Le journalisme est-il soluble dans l’ère numérique ?

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Nicolas Becquet – Journaliste / webmaster éditorial journal L’Echo ; MediaType

La presse est en crise et ce n’est pas nouveau. Le modèle industriel des entreprises de presse est à bout de souffle et l’ère numérique n’a fait qu’accélérer et précipiter un déclin entamé il y a une vingtaine d’années. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer quelques chiffres : en dix ans, plusieurs dizaines de titres ont disparu aux États-Unis et en 2008, 16 000 journalistes américains ont été licenciés alors qu’ils étaient 2 000 à perdre leur emploi en 2007. En France, entre 2009 et 2011, le nombre de cartes de presse a diminué de 1 089 et la disparition de La Tribune et de France Soir n’augure rien de bon pour les années à venir.

Internet aurait-il pour autant donné le coup de grâce à la presse ? Difficile à dire pour un média qui a déjà survécu à la naissance de la radio et de la télévision. Mais ce qui est sûr, c’est que sa survie ne sera possible qu’au prix d’une réforme sans précédent, car il ne s’agit pas d’une nouvelle page qui se tourne, mais d’une nouvelle histoire qui commence.

La lecture du journal n’est plus la « prière matinale de l’homme moderne », comme l’explique cette phrase célèbre attribuée à Hegel. D’une crise conjoncturelle, dont la raréfaction des ressources publicitaires a été le moteur, la presse est entrée dans une crise structurelle. La désuétude de son modèle économique n’est plus le facteur principal de son déclin, c’est son utilité même qui est remise en question. Pourquoi payer pour des informations que l’on peut trouver aisément et gratuitement sur Internet ?

In fine, le désintérêt pour la presse a entraîné une remise en cause profonde du métier de journaliste. S’il ne veut pas disparaître en même temps que son média, le journaliste doit résoudre une crise identitaire. Quelle est sa place au sein d’une société hyperconnectée qui rejette les modèles payants et où domine « l’infobésité », cette surabondance indigeste d’informations qui se déverse chaque seconde sur la toile ? Comment réagir face à l’appétit insatiable des internautes et à la marchandisation des contenus ? Quelle attitude doit-il adopter face à la concurrence des blogs ou des réseaux sociaux ?

Le journaliste n’est plus le seul à raconter le monde, il a définitivement perdu le monopole de l’information et c’est un tournant majeur dans son histoire. S’adapter ou disparaître, l’ère numérique contraint le journalisme à se repenser et à se réinventer pour survivre.

Pour explorer les enjeux liés à la digitalisation des contenus, nous commencerons par analyser le double mouvement, technologique et économique, qui déstabilise et remet en cause le modèle économique industriel des médias de presse écrite. Ensuite, nous porterons notre regard sur la contestation du journalisme traditionnel par les « digital natives », désignant les citoyens nés avec la culture du web, et les « journaliste-citoyen », entendus comme des citoyens ordinaires ou experts qui diffusent des informations non produites par les mass media. Et enfin, nous tenterons d’esquisser une redéfinition du rôle du journaliste à l’aune des nouvelles contraintes et des nouveaux espaces de liberté induits par l’ère numérique.

La double mutation : économique et technologique

Pour comprendre les multiples défis auxquels est confronté le journalisme, il est nécessaire de prendre conscience de la violence et de la rapidité de la révolution numérique et son impact sur le modèle économique des entreprises de presse. En moins de dix ans, la digitalisation massive des contenus informatifs a eu l’effet d’un tremblement de terre dans un monde où les médias avaient basé leur stratégie sur la diffusion de supports papier.

Mais 600 ans après la galaxie Gutenberg, trois facteurs ont bouleversé l’ordre établi : la gratuité de l’accès à l’information, la migration des budgets publicitaires vers Internet et enfin l’explosion de l’offre qui a transformé les habitudes de consommation des savoirs.

Premier facteur de déstabilisation du modèle économique : la gratuité. Celle-ci a porté un coup sévère aux entreprises de presse. Que ce soit à travers l’émergence de la presse gratuite ou des portails Internet, l’information a perdu sa valeur marchande directe. En résumé, il y a trop d’informations gratuites pour qu’on ait envie de payer pour des informations généralistes. Dans ce contexte de profusion de contenus, une majorité d’internautes souhaitent désormais simplement être « au courant » et non plus forcément être informés, c’est-à-dire comprendre le contexte de l’information.

