Le champ du conceptuel

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Florian Forestier – Paris IV

 

Actes de la journée organisée par Raphaël Ehrsam, le 4 juillet 2013.

NB : une version stylistiquement revue a été publiée à la demande de l’auteur le 14 avril 2014 mais la rédaction s’est assuré que le contenu initial n’a pas varié.
 

Le champ du conceptuel

Jocelyn Benoist procède de manière « problématologique », en cherchant à préciser à travers un dialogue serré avec une multitude de conceptions existantes le sens d’un problème dont il faut d’abord comprendre en quoi et comment il se pose.

Sa pratique de la philosophie et de l’histoire de la philosophie se fait en glissements. La philosophie y est habitée comme un espace de positions, un entrelacs de stratégies. Si les thèses énoncées peuvent être radicales sur le fond, la façon de les approcher, de les circonscrire, est en nuances.

Il s’agit toujours de comprendre ce que voit ou manque tel penseur à travers telle batterie de concepts, de repérer les points de bascules, de tensions. En quelque sorte, c’est une pratique qui assume sa dimension de jeu au sein d’un champ de tensions et de forces hors desquels on ne pense pas, mais à partir desquels il s’agit de se mouvoir, d’évoluer.

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Réalisme et concepts

Dans Concepts, il n’est pas d’abord question de développer une thèse abstraite et sophistiquée sur le concept, mais d’approcher, de comprendre et de caractériser la sphère du conceptuel, si tant est que le concept semble bien être ce sur quoi porte le type d’inquiétude propre à la philosophie.

L’analyse, telle que la dénomme Benoist, n’explique pas mais décrit. En ce sens, elle présente bien un « air de famille » avec la phénoménologie, cela étant que la description est ici au sens propre du terme topologique, qu’elle ne comporte aucun élément de justification ni de normativité a priori.

Ajoutons que l’analyse présuppose aussi un certain mode d’usage métaphorique du langage. Non cependant pour exploiter la profondeur ou la puissance de concentration de la métaphore, mais pour accéder à une finesse descriptive supérieure, où les rapports ne sont plus seulement des déductions et des implications mais des continuités, des contiguïtés, des limites au sein d’un espace global sans dehors – sans même ce dehors intérieur que constitue en phénoménologie l’eidétique.

Les outils de la phénoménologie sont ainsi repris, mais en tant que formes descriptives appelées par certains registres de description. Comme le montre R. Moati[1], J. Benoist accomplit de cette façon un tournant considérable. Il ne s’agit plus, par exemple, de restreindre contextuellement le champ de l’intentionnalité, mais de rendre celle-ci à ce qu’elle est : un outil descriptif appelé par la grammaire d’un certain type de postures et d’actes, une certaine façon que nous avons de faire « avec » le réel, et dont il n’y a de sens à rendre qu’en termes intentionnels.

De la même façon, les instances classiques du sujet ou de la subjectivité deviennent à leur tour des dimensions grammaticalement impliquées dans « l’être-au-réel » : le jeu que nous jouons dans et avec le réel implique la dimension de la subjectivité, qui n’est cependant ni instance, ni substance, ni ipséité, ni méta-ipséité. Le sujet n’est rien qu’il faille poser ni rien qui fonde. Certains traits de l’expérience du réel sont structurellement subjectifs (structurellement décrits en termes subjectif) sans qu’un sujet n’ait à être isolé et décelé hors de ces registres descriptifs.

S’il est une chose à retenir d’emblée du réalisme de J. Benoist, c’est bien qu’il présuppose non pas seulement une déconstruction, mais un effacement de toute structure fondationnelle. Le réel n’a pas de fond – pas même au sens où il serait un abime. Il est en, avec et à partir de quoi se constitue et s’exerce toute normativité, toute prise, toute conceptualité. Il n’y a pas de sens non plus à vouloir comprendre les conditions de possibilité de notre rapport à lui, de nous demander comment nous pouvons l’avoir, l’essentiel étant bien, étant donné que nous l’avons, d’analyser ce que nous faisons avec ce que nous avons. Ainsi donc,

« (…) certains philosophes consacrent toute leur énergie à prouver que nous avons ce que nous avons et comment il peut être possible pour nous de l’avoir ; d’autres réputent une telle démarche inutile et confuse et pensent que le véritable enjeu de l’analyse conceptuelle – qui est le vrai nom de la philosophie – est de nous aider à comprendre ce que d’une façon ou d’une autre (et de façons en vérité très diverses) nous faisons de ce que nous avons[2] »

