Le naturalisme non-darwinien de Wittgenstein

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Dans son livre Philosophy and the Darwinian Legacy, Suzanne Cunningham montre que les courants majeurs de la philosophie du vingtième siècle – la phénoménologie et la philosophie analytique – ont considéré que la théorie biologique de l’évolution n’est pas pertinente pour la philosophie. Elle considère principalement, dans son analyse, l’attitude de Russell, Moore et Husserl envers la théorie de l’évolution, et les raisons qu’ils apportaient pour justifier la non pertinence du darwinisme pour la philosophie. Je voudrais ici essayer de poser la même question pour la pensée de Ludwig Wittgenstein.

Il s’agira, après avoir rappelé les positions des maîtres à penser de Wittgenstein, Frege et Russell, d’analyser l’attitude de Wittgenstein lui-même. J’essayerai de montrer que, malgré son scepticisme envers Darwin, sa perspective naturaliste sur le langage aurait pu se conjuguer aisément avec la théorie biologique de l’évolution. Je tâcherai ensuite de comprendre pourquoi, de fait, Wittgenstein a refusé d’encrer sa réflexion à cette théorie.

 

Frege et Russell : l’horreur de l’évolution de la logique

La tradition dans laquelle Wittgenstein s’inscrit, celle de Gottlob Frege et Bertrand Russell, est hostile à la théorie darwinienne[1]. Frege est célèbre pour rejeter toute possible relation entre psychologie et philosophie. Il nie explicitement toute relation entre darwinisme et logique, comme les montrent clairement ces deux passages :

À notre époque où la théorie de l’évolution triomphe dans les sciences et où le point de vue historique sur toutes choses menace de transgresser les limites qui lui incombent, on doit se préparer à poser des questions déroutantes. Si l’homme, comme tout être vivant, a évolué de façon continue, les lois de sa pensée ont-elles toujours à valoir ? Une inférence qui est maintenant valide le sera-t-elle encore dans des milliers d’années, et l’était-elle déjà des milliers d’années auparavant ? (…) Si, maintenant, par lois de la pensée on comprend les lois logiques, il est facile de voir le caractère absurde d’une condition qui serait liée à la teneur en phosphore de  notre cerveau ou à quelque chose d’autre qui, chez les hommes, est susceptible de changer[2].

« 2 fois 2 font quatre » demeure vrai, quand bien même, par suite de l’évolution darwinienne, tous les hommes en viendraient à affirmer que 2 fois 2 font 5. Toute vérité est éternelle et indépendante du fait qu’elle soit pensée, comme elle l’est de la constitution psychologique de qui la pense[3].

Russell est d’accord avec Frege dans le rejet de tout élément psychologique dans la logique. Dans une des premières lettres à Frege, il écrit : « I find myself in full accord with you on all main points, especially in your rejection of any psychological element in logic […] »[4] Il estime la théorie de l’évolution « in itself exceedingly  interesting, but it is not the kind of fact from which philosophical consequences follows »[5]. Russell est en outre préoccupé par les conséquences sociales et politiques qui peuvent jaillir d’une perspective darwinienne : la lutte pour la survie conduirait à justifier un égoïsme brutal des êtres humains. L’idée qu’une telle perspective puisse être dangereuse pour le bien-être de la société demeurera intacte dans sa pensée jusqu’à la fin de sa vie, et cela contribue probablement à sa méfiance envers le darwinisme. Il fait le même raisonnement que Frege : la logique est « apriorique » et valable universellement, elle est donc impossible à réduire à la contingence historique. Comme le remarque Reza Memar, il n’est pas surprenant, étant donné cet arrière-plan, de retrouver chez Wittgenstein des propos anti-psychologistes et anti-évolutionnistes.

 

Wittgenstein et la théorie de l’évolution

Pour Wittgenstein la philosophie est une activité de clarification logique des pensées, et cette activité doit être indépendante des résultats des sciences empiriques. Sur cette position, Wittgenstein semble ne pas changer d’idée dans les différentes phases de sa pensée. Dans le Tractatus, il précisait déjà que la philosophie devait être également indépendante de la psychologie et de la théorie darwinienne :

La philosophie n’est pas une science de la nature.

