Le contextualisme

Print Friendly

Le contextualisme, entre philosophie du langage et philosophie de l’esprit

Raphaël Ehrsam

Les brèves réflexions proposées ici sont le texte de l’intervention prononcée le 4 juillet 2013 lors de la journée « A partir de Concepts. Journée sur les travaux de Jocelyn Benoist », à l’Université Paris 1 Sorbonne (PhiCO).

Depuis Les limites de l’intentionnalité en 2005, les travaux de Jocelyn Benoist explorent une forme de contextualisme baptisé « réalisme contextuel »[1], dans un dialogue nourri avec les propositions de Charles Travis. De Sens et sensibilité en 2009 à Concepts en 2010 et Eléments de philosophie réaliste en 2011, le rapport de nos énoncés et pensées à leurs contextes constitue un objet d’analyse constant pour Jocelyn Benoist, moyennant des inflexions destinales. De son aveu même, dans Concepts : « en quelques années, ma perspective [s’est] profondément modifiée. En 2004, alors que pourtant j’avais déjà pris, sous l’influence de Charles Travis, ce qu’on pourrait appeler un tournant contextualiste, ma façon d’aborder ce problème demeurait très largement en deçà d’un tel tournant »[2].

puzzle-earth-1067592-m

Dans Eléments de philosophie réaliste, qui constitue « l’envers »[3] de Concepts, c’est le contextualisme qui fait le trait d’union avec l’ouvrage précédent. Contre toute aspiration à l’édification d’un réalisme métaphysique défini comme « réalisme acontextuel », c’est-à-dire prétendant interroger les concepts indépendamment des contextes d’usage des signes, Jocelyn Benoist affirme que « le principe du réalisme […] s’identifie essentiellement à un principe de contexte »[4].

En quoi consiste dès lors l’ambition spécifique de Concepts vis-à-vis de l’importance du contexte ? La déclaration liminaire de l’Avant-Propos le donne à voir clairement : il s’agit d’affirmer que « le » contexte – ou plutôt les divers types de contextes – ne remplit pas les mêmes fonctions de détermination vis-à-vis des mots (et de leur « signification ») d’un côté, vis-à-vis des concepts de l’autre : « Là où nous pensons, comme nous parlons, c’est toujours en contexte. Et pourtant, notre pensée dépasse toujours le contexte particulier, effectif, qu’elle vient qualifier. […] La réoccurence des pensées d’un contexte à un autre n’est donc pas de même type que celle des énoncés d’un contexte à un autre – de part et d’autre, le rapport au contexte n’est pas le même »[5]. Le cahier des charges de Concepts consiste donc à montrer que le contextualisme ne possède pas les mêmes implications pour la philosophie du langage et pour la philosophie de l’esprit. Nous nous efforcerons dans cette brève analyse de mettre en lumière la variété de ces implications et les difficultés qui en ressortent.

 I. La distinction entre mots et concepts n’est pas une distinction entre des types d’entités, mais une distinction grammaticale.

Il est courant d’estimer que les concepts sont la « signification » des mots et existent dans l’esprit des locuteurs. A la différence du mot « table » dont la réalité est phonique ou visuelle, le concept que j’ai de la table réside dans mon esprit et correspond à ce que je pense ou ce que je veux dire quand j’emploie le mot table. Si on ajoute qu’il n’est peut-être pas possible de former des pensées et de posséder des concepts sans utiliser des signes, on aboutit à l’idée que les concepts sont un objet d’investigation à la croisée du langage et de l’esprit. Certaines formulations de Concepts pourraient laisser accroire que l’auteur embrasse une telle perspective :

P1 : « Les concepts sont ce que nous mettons en œuvre là où nous usons des signes – penser est ce que fait celui qui manipule les signes »[6]

P2 : « Les pensées sont exactement le genre de chose que nous exprimons »[7]

Pourtant, un fossé sépare les perspectives classiques, centrées sur le mode d’existence des concepts, et la perspective de Jocelyn Benoist. Ce dernier en effet ne formule pas P1 et P2 afin de déterminer le genre d’entités que sont les concepts, mais afin d’expliciter les règles des jeux de langage où il est question des concepts. Qu’est-ce-à-dire ?