La philosophie n’assume le réalisme qu’en dé-problématisant totalement le réel ; de celui-ci, on ne peut rien dire, non parce qu’il serait ineffable, mais parce qu’il n’y a d’abord aucun sens d’en dire quoi que ce soit en tant que tel. Il est d’une autre façon ce que nous ne cessons de dire, ce par rapport à quoi seulement nous parlons. Il n’est rien, donc, qu’il faille d’aucune façon problématiser, réduire, génétiser, mais bien ce dont il faut assumer que nous l’avons toujours déjà parce que nous ne pouvons grammaticalement que l’avoir. En effet

« Que, pour percevoir, il faille faire toute sorte de choses, et, en un certain sens, jouer sa perception, la mettre en acte, est un point. Que ce jeu même n’ait de sens que sur fond de présence, dans la présence toujours déjà faite (que pourrait-elle être d’autre) où il se déploie, qu’il se nourrisse ainsi de celle-ci et en soit une forme d’orchestration) – et non la création – en est une autre. Il y a une forme de vanité de toutes ces « théories de la perception » qui prétendent constituer ou reconstituer celle-ci depuis un point où celle-ci ne serait pas encore.[3] »

Pour autant bien sûr, ce réel dé-problématisé, infondé parce qu’infondable, parce qu’il n’y a aucun sens à le fonder, qu’il est l’autre nom d’une radicale infondation de ce que nous expérimentons, n’est pas lisse, puisqu’y étant ou en étant, nous y ouvrons un espace de négociation, de jeu et de prises. Le réel est bien, comme l’écrit R. Moati, ce que nous avons toujours d’une certaine façon et

«  C’est là tout le sens du « réalisme intentionnel » dont se réclame Jocelyn Benoist, et suivant lequel « ce qu’« il y a » c’est très exactement ce qui est représentable d’une certaine façon[4] ».

Même si dès lors, réciproquement, cette prise hors de laquelle le concept de réel n’a grammaticalement pas de sens, doit être envisagée à son tour dans son caractère d’étreinte, de corps à corps – si la granularité, les tensions sur fond desquelles se tissent les prises doivent à leur tour être d’une façon ou d’une autre rappelées et soulignées.

Le concept comme faire

Le concept doit ainsi être compris en tant que modalité descriptive ou niveau descriptif. Pourquoi parle-t-on de conceptuel ? Qu’est-ce qui justifie la notion d’un plan conceptuel, du conceptuel comme mode d’appréhension ou de description ? En quoi consiste la dimension conceptuelle ? De quoi rend on compte en l’évoquant ? Une telle perspective ne définit pas a priori ce que serait un concept, mais approche pas à pas le conceptuel.

Ainsi, le conceptuel est prise ; il est prise de position.

« (…)  où le « conceptuel » va-t-il se nicher, précisément, si ce n’est dans le fait d’opérer des distinctions ? – en tout cas là où celles-ci deviennent typique, et acquièrent une certaine forme de « disponibilité[5] »

J. Benoist insiste sur ce que la métaphore de la prise a de non-métaphorique et de concret. Le concept permet de faire quelque chose avec le réel, de prendre position par rapport à lui, de se donner une distance qui est un espace de jeu : « (…) ce que le concept implique (…) c’est une certaine forme de mise à distance[6] ». Le concept répond à un problème. Il intervient là où « ça ne va plus de soi »,  où le réel lance un défi à relever.

Ici, il faut bien distinguer la conceptualité de la sophistication que la relation sensible à quelque chose peut elle-même receler. L’antiquaire peut directement voir un meuble Louis XV sans en avoir un concept ; il suffit qu’il soit dans la disposition adéquate et que son regard s’ajuste spontanément à la nature du meuble qu’il considère précisément comme un Louis XV, comme on regarde un Louis XV, avec le jeu d’anticipations, d’attentions, avec la mobilité oculaire et gestuelle spécifique avec laquelle un connaisseur regarde et apprécie un Louis XV. Le concept intervient là où une discrimination est nécessaire (oui c’est bien un Louis XV, oh, quel beau Louis XV, etc.).