(Le mot « philosophie » doit signifier quelque chose qui est au-dessus ou au-dessous, mais pas ( à ? ) leur côté) […]

La psychologie n’est pas plus apparentée à la philosophie que n’importe laquelle des sciences de la nature. […]

La théorie de Darwin n’a pas plus à voir avec la philosophie que n’importe quelle autre hypothèse des sciences de la nature[6].

Wittgenstein n’en dit pas plus sur le darwinisme dans le Tractatus. On dispose de deux autres références explicites à la théorie de l’évolution – plus une troisième à travers un témoignage indirect – pour mieux comprendre quelle est son attitude envers la théorie de l’évolution. On trouve une première référence dans Les remarques mêlées. L’auteur se limite à dire que la théorie darwinienne, comme celle de Copernic, a apporté un nouveau point de vue fertile :

Le véritable mérite d’un Copernic ou d’un Darwin ne fut pas la découverte d’une théorie vraie, mais celle d’une nouvelle et fructueuse manière de voir[7].

Un autre passage se trouve dans les Recherches Philosophiques :

L’évolution des animaux supérieurs et de l’homme, et à un certain stade, l’éveil de la conscience. L’image est à peu près celle-ci : Le monde, en dépit des vibrations de l’éther qui le traversent, est obscur. Mais un jour l’homme ouvre son œil voyant, et  tout s’éclaire[8].

Enfin, une troisième référence de Wittgenstein à Darwin est reportée par M. O’C. Drury. Pendant une promenade au jardin zoologique, en 1949, Wittgenstein dit à son ami :

I have always thought that Darwin was wrong: his theory doesn’t account for all this variety of species. It hasn’t the necessary multiplicity[9].

Que peut-on tirer de ces trois remarques ? Le témoignage de Drury est sans doute le plus frappant et le plus clair : Wittgenstein nourrit un scepticisme profond à propos de la validité de l’hypothèse darwinienne. Mais qu’est-ce que cela voudrait dire que la théorie ne possède pas « la multiplicité nécessaire » ? Malheureusement, on ne possède pas assez d’éléments pour répondre à cette question. Dans le passage tiré des Recherches, Wittgenstein évoque l’image de l’évolution des animaux supérieurs, au cours de laquelle – à un moment donné – la conscience de l’homme aurait fait son apparition. Mais cette affirmation n’implique pas son adhésion à la théorie de l’évolution. A la lumière du témoignage de Drury, il paraît probable que Wittgenstein soit ici en train d’évoquer une image dans laquelle il ne croit pas.

Pourquoi cette attitude sceptique de Wittgenstein envers la théorie de l’évolution est-elle  intéressante à souligner ? Je pense que c’est parce que on peut trouver chez Wittgenstein, et notamment dans sa seconde philosophie, des éléments liés à son naturalisme qui auraient pu facilement se conjuguer avec la perspective darwinienne. J’essayerai maintenant de les examiner.

 

Le naturalisme de Wittgenstein

On a vu que la perspective de Wittgenstein, comme celle de Frege et Russell, est anti-psychologique et anti-évolutionnaire. On pourrait alors s’attendre à pouvoir la qualifier aussi comme « anti-naturaliste », mais, de fait, ce n’est pas le cas. Déjà dans le Tractatus, on voit un lien fort entre le langage et la « nature humaine » : « La langue usuelle est une partie de l’organisme humain, et n’est pas moins compliqué que lui »[10].