Dans la lignée du dualisme cartésien, et en particulier à la suite de la Logique de Port-Royal, la distinction entre mots et concepts a été superposée à la distinction entre signes matériels et états de la pensée non-matérielle ; le principe de l’articulation était moins puisé à la philosophie du langage ou à la philosophie de l’esprit qu’à la plus stricte métaphysique. Mêmes les premiers penseurs ayant affirmé le plus clairement que l’activité de penser ne doit pas être dissociée de la capacité d’employer des signes ont logé ces affirmations dans un cadre encore tributaire de l’ontologie dualiste antérieure. Condillac est à cet égard emblématique : à ses yeux la plupart des idées ne sont pas indépendantes de l’usage des signes, mais cette indépendance demeure pensée comme une corrélation entre entités de niveaux distincts.

Au contraire, pour Jocelyn Benoist, les « concepts » ne doivent pas être abordés comme un certain type d’entités, mais plutôt comme un aspect d’une certaine activité – celle de penser. Suivant Wittgenstein, Jocelyn Benoist répudie la question ontologique pour lui substituer une tâche descriptive : il s’agit de décrire ce que nous faisons lorsque nous parlons et pensons, et d’analyser ce que nous voulons dire lorsque nous parlons de « concepts »[8].  De ce fait, le problème du rapport entre mots et concepts n’est pas un problème de « connexion »[9] entre items ontologiques distincts. Les concepts ne sont ni dans les textes, ni dans les têtes, non parce qu’ils seraient ailleurs, ou parce qu’ils seraient dans les textes et les têtes, mais simplement parce que ce ne sont pas des entités ! Les propositions P1 et P2 n’exposent pas une découverte ou une thèse à propos de certains objets. Le point crucial est plutôt qu’il n’y aurait pas de sens à se demander comment, lorsque nous parlons, nous nous y prenons pour exprimer des pensées (P1), et qu’il n’y aurait pas davantage de sens à demander ce que sont les pensées indépendamment de toute référence à l’activité locutoire (P2).

Si l’on souhaite offrir une distinction philosophique entre mots et concepts, cette distinction devra être « grammaticale » au sens de Wittgenstein. Nous n’employons pas les termes « mots » et « concepts » de la même façon, et il est légitime de mettre aux jours les règles d’emploi respectives de ces termes dans nos jeux de langage.

Or, à ce niveau, à ses yeux seul légitime, de l’analyse philosophique, Jocelyn Benoist pointe un risque. En raison de P1 et P2, il pourrait être tentant de souhaiter projeter la grammaire des mots sur celle des concepts, et de juger ces grammaires globalement identiques. Pourtant, « ce n’est pas parce que les concepts s’expriment dans des représentations qu’ils sont des représentations »[10]. La confusion des grammaires serait le dernier rejeton de la conception classique et de sa perspective ontologique. Car la distinction ontologique (Arnauld et Nicole) aussi bien que la théorie de la corrélation des entités (Condillac) conservaient l’idée que les mots et les concepts possédaient une parenté de structure presque parfaite. Or, pour Jocelyn Benoist, « il est […] fondamental de distinguer le statut des concepts et celui des mots, auxquels la tradition les a infortunément associés, croyant opportun de redoubler les seconds par les premiers »[11]. Selon une autre formule frappante de l’auteur, « les concepts ne sont pas derrière les mots comme des mots inambigus, des mots qu’on utiliserait pas »[12]. Afin de distinguer les mots et les concepts du point de vue grammatical, est-il pertinent de distinguer le rôle de détermination joué par le contexte vis-à-vis des uns et des autres ?