Il peut certes y avoir du conceptuel partout, mais tout n’est pas pour autant conceptuel dans l’expérience, et le conceptuel ne relève pas nécessairement de la mise en forme ou de la complexité, le regard pouvant très bien être exercé sans être conceptuel, sans qu’il soit besoin d’impliquer du conceptuel. Le conceptuel intervient quand il y a quelque chose à penser. La capacité du sauteur professionnel à pratiquer le fosbury est certes non conceptuelle, mais, comme insiste Benoist contre H. Dreyfus, celui qui apprend le fosbury doit sans doute bien à un certain moment en développer un concept, même si celui-ci finit par se dissoudre

Le concept est appréhendé dans le champ du faire. Mais le faire déborde le champ de la praxis. Il est très important de le souligner ici : il y a une orientation manipulatoire et pragmatiste évidente chez J. Benoist, mais elle consiste précisément en un élargissement très net de ce que la philosophie entend d’ordinaire par là.

Le faire formel

Il faut  insister en particulier sur l’importance et le grand intérêt des références que fait J. Benoist aux concepts mathématiques, et plus encore à la pratique mathématicienne et aux échanges avec des mathématiciens (quelle que soit d’ailleurs la « philosophie » de ceux-ci, F. Patras revendiquant par exemple pour lui-même une approche transcendantale). La façon dont les mathématiciens[7] appréhendent les opérations d’abstraire, de réunir, de lier,  etc., apporte un correctif important à la conception que les philosophes développent de l’objet mathématique.

Il ne s’agit pas seulement, précisons-le encore, de souligner ce qu’il y a de pratique, , voire de corporel à la base de la pratique mathématicienne. Certes, comme le rappellent N. Depraz, F. Varela et P. Vermersch, il ne suffit pas pour faire des mathématiques de maîtriser des connaissances, car pour faire, par exemple, des calculs algébriques,

« (…) il faut une organisation pratique de son brouillon, une manière d’écrire les développements d’expressions pour s’y retrouver, il ne faut pas faire d’erreur d’écriture. A force de faire de tels calculs, on ne développe pas seulement ces connaissances mathématiques, on déploie aussi une habileté pratique qui conditionne la réussite et l’efficience.[8] »

Pour autant, Jocelyn Benoist considèrerait peut-être pour sa part avec méfiance une telle mise en exergue de la pratique au sein de l’activité mathématique, selon un usage terminologique qui reconduit les dualités mêmes qu’il veut dépasser, quand il s’agit pour lui de considérer la praxis mathématique en tant que telle comme faire au sein des connaissances les plus abstraites qu’elle mobilise, en tant qu’elles sont toujours elles-mêmes des mises en œuvre (au sens actif d’actes d’ab-straction). Par exemple, sous cet angle là, pour les mathématiciens, l’objet en général n’a pas le même sens ni ne pose le même enjeu ontologique que pour les philosophes ; l’objet en général est d’abord un objet appréhendé dans une perspective de généralité qui est à construire, rendu général. Sans le cadre d’une certaine théorie, l’objet en général pas de réalité ontologique.

Dans un article plus ancien, Jocelyn Benoist soulignait déjà la dimension éminemment praxique de la démarche à l’œuvre dans la théorie des catégories[9]. La théorie des catégories adopte en effet une nouvelle forme de structure basée sur l’idée de transformation, sur des mises en rapport de structures, voire des mises en rapport de mises en rapport. Cette méthode se caractérise par une dimension d’intuitivité gestuelle, en dépit de son extrême abstraction.

Pour Benoist, ce qui frappe dans l’exposé introductif de Lawvere et Schanuel à la théorie des catégories, c’est bien son tour intuitif : « (…) cette formalité n’exclut pas l’intuitivité et même, en un certain sens, est en son fond intuitive.[10] »  La théorie des catégories invite à une réforme du sens de l’intuition, celle-ci permettant de rendre « perceptibles » des rapports de structures abstraites en leur donnant un sens « topologique ».

Il y a là pour J. Benoist une forme d’intuitivité[11] qui n’est plus essentiellement syntaxique (comme l’est encore l’intuition catégoriale chez Husserl) et semble présenter un caractère essentiellement opératoire[12]. Exemplaire dès lors pour lui, la refonte de la logique linéaire par Jean-Yves Girard, et la façon dont celle-ci se détourne de la simple question du vrai et du faux, pour s’intéresser à la dimension dynamique de la réussite ou de l’échec d’une stratégie démonstrative[13].

