Le monde selon Plume

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Sidi Omar Azeroual Université Cadi-Ayyad – Marrakech

 

Résumé/abstract

Plume est un personnage qui trace dans le recueil poétique d’Henri Michaux la trajectoire d’un adepte de l’indifférence. Comme son nom l’indique, il développe une certaine légèreté existentielle. Le pouvoir de sa vulnérabilité le délivre du poids d’une relation sociale inconfortable. Tandis que le monde le harcèle, il demeure indemne. C’est cet excès de passivité qui nous incite à relire ses attitudes insolites afin d’en tirer ce qui constitue les fondements de l’être sans volonté.

Abstract : Plume is a character who traces in Henri Michaux’s poetic text the path of a follower of indifference. As the name suggests, he has an existential lightness. The power of vulnerability saves him from an uncomfortable social relationship. While the world harasses him, he remains unscathed. It is this excess of passivity that leads us to read his unusual attitudes in order to learn what constitutes the foundation of being without will.

Plume d’Henri Michaux est un personnage doté d’une spontanéité exemplaire. Il vit en harmonie avec son propre corps puisqu’il agit dans sa vie selon ses instincts. Qui dit instinct dit aussi liberté sensorielle. Il délivre ses sens des contraintes, des calculs et des règles. Il regarde sans approfondir une quelconque réflexion sur le mouvement de ses regards. Il mange sans trop se poser de questions sur la nature de sa nourriture. Il tend paisiblement ses oreilles à la violence des autres. De même, l’objet que touchent ses mains est souvent hasardeux. Il sent le monde primitivement. Ce qui semble donc remarquable dans cette conception de la lecture du monde, c’est que les cinq sens sont dépourvus de complément d’objet purement direct : il regarde, goûte, touche, aspire et écoute. Il est indifférent à tout  ce qui pourrait constituer un système de pensée qui place l’homme dans une logique d’interaction entre la sphère de l’intime et l’espace de la relation sociale.

Henri Michaux a pertinemment choisi le premier geste dans le récit poétique de Plume : « Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur[1]. » Le texte s’ouvre sur la négation du toucher. Plume étonne par sa passivité : quand il découvrit qu’il n’y avait plus de murs autour de lui, « il se rendormit[2] » naïvement au lieu d’ouvrir les yeux, au lieu de vérifier ce qui n’allait pas dans cette chambre désormais sans murs. Le récit est placé sous le signe de la dérision : les cinq sens du personnage réagissent dans un monde qui se dérobe. Plume a certainement une conscience sensorielle, mais il n’a pas une conscience participative qui orienterait ses sens dans une perspective interprétative et analytique. On peut dire que ce personnage minimaliste est tragiquement livré à une certaine platitude sensorielle.

Source : Pixabay

Source : Pixabay

Dans un article de dictionnaire consacré à Henri Michaux, Henri Lemaître s’arrête sur quatre rapports problématiques de l’auteur à lui-même et au monde :

1- La relation qui le lie à son corps malade,

2- La passion des voyages qui ne remplissent pas leur rôle de source d’apaisement,

3- La réclusion dans l’imagination, dans l’intimité fragile,

4- L’écriture.