Parallèlement, la digitalisation et la diffusion massive des contenus sur le web ont rompu la dépendance des publicitaires vis-à-vis de la presse : ils n’ont plus besoin du support papier des journaux et des magazines pour diffuser leurs messages. Illustration de ce phénomène, le vivier financier des petites annonces, autrefois d’une importance financière capitale pour les titres de presse, s’est tari, entraînant dans sa chute les volumes des recettes publicitaires.

Plus globalement, on constate un écroulement de tous les revenus publicitaires. Ainsi, les ressources financières de la presse écrite américaine ont chuté de deux tiers entre la fin des années 1990 (60 milliards de dollars) et 2011 (20 milliards de dollars). Une étude du Pew Research Center’s Project for Excellence in Journalism[1] auprès de 121 journaux américains montre qu’en moyenne, pour chaque nouveau dollar de revenu publicitaire engrangé par les journaux sur Internet, ceux-ci perdent sept dollars de revenu publicitaire dans leurs éditions papier.

Conséquence directe de la concurrence rencontrée sur le marché publicitaire, les entreprises de presse ont modifié la manière de percevoir la production de l’information et sa valeur. Lors  d’une journée d’étude consacrée au « journalisme numérique »[2], à l’École supérieure de journalisme de Lille en mai 2011, Jean-Marie Charon, sociologue des médias au CNRS,  résumait :

Sur internet, finalement, l’information journalistique n’est qu’un contenu parmi tant d’autres. Ce n’est pas le plus massif et ce n’est pas le plus rémunérateur. D’emblée, les médias traditionnels ont vu dans les nouveaux médias à la fois une menace pour leur modèle économique et, en même temps, une forme d’opportunité.

En effet, la logique de production de « contenus » a entraîné les médias d’information dans une rivalité avec des entreprises dont l’activité est centrée sur la commercialisation de services et orientée vers le divertissement, l’« entertainment » : Facebook, Google, Yahoo! ou Microsoft. Ainsi, selon diverses projections, en 2015 Facebook pourrait accaparer un cinquième de toutes les publicités en ligne. Sans compter la concurrence des moteurs de recherche, des autres réseaux sociaux et des fournisseurs d’accès à Internet qui conditionnent la circulation du trafic.

Certaines rédactions ont décidé de réagir en se diversifient grâce à de nouvelles activités. La presse professionnelle et technique avait ouvert la voie avec des chiffres d’affaires pouvant être issus à 20 voire 30 % d’activités annexes. Rue89 ou encore Owni ont opté pour un modèle de couplage avec une activité de société de services : cours, conseil en développement web ou élaboration de sites internet.

Parallèlement, le phénomène de la gratuité a ouvert la porte à la surabondance de l’offre disponible. La démocratisation des moyens de publication et de diffusion de l’information a en effet entraîné une production massive de contenus tant du côté des entreprises que des particuliers.

Ces nouvelles formes de concurrence s’inscrivent dans un contexte global déjà défavorable à la presse quotidienne payante qui doit simultanément faire face à la baisse et au vieillissement du lectorat, aux difficultés financières et à l’augmentation du prix du papier.

Crise de légitimité

L’information a donc subi une double dévalorisation : sur le marché publicitaire et dans l’esprit des internautes. L’information a en effet perdu son statut de denrée rare puisqu’elle est disponible partout, tout de suite et gratuitement.

Dans ce contexte, une question se pose : pourquoi continuer à investir dans la presse alors que les moyens financiers font défaut et que la plus-value journalistique n’est plus un critère de valorisation d’une information ?

C’est d’ailleurs la nature même de l’information qui est remise en cause. Le fait brut semble prévaloir sur le traitement et l’analyse. Quelques lignes factuelles, répondant aux quatre des cinq questions traditionnelles du métier de journaliste semblent désormais suffire : quoi, où, quand, comment. Le pourquoi est facultatif pour les lecteurs qui souhaitent simplement être « au courant » et partager le fait d’actualité.

De ce constat découle un changement déterminant : on peut s’informer sans les journalistes. L’écosystème de l’information a changé, un constat amer pour les journalistes qui doivent faire également face à une réduction de leur liberté d’action induite par un manque d’argent et à la relégation de l’information en simple contenu noyé dans la masse.