Le concept comme « corporéité » des formes de vie

Cette dimension manipulatoire du concept – ce qu’on fait avec lui – se double d’une dimension sensible et affective. Le concept n’est pas aveugle et il n’y aurait aucun sens à le dire tel : il est cela même qui fait que la pensée n’est pas aveugle, dans le sens qu’elle se touche, se poursuit, s’ajuste à sa finalité. Je sais que je pense quelque chose, je ne sais pas nécessairement exactement quoi, il y a retour sur le concept quand il y a besoin d’en faire quelque chose qu’il ne fait pas tout seul.

L’activité conceptuelle présuppose une dimension sensible – qu’il y aurait des risques à dire perceptive – parce qu’il s’agit de la sensibilité de la pensée. La pensée se sent et se « vit » : les concepts sont les empreintes, la sédimentation en mouvements, en gestes, de cette sensibilité à soi de la pensée qui, se cherchant, s’affine, se dote de mode de prises[14]. Certes,

« L’expérience et le concept ne sont assurément pas la même chose : ils sont logiquement différents. Ils jouent des rôles distincts dans l’économie générale de nos rapports avec les choses.[15] »

Mais cette distinction grammaticale de niveau descriptif, précisément parce qu’elle est grammaticale, n’implique pas la séparation réifiée des plans. Ainsi,

« L’expulsion du sentiment et de la subjectivité hors du domaine de la raison la laisse exsangue et constitue le symptôme le plus sûr qu’il ne s’agit plus alors de raison, mais d’un  motif idéologique et irrationnel.[16] »

La pensée est en son propre sein travaillée par des tensions et des forces qui sont ce sur quoi les concepts se forgent, comme les gestes du danseur se forgent sur les contraintes physiques et physiologiques du corps.  Ainsi, le langage n’est pas le niveau ultime de la facticité du sens, nous ne sommes pas écrasés sur lui comme des magnétophones. Le plan de la conceptualité est celui de l’esprit, de son activité et de sa mobilité.

Cette mobilité, dont la pratique mathématicienne, répétons-le, offre un des exemples les plus fascinants – parce qu’elle développe au plus fin les possibilités de gestes conceptuels, comme la plus exigeante des danses – implique aussi une forme d’auto-contact dont le thème classique de la réflexivité ne serait déjà qu’une transposition.

La dimension de la prototypicité au sein des concepts est également soulignée, car : « (…) la forme la plus obvie de cet ancrage expérientiel à laquelle nous avons fait allusion est celle de la paradigmatisation : faire d’un fragment d’expérience un modèle.[17] » Ici, l’espace est aussi un mode de pensée, qui assume une charge de naturalité non thématique (parce qu’il n’y aurait pas de sens de la thématiser, de la distinguer, de la situer) de la pensée[18].

Plus largement d’ailleurs, la prégnance dans l’œuvre de J. Benoist de métaphores spatiales, du champ lexical de la manipulation, du jeu, etc., semble d’autant moins fortuite que J. Benoist n’a jamais caché son intérêt pour la thématique de l’espace. Il l’affirme à la fois dans sa résistance au transcendantalisme husserlien et à la systématique heideggérienne (à la suite de D. Franck) et dans sa capacité à déranger le paradigme de l’historicité.

De fait, on notera que l’usage de la langue que fait Jocelyn Benoist et de la métaphoricité qu’elle recèle semble sur ce point très réfléchi. Certes, il y a là d’abord la volonté d’éviter le plus possible de se perdre dans la conceptualité philosophique. Mais il y a aussi une assomption du fait que le langage, lui-même réel et inscrit dans le réel, est habité d’une spatialité, d’une gestualité, d’une dimension volumique propre à travers laquelle on peut aussi « figurer » celles du champ conceptuel – en mimer, si on veut, la gestualité.

Le grain sensible du concept et la question de la force

Plus avant, J. Benoist pointe ici l’ambiguïté de l’espace de jeu que je suis au sein du réel – qui implique certes, non un écart avec le réel, mais dirait-on un écart du réel d’avec soi, écart qui est en même temps une inhérence.

C’est là en un sens toute la difficulté du sensible qu’on trahit dès qu’on lui fait porter la moindre mission de donation, de contact (comme s’il y avait un sens à dire qu’il puisse ne pas y avoir contact), mais qui pointe bien aussi vers le champ que me laissent, par leurs tensions mêmes, les choses que j’ai, et que j’ai d’une façon telle que je n’ai pas qu’elles, que je ne suis pas elles.

