Le « neutre » d’une langue sans neutre

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Genre grammatical et dénomination de la personne 

Lucy MICHEL, Université de Bourgogne (GreLiSC – EA 4178 CPTC)

MaJ 20/10/15 – coquilles.

Résumé

Le genre grammatical, en langue française, est bipartite : masculin, féminin, et rien d’autre. Cependant, le discours linguistique (spécialiste ou non) maintient l’existence d’un « neutre », qui renvoie tantôt à un type de pronom, tantôt à une propriété réservée à la forme masculine de certains noms à référence humaine. C’est cette propriété que nous tenterons d’interroger, en la resituant théoriquement, mais aussi historiquement et du point de vue des pratiques langagières. Derrière ce « neutre », on trouve l’idée de la primauté du masculin : il serait l’héritier privilégié du neutre latin, le seul à pouvoir s’abstraire de son sens premier, donc dans ce cadre, de son lien au sexe du référent. Nous tâcherons de questionner ces conceptions traditionnelles (et de proposer une autre description sémantique du genre grammatical), afin de comprendre les processus intra- et extra-linguistiques qui entrent en jeu dans leur construction.

Abstract The French language only includes two grammatical genders : masculine and feminine. But the word neutral is still used in two situations : to describe a precise category of pronouns, or to denote a specific property held only by the masculine form of some human-refering words. We will primarily question this property and attempt to situate it theoretically, historically and practically. This understanding of « neutral » is built on the idea that the masculine gender comes first and inherits from the latin neutral gender the ability to overcome, for this type of word, its link to the referent’s sex. We will thus rethink these traditional conceptions (and develop an alternative semantic description of grammatical gender) in order to uncover the intra- and extra-linguistic processes that participate in their construction.

Introduction

La langue française, comme toutes les langues romanes (à l’exception du roumain), ne connaît pas le  genre grammatical « neutre ». Toute interrogation sur le sujet paraît alors d’abord superflue. Mais la tradition grammaticale française a malgré cela conservé le mot neutre dans sa terminologie pour désigner deux phénomènes linguistiques bien distincts.

9 michel free

Le premier renvoie à ce que C. Marchello-Nizia nomme les « formes spécifiques neutres »[1], qui correspondent à certains pronoms de sens indéfini comme ce, ceci, cela, ça et parfois rien, quelque chose. Ces formes semblent se rapprocher au mieux du neutre latin : elles ont une morphologie propre et permettent généralement de référer à des inanimés ou des animés non-humains – ou du moins non-anthropomorphisés. Ce fonctionnement très proche de celui des pronoms neutres latins (ni masculins, ni féminins) a permis à certain·e·s linguistes de valider l’existence, en français contemporain, de quelque chose qui s’apparenterait à un troisième genre grammatical. Cependant, contrairement à ce qui existait en ancien français, lorsque ces pronoms sont contextualisés, ils font apparaître un accord au masculin, et non une forme proprement neutre : ex. « C’est beau ». Cette catégorie de mots est donc questionnable comme preuve de la persistance d’un genre neutre en français, d’autant plus qu’elle exclut la classe des substantifs, dont l’actualisation appelle nécessairement l’attribution d’un genre (même lorsqu’il n’est pas apparent).

Une autre compréhension de la « neutralité » s’est développée en français : elle ne concerne que les noms référant à des animés humains ou anthropomorphisés, dont le sens n’est pas indéfini et qui permettent de désigner des individus singuliers. Nous rangeons ces substantifs sous l’étiquette « dénomination de la personne ». Ce groupe exclut des substantifs comme personne, individu (de sens indéfini), ou encore foule, ensemble, humanité (qui désignent des êtres pluriels), mais inclut des substantifs comme étudiante, salaud, conductrice, etc. Pour les substantifs de ce type, plus particulièrement lorsqu’ils sont dits « variables en genre », l’attribution d’un genre grammatical est généralement liée à la répartition des référents visés entre les sous-catégories référentielles /mâle/ et /femelle/. Cette répartition se fait théoriquement sans intersection possible, donc sans dépassement envisageable de la dyade masculin/ féminin. C’est précisément cette lacune que pallie la deuxième conception du « neutre » en français, qui ne renverrait pas à ce qui n’est ni masculin, ni féminin, mais à ce qui est (ou peut être) l’un et l’autre à la fois. Ce serait un « neutre » purement sémantique, sans forme propre… et donc éminemment problématique.