La modification profonde des usages

Car la surabondance de contenus disponibles et les nouveaux outils de consultation ont contribué à l’émergence de nouveaux usages. À la crise économique s’ajoute aussi une crise structurelle induite par les bouleversements technologiques. C’est la position défendue par Dave Winer, blogueur[3], pionnier du web et des techniques de diffusion de l’information en ligne :

Avant qu’Internet n’arrive, cela coûtait très cher de transporter de l’information jusqu’aux consommateurs finaux, il fallait un fameux capital, des rotatives, des tonnes de papiers et une armada de camions et de paperboy. Désormais, les utilisateurs du numérique peuvent se mettre à l’écoute de n’importe quelle source et créer leurs propres références informationnelles. Nous n’en sommes qu’au début, mais dans une génération ou deux plus personne ne déléguera à d’autres le soin de choisir les “bonnes” informations qui l’intéresse. Tout fonctionnera différemment.

Dans une contribution intitulée Les évolutions du secteur des médias, vues de l’intérieur[4], publiée dans le numéro 20 des Cahiers du journalisme, Éric Scherer introduit le concept d’une « économie de l’attention ». Pour lui, l’ère numérique a entraîné une modification radicale des usages qui aboutit à un bouleversement du mode de circulation de l’information. Il ne s’agit plus d’une transmission verticale du journaliste vers la masse des lecteurs, mais d’un parcours multipolaire :

Ce n’est plus le one-to many qu’on connaissait bien. C’est le many-to-many. C’est la fragmentation de l’offre, la fragmentation des supports. La personnalisation, l’individualisation, la consommation à la carte plutôt que la consommation en menus. […] Dans une journée de seulement 24 heures, l’offre d’information est absolument surabondante et il va falloir attraper le lecteur pendant quelques minutes ou quelques heures, via les différents médias consultés. […] On pense que les contenus sont gratuits ; or ils ne sont pas si gratuits que cela parce que les gens payent avec le temps qu’ils passent sur les contenus des médias. Et c’est ce temps, ce « temps de cerveau disponible » que vous connaissez, que sont prêts à acheter les annonceurs.

Ainsi, dans un contexte de fragmentation toujours plus grande de l’attention, les lecteurs ont tendance à vouloir simplement se tenir « au courant » et non plus s’informer. Éric Scherer en conclut à l’émergence d’une information à deux vitesses. La première, une info « low cost » du type journaux gratuits ou sites web alimentés par des reprises de dépêches d’agence et de communiqués de presse. C’est le grand public qui est visé avec des contenus peu chers à produire et avec un niveau d’exigence faible. La seconde, une info payante, plus experte et pointue, « pour les riches » qui demandent une plus-value. Avant de conclure :

L’issue peut être donc positive pour une partie des journalistes, car il faudra être bien meilleur, et pour cela gagner en expertise et en talent. La digitalisation pourrait être vue comme l’euthanasie du journalisme moyen !

Avec la volonté de réagir à la digitalisation des contenus sans investir un capital démesuré, les entreprises de presse ont investi dans des sites d’informations en ligne. Portées par des coûts de structures largement plus faibles que pour un titre de presse écrite, les rédactions web ont fleuri sur la toile. Ainsi, il a été possible de répondre à l’appétit insatiable des internautes sous la bannière des marques de presse déjà installées dans le paysage médiatique. Faute de moyens pour embaucher des journalistes expérimentés et permettre l’investigation, c’est l’information low-cost qui s’est imposée, celle du fait brut et de la dépêche d’agence.

Or, les concessions faites au journalisme low-cost ont donné du grain à moudre aux partisans du « journalisme-citoyen », entendu comme la diffusion d’une information qui n’est pas produite par les mass media, mais par des citoyens ordinaires ou experts. La défiance vis-à-vis de la « caste journalistique » est nourrie par la conviction que les journalistes sont inscrits dans une démarche partisane et qu’ils sont prisonniers des puissances financières qui possèdent leur média.

Affaibli par les bouleversements de l’ère numérique, contraint par un modèle économique qui le laisse sans moyen, le journaliste est également confronté à une nouvelle génération de « digital natives ». Nés avec les ordinateurs et Internet, comme leurs prédécesseurs étaient nés avec la radio ou la télévision, ils ont embrassé sans complexe l’ère numérique avec passion et voracité faisant du web une composante indissociable de leur vie et de leur identité.

Digital natives et journalistes-citoyens, la double figure de la défiance

Né en 1981, Piotr Czerski, poète, auteur, informaticien et blogueur polonais a cristallisé les attentes et les aspirations des digital natives. À travers un texte intitulé Nous les enfants du web[5], il trace les contours d’une construction identitaire et citoyenne de la génération qui a grandi avec Internet :

Nous, les enfants du Web ; nous qui avons grandi avec Internet et sur Internet, nous sommes une génération qui correspond aux critères de ce qu’est une génération subversive. Nous n’avons pas vécu une nouvelle mode venue de la réalité, mais plutôt une métamorphose de cette réalité. Ce qui nous unit n’est pas un contexte culturel commun et limité, mais la conviction que le contexte est défini par ce que nous en faisons et qu’il dépend de notre libre choix. Nous avons besoin d’un système qui soit à la hauteur de nos attentes, un système qui soit transparent, flexible et en état de marche. Et nous avons appris que le changement est possible, que tout système difficile à manier peut être remplacé par un plus efficace, qui soit mieux adapté à nos besoins en offrant plus d’opportunités.