 II. Le contexte comme déterminant commun des mots et des pensées ?

 

Si Concepts constitue une étape déterminante dans l’œuvre de Jocelyn Benoist, la raison tient en partie au fait que le rôle du contexte, vis-à-vis de la description des grammaires des mots et des concepts, se modifie en profondeur. Afin de bien le montrer, il importe de saisir l’écart séparant le texte de 2010 du texte de 2005, Les limites de l’intentionnalité.

Avant Concepts, en particulier dans Les limites de l’intentionnalité, où Jocelyn Benoist distingue d’ores et déjà le statut des concepts et celui des mots, il entend pourtant faire jouer au contexte un rôle de détermination similaire pour les premiers et les seconds, ou pour les énoncés et les pensées. L’intentionnalité est en effet caractérisée en 2005 comme le facteur commun des deux niveaux, si bien que l’effort théorique pour ré-ancrer l’intentionnalité en contexte aboutit à un diagnostic unitaire vis-à-vis du rôle de ce dernier pour le langage et l’esprit. Les déclarations liminaires de l’ouvrage sont sans ambiguïté :

« Nous essaierons de remettre en question l’idée d’intentionnalité, et plus particulièrement, de débusquer, extérioriser et mettre en contexte ce “sens” qui est supposé être contenu en elle […] »[13]

L’intentionnalité est un « pont entre le linguistique et le non linguistique, l’analyse de l’activité énonciative du locuteur et de sa “vie mentale” »[14]

« Ce qu’il faut retenir, à mon avis, de la comparaison entre actes mentaux et actes de langage, au delà de la fausse fenêtre qu’ils constituent les uns vis-à-vis des autres et de ce que l’illusion des uns, en un certain sens, pourrait n’être qu’une projection mentale de la réalité avérée (publique, sociale) des autres, c’est que les uns comme les autres, quelle que soit leur disparité de statut, on au minimum en commun d’être contextuels et situés, dans leur sens comme dans leurs modalités. »[15]

Or, à l’encontre ce cette thématisation du contexte comme facteur de détermination commun des actes mentaux et des actes de langage, la thèse décisive de Concepts (reprise dans Eléments de philosophie réaliste), consiste à explorer le contraste des grammaires respectives des mots et des concepts vis-à-vis de la notion de contexte.

La première thèse cruciale de cette inflexion consiste à proclamer que le contexte doit avant tout être pensé comme un facteur de détermination des actes de langage. Cette thèse revêt la forme d’une remise en perspective du développement historique du contextualisme :

« Le contextualisme, tel que nous pouvons l’extraire des travaux fondateurs d’Austin et tel qu’il a atteint sa maturité avec l’œuvre de Charles Travis, s’il suppose toujours l’adoption d’une perspective plus large sur le langage, qui le saisit comme l’organe d’un être pensant dans son monde, demeure bien, à la base, une thèse de philosophie du langage, et non de philosophie de l’esprit. La question est de savoir s’il est souhaitable – et possible : si cela a un sens – d’en tirer une quelconque philosophie de l’esprit. »[16]

Ce que nous voulons dire lorsque nous employons tel ou tel ensemble de signes est bien déterminé en contexte. Dans un exemple d’Eléments de philosophie réaliste tiré de La donna della domenica de Fruttero et Luncentini, Jocelyn Benoist évoque une discussion entre deux snobs qui parlent de « fare fuori il Garrone », c’est-à-dire littéralement « tuer, descendre il Garrone » (il Garrone est un acteur qu’ils jugent médiocre). Pour eux, cette expression signifie qu’il Garrone est tellement mauvais qu’il ne mérite absolument aucun intérêt. Mais pour l’inspecteur de police qui enquête, cette déclaration peut éveiller des soupçons quant à une intention criminelle. Jocelyn Benoist commente :