Ici, pourrait-on dire, le sensible est l’écart lui-même, ou encore, l’écart est le contact. Mais le maintien de cette thématique rouvrirait précisément les abimes transcendantaux qu’on voudrait refermer.

Tout est bien ici question de mots. Peut-on user sans risque de la terminologie de la présence, que le contact ne récuse pas ? Structurellement, on peut certes déceler une certaine proximité de la place du sensible chez J. Benoist avec le concept d’élément chez M. Richir, ou avec la conception du sens chez J.-L. Nancy[19].

Mais ces auteurs, précisément, disent le sensible comme archi-sensibilité, à l’aide d’un arsenal spéculatif très sophistiqué dans le cas de M. Richir, d’une écriture spécifique qui l’amène en biais à la pensée chez J.-L. Nancy, quand J. Benoist privilégie l’économie conceptuelle maximale, et renonce finalement à la métaphore du contact qui le rapprochait, sans doute bien malgré lui, des auteurs en question, sans renoncer pourtant à faire signe vers cette sensibilité. En effet,

(…) la métaphore du contact n’est probablement pas la meilleure. Comme s’il y avait là lieu pour un contact à nouer, à réaliser – figure d’un accès en quelque sorte immédiat, mais d’un accès tout de même. En toute rigueur nous ne sommes pas en « contact » avec le réel, cela ne veut rien dire : nous y sommes et en sommes, ce qui n’est pas du tout la même chose[20] »

Les thématiques de l’originel, de l’archi-facticiel ou de l’archi-hylétique sont abandonnées car l’irréductibilité du sensible au sens doit se formuler à travers une autre position du discours sur le sensible, et non par une volonté de placer le sensible à la racine de l’être – racine qu’il est certes d’une certaine façon, mais sans que sa pureté n’est un sens quelconque à se dire comme pureté, alors que c’est bien comme sensibilité qu’elle doit se dire.

Dès lors, si, dans Concepts, et encore dans les Eléments de philosophie réaliste, la façon dont quelque chose pourra être dit de ce que la phénoménologie abandonne – c’est-à-dire, précisément, le concret dans sa concrétude – reste indéterminée, ce sera au plus proche de celle-ci et de la pensée merleau-pontyenne, mais en rupture avec ce que celle-ci comporte encore de logologie que, dans Le bruit du sensible, sera ouvert le lieu de sa reprise. Toute discursivité du sensible récusée, il redeviendra possible d’écouter le bruissement matériel qu’est le sensible, de goûter la texture prégnante fourmillante de ce qui ne parle pas.

Ce n’est pas, encore une fois, dans le sensible qu’il faudra chercher le sens – même si, aucun sens ne se fera jamais sans lui, si aucune parole ne se fera jamais sans bruit. Le sens ne pourra certes être conçu sans lien au sensible qui l’habite, mais il ne pourra non plus l’être hors du jeu de forces et de tensions sans lequel il ne serait pas. Là est bien le point de glissement essentiel avec Merleau-Ponty : le monde n’est pas d’abord (et même pas du tout) pour J. Benoist un logos (fracturé ou non) mais un champ de bataille, et j’y prends pied en me situant, m’accrochant où je peux, en usant de mon mieux de ce qu’il me propose.

L’exemple donné par J. Benoist de son exploration et de sa découverte in situe des limites et frontières réelles qui sculptent la ville de Chicago, des lignes au-delà desquels le comportement des jeunes gens ne sera plus « waiting » mais « loitering[21] » (avec toute la charge et tout l’implicite social et racial de cette transition d’un verbe neutre à un verbe qui exprime une autre forme d’attente, qui connote « des intentions menaçantes et sinistres[22] »), est à ce sujet très parlant. Peut-être s’est-il agit avec cette expérience d’une véritable découverte philosophique pour l’auteur : celle de la façon dont limites et frontières modèlent irréductiblement l’espace réel, dont, au-delà d’un certain point, le concept éclairant un comportement change, et tout autant, celle de la tension qu’éprouve directement et physiquement celui qui franchit la ligne sans disposer de concepts tout prêts pour cela, et qui ressent pourtant bien qu’ici quelque chose, fondamentalement, réellement, change.