Cette soif de liberté et de subversion donne la mesure du changement de paradigme qui accompagne l’émergence de l’ère numérique. Cette redéfinition militante de la citoyenneté est également un défi lancé au pouvoir politique, une défiance qui se transforme en révolte.

Voilà ce qui rend la différence décisive, bien qu’étonnante selon notre point de vue : nous ne « surfons » pas et Internet n’est pas un « espace » ni un « espace virtuel ». Internet n’est pas pour nous une chose extérieure à la réalité, mais en fait partie intégrante : une couche invisible, mais toujours présente qui s’entrelace à notre environnement physique, une sorte de seconde peau. […] Nous croyons qu’Internet est devenu ce qu’il est grâce à cette liberté et nous pensons que c’est notre devoir de défendre cette liberté. Nous devons cela aux générations futures comme nous leur devons de protéger l’environnement.

Ce manifeste pose comme principe qu’Internet est constitutif de l’identité de cette génération autoproclamée. Il s’agit d’un territoire à construire et à défendre. Les cartes sont redistribuées, une nouvelle ère est ouverte et elle doit trouver ses propres règles de fonctionnement. À l’image du Printemps arabe, du mouvement Occupy Wall Street ou de celui des Indignés, un constat s’impose : le porte-voix a changé de mains.

La concurrence du journalisme-citoyen

Émanation de cette génération née à l’ère numérique, les citoyens-experts ou journaliste-citoyens sont entrés en concurrence avec les journalistes « traditionnels », entendus comme des journalistes travaillant pour des médias ancrés dans le paysage médiatique. Grâce à l’existence d’outils de production et de diffusion gratuits, simples et efficaces, ils tentent eux aussi de capter une audience décidément très convoitée.

La principale critique issue des partisans du journalisme-citoyen tient en quelques lignes : le journalisme ne saurait jouer un rôle véritable et significatif d’information, de vérification et de modération du débat public que s’il n’entretenait pas de rapport de sujétion avec ceux dont il décrit, analyse ou commente les activités. En clair, la presse ne jouerait donc pas son rôle de contre-pouvoir et il reviendrait aux cyber-citoyens de former un « cinquième pouvoir ».

Dans son ouvrage Le Cinquième Pouvoir ou comment Internet prépare la politique de demain[6], le blogueur Thierry Crouzet explique que face à une démocratie “en crise” et face au déclin des idées et des intellectuels, un « peuple de connecteurs » est en train de réinvestir le terrain politique par le truchement des blogs et des réseaux, avec pour mot d’ordre ou idéal : citoyenneté et démocratie participative.

Pour lui, l’aventure Internet, qui a commencé comme une immense bibliothèque est en train de se transformer en une vaste conversation. Les citoyens doivent s’approprier la parole médiatique, jusqu’à en devenir eux-mêmes les acteurs. Les réseaux ainsi créés casseront les hiérarchies, aplatiront les structures sociales, désarmant ainsi les lobbies et les apparatchiks.

Thierry Crouzet fait ainsi une lecture militante de ce que disait, en 2004, Dan Gillmor dans son livre We The Media[7]. Mais dans cet ouvrage, la participation du citoyen s’appliquait initialement aux seuls médias d’information : « mes lecteurs en savent plus que moi », expliquait le célèbre journaliste, « c’est pourquoi j’ai tout intérêt à accepter la conversation avec eux, une collaboration constante avec eux dans mon travail ». Le journaliste doit donc descendre de son piédestal, car il est soumis à la critique permanente de son lectorat, dont il subit, que ça lui plaise ou non, les commentaires.

Dans le numéro d’Enjeux – Les Échos de janvier 2007, François Ewald, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers pose la question suivante, qui est aussi le titre de son article : Internet, la fin du journalisme ?[8]

Les journalistes et les journaux d’opinion n’existeront peut-être bientôt plus, en tout cas au sens où nous les connaissons aujourd’hui. À cause des nouvelles technologies. Avec Internet et les moteurs de recherche, l’information ne se fait plus du haut vers le bas, d’une élite journalistique vers un peuple dépendant et assoiffé d’une information rare et contrôlée, mais dans une capacité infinie de communication latérale de chacun avec tous. La grande révolution de la démocratie en cours est que le citoyen trouve avec Internet l’espace et le moyen d’une liberté d’expression affranchie de tout pouvoir – y compris de ce pouvoir de la Presse – censé l’affranchir de tous les pouvoirs.