« Ce qui fait la pertinence de l’exemple, c’est qu’il est clair que, ici l’expression n’a pas changé de “signification linguistique”. Son sens est demeuré le même. Pourtant […] on pourrait dire qu’elle ne veut plus dire la même chose, et le commissaire a tort d’entendre ici un vrai meurtre. Même signification, mais ententes différentes, tel est le principe du contextualisme. »[17]

Un tel exemple propose ainsi une analyse selon quatre niveaux, mobilisant (a) l’expression linguistique, (b) le contexte, (c) la signification, (d) la pensée. Le premier niveau (a) est celui de l’expression linguistique : « fare fuori il Garrone ». Que cette expression soit employée dans le contexte (b1) d’une planification d’assassinat, ou dans le contexte (b2) d’une discussion de critiques littéraires, sa signification linguistique (c) demeure la même. Pourtant, la pensée (d) des locuteurs n’est clairement pas la même. Le contexte doit normalement permettre à ceux qui entendent prononcer l’expression de comprendre directement ce que les locuteurs veulent dire, les pensées qui sont les leurs, ou encore les concepts qu’ils mettent en l’occurrence en œuvre. Le contexte détermine donc l’entente de l’expression, sans modifier la signification linguistique des termes, puisque la radicalité de l’intention polémique des critiques dépend précisément de la conservation de cette signification. Pourtant, à dire que le contexte détermine l’entente d’une expression, une ambiguïté demeure. Doit-on comprendre par là que le contexte détermine les pensées des locuteurs et les concepts que celles-ci mettent en œuvre ? Une telle conclusion est extrêmement tentante, dans la mesure où il semble que de b1 à b2, l’expression et la signification sont restées identiques.

Or, le cœur théorique de Concepts consiste précisément à contrecarrer une telle tentation :

« Vouloir “contextualiser” les concepts, c’est faire comme s’il s’agissait de mots. Une séquence de mots, suivant le contexte de son emploi, va prendre une valeur ou une autre […]. En d’autres termes, cette séquence de mots va se mettre à exprimer l’un ou l’autre de ce que nous avons appelé “concepts”. »[18]

« En revanche, il faut bien faire attention à une chose : les mots, eux, passent d’un emploi à un autre ; pas les concepts. »[19]

A rebours de la tentation éprouvée dans Les limites de l’intentionnalité, le fait que l’identité des séquences de mots soit compatible avec l’expression de divers concepts implique désormais que ces derniers ne sont pas ce qui est déterminé par le contexte, mais bien la marque même de la force de détermination du contexte vis-à-vis des expressions. Tant et si bien que les concepts sont désormais décrits, moins comme ce qui dépend du contexte que comme la charge contextuelle elle-même :

« Les concepts, qui sont le sens réalisé […] ne sont pas contextuels, ou, en tout cas, ils ne le sont pas au sens où l’est le sens des mots, qui, effectivement, quant à lui, “dépend” du contexte. Cela non pas au sens où ils constitueraient eux-mêmes une espèce de réalité transcontextuelle […]. D’abord parce que les concepts n’ont pas de “signification”, ensuite et solidairement, parce que, en ce sens même, ils n’ont pas de contexte. Ils sont des prises-en-contexte. »[20]

Une telle inflexion implique une distinction opérée entre le sens linguistique des termes (le niveau (c) de la « signification linguistique » ré-identifié dans Eléments de philosophie réaliste), et le « sens » conceptuel ou « sens réalisé » qui correspond à la façon dont les termes sont employés dans un certain contexte. Le contextualisme n’implique donc plus aucun parallélisme partiel entre la situation des mots et celle des concepts, celle des énoncés et celle des pensées. Les pensées ne sont pas déterminées par le contexte : elle sont l’activité de l’esprit exercée en contexte, tandis que la valeur expressive des énoncés, elle, est bien déterminée par le contexte puisqu’elle varie en fonction des contextes. La connexion des grammaires aussi bien que leur différence se trouve désormais actée, à la croisée de la philosophie du langage et de la philosophie de l’esprit.

