tous s’exécutèrent bien volontiers et le Père Noël fut satisfait.

Les villageois goutèrent ainsi à des plaisirs nouveaux : les petites filles étaient aux anges de pouvoir changer leur poupée et tout le monde se délectait des délicieux nougats. Ils se firent tant et si bien à la générosité de leur Père Noël que l’année suivante, les petites filles demandèrent une tenue de princesse en plus de leur poupée et les gens commencèrent à bouder les pralines en faveur de nougats sophistiqués. Une nouvelle fois, la distribution du Père Noël dépassa leurs attentes : à leurs souhaits s’ajoutait comme l’an dernier de petits échantillons ainsi qu’un livret de compléments à ajouter sur demande  et livré dans les vingt-quatre heures. Ainsi les petites filles purent-elles  parer leur poupée de bijoux et  les garçons décorer leurs vélos d’incroyables autocollants.

Maintenant que les bons et les mauvais enfants étaient honorés sans distinction, les enfants sages relâchaient leurs efforts puisqu’ils n’en étaient plus félicités, tandis que les enfants turbulents le devenaient encore davantage, puisqu’ils savaient qu’ils n’en seraient point punis. Les villageois étaient tous si accaparés par leurs nouveaux présents qu’ils oublièrent d’aller remercier le Père Noël. Ce dernier, furieux, descendit alors au village. Les gens sortirent aussitôt de chez eux en l’acclamant et en lui chantant les chansons qu’ils avaient composées à sa gloire. Mais le prodigieux Père Noël ne fut guère plus chaleureux que l’an dernier. Les villageois n’imaginaient plus vivre sans ses bienfaits, aussi chacun y alla t-il de son offre pour se montrer plus reconnaissant que son voisin.

Le Père Noël fit taire la foule et s’adressa à chacun en ces termes : « Toi, paysan, cède-moi une partie de ton terrain pour que j’y bâtisse de plus beaux ateliers. Toi, agriculteur, donne-moi tes plus belles pousses pour nourrir mes valeureux rennes.  Toi, couturière, vient donc rehausser mes costumes de fils d’or pour que ma tournée ait plus de panache encore. » Et ainsi de suite jusqu’à ce que la liste des métiers de tous les villageois fut épuisée. Les villageois obtempérèrent aussitôt et tous furent ravis d’avoir mis un terme à ce ridicule malentendu.

Toutefois, les mois avaient beau passer, les habitants ne savaient toujours pas comment ranger tous ces merveilleux présents dans leurs si modestes demeures. Fort incommodés de se marcher dessus sans cesse et craignant d’abimer leurs précieux cadeaux, ils décidèrent alors de se débarrasser de tous leurs vieux objets. Sur la place du village, la montagne de meubles, ustensiles et autres réserves s’éleva bientôt si haut que le Père Noël l’aperçut depuis son manoir. Lorsqu’il apprit que les villageois se débarrassaient de tous ces biens, il proposa derechef de les ramasser par ses soins pour en faire de nouveaux joujoux. Les villageois, honorés par tant de bonté et d’ingéniosité, le laissèrent disposer à sa guise de tous leurs vieux objets. Mais très vite, ils se trouvèrent encore plus embarrassés : sans réserves de bois, comment entretenir le feu qui les protégeait du froid ? Sans leurs vieilles marmites en fonte, comment feraient-ils leurs ragouts ? Sans leurs lits, comment se reposer de leurs dures journées de labeur ?

Pendant ce temps, le Père Noël puisait si généreusement dans les réserves des villageois que leur reconnaissance se fut de plus en plus modeste : l’atelier qu’avait construit le Père Noël empiétait tant et si bien sur la parcelle d’à côté (qui était celle que l’agriculteur avait cédé pour la nourriture des rennes) qu’elle en devint stérile. Les rennes vinrent donc brouter jusqu’à plus soif les parcelles d’à côté et dévastèrent les potagers dont les villageois se nourrissaient. Le village s’appauvrit tant et si bien que la pauvre couturière dut revendre à la ville la plus proche ses quelques fils d’or pour ne pas mettre la clé sous la porte.

Plus désolés encore de ne plus pouvoir témoigner leur gratitude au Père Noël que par leur propre misère, les villageois eurent alors une brillante idée : ils n’avaient qu’à demander au Père Noël de leur restituer en l’état tous leurs vieux objets, de sorte que comme cette tournée n’exigerait aucun travail au Père Noël, ils auraient si peu de reconnaissance à témoigner que tout redeviendrait comme avant ! Les villageois informèrent donc le Père Noël de leur souhait. Bien que cette plante ne pousse guère en ce pays-là, la moutarde monta on ne sait comment au nez de notre Papa Noël : « Ah, non seulement vous ne voulez plus de mes joujoux, mais vous intriguez en plus pour vous octroyer le droit d’être ingrats et jusqu’à me voler ! Vous n’êtes pas dignes d’un Père Noël de ce nom ». Il disparut en un revers de cape et la porte du manoir se referma sur le nez des villageois ; c’est que le brave homme n’avait guère une seconde à perdre à quelques jours de Noël : le temps, c’est des jouets.