Non seulement, le journaliste n’est plus le seul à raconter le monde, mais en plus, il doit apprendre à collaborer et s’ouvrir. L’universitaire Robert G. Picard[9], spécialiste de l’économie des médias à Oxford, ne dit pas autre chose: « La principale valeur du travail du journaliste réside dans sa capacité à distribuer le savoir des autres ». Or, avec le développement des blogs et des réseaux sociaux, les professionnels de l’information ont perdu leur monopole. Chacun peut désormais se connecter à Internet pour y diffuser des sons, des images, des textes, dont certains se révèlent d’excellente qualité.

Les internautes établissent leur propre hiérarchie de l’information grâce aux fils RSS, en fonction de leurs centres d’intérêt et de leurs sites et blogs favoris. Dans ce contexte, le métier de journaliste semble sérieusement menacé, et pourtant une grande majorité des professionnels de l’information continuent à faire leur travail à l’ancienne.

Exceptions confirmant la règle, certains médias ont décidé d’assumer l’information à trois voix : journaliste, expert et internautes. Le site Rue 89 a en effet réintroduit officiellement le journaliste dans le genre nouveau du site interactif en reconnaissant clairement la nécessité de l’apport professionnel dans l’exercice journalistique.

Le journalisme-citoyen, une fausse révolution ?

Cependant, l’idéal démocratique brandi par les partisans du « cinquième pouvoir » suscite quelques questions. En effet, l’accès à l’information et encore plus la production d’information sur Internet restent réservés à un petit groupe. Tout le monde n’a pas accès au web et cet accès est distribué de manière inégale en fonction de l’âge, de la classe sociale et de bien d’autres facteurs. Même parmi ceux qui y ont accès, certains se font plus entendre, sont plus instruits et plus actifs que d’autres.

Par ailleurs, la qualité des informations diffusées peut être sujette à caution. L’absence de respect d’une déontologie journalistique et des responsabilités qui en découlent constitue une limite qui interdit tout rapprochement avec le métier de journaliste. Le risque principal est de faire passer une opinion pour une information recoupée et vérifiée.

Pour toutes ces raisons, il est difficile d’adhérer à la croyance d’une vaste démocratisation grâce au web même si après Gutenberg, qui a permis la reproduction et l’accès au savoir, Internet permet potentiellement à chacun de prendre une place et de se faire entendre sur la place publique.

Quoi qu’il en soit, le journaliste doit prendre en compte cette nouvelle donne et adapter sa façon de travailler. Mais comment cette remise en question est-elle reçue au sein de la profession ? Qu’implique-t-elle en termes de pratiques journalistiques ? Pour tenter de répondre à ces questions et ainsi esquisser une définition du journalisme à l’ère numérique, nous allons analyser les valeurs portées par deux personnages : le digital native et le « newsosaur ».

L’homme-média ou la nouvelle figure du journalisme à l’ère numérique

Censés incarnés les contradictions et les mutations du métier, ce conflit de générations est très instructif. Il oppose les journalistes digital natives qui ont fait leurs classes sur des sites web et les newsosaurs expérimentés et chantres du modèle industriel de la presse écrite.

Leur point commun ? La nécessité de répondre à la mutation d’une audience devenue vorace, mobile, exigeante et à la recherche de contenus originaux et gratuits. Une équation qui s’apparente à la quadrature du cercle. En effet, comment produire une information innovante avec des moyens toujours plus réduits ?

Tout l’enjeu de la pérennité du journalisme à l’ère numérique se situe dans la recherche d’un juste équilibre entre un journalisme à l’ancienne nourri d’enquêtes, de reportages et d’expertise, et les nouvelles pratiques apparues sur Internet : discussions et débats en ligne, proximité avec le lecteur, recommandations et interactions entre les sources d’information.

Principal frein, l’isolement des journalistes. L’allègement de la structure rédactionnel, de l’encadrement et des effectifs des rédactions en ligne ont poussé les journalistes à se substituer aux éléments manquants de la chaîne de production de l’information.