 III.                Quelques difficultés

 

L’effort pour distinguer la grammaire des termes et celle des concepts constitue donc l’un des acquis majeurs de l’ouvrage de 2010. Nous souhaitons simplement, en guise d’ouverture, indiquer quelques-unes des difficultés issues de cet acquis tel que Concepts l’esquisse. Chacune des difficultés en question nous semble résulter en particulier de la dissociation proposée entre le « sens linguistique » et le « sens réalisé » des mots, ou selon les termes de 2011, entre la « signification linguistique » et « l’entente ».

La première difficulté concerne le fait qu’une telle dissociation rend au moins problématique dans certains cas le caractère public ou intersubjectif des pensées. Dans la lignée de Frege, Jocelyn Benoist admet certes que l’une des caractéristiques de la pensée est qu’elle doit pouvoir être la propriété de plusieurs individus. Cependant, pour Frege, par contraste avec la « représentation », pénétrée des actions internes et externes de l’individu, la pensée correspond au niveau de la composition du sens linguistique des signes. Cette correspondance assure la possibilité que la pensée soit la propriété de plusieurs : le sens est donné à qui connaît la langue. Par contraste, la perspective de Jocelyn Benoist dans Concepts est plus hésitante. Etant donné la distinction entre le « sens réalisé » et le « sens linguistique », il semble que les pensées soient rendues éminemment dépendantes des actions internes et externes des individus pensants. Jocelyn Benoist prend acte de cette difficulté :

« Alors, que se passe-t-il si nous introduisons dans les pensées, ou certaines d’entre elles, une référence essentielle à certaines “représentations” au sens où Frege emploie ce terme, c’est-à-dire certaines expériences […] ? »[21]

Si les concepts ne sont plus les significations des termes, ne réintroduit-on pas la possibilité de quelque chose comme des concepts privés ? Lorsque de tels concepts trouvent à s’exprimer au moyen de l’emploi de signes linguistiques, alors certes la question se trouve résolue : « Evidemment, la logique même de l’expression implique d’entrer dans un espace de significations communes, indépendantes de ce qu’on pourrait appeler la particularité excessive »[22] ; « Cette publicité de principe […] est intrinsèque à la notion de signification »[23]. Pourtant, le fait que les concepts puissent être simplement associés aux capacités de recognition pré-linguistiques, de même que le fait que ces capacités ne trouvent pas toujours nécessairement à s’exprimer[24], laissent ouverte la possibilité que certains concepts ou certaines pensées demeurent fondamentalement « idiosyncrasiques »[25]. Peut-on accepter d’accueillir une telle conséquence, et s’accorde-t-elle avec la grammaire des « pensées » ?[26]

La seconde difficulté concerne la question de l’individualisation des pensées (ou, si l’on veut, de l’identité des pensées), pour un seul et même locuteur au cours du temps, ou pour deux locuteurs distincts. En effet, si la pensée se trouve déterminée comme « prise en contexte », et se voit distinguée de la « signification linguistique », de quels critères disposons-nous alors pour affirmer que nous avons affaire, dans deux situations données, ou dans deux actes de locution distincts, à une seule et même pensée ? En 1892, toujours dans « Sens et dénotation », Frege suggérait que de même qu’une expression linguistique peut parfois exprimer plusieurs sens, un sens peut posséder, dans différentes langues et même dans une seule langue, plusieurs signes différents. La raison tient au fait que les rapports entre sens et expressions linguistiques demeurent régis par les conventions de la langue. Or, une telle perspective devient délicate à articuler dans le cadre de Concepts. Comment en effet déterminer le fait que je pense la même chose que mon interlocuteur si l’identité des pensées n’est pas gagée sur les rapports d’identité entre le sens linguistique des expressions employées, sur la base des conventions de la langue ? Jocelyn Benoist pourrait être tenté de proposer une solution pragmatiste en accord avec le primat contextualiste des actions, et affirmer que l’individualisation des pensées repose sur l’identité plus fondamentale de ces dernières[27]. Par exemple, s’il s’agit de distinguer un chiot au milieu d’une portée de trois, pour répondre à la question « Lequel est Fido ? », on dira peut-être que la pensée exprimée par la phrase indexicale « C’est celui-ci » et la pensée exprimée par la phrase descriptive « C’est celui qui a une tache blanche sur le museau » sont dans ce contexte une seule et même pensée. Pourquoi ? Parce que les deux expressions, en dépit du fait que leurs significations linguistiques sont distinctes, servent à réaliser la même intention théorique et pratique, à savoir repérer lequel des trois chiots est Fido. Cependant, cette solution, la seule qui nous semble alors disponible, ne risque-t-elle pas de dissoudre la notion de « pensée » dans celle « d’action » ? Peut-on véritablement dire que l’emploi d’un simple indexical et l’emploi d’une description coïncident avec une seule et même pensée ? On ne souhaitera en tout cas le proclamer que si l’on a effectivement rompu la dépendance de la conceptualité à l’égard de la signification linguistique.