Notre étude sera principalement centrée, malgré son aspect restrictif, sur cette seconde compréhension du « neutre » (ou plutôt du « masculin-neutre ») et sur toutes les difficultés théoriques et pratiques qu’elle soulève. Nous nous attacherons d’abord à proposer une définition précise du « masculin-neutre » en français, pour nous intéresser ensuite aux processus de construction et de stabilisation de ce phénomène en langue française. De là, nous tenterons d’en proposer une autre grille de lecture, en intégrant à la description sémantique du genre grammatical des facteurs non-linguistiques souvent considérés comme secondaires.

 

I. Qu’est-ce que le « neutre » en français ?

I.1. Neutre, valeur générique, emplois génériques : la confusion terminologique

Afin de préciser ce qui régit le fonctionnement du « neutre » dans le cadre de la dénomination de la personne, nous prendrons comme point de départ la définition qu’en propose l’Académie Française :

« L’une des contraintes propres à la langue française est qu’elle n’a que deux genres : pour désigner les qualités communes aux deux sexes, il a donc fallu qu’à l’un des deux genres soit conférée une valeur générique afin qu’il puisse neutraliser la différence entre les sexes. L’héritage latin a opté pour le masculin. »[2]

L’Académie établit dans la première partie de cet énoncé une équivalence entre « valeur générique » et action de « neutralisation » : le « neutre », qui est originellement censé être un troisième genre, devient donc une coloration ou un surplus sémantique qui s’ajoute à un genre déjà existant. C’est cette confusion entre générique et neutre qui permet d’envisager l’existence d’un « masculin-neutre » qui ne soit pas une aberration logique : le masculin adopte, dans certains contextes, un « sens neutre », sans qu’il y ait pour autant changement de genre grammatical. Ce sens correspondrait donc à une capacité abstractive propre au genre grammatical masculin (et à lui seul) : les caractéristiques référentielles usuellement déterminantes pour l’attribution d’un genre à un substantif de dénomination de la personne (l’appartenance à la sous-catégorie /mâle/ ou /femelle/) ne seraient alors pas prises en compte. Cette faculté du masculin doit toutefois être précisément distinguée de ce qu’on nomme communément en linguistique les « emplois génériques » des substantifs. Alors que le « neutre » ainsi compris ne concerne qu’une infime classe de substantifs, les emplois génériques concernent tous les substantifs et recouvrent plusieurs phénomènes langagiers : les emplois génériques stricts (le chien est un mammifère) et intensionnels (prendre la fuite) avec l’article défini ; les opérations d’extraction aléatoire (universelle : un chat ne mangera pas un autre chat, ou non : il cherche un chien docile) et les opérations de classification (Félix est un chat) avec l’article indéfini. Les « emplois génériques » recouvrent en fait tous les emplois non-spécifiques des substantifs – dont l’existence peut difficilement être contestée.

Le « masculin-neutre » n’apparaitrait théoriquement que dans le cadre de dénominations de la personne en emploi non-spécifique, donc dans un contexte où le référent visé est universel ou simplement non-identifié – et dans ces cas, il n’y aurait ni besoin ni possibilité de préciser l’appartenance à la catégorie /mâle/ ou /femelle/[3].

I.2. Le « masculin-neutre » : hiérarchie des genres grammaticaux

Le masculin, en endossant un des rôles supposément attribués au neutre, devient le genre de référence, non-discriminant. C’est sur ce bagage que s’appuie l’Académie pour justifier la dissymétrie entre les genres grammaticaux par la simple référence à « l’héritage latin ». Le latin, présenté à tort comme l’unique matrice du français, expliquerait cette prédominance du masculin et permettrait de l’asseoir définitivement comme intrinsèque à la langue française. Mais cet argument latiniste semble négliger deux points pourtant importants :

  • certains substantifs neutres latins sont passés au féminin en français, du fait de leur déclinaison plurielle en -a (c’est le cas de folium, -i, n. qui donne feuille, f., ou encore de granum, -i, n. qui donne graine, f., etc.) ;
  • le neutre latin est un genre grammatical à part entière, et non un entre-deux ponctuel entre masculin et féminin : le français n’est en ce sens pas déficient par rapport au latin.