La révolution numérique et son impact sur l’économie de la presse ont engendré l’émergence d’un nouveau type de journaliste : l’« homme-média ». On l’appelle aussi forçat du web, ou l’OS (l’ouvrier spécialisé) de l’information. Jeune, motivé, dévoué, il doit savoir tout faire : écrire, éditer, monter du son, de la vidéo, mettre en page et maîtriser les outils de diffusion de l’information. En clair, il réunit à lui seul l’ensemble des chaînons nécessaires à la construction et à la diffusion de l’information.

Et pour être performante, une rédaction en ligne se doit fonctionner avec des journalistes multispécialistes capables de traiter n’importe quel type d’information. Lors des Journées du numérique à l’ESJ de Lille, en mai 2011[10], Jean-Marie Charon parlait de « journaliste Shiva ».

Comme la divinité aux multiples bras, les journalistes sont des mutants capables de tweeter une info en direct live, puis d’envoyer un “Exclusif” pour le site web du journal, avant de faire un “trois questions vidéo”, puis de rentrer dare-dare à la rédaction pour faire un bon papier à valeur ajoutée, avec du recul et de l’analyse dedans.

L’homme-média se caractérise également par un engagement personnel intense qui dépasse le temps de travail à la rédaction et le cadre de l’entreprise. À l’heure des réseaux sociaux, on lui demande de s’engager en tant qu’individu et non plus seulement en tant que professionnel de l’information. Son identité est indissociablement liée à celle du média pour lequel il travaille et notamment à travers les différents comptes personnels en ligne qu’il possède : Facebook, Twitter, LinkedIn, etc.

Son identité numérique est happée par son statut professionnel, car il doit promouvoir l’activité de son média auprès de ses différents cercles personnels d’influence. Sur Internet, la logique de la recommandation et du partage prédomine, la diffusion de contenus ne se fait plus dans un mode one-to-many mais en one-to-one. Le succès et l’impact du média dépendent donc de l’engagement et de la capacité de ses journalistes à incarner la marque sur le web. Posséder plusieurs milliers de followers sur Twitter ou des centaines d’amis sur Facebook, permettra d’assurer un nombre de clics conséquent sur un article. La maîtrise des attentes et du comportement de l’audience est devenue primordiale.

Crispations et résistances

Dans ce contexte, seule la toute dernière génération de journalistes, composées de digital natives, semble tirer son épingle du jeu. La grande majorité de leurs aînés, les newsosaurs, étant en effet partagés entre crispation, désintérêt et découragement face à l’ampleur, la permanence et la violence des bouleversements.

L’enquête effectuée par le bureau d’études Burson-Marsteller[11], en 2006, auprès de 115 journalistes à travers 27 pays, montre par exemple que les blogs représentent un « danger »pour 27 % des journalistes interrogés, les nouvelles technologies de recherche de l’info pour 14 % des sondés, Facebook et Twitter pour respectivement 13 % et 10 %. « Pour 17 % des journalistes, les médias digitaux sont la plus grande menace qui pèse sur les médias traditionnels », explique l’étude.

Il faut dire que les contraintes qui sont apparues avec l’ère numérique ont de quoi refroidir les journalistes les plus chevronnés. Voici cinq grands défis auxquels la profession, dans son ensemble, doit faire face :

La vitesse de circulation de l’information, l’immédiateté et le contexte concurrentiel exacerbé menacent chaque jour la fiabilité et la déontologie journalistique.

Dans un article publié dans la revue Communication et intitulé, Le multimédia face à l’immédiat. Une interprétation de la reconfiguration des pratiques journalistiques selon trois niveaux, Amandine Degand[12] explique que le journaliste web est confronté à redéfinition permanente des valeurs de son métier :

Il apparaît que l’équilibre entre les valeurs journalistiques d’immédiateté et de fiabilité est aujourd’hui bouleversé. Il faudrait répondre simultanément à la logique marchande de l’hyperactivité et à l’éthique journalistique de la vérification et du recoupement des sources. Cette situation introduit, dans les pratiques, une incertitude que les journalistes ne maîtrisent encore que partiellement, grâce à des arrangements temporaires. Ils seraient donc confrontés à un vide conventionnel.

Le journaliste web doit, en effet, sans cesse inventer et construire sa propre grammaire et ses propres garde-fous qui ne sont plus toujours dictés par le média pour lequel il travaille. Le poste d’éditeur responsable de publication tend, par exemple, à disparaître créant une dispersion des responsabilités et une dissolution des conventions dans un métier dont le pilier central, la déontologie, est déjà vacillant.