Cette perspective anthropologique émerge avec une plus grande force dans la seconde philosophie de Wittgenstein. Selon celle-ci, la signification d’un mot consiste dans son usage dans le langage. Pour rendre compte de la multiplicité des usages et du fait qu’ils soient les « parties d’une activité », Wittgenstein introduit la notion de « jeux de langage ». Il choisit cette analogie pour souligner le fait que, comme un jeu, le langage a des règles constitutives qui déterminent ce qui est correct ou ce qui a un sens[11]. La signification d’un mot, donc, n’est pas l’objet qu’il représente : elle est déterminée par les règles qui gouvernent son utilisation. Dans les Recherches Philosophiques, Wittgenstein analyse des jeux de langage réels (commander, décrire un objet, faire des hypothèses, inventer une histoire…) ainsi que des jeux de langage fictifs, qui servent d’objet de comparaison.

Dans cette perspective, une proposition n’aurait aucun sens en dehors du système dont elle fait partie. Wittgenstein emploie aussi l’expression « jeu de langage » pour ce système d’ensemble, en parlant de « jeu du langage humain ». Les jeux de langage sont enchâssés dans des formes de vie, l’ensemble de pratiques d’une communauté linguistique. Cette notion de forme de vie, très débattue dans la littérature sur Wittgenstein, a reçu plusieurs interprétations. Stanley Cavell a proposé de distinguer deux acceptions dans le concept : une acception ethnologique (ou horizontale) et une acception biologique (ou verticale).

La direction ethnologique, ou horizontale, souligne les différences entre cultures, par exemple, quant à la question de savoir si elles comptent ou mesurent ou sympathisent comme nous le faisons. La direction biologique, ou verticale, souligne les différences entre des formes vitales[12].

Selon Cavell, on peut interpréter le concept de forme de vie comme la forme humaine de la vie, qui serait différente des formes de vie des autres animaux. Dans ce sens, la possession du langage articulé caractérise la forme de vie complexe qui est celle humaine. Ce passage des Recherches parle en faveur de cette interprétation biologique :

On dit parfois : les animaux ne parlent pas, parce que les capacités intellectuelles leur font défaut. Et cela signifie : « ils ne pensent pas, et par conséquent ils ne parlent pas». Mais : Ils ne parlent pas en effet. Ou mieux : Ils n’emploient pas le langage – si nous faisons abstraction des formes de langage les plus primitives. Donner des ordres, poser des questions, raconter, bavarder, tout cela fait partie de histoire naturelle, tout comme marcher, manger, boire, jouer[13].

L’accent que Wittgenstein met sur la dimension animale de l’homme est encore plus évident dans ce passage du livre De la certitude :

Je veux considérer ici l’homme comme un animal ; comme un être primitif auquel on accorde certes l’instinct mais non le raisonnement. Comme un être dans un état primitif. En effet, quelle que soit la logique qui suffise pour un moyen de communication primitif, nous n’avons pas à en avoir honte. Le langage n’est pas issu d’un raisonnement[14].

Déjà par ce brève esquisse de sa seconde philosophie, on peut voir que Wittgenstein adopte une perspective naturaliste, dans laquelle les jeux de langage sont enchâssés dans la forme de vie de l’animal-homme, enracinés dans nos activités et nos réactions naturelles. Il y a, en effet, des phénomènes naturels très généraux qui sont communs à tous les hommes (naissance, reproduction, mort, les phénomènes atmosphériques[15]), ainsi que des réactions partagées, qu’on peut appeler comportements instinctifs ou primitifs. Parmi ces dernières, Wittgenstein cite par exemple le sentiment de la douleur et le fait de soigner les autres[16]. Les remarques sur le comportement primitif que l’on trouve dans les Fiches sont particulièrement intéressantes :

Mais que veut dire ici le mot « primitif » ? Probablement que ce type de comportement est prélinguistique : qu’un jeu linguistique repose sur lui, qu’il s’agit du prototype d’un manière de pensée et non pas un résultat de la pensée. […]

« Être certain » qu’autrui souffre, et ainsi de suite, ce sont autant de manières naturelles instinctives de se comporter avec les autres hommes, et notre langage joue seulement ici le rôle d’auxiliaire et de prolongement de ce comportement. Notre jeu de langage est un prolongement de notre comportement primitif. (car notre jeu de langage est comportement) (Instinct)[17].