Accablés, nos pauvres villageois s’en revinrent donc dans leurs maisons branlantes avec les vélos à roulettes de leurs fils, rentrèrent faire réchauffer ce qui leur restait de nougat dans la dinette de leurs petites filles, puis allèrent se coucher dans leurs minuscules lits de poupée.

Le mois de décembre était alors si avancé que plus aucun Père Noël du catalogue n’était disponible. Il leur fut  donc envoyé à la dernière minute un retraité qui, pris de pitié pour le sort de ces habitants, se porta volontaire.

Les villageois virent alors arriver des dizaines de traineaux bedonnant de richesses, pilotés par une armée de lutins et autant de rennes majestueux : les villageois, qui n’avaient jamais vus telle richesse,  se dirent que leur jour de chance était enfin venu !

Mais lorsque le Père Noël traversa le village, les habitants furent saisis d’effroi et les enfants se cachèrent dans les jupons de leurs mères : bossu, le vieillard avait les mains crochues comme les serres d’un corbeau et le nez étiré comme la truffe d’un renard. Personne ne songea même à lui rendre le bonjour bienveillant qu’il leur adressa au passage tant ils étaient déçus de découvrir que celui qui serait leur Père Noël jusqu’à la fin de leurs jours (puisqu’ils avaient malgré eux épuisés tous leurs vœux) fût d’une allure si effroyable.

Les listes de Noël des villageois étaient si modestes qu’ils n’avaient aucun doute qu’au vu de la richesse de leur nouveau Père Noël, la délivrance était proche ! Le matin du 25 décembre, les villageois avaient hâte de retrouver enfin leur confort rudimentaire et se précipitèrent  aux pieds de leurs sapins où la stupéfaction fut totale : il n’était arrivé aucun présent. Pris de doute, ils vérifièrent le calendrier puis se recouvrirent de suie à inspecter si quelque présent n’était pas resté coincé dans le conduit de la cheminée, en vain. Le Père Noël était-il gâteux ? S’était-il perdu dans les routes dangereuses ? La faim ayant eu raison de l’effroi que leur inspirait le Père Noël, les villageois montèrent au manoir demander des explications. Le Père Noël ouvrit aussitôt sa porte en leur adressant un chaleureux « Joyeux Noël ! ». Une incompréhension totale régnait parmi les villageois. L’un d’eux, qui devait avoir plus faim que les autres, osa enfin prendre la parole et demanda au Père Noël pourquoi il n’avait pas fait sa tournée. « Ho, Ho, Ho ! Je vois de quoi vous parlez, lui répondit-il, il s’agit là d’un vilain malentendu. Regardez bien par la fenêtre ce soir, vous allez assister au plus beau spectacle que vous n’ayez jamais vu.»

À ces mots, les villageois furent rassurés, et le soir venu, toutes les familles de toutes les maisons veillèrent en ne quittant point des yeux leur fenêtre. Les nuages se fondirent soudain en immenses voiles colorés ondulant pour former un arc arc-en en-ciel nocturne brillant de mille feux. Des échos de cloches aux mélodies enchanteresses se rapprochèrent jusqu’à ce qu’un point lumineux apparut  à l’horizon : c’était le Père Noël et son traineau, dont le passage furtif mais inoubliable transperça le ciel du sillage doré le plus spectaculaire qu’ils n’aient jamais vus, lequel se décalquait dans le ciel étoilé en autant de milliers de petits feux d’artifices. Les villageois, même les anciens, n’avaient effectivement jamais vus pareil spectacle et cela leur donna confiance quant aux merveilles qu’ils trouveraient le lendemain matin.

Au premier chant du coq, les villageois biscornus et affamés sautèrent de leurs lits de poupées et coururent jusqu’au sapin : toujours rien ! Les villageois perdaient patience et accoururent aux portes du manoir. Lorsqu’il ouvrit la porte, le Père Noël fut aussitôt criblé de reproches : « Père Noël, pourquoi nous affliger ainsi, nous pauvres villageois ? » «  Pourquoi nous promettre une tournée alors que vous n’avez honoré aucun de nos souhaits ? » « Vous êtes pourtant si riche, pourquoi nous punir ainsi ? » Le Père Noël, stupéfait, répondit qu’il avait bien fait sa tournée la veille : n’avaient n’avaient-ils pas vu sa prestation lumineuse par leurs fenêtres ? « Si, mais nos cadeaux, où sont-ils ? « Oh, les cadeaux, nous y voilà ! Je suis décidément bien indulgent ! Il y a aura des cadeaux demain au pied des sapins, dormez tranquilles, chers villageois », conclut le Père Noël irrité. Les villageois s’en retournèrent sceptiques et le mot « radin » commençait à gronder dans la foule.