Un certain Plume, écrit en 1930, est précédé de Qui je fus, écrit en 1927. Ce dernier livre « n’est […]  qu’un moyen […] pour échapper à ce corps clos sur lui-même, que les voyages répétés ne peuvent faire éclater et dont la prise de conscience déclenche une véritable angoisse de l’identité[3]. » Et l’épuisement physique et la maladie ont condamné l’auteur à l’exercice de la conscience malheureuse que met en crise un questionnement identitaire. Les contrées lointaines, au lieu de le guérir de son mal du siècle, ont approfondit son malaise existentiel. Commence alors sa quête de la consolation : « Dans ses “pays imaginaires”, [Michaux] se trouve plus à l’aise, confronté seulement aux limites de son propre corps, rejetant résolument les contraintes inutiles de la réalité dite vécue[4]. » Toutefois, cette fuite vers un autre type de voyage, fictif cette fois-ci, ne l’épargne pas de la décadence de son être. L’imagination donne naissance à une littérature qui n’est pas « […] une représentation de ses fantasmes ou encore un simple divertissement, mais une véritable expérience vécue dont il faut assumer les conséquences[5]. » Or, que peuvent les mots quand l’âme est atteinte d’une étrange insatisfaction que ne peut plus nourrir la tendance au bonheur et le fantasme de la plénitude ? Henri Michaux, au milieu des années 1950, vingt ans après la rédaction d’Un Certain Plume, préfère s’ensevelir dans le monde de la drogue. Son être aspire à une expérience transfrontalière où, « […] pour parvenir à l’exploration intégrale de ses “propriétés”, de cet “espace du dedans”, il faut encore élargir le champ de la conscience, tenter de se débarrasser, le plus possible, des contraintes du dehors qui encombrent l’être[6]. » De sa part, Plume, plus sage que son auteur, cultive une passivité non seulement vis-à-vis du monde, mais aussi vis-à-vis de son propre corps.

Est-ce pour toutes ces raisons qu’Un certain Plume est l’œuvre préférée de Michaux ? La réponse apparaît allusivement dans ce qu’il dit lui-même au sujet de sa jeunesse :

A partir de vingt-deux ans, le sentiment de ratage m’a largement envahi. Ma famille me considérait comme un raté et me le répétait. Elle m’avait vu revenir matelot, chômeur. J’avais échoué aux examens dans l’enseignement supérieur. J’avais été refusé aux Colonies, renvoyé de l’école d’officiers de réserve, enfin réformé. Une tachycardie (sans doute nerveuse) jointe à un souffle très prononcé et que l’on diagnostiquait insuffisance cardiaque m’interdisait tout effort, toute aventure. J’en revenais toujours à ne rien faire, terreur depuis toujours des parents, des responsables, qui vont vous avoir sur les bras[7].

Ne reconnaît-on pas, dans cette confidence, l’image de Plume au restaurant ou dans le train ? Ne peut-on pas dire dans ce sens que Plume est la maturité de Michaux ? La clairvoyance est un exercice d’affrontement de soi, moyennant une description fidèle, donc indifférente, de ce que l’on est véritablement. Le poète se débarrasse, via Plume, de cette terreur que lui a imposé un système dominant. On n’oubliera pas d’ajouter que c’est une œuvre qui a été rédigée après son voyage en Équateur. Si donc cette œuvre est un texte de maturité, elle l’est d’abord grâce à l’expérience de l’étrangeté vécue ailleurs. D’ailleurs, un étranger ne se définit-il pas comme un naufragé du monde ? Plume survit à ce naufrage grâce à un sentiment de transcendance qui l’élève au-delà de l’éthique du groupe social. Qu’on le frappe, qu’on le jette du train, qu’on lui refuse un plat commandé ou qu’on le viole, peu importe. Il n’éprouve aucune envie de réagir quand on l’agresse. Neutre, il propose une nouvelle conception de ce que devrait être la nouvelle société de consommation qui évalue l’homme selon les critères du marché, indépendamment de tout système de valeurs sociales. Henri Lemaître ajoute que Michaux

est toujours à l’image de ce personnage créé par lui dans Un Certain Plume, étranger à lui-même, individu séparé, en mal de vivre dans une époque où l’homme, en butte à des agressions perpétuelles, ne peut maintenir son intégrité[8].

Consommateur acharné du monde, l’homme, à son tour, est irréversiblement consommé. Plume ne fait pas exception. Il est la norme par excellence de ce que tout individu voudrait rejeter afin d’échapper à la conscience malheureuse. Plume nous apprend qu’il n’y a pas de conscience proprement dite quand il n’y a pas d’examen de conscience. Sinon, pourquoi réagir ? La réputation et la dignité ne sont-elles pas une imprudente invention de l’homme ?