La troisième difficulté concerne la question de l’étanchéité des grammaires. Jocelyn Benoist a certainement raison de distinguer la grammaire des termes et celle des concepts, celle des énoncés et celle des pensées. Il est ainsi clair que certains prédicats couramment appliqués aux concepts ne s’appliquent pas aux termes. Il peut y avoir un sens à dire que les concepts sont a priori ou empiriques, clairs ou confus, etc., et que les termes sont homonymes ou synonymes, masculins ou féminins, etc., sans qu’une permutation de ces prédicats paraisse acceptable. Pourtant, cette différence, parmi toutes les différences qui séparent la grammaire des termes de celle des concepts, ne doit pas conduire à estimer que ces deux grammaires ne connaissent aucune intersection. Il nous semblerait même plus juste d’affirmer que l’on peut relever une véritable porosité des grammaires respectives des pensées et des énoncés. Il est ainsi courant de dire aussi bien des premières que des seconds qu’ils peuvent être « vrais » ou « faux », de même que l’on dit volontiers aussi bien des mots et des concepts qu’ils sont singuliers ou généraux, pertinents ou non, etc. Une marque emblématique de cette porosité correspond au fait que de nombreuses langues naturelles emploient volontiers le terme « concept » assorti d’un complément du nom « de » pour désigner les significations que nous associons à tel ou tel mot.

Ouverture

Dans deux pages de Concepts qu’il consacre à Austin, Jocelyn Benoist cite l’un des passages clés du « Plaidoyer pour les excuses » :

« Notre réserve commune de mots contient toutes les distinctions que les humains ont jugé utile de faire, et toutes les relations qu’ils ont jugé utile de marquer au fil des générations »[28]

La citation est précédée d’un aveu sur les difficultés de marquer nettement, au sein d’une théorie des concepts, la frontière entre les propositions théoriques relevant de la philosophie du langage et celles relevant de la philosophie de l’esprit :

« Que l’on songe à la mécanique admirable du langage ordinaire, telle qu’Austin, dans ses investigations fondatrices, a pu lever un coin de son voile. Que ce dispositif soit entièrement conceptuel, voilà certainement une question éminemment philosophique […]. Ce qui est certain, c’est qu’il comporte indiscutablement aussi une charge conceptuelle »[29]

Quelle est cette charge conceptuelle du langage ordinaire, et en quoi nos concepts trouvent-ils à s’articuler en relation avec les « distinctions que les humains ont jugé utiles de faire » ? Il nous semble que la question ne se trouve pas entièrement résolue par la suite de Concepts. L’objectif d’une différenciation des grammaires ayant abouti à l’affirmation que le contexte détermine les énoncés mais non les pensées – qui sont des « prises-en-contexte » –, de même qu’à l’affirmation d’une distinction radicale entre le « sens linguistique » et le « sens réalisé », la part de la langue dans l’articulation des concepts se trouve reléguée au second plan. Paradoxalement, Les limites de l’intentionnalité mettaient en garde, dans la lignée d’Austin, contre la séparation opérée par Strawson entre le sens (conventionnel) linguistique des énoncés et le rôle du contexte dans la détermination de la vérité des pensées[30]. De 2005 à 2010, le prix de la reconquête de la différence des grammaires n’aura-t-il pas été de minorer la leçon d’Austin pour se rapprocher tacitement de Strawson ?