Devinez ce qu’il se passa le lendemain matin… ? Détrompez-vous, il y avait enfin quelques paquets aux pieds des sapins ! Les villageois s’empressèrent de les défaire mais furent forts surpris de ce qu’ils découvrirent : des sucreries à gogo, des lance-pierre à foison et des hiboux ululant à tout va. Seuls les vœux des enfants pas sages avaient été honorés. Non seulement leur Père Noël était radin, mais en plus voilà qu’il se mettait à les provoquer ! Armés de fourches et de marteaux, ils se ruèrent au manoir pour se faire entendre une bonne fois pour toutes par ce vieil avare aux mains crochues qui se moquaient d’eux et de leur misère !

Prêts à défoncer les portes avec un bélier, ils furent surpris de découvrir qu’elles étaient entr’ouvertes. Les villageois prirent alors d’assaut le manoir et arpentèrent ses dédales de couloirs, d’escaliers, de portes dérobées et de salles d’apparat : le pingre était introuvable. Ils coururent donc vers les écuries et n’y trouvèrent pas même les rennes ! Ils inspectèrent enfin les ateliers, aussi immenses que désespérément vides. Le Père Noël s’était enfuit avec toutes ses richesses sans même leur donner le strict nécessaire. « Voilà le plus effroyable, le plus mesquin et le plus avare de tous les Père Noël ! », se désolaient les villageois.

Aux portes du manoir, le même lutin lutin-messager qu’au début de notre histoire les attendait. Comme il gardait encore le souvenir traumatique de la fois précédente, il posa seulement la lettre au sol et disparut aussitôt avant que les villageois ne s’en prennent à lui. Les villageois, plus déconcertés que jamais, découvrirent alors le message qui suit :

Apprenez chers enfants,

 

Que par-dessus la vérité les voiles des apparences s’immiscent

Et dans leurs filets, vous vous êtes vous-même piégés.

Moi qui pensais vous les voir débusquer, me voilà fort mal aisé.

De quelle bonté est capable la générosité véritable et de quels vices

Est responsable la vile avarice pour qui sait les distinguer !

 

Hélas, votre cupidité a trompé vos sens

Vous avez vu l’avarice en la prodigalité

Et avez trouvé en l’avarice les traits d’une véritable générosité

L’attrait des apparences vous a fait perdre raison, vertu et décence

 

De quelle cruauté avez-vous fait preuve en chassant le premier prétendant !

Entre les bons et les mauvais enfants vous ne faisiez plus de différence

A en vouloir toujours plus vous avez négligés toute prudence :

L’accumulation de cadeaux empoisonnés vous a transformés en mendiants !

 

Est-ce cela que vous appelez la véritable générosité ?

Celui que vous appeliez avare ne vous a-t-il pas offert le plus beau spectacle de votre vie ?

En n’offrant des cadeaux qu’aux mauvais enfants son message n’avez-vous donc pas saisi 

Que les apparences de générosité ne sont que des voleuses avançant masquées

Alors que la générosité véritable est de cœur et désintéressée ?

 

Avec quelle funeste candeur avez-vous détaché le regard des nécessités

En attendant des cieux ce qui votre misère ne faisait qu’aggraver

Car la générosité véritable n’est pas dans l’écrasante matérialité

Qui vos maux point ne guérissent mais ne font qu’anesthésier

 

Ces paysages désolés et ces terres stériles sont de votre âme le miroir

Il ne tient qu’à vous et non aux cieux de rendre vos terres généreuses

Des tentations faciles détournez le regard

Et apprenez que la générosité véritable tient de l’être et non de l’avoir

 

Confrontez donc enfin le reflet de vos âmes si avares à ce miroir que je vous tends

Enrichissez vos âmes aussi bien que vous cultiverez vos champs

Sachez apprécier mon message comme le plus beau des présents

Vous réparerez ainsi la déception qui m’afflige si personnellement

Car c’était bien moi et moi seul qui me cachait derrière ces trois déguisements

 

Je ne vous accablerai point davantage de mes sermons

Car je sais que de cette mésaventure germera quelque chose de bon

Aussi gardez l’œil ouvert mes chers enfants

Il se pourrait que l’an prochain un phénomène étincelant

Vous remercie  d’être enfin devenus grands.

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