Quatre questions s’enchevêtrent et légitiment le questionnement de la neutralité du personnage. Quelles sont les limites de la norme ? Existe-il une limite de la limite ? Quelles sont les normes de la limite ? Existe-il une norme de la norme ? Plume ne se soucie pas de donner des réponses. Il est absorbé par l’exercice du désengagement moral vis-à-vis du monde. On ignore si un si fragile lien peut garantir une véritable insertion sociale. Invisible, on finit même par se demander si Plume existe vraiment. Certes, il semble ne pas avoir de raison d’être, mais, s’il existe, c’est parce qu’il est la raison d’être des autres, de leur soif à la violence. Il est la preuve indéniable que la société moderne est fondée sur le principe de la neutralisation des individus. Cette organisation sociale engendre un conflit des identités : l’identité individuelle conçue comme l’antidote de l’identité sociale. Afin de mettre en évidence ce conflit, Clément Rosset donne l’exemple de Vanished woman de Hitchcock. Une jeune fille monte dans un train où elle fait la connaissance d’une vieille femme. Dans un compartiment de huit places, elles s’assoient l’une en face de l’autre. Après s’être assoupie, la jeune fille, réveillée, ne trouve plus la femme en question. Disparition suspecte pour elle, délire ou trouble psychologique de la fille selon les autres. « […] Hitchcock […] a fortement contribué à illustrer la fragilité du moi personnel, confronté aux forces qui se déchaînent contre lui par le biais de la contestation de son moi social et officiel[9]. » Plume, lui, a pu se débarrasser des deux identités. Il est la représentation parfaite de la non-appartenance. L’indifférence est le rocher qu’il pousse jusqu’au sommet d’une humanité avide de spectacles et d’idéologies.

Dans « Plume voyage », la vision du monde du personnage le protège de l’indignation. Plume semble défendre l’un des principes fondateurs de sa personnalité : vivre humblement tant que c’est possible[10]. Le voyage, censé être une source de plaisir et de divertissement, se mue en une histoire cyclique : la dernière phrase « Mais il ne dit rien […][11] » fait écho à celle du début « plume ne peut pas dire […][12]. » Le destin de cet étranger est de se définir par la négation. « Les autres [qui] s’essuient tranquillement à son veston[13] » n’admettent pas qu’il ait une dignité. Henri Michaux, souvent, préfère concevoir son protagoniste comme un complément d’objet au lieu de lui conférer la fonction du sujet : « […] on lui refuse un lit […] », « […] on le jette hors du train […] » et, malgré lui, « […] on lui sert, hargneux, une racine dans son assiette […][14]. » Il est inadmissible qu’il ait un choix, un goût. La violence impersonnelle (« on ») l’exclut de l’espace, du temps et du mouvement. Le plaisir lui est interdit et sa condition humaine subit un acte de chosification qu’exprime âprement la phrase  suivante : « Qu’on aille me le redescendre dans la soute[15]. » Si l’appartenance à une société est ce qui caractérise un individu, Plume se trouve en dehors de l’échelle sociale. Mais « […] il ne se plaint pas[16]. » Étrange est cette froideur qu’un raisonnement social ne pourrait justifier. L’enjeu de l’histoire est d’ordre historique. Henri Michaux précise que « la chute de l’homme est notre histoire. […]. Le châtiment est notre histoire. La croix, nos misères, nos efforts, nos difficultés à monter, nos espoirs. / Notre histoire et notre explication[17]. »

 

Selon la conception que Cioran attribue à l’histoire[18], Plume serait un être de l’après histoire. Plume semble opter pour une verticalité qui le détache du temps linéaire, de la chronologie qui caractérise la condition humaine. Il échappe à l’idée selon laquelle « l’homme fait l’histoire ; [et] à son tour l’histoire le défait[19]. » Plume est-il conscient de la décadence de l’homme révolté ? Il est moins soucieux de la médiocrité de la vie quotidienne que de « l’interrogation  métaphysique[20] ». Parce que l’homme s’inscrit dans une perspective post-historique qu’annonce la dégradation de l’humanisme, Plume décide de vivre le vertige de la catastrophe, moyennant une mystérieuse absence au sein même de la société. Il a les caractéristiques d’un cadavre que maltraite la condition humaine. Si pour lui l’absence est une valeur sûre, c’est parce qu’elle lui offre le privilège de ne plus assumer la bêtise des autres. L’absence permet de procurer « […] la satisfaction de n’avoir plus à nous regarder en face, le bonheur de perdre nos visage[21]. »