Bref, « l’héritage latin » n’est pas si clair que cela et ne semble pouvoir porter seul la responsabilité du « masculin-neutre ». En attribuant de dicto au masculin cette capacité neutralisante, les ouvrages grammaticaux et linguistiques autorisent l’établissement d’une hiérarchie présentée comme nécessaire entre les deux membres de l’opposition en genre (toujours dans le cadre de la dénomination de la personne) : au genre grammatical masculin correspondraient les traits [+ humain] et/ou [+ mâle] selon le contexte ; au genre grammatical féminin, le seul trait [+ femelle]. Le mot boucher pourrait désigner soit la sous-catégorie /boucher/ (référents /mâles/), soit la catégorie /boucher, bouchère/ (référents /mâles/ et /femelles/), alors que le mot bouchère ne pourrait désigner que la sous-catégorie /bouchère/ (référents /femelles/). C’est cette idée que l’hypothèse d’un « masculin-neutre » valide et justifie : comme le rappelle Claire Michard (à juste titre de façon critique), en langue française, le féminin est marqué et pose la catégorie « de sexe », « tandis que le masculin, genre non-marqué, ne pose rien quant à cette catégorie »[4] et peut de ce fait sans difficulté être considéré comme représentatif de l’humain.

Une étude du « neutre » en français pourrait aisément s’arrêter à ce qui apparaît comme une vérité de la langue, posant une bonne fois pour toutes la primauté d’un genre grammatical sur l’autre (supposément sans justification idéologique ou socio-culturelle et surtout sans valeur méliorative ou péjorative). Il est d’ailleurs évident qu’il faut veiller à ne pas confondre les différents niveaux d’analyse, et à bien dissocier genre grammatical, genre (social) et sexe. Mais il nous semble tout aussi essentiel, en s’attachant à ne pas les confondre, de travailler à expliciter les liens entre ces différents niveaux. Il apparaît alors clairement que cette première description du « masculin-neutre » mérite d’être bousculée. En effet, l’idée d’un genre grammatical masculin qui « l’emporte sur le féminin » est directement liée à la règle du « masculin-neutre », et, comme l’a récemment rappelé Éliane Viennot dans son ouvrage sur la question[5], cette domination est historiquement reconstructible, donc parfaitement discutable.

 

II. La construction du « masculin-neutre » : histoire et évolutions théoriques

Pour comprendre l’origine et le fonctionnement de ce « masculin-neutre » (et à terme, en discuter la pertinence), il faut revenir à un phénomène grammatical qui déborde son cadre actuel : le passage de l’accord de proximité à l’accord au masculin.

II.1. Le tournant du XVIIème siècle : la question de l’« accord »

La question de l’« accord » entre le substantif et les classes de mots qui lui sont incidentes occupe une place importante dans le travail de formalisation de la langue française entrepris par les  linguistes du XVIIème siècle. Elle recouvre les deux phénomènes suivants :

  1. l’abandon progressif de l’« accord de proximité », défini comme suit : lorsque plusieurs substantifs de genre différent sont caractérisés par un même adjectif, l’accord se fait avec le substantif le plus proche ;
  2. le développement de l’« accord au masculin » : lorsque plusieurs substantifs de genre différent sont caractérisés par un même adjectif, l’accord se fait au masculin pluriel.