On peut donc voir que, pour Wittgenstein, le jeu de langage humain est un prolongement des comportements pré-linguistiques, instinctifs, qui caractérisent notre espèce.

Pourquoi Wittgenstein aurait pu adopter une perspective darwinienne

Ironiquement, cette conception du langage se conjuguerait bien avec la perspective évolutionniste que Wittgenstein refuse. Dans La descendance de l’homme (1871), Darwin étendait à notre espèce, pour la première fois, sa théorie sur l’origine des espèces biologiques[18]. Dans sa perspective naturaliste, même les facultés les plus élevées de l’homme sont considérées en continuité avec les facultés des autres animaux : l’argumentaire de Darwin vise à montrer qu’il s’agit d’une différence de degré et non pas de nature. Dans le troisième chapitre de la première partie de la Descendance de l’homme, Darwin consacre un paragraphe à la discussion du langage humain. Il remarque d’abord que, si l’homme uniquement possède le langage articulé, il partage avec les animaux inférieurs des cris inarticulés, qui expriment ses sentiments à l’aide des gestes et des expressions du visage. Cela est surtout vrai pour des sentiments comme la douleur, la peur, la surprise, la rage. Une fois ces considérations faites pour souligner la continuité entre l’homme et les autres animaux, Darwin propose une hypothèse évolutive pour l’origine du langage articulé, faisant appel à la sélection sexuelle.

En ce qui concerne l’origine du langage articulé (…) je ne puis douter que le langage ne doive son origine à l’imitation et à la modification de sons naturels divers, de la voix d’autres animaux, et des propres cris instinctifs de l’homme, accompagnés de signes et de gestes[19].

Les progéniteurs de l’homme auraient commencé à imiter et modifier des sons naturels, pour ensuite utiliser la voix pour chanter et produire des rythmes musicaux, afin de courtiser les partenaires sexuels. Le langage serait donc né pour exprimer des émotions (amour, jalousie, triomphe, défi), et se serait ensuite développé, parallèlement aux capacités mentales, pour acquérir de nouveaux usages. En particulier, il aurait joué un rôle important dans le renforcement des liens sociaux, qui, à leur tour, contribuent à la survie d’un groupe.

On peut donc voir qu’il y a des éléments communs à la perspective de Darwin et à celle de Wittgenstein. Dans les deux cas, le langage est considéré comme faisant partie de l’histoire naturelle de l’homme, comme une extension des ses réactions instinctives. En outre, dans les deux perspectives, la dimension sociale du langage joue un rôle important.

Pourquoi Wittgenstein n’a pas adopté une perspective darwinienne

Pourquoi donc Wittgenstein n’a pas choisi d’ancrer ses réflexions philosophiques dans la théorie biologique de l’évolution ? Je vais maintenant examiner plusieurs sortes de raisons possibles.

a) Il y a, premièrement, son attitude générale envers les sciences de la nature. Comme on l’a dit, Wittgenstein a toujours pensé que la philosophie doit garder son indépendance de celles-ci. On trouve, en outre, plusieurs remarques dans ses écrits qui montrent sa méfiance – et même parfois son mépris – pour les  sciences[20].

b) Il y a ensuite sa méfiance envers les explications historiques, qui émerge notamment dans les Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer. Ici, Wittgenstein s’en prend avec l’attitude de chercher, en anthropologie, des explications historiques incertaines pour comprendre des rituels : l’anthropologue écossais James G. Frazer est accusé de cela.

L’explication historique, l’explication qui prend la forme d’une hypothèse d’évolution n’est qu’une manière de rassembler les données – d’en donner un tableau synoptique. Il est tout aussi possible de considérer les données dans leurs relations mutuelles et de les grouper dans un tableau général, sans faire une hypothèse concernant leur évolution dans le temps[21].