Cioran avance que « plus l’homme acquiert de la puissance, plus il devient vulnérable[22]. » Par syllogisme, nous pouvons dire, inversement, que – selon Plume – plus l’homme gagne en vulnérabilité, plus il devient puissant. Ici, la fragilité de l’être n’est pas tout à fait responsable du sentiment d’indifférence. On parlerait surtout de la disposition du personnage à être vulnérable et par conséquent à être indifférent. A la conception kantienne la chose en soi, s’ajoute – dans l’histoire de Plume – le sème déterminant : l’homme en soi. Au lieu d’être un phénomène, c’est-à-dire de s’impliquer dans les interactions que toute expérience impose, Plume se contente d’être une intuition, une force qui arrive à exister sans pour autant faire appel à la sensibilité. Philibert Secretan estime que « si la raison n’accepte pas la distinction entre connaître et penser, qui sont le côté sujet du phénomène et de la chose-en-soi, elle tombe dans des contradictions et des absurdités[23]. » C’est ce risque que Plume semble vouloir atteindre. Deux entités s’affrontent : le monde agit sur l’individu ; l’individu lutte par la non-action.

Dans ce sens, Plume n’est pas aussi innocent que le pense (ou fait semblant de le penser) le texte d’Henri Michaux. Il n’est pas pitoyable non plus. Et l’on pourrait rectifier légèrement ce qu’a déjà dit Camus de Sisyphe : « Il ne faut imaginer Plume ni heureux, ni malheureux ». Grâce à cette attitude, le cercle restreint que trace la société autour de lui se brise et s’ouvre sur ce que Georges Bataille appelle l’extrême du possible : « Par définition, l’extrême du possible est ce point où, malgré la position inintelligible pour lui qu’il a dans l’être, un homme, s’étant dépouillé de leurre et de crainte, s’avance si loin qu’on ne puisse concevoir une possibilité d’aller plus loin[24]. »

Plume, comme Sisyphe, pousse à ses extrémités la pierre, combien lourde, d’un destin qu’il défie en optant pour une existence de la marge, mais il ne prétend jamais être à la poursuite du bonheur, de la satisfaction ou de l’enchantement. Comment pourrait-il être en quête de joie tandis qu’au sein même de la foule, il est tout seul, tandis qu’autour de lui, tout est catastrophe ? Le directeur du restaurant l’accuse : « “Voyez quelle perte pour mon établissement. Une vraie catastrophe !”[25] ». Pourtant, il échappe à la tragédie grâce à ses négligences. Certes, il a des principes qui le protègent de l’intrusion du monde dans sa vie, mais quand il se lie aux autres, il s’oublie. Il agit moins par conscience que par inapplication. Au restaurant par exemple, il décide de consommer par « pure distraction[26] ». C’est pour cela, dit-il, que « j’ai demandé la première chose qui m’est venue à l’esprit, et plutôt pour amorcer d’autres propositions que par goût personnel[27]. »