C’est l’ouvrage de Vaugelas, Remarques sur la langue française[6], qui officialise le choix de l’accord au masculin. Vaugelas n’est évidemment pas le premier auteur à le mentionner, mais il serait le premier à en faire une règle. L’auteur préconise l’accord au masculin parce que « le genre masculin étant le plus noble, [il] doit prédominer toutes les fois que le masculin & le féminin se trouvent ensemble »[7], d’où l’exemple : « Ce peuple a le cœur et la bouche ouverts à vos louanges ». Pour justifier cette règle, Vaugelas s’en réfère à la « grammaire Latine », qui procède de façon similaire, mais ajoute immédiatement :

« Je voudrais dire ouverte, qui est beaucoup plus doux, tant à cause que cet adjectif se trouve joint au même genre avec le substantif qui le touche, que parce qu’ordinairement on parle ainsi, qui est la raison décisive, & que par conséquent l’oreille y est toute accoutumée »[8].

À la règle, Vaugelas oppose donc l’usage, en affirmant que l’accord de proximité est celui qui prédomine. Le conflit entre théorie et pratique est ici exposé, mais non résolu. Il faut attendre Beauzée et la deuxième moitié du XVIIIème siècle pour assister à une radicalisation du discours de Vaugelas, dont toutes les concessions ont été éliminées :

« Si un adjectif se rapporte à plusieurs noms appellatifs de différents genres, il se met encore au pluriel, et il s’accorde avec celui des noms qui est du genre le plus noble. »[9]

Puis, l’auteur explicite cette idée de noblesse déjà présente – mais non développée – chez Vaugelas :

« Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle. »[10]

La noblesse du genre grammatical masculin est directement corrélée à une certaine conception de la domination masculine, présentée comme naturelle, biologique, essentielle. Ainsi, l’accord de proximité, dont la justification est intra-linguistique et systémique, est mis de côté au profit d’un accord extra-linguistique avec l’unité qui est considérée comme ayant le plus de valeur : on assiste donc aux XVIIème et XVIIIème siècles, à une véritable transition, explicite, entre deux conceptions très différentes du genre grammatical. C’est par la suite cette « supériorité » du genre grammatical masculin qui lui permettra d’endosser le rôle (présumé) du neutre : la transition du « masculin pluriel qui reprend le masculin et le féminin » au « masculin qui désigne des référents /mâles/ et /femelles/ » est déjà esquissée dans les propos de Beauzée.

 

II.2. La primauté de la loi : l’héritage paradoxal, XVIIIème-XIXème

Cette conception sera transmise et récupérée durant les siècles suivants, surtout à partir des débuts du financement étatique des manuels scolaires, ou financement « par la Nation » (fin XVIIIème)[11], et plus encore de la loi Guizot (1830-33) sur l’instruction publique et la liberté de l’enseignement[12]. La publicisation et la banalisation progressives des ouvrages grammaticaux permet la généralisation de ce qui n’était jusque là qu’un ensemble de règles de grammairiens, à destination des clercs et de certains milieux lettrés seulement. Sans s’attarder plus avant sur l’aspect historique de cette transition, on note, durant cette période, deux mouvements contradictoires.

D’abord, un mouvement de naturalisation extrême du genre grammatical, sur lequel presque tous les grammairiens des XVIIIème et XIXème siècles s’accordent : le genre est défini comme « la propriété qu’ont les substantifs de représenter la distinction des sexes »[13], ou comme « la distinction que l’on fait entre les êtres mâles ou femelles », sachant qu’« il y a en français deux genres, le masculin et le féminin »[14]. Les frères Bescherelle expliquent même en parlant de noms d’êtres inanimés que :

« la masculinité accompagne le penchant de l’homme à s’approprier tout ce qui annonce de la grandeur, de la force, de la supériorité; [… et que] la féminité exprime à son tour cette douceur, cette grâce, cette bonté, cette touchante faiblesse qui rendent la femme si intéressante »[15]

Dans tous ces cas de figure, et notamment dans le dernier (qui met sur la voie de l’hypothèse de la « sexuisemblance » développée au XXème siècle par Damourette et Pichon[16]), on note une forte propension à la sur-sexualisation du langage : le pont entre linguistique et extra-linguistique est franchi.