L’hyperspécialisation des contenus. Dans son ouvrage intitulé Les journalistes et leur public : le grand malentendu[13], Jean-Marie Charon souligne l’importance de la « spécialisation » et de la « segmentation » comme facteur de résistance de la presse aux mutations engendrées par l’ère numérique.

Les contenus sont de plus en plus spécialisés, avec désormais la proposition de titres qui vont rechercher la moindre « micro niche ». Simultanément, cette offre de contenu se veut toujours plus finement segmentante, qu’il s’agisse du sexe, de l’âge, du niveau d’éducation, du milieu social, du lieu de vie, etc.

C’est dire qu’une telle offre rompt complètement avec la logique du mass média généraliste pour se centrer sur un individu. Chaque individu se retrouve ainsi au cœur d’une sorte de « bouquet » constitué de titres, de stations et réseaux de radios, de chaînes de télévisions et canaux thématiques, de sites Internet, de livres, etc. Ce bouquet est en constante évolution selon les goûts, la situation, les problèmes rencontrés ou les engouements du moment.

Le contenu est désormais indissociable de son contenant. À chaque type de support (tablette, ordinateur, téléphone portable…) correspond un type de traitement de l’information. L’essor du datajournalisme, qui consiste à illustrer visuellement les contenus issus de bases de données jusqu’ici indéchiffrables, en est le meilleur exemple de ce qu’est le « journalisme augmenté » ou  « rich media ». En clair, une information à forte plus-value traitée au sein d’une forme adaptée aux nouveaux supports disponibles.

La transparence et la conversation. En contestant le monopole des journalistes à raconter le monde et en occupant l’espace médiatique, les internautes lancent un message fort : « parlons-nous, car nous aussi nous avons des choses intéressantes à dire ». Il s’agit d’un appel à la conversation, une conversation globale et horizontale. Mais ce nouveau lien ne saurait exister sans une plus grande transparence dans la collecte et le traitement de l’information. Quelles sont les sources ? Quels interlocuteurs le journaliste a-t-il rencontrés ? Bref, quelles ont été les conditions de production de l’information qui arrive vers nous aujourd’hui ? Cette demande a trouvé une réponse dans une pratique très récente baptisée « l’open journalism », entendu comme le fait d’associer les internautes au processus de production d’un contenu journalistique.

Une dépendance grandissante aux entreprises du web. Cette dépendance est plus insidieuse et pourtant tout aussi dangereuse que celle qui pèse sur les médias détenus par des groupes financiers ou industriels. Les médias digitaux font reposer leur activité sur des outils et des plateformes de publication et de diffusion qui ne leur appartiennent pas et dont ils ne maîtrisent pas les tenants et les aboutissants. Cette sous-traitance technique des contenus à des entreprises privées fait dépendre l’activité journalistique à des règles et des législations nationales étrangères aux droits français. Par exemple, les médias ne détiennent pratiquement aucun droit sur les informations hébergées sur les serveurs de Facebook ou Twitter.

La notion d’identité numérique et la traçabilité des individus. Cette dépendance a également un impact sur les pratiques journalistiques. Comment mener des investigations sur un sujet sensible tout en sachant que toutes les activités en ligne sont enregistrées et archivées sur des serveurs auxquels il est quasiment impossible d’avoir accès. Le droit à l’oubli ou à l’anonymat semble être incompatible avec le principe même d’Internet et de la société de liens qu’elle engendre.

Par conséquent, le journaliste se doit de connaître parfaitement les rouages techniques et légaux du monde virtuel puisqu’Internet est devenu un espace incontournable de la diffusion et de la consommation d’informations.

La renaissance du journalisme à travers la figure de l’homme-média.

En faisant exploser les repères traditionnels et en redistribuant les cartes, l’ère numérique a ouvert la voie à un nouveau type de lien entre le journaliste et son audience. Une audience qui n’appelle pas à la disparition du journalisme, au contraire, elle n’a jamais eu autant besoin d’être accompagnée intelligemment dans la compréhension d’un monde en mutation accélérée.

Mais pour ce faire, le journaliste doit changer de posture, gagner en humilité, accepter le dialogue sans pour autant renoncer au cœur de son métier : informer. Le tri, la vérification,  la hiérarchisation, la mise en perspective et l’analyse sont des savoir-faire précieux dans un environnement où les lecteurs ont plus que jamais besoin de filtrer et de digérer la masse informations qui parvient jusqu’à eux. Pour montrer ce qui se « cache derrière le paravent », l’investigation et l’éditorialisation continuent à jouer un rôle fondamental dans un espace publique et démocratique pollué par des contenus plus en plus formatés et verrouillés.