Wittgenstein oppose aux hypothèses d’évolution l’idée d’une présentation synoptique du matériel factuel, qui permettrait de voir des corrélations formelles. On trouve ici la polémique de Wittgenstein contre la conception classique de l’explication, à laquelle il oppose la description :

On ne peut ici que décrire et dire : ainsi est la vie humaine.

L’explication, comparée à l’impression que fait sur nous ce qui est décrit, est trop incertaine[22].

Par exemple, comment comprendre le fait que, quand je suis furieux, je frappe mon bâton contre la terre ? Je ne crois sûrement pas que la terre soit responsable, ni que le fait de la frapper puisse avancer à quelque chose. Mais faut-il alors chercher une explication historique d’un tel acte ?

On peut appeler de tels actes des actes instinctifs, – et une explication historique, qui dirait par exemple que j’ai cru autrefois, ou que mes ancêtres ont autrefois cru, que le fait de frapper la terre avançait à quelque chose, ce sont des simulacres, car ce sont des hypothèses superflues qui n’expliquent rien. Ce qui est important, c’est la similitude de cet acte avec un acte de châtiment, mais il n’y a riens de plus à constater que cette similitude.

Une fois qu’un phénomène de ce genre est mis en relation avec un instinct que je possède moi-même, c’est précisément cela qui constitue l’explication souhaitée, c’est-à-dire l’explication qui résout cette difficulté particulière[23].

Ce qu’il faudrait faire, donc, c’est de tracer des lignes qui relient les composantes communes des rites. Ces remarques sont faites dans le cadre de l’anthropologie, mais on retrouve dans la seconde philosophie de Wittgenstein une conception analogue sur le langage. Ce qu’il faut faire est de décrire des jeux de langage et de les comparer, pour en faire ressortir les composantes communes. Dans le Cahier Bleu et dans les Recherches, Wittgenstein invente des jeux de langage fictifs qui servent d’objet de comparaison. Ce sont des langages primitifs, mais non pas dans le sens que notre langage plus complexe en serait une dérivation. Ils permettent de saisir des analogies, d’établir un nouvel ordre dans la description des jeux de langage.

Il est intéressant de voir que, en adoptant cette perspective, Wittgenstein dit de faire quelque chose d’analogue à ce que Johann W. Goethe a fait dans la Métamorphose des Plantes[24]. Sa conception de la plante originaire (Urpflanze) n’implique pas d’hypothèse sur le développement temporel du règne végétal comme chez Darwin. En affirmant que tous les organes de la plante sont des feuilles transformées, Goethe n’est pas en train d’exprimer une hypothèse d’évolution : il est en train de fournir une forme qui permet de suivre et comprendre les transformations des plantes[25]. La référence à Goethe se trouve dans passage de Friedrich Waismann, qui a résumé des années de conversation avec Wittgenstein dans son livre The Principles of Linguistic Philosophy. Il vaut la peine de reporter le passage en entier :

Our thought here marches with certain views of Goethe’s which he expressed in the Metamorphosis of Plants. We are in the habit, whenever we perceive similarities, of seeking some common origin for them. The urge to follow such phenomena back to their origin in the past expresses itself in a certain style of thinking. This recognizes, so to speak, only a single scheme for such similarities, namely the arrangement as a series in time. (And that is presumably bound up with the uniqueness of the causal schema.) But Goethe’s view shows that this is not the only possible form of conception. His conception of the original plant implies no hypothesis about the temporal development of the vegetable kingdom such as that of Darwin. What then is the problem solved by this idea? It is the problem of synoptic presentation. Goethe’s aphorism ‘All the organs of plants are leaves transformed’ offers us a plan in which we may group the organs of plants according to their similarities as if around some natural centre. We see the original form of the leaf changing into similar and cognate forms, into the leaves of the calyx, the leaves of the petal, into the organs that are half petals, half stamens, and so on. We follow the sensuous transformation of the type by linking up the leaf through intermediate forms with the other organs of the plant.

This is precisely what we are doing here. We are collating one form of language with its environment, or transforming it in imagination so as to gain a view of the whole of the space in which the structure of our language has its being[26].