Dans le même temps se développe un mouvement de dénaturalisation et d’abstraction extrême du genre grammatical, notamment concernant l’accord au masculin. En effet, la justification tend à disparaître au profit de la règle :

« S’il y a deux ou plusieurs substantifs ou pronoms, l’adjectif se met au pluriel, et prend le genre masculin, si les substantifs ou les pronoms sont de différents genres. »[17]

Ici, plus d’histoires de noblesse, plus d’explication masculiniste : ce qui permettait de comprendre ce choix de l’accord au masculin est invisibilisé.

On trouve donc :

  • d’une part une forte tendance à l’insistance sur la motivation, même en dehors du cadre de la dénomination de la personne : certaines caractéristiques référentielles (/mâle/ ou /femelle/) sont prises en compte comme justifiant et expliquant la répartition en genre des substantifs ;
  • et d’autre part une forte tendance à l’insistance sur l’incontestabilité de la règle grammaticale, au détriment du lien entre phénomène linguistique et phénomène extra-linguistique.

C’est l’effacement de ce lien qui renforce l’impression de nécessité structurelle – et non plus idéologique – d’une hiérarchie entre les deux manifestations du genre grammatical, et assoit le genre grammatical masculin comme premier.

 

II.3. L’héritage grammatical : quelle place pour le « neutre » ?

De cette supériorité ancrée dans (et construite par) la tradition grammaticale découlerait donc la capacité du genre grammatical masculin à s’abstraire, dans le cadre de la dénomination de la personne, de la référence au sexe. Aujourd’hui encore, dans les grammaires scolaires et descriptives, quel qu’en soit le niveau, les piliers qui fondent la hiérarchie entre les genres grammaticaux demeurent intacts[18] :

  1. l’accord au masculin (éléments soulignés ci-dessous) n’est en aucun cas soumis à question ;
  2. le féminin formé sur le masculin (éléments en gras) repose sur l’idée que le mot de base, sans modification, est le mot à la forme masculine.

Tableau 1

B90 « Le nom ne varie pas en genre comme il varie en nombre. Le genre d’un nom est fixe dans la langue » (p. 193) ; « L’adjectif épithète s’accorde en genre et en nombre avec le nom qu’il qualifie. […] Lorsque l’adjectif qualifie plusieurs noms de genres différents, il se met au masculin pluriel » (p. 9)
B97 §253 : « Pour le nom des êtres animés, le genre dépend du sexe de l’être désigné » ; §256 : « La plupart des noms de profession changent au féminin »
GMF « Tout nom est pourvu d’un genre inhérent, masculin ou féminin » (p. 274); « Les noms animés constituent une sous-classe où la distinction des genres correspond en règle générale à une distinction de sexe » (p. 329); « Si les noms sont de genre différent, l’adjectif se met généralement au pluriel et au masculin. [… Le masculin] est la forme non marquée du point de vue du genre » (p. 611);
GF « Le genre des noms est une donnée conventionnelle, obligatoirement fournie par le lexique et transmise par l’usage » (p. 349) ; « La forme masculin apparaît en effet comme non marquée par rapport au féminin : en revanche, la forme féminin s’exprime parfois par une série de modifications morphologiques » (351)

Ces piliers, aujourd’hui centraux dans l’analyse et l’apprentissage du genre grammatical, autorisent et renforcent l’idée d’une neutralité propre au genre grammatical masculin, et favorisent la compréhension du féminin « comme inexistant au départ »[19]. Cette croyance tend à justifier toutes sortes de réactions linguistiques, dont la plus visible est le refus de la généralisation des procédés de féminisation des substantifs de dénomination de la personne. En mars 2015, interviewée par France Inter, Hélène Carrère d’Encausse (Secrétaire perpétuelle de l’Académie française) affirme :

« Concernant la féminisation, nous ne sommes jamais contre. Simplement, nous souhaitons conserver ce qui est important, c’est-à-dire une tradition de belle langue. Et dans la grammaire française, le masculin l’emporte sur le féminin car il fait fonction de neutre »[20] (nous soulignons)

C’était la même position que soutenaient G. Dumézil et C. Lévi-Strauss en 1984[21]. En commentaire de cet article, on trouve l’assertion suivante :

« Le genre masculin en grammaire l’a toujours remporté sur le genre féminin »[22] (nous soulignons).