De cela, retenons que les concepts tels que les décrit J. Benoist n’ont de sens que sur fond des forces et tensions qui les font « tenir », et que là est aussi le sens de la théorie contextualiste de l’esprit que l’auteur entend développer. Comment, le concept pourrait-il sinon avoir cette flexibilité qu’on ne peut pas circonscrire a priori, mais qui n’est pas pour autant infinie, et qui le désigne précisément comme prise en contexte ? Comment, sinon parce qu’il se met en place au sein d’un espace de tensions qui le font tenir et, à certains points, casser ?

Certes, il y a une multiplicité non dominable a priori sous le concept de chat. Mais aussi tout une série de préalables assurant la transition de la forme conceptuelle chat vers d’autres usages, plus ou moins inattendus. Si on parle du chat botté géant que nous identifions immédiatement dans une bande dessinée, c’est parce qu’il est dessiné de telle façon, qu’il est dessiné par quelqu’un, dessiné pour être un chat, ou plutôt pour être aussi et parmi d’autres choses ce qu’on appellera et qu’on considèrera comme un chat.

Conclusion : Le dilemme de la genèse

Nous terminerons ces considérations par une remarque qui sera aussi bien une conclusion qu’une question.

La question génétique est certes évacuée de l’approche de J. Benoist au sens ou l’est le modèle de l’accès. Elle ne l’est pas cependant au sens plus « banal », mais tout aussi complexe, où pour avoir certains concepts, il faut sans doute en avoir eu d’autres, et que peut-être pour avoir certains types de concepts il faut en avoir eu d’autres types – voire, où pour avoir à proprement parler des concepts, il faut avoir eu (il faut que l’humanité aie eu, se soit transmise) d’autres types d’expériences préalables sans lesquelles le terrain du conceptuel n’aurait pas été préparé, sans lesquelles les concepts seraient restés aussi rares et rudimentaires que les comportements de nature vaguement conceptuelle qu’on peut déjà postuler chez les grands singes.

Ainsi, il faut déjà avoir un gout développé, une expérience fruitière ou sorbetière assez sophistiquée,  pour considérer le goût d’un sorbet au citron comme un concept, a fortiori comme un concept paradigmatique.

Certes, là où J. Benoist invite à un déplacement considérable par rapport à la phénoménologie génétique, c’est qu’il souligne bien que cette expérience préalable n’a rien à voir avec l’idée d’une mise en forme différente d’un même contenu sensoriel. Certes,

« La capacité concrète, effective à penser une certaine chose requiert une certaine forme d’ajustement au réel qui ne s’acquiert que par un long exercice et qui lui-même suppose un certain nombre de liens de fait, multiples et parfois passablement enchevêtres, avec ce même réel[23] »

Et en effet, si certains ne peuvent pas comprendre le concept du sorbet citron, c’est qu’ils n’ont pas la même expérience, c’est qu’il y a une histoire différente, neurologique, motrice, mnésique, symbolique qui fait qu’ils ne font pas l’expérience – ou la gamme ouverte d’expériences – qu’exprime le concept parce qu’ils ne se situent pas de la même façon par rapport à ce sorbet et à l’expérience qu’ils en font.

Mais pour autant, y a-t-il un sens à vouloir élaborer une philosophie génétique, fatalement transcendantale, au-delà ou en-deçà des disciplines positives dédiées à une telle enquête que sont la psychologie génétique, la sociologie, l’anthropologie, la linguistique, etc. ?

Que peut faire, en effet, une philosophie sur ce terrain, sinon cloner en les réifiant et les transcendantalisant, les enchaînements factuels révélés par  ces disciplines, si tant est que le fait qu’il soit nécessaire d’avoir certaines expériences pour en avoir d’autres n’implique en rien qu’on puisse (ni qu’il y ait un sens à vouloir) établir de chemin nécessaire, ni même d’étapes nécessaires au sein de nombreux chemins ?

Que les concepts soient toujours aussi concrets, qu’ils relèvent d’une genèse n’implique précisément pas, et au contraire, que la philosophie puisse pénétrer cette genèse pour en éclairer le contenu conceptuel. Cela n’implique pas qu’elle puisse regarder « sous la jupe » du concept, alors que, comme Jocelyn Benoist écrit l’avoir appris de Charles Travis, il y a une infinité de façons de nourrir une certaine pensée[24], qui, si elles sont chacune concrètes (comment ne le seraient-elles pas ?), n’ont précisément pas autre chose en commun que de nourrir cette pensée-là.