Cette citation montre que l’analyse philosophique de Wittgenstein a des rapports plus étroits avec la théorie biologique de Goethe et avec son approche morphologique qu’avec la théorie évolutive de Darwin. Le schéma consistant à arranger les ressemblances dans une séquence temporelle n’est pas le seul possible. En faisant référence à Goethe, Wittgenstein revendique l’importance d’une manière de comprendre les ressemblances – des plantes ou des jeux de langage – qui n’inscrit pas les phénomènes considérés dans un schéma diachronique.

c) En essayant de repérer d’autres causes de la méfiance de Wittgenstein envers le darwinisme, on serait tenté de dire que cette théorie biologique n’avait pas, à cette époque, la solidité qu’elle a actuellement. Cela est peut-être vrai dans les années 1930, quand la Synthèse Moderne – la synthèse du darwinisme et du mendélisme – n’était pas encore accomplie. Mais en 1949, année où Wittgenstein dit à Drury qu’il croit que la théorie darwinienne est fausse, les choses avaient changées. Les généticiens de populations avaient fourni à la théorie un support mathématique, et les données évolutionnaires et génétiques avaient été harmonisées par des biologistes comme T. Dobzhansky, J. Huxley, G. G. Simpson et E. Mayr[27]. La sélection naturelle avait reçu des confirmations expérimentales qui manquaient à l’époque de Darwin. Donc il ne semble pas plausible de dire que Wittgenstein, en 1949, avait des raisons scientifiques d’être sceptique envers l’évolution des espèces.

d) Une autre cause de la méfiance de Wittgenstein pourrait plutôt être cherchée dans sa religiosité particulière. Il est bien connu que l’acceptation de la théorie de l’évolution a été entravée dès le début – et elle l’est encore – par les opinions religieuses[28]. Notre parenté avec les singes et l’idée que les variations organiques ont lieu sans aucun projet sont, en général, en contradiction avec la croyance en Dieu. On peut donc se demander si le mysticisme de Wittgenstein n’a pas été une autre cause de son scepticisme envers le darwinisme.

 

Conclusions

Dans cet article, j’ai suggéré que le naturalisme de Wittgenstein aurait pu être un naturalisme évolutionnaire, et j’ai cherchais à comprendre pourquoi, de fait, il ne l’a pas été. Il aurait pu l’être si on se réfère à la composante instinctive, et de la nature sociale, du langage, considéré par Wittgenstein comme faisant partie de l’histoire naturelle de l’homme. Il ne l’a pas été, probablement, à cause de son attitude méfiante envers les sciences empiriques et envers les explications historiques, et peut-être à cause de son sentiment religieux.

Wittgenstein, tout comme Frege, Russell et Husserl, considère que la théorie de l’évolution n’est pas pertinente pour la philosophie. Ce qui est surprenant est que, à la différence de ces philosophes, sa perspective aurait pu aisément se conjuguer avec une perspective évolutionnaire. Comme Suzanne Cunningham, j’estime regrettable cette attitude de la philosophie du vingtième siècle envers Darwin, dont la seule exception est le courant du pragmatisme américain[29]. La théorie de l’évolution a fourni une perspective sur l’être humain entièrement nouvelle, mais les philosophes majeurs du vingtième siècle ne l’ont pas considéré comme pertinente. Il serait souhaitable que la pensée philosophique instaure finalement un dialogue fructueux avec la biologie, en intégrant dans sa réflexion cet héritage darwinien qui attend encore d’être assimilé.

SILVIA DE CESARE (ENS Ulm/ Muséum National d’Histoire Naturelle )

Après avoir obtenu une Licence en Philosophie à l’Université «La Sapienza » de Rome, Silvia De Cesare a continué ses études en philosophie et histoire des sciences à l’École Normale Supérieure et à l’Université de Paris I. Dans ses recherches, elle essaye de repérer les interactions entre la théorie de l’évolution et la pensée philosophique, notamment à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Dans cette perspective, elle a été conduite à travailler sur le pragmatisme américain, l’œuvre du philosophe des sciences anglais William Whewell, et enfin sur l’idée de progrès en biologie évolutive.