[1] Les limites de l’intentionnalité, Paris, Vrin, 2005, p. 11.

[2] Concepts, Paris, Cerf, 2010, p. 9.

[3] Eléments de philosophie réaliste, Paris, Vrin, 2011, p. 7.

[4] Ibid., p. 73.

[5] Concepts, op. cit., p. 10-11.

[6] Ibid., p. 94.

[7] Ibid.

[8] En ce sens, on peut dire que la méthode principale de Concepts emprunte aussi bien à la description wittgensteinienne des pratiques qu’à la conception oxonienne de l’analyse du langage ordinaire. Notons que le second emprunt n’implique pas que les concepts soient des réalités linguistiques. Comme on le voit déjà chez Austin ou chez Ryle, le fait de se servir du langage ordinaire comme levier de l’analyse philosophique n’interdit pas de s’intéresser à des domaines non linguistiques (par ex. la douleur, l’action, la perception, etc.).

[9] Concepts, op. cit., p. 120.

[10] Ibid., p. 95.

[11] Ibid., p. 124.

[12] Ibid., p. 125.

[13] Les limites de l’intentionnalité, op. cit., p. 8.

[14] Ibid., p. 9.

[15] Ibid.

[16] Concepts, op. cit., p. 147-148.

[17][17] Eléments de philosophie réaliste, op. cit., p. 79.

[18] Concepts, op. cit., p. 148.

[19] Ibid., p. 149.

[20] Ibid., p. 150-151.

[21] Ibid., p. 117.

[22] Ibid., p. 118.

[23] Ibid.

[24] Cf. Concepts, ibid., p. 120 : « J’ai bien des ébauches de pensées qui ne parviendront jamais à la parole ». Jocelyn s’oppose aux lectures de Wittgenstein selon lesquelles toute pensée digne de ce nom devrait être exprimée.

[25] Ibid.

[26] Il ne s’agit pas en l’occurrence de prétendre que Jocelyn Benoist n’admettrait pas l’exigence de rendre compte du caractère public des pensées. Il déclare en effet : « Ce qui est essentiel à un concept, c’est que, si particulière que soit l’expérience, ou plus généralement les expériences dont il se nourrit, il présente toujours une forme de généralité au sens de disponibilité d’emploi – à la mesure de la ré-occurrence, ou en tout cas de la possibilité de la ré-application […] qu’il est essentiellement fait pour affronter. Il est fait pour cela. En ce sens, la publicité fait partie de sa nature » (ibid., p. 124). La difficulté réside plutôt dans le fait que cette exigence paraît difficilement conciliable avec la perspective contextualiste de Jocelyn Benoist sur les concepts.

[27] On trouve un indice d’une définition de la pensée comme mode de l’agir dans un passage de Concepts où Jocelyn Benoist estime que les grands singes, capables de résoudre des problèmes, possède des capacités que l’on peut dire conceptuelles alors même qu’elles ne se traduisent que dans de simples « faires » (ibid., p. 113).

[28] Austin, cité par Jocelyn Benoist, ibid., p. 26.

[29] Ibid., p. 25-26.

[30] Cf. Les limites de l’intentionnalité, op. cit., p. 54-56.

Les commentaires sont clos.

Suivez-nous :
ISSN 2105-0864 - Copyright © 2009-2015 Implications philosophiques CopyrightFrance.com