« Journalisme augmenté », « rich media », « open-journalism », ces nouvelles pratiques ont en commun la nécessité d’un engagement fort auprès de l’audience, d’une relation mêlée de compréhension et de respect.

Le journaliste ne doit plus seulement rapporter l’information, mais il doit la raconter. Pour cela, il faut qu’il s’approprie les nouveaux outils de la narration digitale afin de construire des récits multimédia. À l’ère numérique, seul le journaliste mué en homme-média sera capable de mener ces défis immenses, car finalement ce n’est pas les journaux qu’il faut sauver, mais le journalisme.

Bibliographie

Bibliographie

-                Jean-Marie CHARON, Le Journalisme, Editions Milan.

-                Bernard Poulet, La Fin des journaux et l’avenir de l’information, Gallimard, 2009.

-                Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde, ed. Liber Raisons d’agir, 1997.

-                Ignacio Ramonet, L’Explosion du journalisme, aux éditions Galilée.

-                Colette Brin, Jean Charron, Jean De Bonville, Nature et transformation du journalisme: Théorie et recherches empiriques, Presses Université Laval, 2004 – 454 pages.

-                Pew Research Center, L’état des medias en 2009, rapport annuel sur le journalisme américain. Disponible sur www.journalism.org/

-                Marcel Gauchet, Où sont les lecteurs ? Aux abris, en général… , Le Monde, 6 février 2009.

-                Nicolas Brimo, Le Quatrième pouvoir en loques, in Pouvoirs « La Démocratie sous contrôle médiatique » N° 119, novembre 2006.

-                Gauchet Marcel, Contre-pouvoir, méta-pouvoir, anti-pouvoir, dans Le Débat n° 138, Paris, Gallimard, 2006.

-                Bernard Delforce, Yannick Estienne Le journalisme numérique : formes, formats, frontières, Les Cahiers du journalisme, n° 22-23.


[1] Tom Rosenstiel, Mark Jurkowitz, et Hong Ji pour le Pew Research Center’s Project for Excellence in Journalism, 5 mars 2012, How Newspapers are Faring Trying to Build Digital Revenue, The Search for a New Business Model (Etude).

[2] Journée d’étude consacrée au « journalisme numérique », ESJ, mai 2011. Lien.

[3] Blog : Scripting News.

[4] Les évolutions du secteur des médias, vues de l’intérieur. Échanges avec Éric Scherer et Vincent Giret, in Les Cahiers du Journalisme n°20, avril 2009. (Lien).

[5] Nous les enfants du web, publié le 27 janvier 2011 dans le journal local de Poméranie (Pologne) Dziennik Baltycki. Traduction de Marta Szreder le 11 février 2011.

[6] Le cinquième pouvoir. Comment internet bouleverse la politique, Thierry Crouzet, 18 janvier 2007, Bourin Editeur.

[7] We The Media, Dan Gillmor, août 2004, O’Reilly Media.

[8] Internet, la fin du journalisme ? François Ewald, Enjeux – Les Échos, janvier 2007.

[9]Why journalists deserve low pay, R.G. Picard, The Christian Science Monitor, 19 mai 2009. Disponible ici.

[10] Journée d’étude consacrée au « journalisme numérique », mai 2011. Lien.

[11] Survey of journalists across EMEA reveals depth of crisis in media sector, Burson-Marsteller, 6 avril 2010. (Lien).

[12] Le multimédia face à l’immédiat. Une interprétation de la reconfiguration des pratiques journalistiques selon trois niveaux, Amandine Degand, revue Communication, 1er octobre 2012. (Lien).

[13] Les journalistes et leur public : le grand malentendu, J.-M. CHARON, Paris, Vuibert, 245 pages

  1. Aurélien,

    Merci pour tes remarques. Nous sommes sur la même longueur d’onde concernant sur le laisser-aller concernant l’écriture et la construction des articles. Les rédactions web manquent cruellement d’éditeurs et ça se ressent vraiment.

    Il faut aussi savoir que le temps passé à « traiter » l’info et à écrire devient de plus en plus faible, ce n’est plus qu’un paramètre dans la « fabrique de l’information ». Le journaliste doit mettre en page, trouver des vidéos, ajouter des liens puis assurer le « service après-vente » sur les réseaux sociaux et ce tant en terme de diffusion que de veille.

    Là où dans une rédaction traditionnelle on retrouve plusieurs fonctions (Éditeur, metteur en page, relecteur, iconographe…), en ligne le journaliste se retrouve souvent seul pour assumer tous ces rôles.

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