On trouve en ligne son mémoire « Il darwinismo di Chauncey Wright  (Pikaia.eu – Il portale dell’evoluzione), et elle a récemment publié avec Telmo Pievani pour la revue Micromega, une présentation d’une série de lettres de Darwin, inédites en italien, sur le thème de l’origine de l’homme.

Bibliographie

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CAVELL, Stanley, Une nouvelle amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson, Trad. Ch. Fournier et S. Laugier, Paris, Editions de l’éclat, 1991.

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FREGE, Gottlob, Philosophical and Mathematical Correspondence, Gottfried Gabriel et al. (éd.), Basil Blackwell, Oxford 1980.

FREGE, Gottlob, Écrits posthumes, trad. sous la direction de Philippe de Rouilhan et Claudine Tiercelin, éd. Jacqueline Chambon, Nimes, 1994.

GLOCK, Hans-Johann, Dictionnaire Wittgenstein, trad. Philippe de Lara et Hélène Roudier de Lara, Gallimard, Paris 2003.

MEMAR, Reza, Wittgenstein and Darwin : an Essay on Evolution and Language, essai non publié.

ROWE, Mark, « Goethe and Wittgenstein », Philosophy 66 (257), 1991, pp. 283-303.

WIENER, Philip, Evolution and the Founders of Pragmatism, Harper & Row, New York 1965.

WITTGENSTEIN, Ludwig, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.G Granger, Paris, Gallimard, 1993.

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WITTGENSTEIN, Ludwig, Remarques mêlées, trad. G. Granel, Mauvezin, TER, 1990

WITTGENSTEIN, Ludwig, Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer, trad. Jean Lacoste, Paris, Éditions l’Age de l’Homme, 1982.


[1] Je remercie Reza Memar S. pour les réferences des passages où Frege et Russell parlent du darwinisme, ainsi que pour certaines citations de Wittgenstein. Memar est l’auteur d’un essai non publié qu’il a eu la gentillesse de m’envoyer : Wittgenstein and Darwin : an Essay on Evolution and Language. (On peut lire l’abstract de ce travail sur le site http://www.ishpssb.org/ocs/viewpaper.php?id=113&print=1). Je remercie également Begonia Ramón pour ses conseils et commentaires sur mon travail.

[2] Gottlob FREGE, “Logique”, dans Ecrits posthumes, trad. sous la direction de Philippe de Rouilhan et Claudine Tiercelin, éd. Jacqueline Chambon, Nimes, 1994, p. 12 et 13.

[3] Gottlob FREGE, “Dix-sept propositions-clés sur le logique”, dans Ecrits posthumes, trad. sous la direction de Philippe de Rouilhan et Claudine Tiercelin, éd. Jacqueline Chambon, Nimes, 1994, p. 208.

[4] « Je suis entièrement d’accord avec vous sur tous les points principaux, en particulier sur le fait de rejeter tout élément psychologique dans la logique”. Gottlob FREGE, Philosophical and Mathematical Correspondence, Gottfried Gabriel et al. (éd.), Basil Blackwell, Oxford 1980, p.130.

[5] « En elle-même très intéressante, mais elle ne fait pas partie de ces faits dont des conséquences philosophiques découlent ». B. Russell, cité par Suzanne CUNNINGHAM, Philosophy and the Darwinian Legacy, University of Rochester Press, Rochester NY, 1996, p.75.

[6] Ludwig WITTGENSTEIN, Tractatus logico-philosophicus, trad. G.G. Granger, Gallimard, Paris 1993. 4 .111, 4 .1121, 4.1122 respectivement.

[7] Ludwig WITTGENSTEIN, Remarques mêlées, trad. G. Granel, Mauvezin, TER, 1990, p. 31 (1931).