Le seul personnage qui partage plus ou moins les mêmes principes avec Plume est la Reine dans « les appartements de la reine ». Si Plume choisit d’être neutre vis-à-vis du monde, la reine, elle, préfère être contradictoire. La valeur du résultat est la même quoique la stratégie change de nature. Elle use démesurément de l’adversatif « mais » qui traduit sa perplexité face aux normes et aux contraintes. En attendant la rencontre du roi dans le palais, elle lui propose de « […] me faire un peu la lecture, mais ici je n’ai pas grand-chose d’intéressant. Peut-être jouez-vous aux cartes. Mais je vous avouerai que moi je perds tout de suite[28]. » Elle s’assoit, s’étend sur le divan, « mais elle se relève bientôt[29]. » Un raisonnement par l’absurde lie graduellement l’un à l’autre. Après s’être déshabillée, elle dit : « Mais vous, écoutez, ne restez pas comme ça. Se tenir tout habillé dans une chambre, ça fait très guindé, et puis je ne peux pas vous voir ainsi […][30]. » Plume, en dépit de cette argumentation insolite, en dépit aussi de ce que l’éthique des protocoles pourrait exiger, se déshabille à son tour. Les allusions érotiques de la reine ne réveillent pas le désir au fond de ce personnage silencieux. Devant le spectacle des corps nus, il demeure fidèle au sens premier des prétextes de la reine. Celle-ci lui demande de vérifier quelques signes sous son sein, « et voilà Plume qui examine. Il touche, il tâte avec des doigts peu sûrs, [...], et ils font et refont leur trajet incurvé[31]. » Le verbe « examiner » ôte à la caresse l’idée de toute sensualité probable.

L’existentialisme, pour Henri Michaux, n’est pas une prise de conscience de l’expérience de l’absurde à laquelle le monde condamne l’être humain. Il ne s’agit plus, comme dans la pensée camusienne, d’être sensible à l’indifférence du monde envers l’individu, mais d’assujettir le monde à l’indifférence de l’homme. Les notions de « confrontation », d’absurde comme « divorce » et de « désir éperdu de clarté »[32], nécessaires au rapport qui lie l’homme à son environnement, sont remises en question au profit d’un recroquevillement « entre centre et absence[33] », entre le bruit de l’humanité et le silence de la conscience. Le langage ne sert plus à expliquer, ni à communiquer, mais à simuler une coexistence problématique. Rusé, Plume maîtrise les règles du jeu. Parce que rien ne le touche, il accède à une sorte de superhumanité où le critère de la neutralité, qui, désormais, caractérise la condition humaine, transcende la souffrance. L’indifférence serait-elle dans ce cas une tentative de s’adapter au décalage dont parle Camus ? Car, pour pouvoir survivre, il est nécessaire d’être conforme à la nature du monde. S’il est inhumain, il faudrait cesser de vouloir l’humaniser. Camus précise ainsi que « comprendre le monde pour un homme, c’est le réduire à l’humain, le marquer de son sceau. […]. Si l’homme reconnaissait que l’univers lui aussi peut aimer et souffrir, il serait réconcilié[34]. » Il faudrait donc être à la quête d’un type d’existence où le système sensoriel ne répondrait plus à la provocation.

Cependant, pour échapper à l’agression du monde et à sa violence, l’homme a d’abord besoin d’échapper à la provocation des moi multiples qui constituent son identité homogène. Afin de réaliser ce dessein, Henri Michaux, dans la postface, propose trois formules :

1-« MOI se fait de tout[35]. »

2-« Moi n’est jamais que provisoire […][36]. »

3-« MOI n’est qu’une position d’équilibre[37]. »

Le premier principe fait allusion à l’idée de la contradiction qui ne doit pas être considérée comme une déficience. À une question épineuse, on pourrait dire à la fois oui et non. Ainsi, « si le OUI est mien, le NON est-il un deuxième moi[38] ? » Dans un texte intitulé « Entre oui et non », Camus décrit le dilemme de l’homme face à la mort : « Quant tout est fini, la soif de vie est éteinte. Est-ce là ce qu’on appelle le bonheur ? […]. Oui, c’est peut-être cela le bonheur, le sentiment apitoyé de notre malheur[39]. » C’est pour fuir ce paradoxe inclus dans la conception du bonheur comme travestissement de notre sentiment tragique du malheur que Plume remodèle sa vision du monde. Peut-on donc certifier que « le NON est un deuxième moi » ?