La balle est à présent dans le camp des transcendantalistes, à leur charge de montrer, s’il est possible, quel intérêt et quel sens peut receler une telle recherche d’étapes, de seuils, de registres architectoniques[25] au sens de Marc Richir, que traverseraient tous les chemins, ces étapes et ces seuils n’ayant sens à leur tour qu’en étant multiples et provisoires, en proposant une infinité de balisages et de quadrillages, en tant que philosophie ou phénoménologie-fiction.


[1] R. Moati, Que signifie « intentionalité »

[2] J. Benoist, Elements de philosophie réaliste, Paris, 2011, p. 10.

[3] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 47.

[4] R. Moati, ibid.

[5] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 26.

[6] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 70.

[7] D’ailleurs le platonisme comme le transcendantalisme des mathématiciens s’expriment le plus souvent à un tout autre niveau. C’est quand une certaine structure revient dans de nombreux contextes, qu’elle a un rôle pivot, que le mathématicien platonicien va lui accorder une existence, que le transcendantaliste va y déceler un eidos, à partir d’une résistance (comme le souligne Alain Connes dans le passionnant ouvrage à trois mains Triangle de pensées, Mathématiques – philosophie – physique, A. Connes, A Lichnérowicz, M.-P. Schützenberger ;

[8] N. Depraz, F. Varela, P. Vermersch, A l’épreuve de l’expérience, Bucarest, Zeta Books, 2011, p. 230.

[9] J. Benoist, « Mettre les structures en mouvement: la phénoménologie et la dynamique de l’intuition conceptuelle. Sur la pertinence phénoménologique de la théorie des catégories. », Kerszberg, Patras, Loi (éds), Rediscovering Phenomenology, Phenomenological Essays on Mathematical Beings, Physical Reality, Perception and Consciousness, New York, Springer, 2007.

[10] J. Benoist, Ibid., p. 353.

[11] Sans doute faudrait-il cependant reformuler ce point précis, inspiré d’un article antérieur au « tournant non-phénoménologique » consacré par Concepts.

[12] C’est encore ce que souligne J. Benoist dans l’article qu’il consacre, dans Jocelyn Benoist et Thierry Paul (dir.), Le formalisme en action. Aspects mathématiques et philosophiques, Paris, Hermann, 2013, à la question de l’application. L’objet mathématique est lié à ce qu’on fait avec lui – à ce qu’on se donne les moyens de faire avec lui, et tout aussi bien qu’on apprend à faire en le maniant.

[13] Sur la question de l’intuition en mathématiques, je me permets de renvoyer à F. Forestier, « Mathématiques et concrétudes phénoménologiques », Annales de phénoménologie n°11/2012, repris légèrement modifié sous le même titre dans  AL-MUKHATABAT n°6, juin 2013 :

http://almukhatabatjournal.unblog.fr/files/2013/04/florian-forestier.pdf.

[14] Peut-être peut-on dire avec Deleuze que le concept « se survole »

[15] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 209.

[16] J. Benoist, ibid., p. 210.

[17] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 92

[18] De là aussi un intérêt sur la dimension non « signitive », ou non « réflexivement signitive » du concept : de ce qu’il y a en lui de « diagramatique ». Peut-on accepter quelque chose de l’ordre de la représentation spatiale comme une démonstration ? La forme de la démonstration mathématique a déjà évolué depuis le XIXe siècle, avec l’introduction de plus en plus forte du langage symbolique à la place de phrases grammaticales et de définitions (cf. Peirce) – évolution qui au XIXe siècle suscita déjà beaucoup de discussions. La représentation de la preuve graphique en pédagogie a souvent été vue comme un support, mais de plus en plus, elle est devenue une démonstration légitime.

 

[19] A ce sujet, F. Forestier, Le réel et le transcendantal, Grenoble, Editions Jérôme Millon, 2015 (à paraître).

[20] J. Benoist, Eléments de philosophie réaliste, op.cit., p. 90.

[21] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 197-201.

[22] J. Benoist, ibid., p. 199.

[23] J. Benoist, Concepts, op.cit., p. 205.

[24] J. Benoist, ibid., p. 116.

[25] Cf. sur ce thème, F. Forestier, « Le transcendantal comme réflexivité agie », Annales de phénoménologie n°13/2014.

Les commentaires sont clos.

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