[8] Ludwig WITTGENSTEIN, Recherches Philosophiques, trad. F. Dastur et al., Paris, Gallimard, 2004, Partie II, vii.

[9]« J’ai toujours pensé que Darwin avait tort : sa théorie ne rend pas compte d’une telle variété d’espèces. Elle ne possède pas la multiplicité nécessaire ».

Rush RHEES, (éd.), Ludwig Wittgenstein: Personal Recollections, Basil Blackwell, Oxford 1981, p. 174.

[10] Tractatus 4.002.

[11] Pour une rapide caractérisation de la seconde philosophie de Wittgenstein, je m’appuie ici à Hans-Johann GLOCK,  Dictionnaire Wittgenstein, Gallimard, Paris 2003.

[12] Stanley CAVELL, Une nouvelle amérique encore inapprochable. De Wittgenstein à Emerson, Editions de l’éclat, Paris, 1991.

[13] Recherches philosophiques, § 25.

[14] Ludwig WITTGENSTEIN, De la certitude, Gallimard, Paris 1976, § 475, p.115.

[15] Ludwig WITTGENSTEIN, Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer, Editions l’Age de l’Homme, Paris 1982, p.18.

[16] Marilena ANDRONICO, Antropologia e metodo morfologico. Studio su Wittgenstein, La città del sole, Napoli 1998, p. 236.

[17] Ludwig WITTGENSTEIN, Fiches, trad. J-P Cometti et E. Rigal, Paris, Gallimard, 2008, respectivement 541 et 545.

[18] L’origine des espèces (1859) contenait simplement la remarque laconique : « des lumières seront jetées sur l’origine de l’homme et son histoire ».

[19] Charles DARWIN, La filiation de l’homme et la sélection liée au sexe, trad. coordonnée par Michel Prum, Editions Syllepse, Paris, 1999, p. 172.

[20] Wittgenstein accuse souvent la science de « désenchanter » le monde : « Pour s’étonner, il faut que l’homme – et peut-être les peuples – s’éveillent. La science est un moyen de les rendormir » (Remarques mêlées, p. 17, 1930). Et encore : « La science : enrichissement et appauvrissement. Une méthode pousse de côté toutes les autres. Comparées à elle, toutes semblent bien pauvres, dans le meilleurs des cas de simples degrés préparatoires » (p. 78, 1947). Certaines de ces remarques font comprendre que Wittgenstein s’en prenait à l’impact négatif de la science sur la société : « Ce sont bel et bien la science et l’industrie qui décident les guerres, du moins c’est ce qu’il me semble » (p. 81, 1947).

[21] Ludwig WITTGENSTEIN, Remarques sur le Rameau d’Or de Frazer, p. 21.

[22] Ibid, p. 15.

[23] Ibid, pp. 24-25.

[24] Voir Mark ROWE, « Goethe and Wittgenstein », Philosophy 66 (257), 1991 pp. 283-303.

[25] Voir l’excellent travail de Marilena ANDRONICO cité plus haut.

[26] Cité dans Mark ROWE, « Goethe et Wittgenstein », p. 292. Un autre passage où Wittgenstein fait explicitement référence à Goethe se trouve dans Ludwig WITTGENSTEIN, Remarques sur la philosophie de la psychologie, Mauvezin, TER, 1994, I : 950.

[27] Voir par exemple Julien HUXLEY,  Evolution : The Modern Synthesis. The definitive edition, Cambridge (Mass.) MIT Press, 2010, Theodosius DOBZHANSKY, Genetics and the Origin of Species, New York, Columbia University Press, 1937.

[28] Evidemment il y a toujours eu des exceptions, des penseurs croyants qui ont essayé de concilier leur religion et la théorie de l’évolution.

[29] Les réunions du « Metaphysical Club » de Cambridge – lieu de naissance du pragmatisme selon Peirce – ont été fortement influencé par le darwinisme. Voir Philip WIENER, Evolution and the Founders of Pragmatism, Harper & Row, New York 1965.

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