La réponse est agencée dans le second principe qui met en crise la notion de la vérité, de la certitude qu’on pourrait avoir sur notre propre identité. Comme Plume, « on n’est peut-être pas fait pour être un seul moi[40]. » L’adaptation indifférente à l’environnement nécessite la possession d’identités parallèles dont la nature change avec le changement de contexte. L’identité homogène qui rassemble toutes les identités parallèles fonde le troisième principe. Responsable de la position d’équilibre, elle est la conscience dont le rôle est d’orienter tous les inconscients qui la composent. Car « le véritable et profond flux pensant se fait sans doute sans pensée consciente, comme sans image[41]. » Ces identités parallèles, Cléments Rosset les appelle « intentions ». Autrement dit, « […] le dogme d’une identité personnelle [est] responsable non seulement de ses actes mais aussi – et surtout – des intentions présumés qui en seraient l’origine […].[42] » Ainsi, la société devient sociétés et le monde unique mondes divergents. La souffrance devient souffrance des autres. C’est peut-être pour cette raison que le regard de Plume a un pouvoir sur les autres :

… Il y avait un homme en face de Plume, et dès qu’il cessait de le regarder, le visage de cet homme se défaisait, se décomposait en grimaçant, et sa mâchoire tombait sans force. / Ah ! Ah ! pensait Plume. Ah ! Ah ! Comme elle est encore tendre ici la création ! Mais quelle responsabilité pour chacun de nous ! Il faudrait que j’aille dans un pays où les visages soient plus définitivement fixés, où l’on puisse fixer et détacher ses regards sans catastrophe[43].

Le visage de Plume, contrairement aux autres, reste intact même quand on cesse de le regarder. Il a pu cultiver une autonomie vis-à-vis de l’angoisse d’être déshumanisé. Il n’appartient plus à la même condition humaine que ses interlocuteurs. Il se contente de lui-même et n’a plus peur de vivre sans relation. Grâce à son indifférence, Plume a compris que l’existence est un acte anodin qui ne se définit plus comme une hypothèse formulée par le regard de l’autre. La réclusion intérieure et l’absence lui garantissent une extraction du temps réel. Ce déracinement est à l’origine de l’acceptation froide de la violence instantanée du monde « car pour un homme, prendre conscience de son présent, c’est ne plus rien attendre[44] », car, aussi, « il est des lieux où meurt l’esprit pour que naisse une vérité qui est sa négation même[45]. » Et la négation même de l’esprit n’est-elle pas le refus de la réfutation ? N’est-elle pas, en même temps, le rejet de la confirmation ?

La question de Camus « Qu’est-ce que ça fait, si on accepte tout ? [46] » se double, dans ce cas, d’une autre question, apparemment tautologique, mais significative : « Qu’est-ce que ça fait, si on n’accepte rien ? » Entre le renoncement d’un esprit soumis et la révolte d’une conscience agitée, Plume choisit alternativement les deux. Décidément, il a perdu le sens du scandale et de la gloire.

Plume a négocié les conditions de sa survie au sein d’un monde qui le contraint à n’être qu’approximativement, c’est-à-dire à cesser de réagir. Aux cinq sens s’ajoute un sixième qui, une fois déclenché, domine tous les autres : le sens de la passivité. Toute existence devient coexistence, une certaine survivance du moi que fragilise l’inutilité de l’action. La sensibilité corrompt le sens de l’engagement et, par conséquent, nuit à la définition de l’humanisme. Le devoir de l’homme est d’être constamment en quête d’un équilibre qui le protègerait de la fausse lutte contre le monde. Peu importe que cet équilibre mène au bonheur ou à la déception. L’essentiel est de pouvoir contrôler l’émotivité quand on est confronté aux notions de bien, de mal et d’épanouissement intérieur.

Bibliographie

– Georges Bataille, L’Expérience intérieure, Paris, Gallimard, 1954.

– Albert Camus, L’Envers et l’endroit, Paris, Gallimard, 1958.

– Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942.

– Albert Camus, Noces, Paris, Gallimard, 1950.

– Emil Cioran, Ecartèlement, Paris, Gallimard, 1979.

– Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, Paris, Gallimard, 1963.

– Henri Lemaître, article « Michaux Henri », in Dictionnaire Bordas de littérature française, Paris, Bordas, 1986.

– Clément Rosset, Loin de moi. Etude sur l’identité, Paris, Minuit, 1999.

– Philibert Secretan, « La chose en soi et l’homme en soi, deux limites de la science », in Revue Philosophique de Louvain, 1989, Vol. 87, n° 73, p. 59-73.

–https://www.pedagogie.ac-aix-marseille.fr/upload/docs/application/pdf/2013 05/plume_dossier_ped_version_finale.pdf


[1] Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, Paris, Gallimard, 1963, p. 139.

[2] Idem.

[3] Henri Lemaître, article « Michaux Henri », in Dictionnaire Bordas de littérature française, Paris, Bordas, 1986, p. 517.

[4] Idem.

[5] Ibidem, p. 518.

[6] Idem.

[7] Henri Michaux cité dans : https://www.pedagogie.ac-aix-marseille.fr/upload/docs/application/pdf/2013-05/plume_dossier_ped_version_finale.pdf (Consulté le 17-03-2015).

[8] Henri Lemaître, article « Michaux Henri », in Dictionnaire Bordas de littérature française, op. cit., p. 517.

[9] Clément Rosset, Loin de moi. Etude sur l’identité, Paris, Minuit, 1999, p. 26.

[10] Plume « […] aime mieux voyager avec modestie. Tant que ce sera possible, il le fera. » (Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 145).

[11] Ibidem, p.147.

[12] Ibidem, p.145.

[13] Idem.

[14] Idem.

[15] Ibidem, p.147.

[16] Idem.

[17] « Difficultés », ibidem, p. 113.

[18] Emil Cioran, pessimiste, définit l’histoire comme « […] l’apothéose des apparences […] » ; il pense que par elle « […] il n’y a pas de salut […] ». De même, pour lui, « l’homme post-historique [est] un être entièrement vacant […] » (Ecartèlement, Paris, Gallimard, 1979, p. 49).

[19] Ibidem, p. 42.

[20] Ibidem, p. 48.

[21] Ibidem, p. 55.

[22] Ibidem, p. 57.

[23] Philibert Secretan, « La chose en soi et l’homme en soi, deux limites de la science », in Revue Philosophique de Louvain, Année 1989, Volume   87, Numéro 73, p. 62.

[24] Georges Bataille, L’Expérience intérieure, Paris, Gallimard, 1954, p.52.

[25] Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 144.

[26] Ibidem, p. 143. Dans « Plume au plafond », on peut lire aussi : « Dans un stupide moment de distraction, Plume marcha les pieds au plafond, au lieu de les garder à terre. » (Ibidem, p. 175. C’est moi qui souligne).

[27] Ibidem, p. 144.

[28] Ibidem, p. 148-149.

[29] Ibidem, p. 149.

[30] Idem.

[31] Ibidem, p. 150.

[32] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, Paris, Gallimard, 1942, p. 39.

[33] Henri Michaux, « Entre centre et absence », Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 37.

[34] Albert Camus, Le Mythe de Sisyphe, op. cit., p. 34.

[35] Henri Michaux, « Postface », Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 216.

[36] Idem.

[37] Ibidem, p. 217.

[38] Ibidem, p. 216.

[39] Albert Camus, L’Envers et l’endroit, Paris, Gallimard, 1958, p. 56.

[40] Henri Michaux, « Postface », Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 217.

[41] Ibidem, p. 218.

[42] Clément Rosset, Loin de moi. Etude sur l’identité, op. cit., p. 91.

[43] Henri Michaux, Plume précédé de Lointain intérieur, op. cit., p. 177.

[44] Albert camus, « Le Vent de Djémila », in Noces, Paris, Gallimard, 1950, p. 33.

[45] Ibidem, p. 29.

[46] Albert Camus, L’Envers et l’endroit, op. cit., p. 52.

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