Ce qu’il est important de relever dans ces citations, c’est l’emploi du présent gnomique « l’emporte » et de l’adverbe temporel « toujours » : la règle établie au XVIIème siècle est devenue loi, et aujourd’hui argument d’autorité, n’ayant nullement besoin de justification. La primauté du masculin est posée comme un fait non-négociable, sans histoire, sans contexte, sans intention. Et c’est ce contre quoi nous nous positionnons, et qu’une approche historique somme toute fort simple permet déjà de corriger en grande partie.

 

III. Rompre avec le fantasme du « neutre »

Cette conception du « masculin-neutre » n’est évidemment pas seulement discutable comme argument d’autorité : elle se heurte, comme on a commencé à l’entrevoir avec la tension entre sur-sexualisation et dé-sexualisation du genre grammatical, à de nombreuses contradictions théoriques et pratiques, sur lesquelles il est important de s’attarder.

III.1. Les pratiques lexicographiques et langagières

C’est Marguerite Durand, en 1936, qui exprime le plus clairement l’idée, posée ci-dessus, d’un féminin « inexistant au départ ». Cette conception, qui vient probablement de binômes comme prince, princesse où la forme suffixale n’apparaît qu’au féminin, s’est élargie à tous les mots concernés par la variation en genre (qui relèvent tous de la dénomination de la personne) :

« Nous nous rappelons, nous pensons le mot sous sa forme masculine; celle-ci ne se présente pas à notre esprit comme un mot pourvu d’un genre ou d’une forme quelconque, c’est le mot lui-même ; le féminin n’en est que la forme dérivée »[23]

Cette idée, en plus d’être solidement ancrée, comme on vient de le voir, dans la tradition théorique et scolaire, est largement entérinée par la tradition lexicographique, qui tend à faire de la forme masculine du mot son lemme. Dans nos recherches, nous retenons, pour illustrer cela, cinq dictionnaires de langue française parmi les plus utilisés :

  • AF : Dictionnaire de l’Académie française, 9ème édition, version informatisée, lien : http://atilf.atilf.fr/academie9.htm
  • Dictionnaire Français en ligne, Larousse, lien :  http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais-monolingue
  • PR85 : Alain Rey et Jeanne Rey-Debove (dir.), Le petit Robert 1, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Le Robert, 1985
  • PR15 : Alain Rey et Jeanne Rey-Debove (dir.), Le petit Robert 1, dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française, Paris, Le Robert, 2015
  • Tlfi : ATILF, Trésor de la langue française informatisé, lien : http://www.cnrtl.fr/lexicographie/

En étudiant, dans ces dictionnaires, cinq entrées qui ont une forme féminine et une forme masculine enregistrées, on obtient les résultats suivants :

Tableau 2

N.m. seul N.f. seul N.m. + N.f. N.m + morphèmes f.
Ambassadeur, ambassadrice AF ; Tlfi ;  PR85 AF ; Tlfi ; PR85 Larousse PR15
Boucher, bouchère AF ; PR85 AF ; PR85 Larousse PR15
Financier, financière AF ; Tlfi ; PR85 ; Larousse Ø Ø PR15
Ouvreur, ouvreuse PR85 PR85 Larousse AF ; Tlfi ; PR15
Puériculteur, puéricultrice Ø Tlfi ; PR85 Larousse PR15

Le constat est simple :

  • à chaque fois qu’une entrée marque la variation en genre, la forme masculine apparaît la première (N.m. + N.f. ; N.m. + morphèmes f.) ;
  • l’alternance n’est complète que dans le Larousse en ligne (N.m. + N.f.) ;
  • les autres font apparaître la forme masculine complète, puis les morphèmes du féminin (N.m. + morphèmes f. : -rice; -(i)ère; -euse).

Ces pratiques lexicographiques, tout comme les pratiques grammaticales évoquées plus haut, posent la forme féminine comme affixale, donc secondaire. Mais on constate aussi dans ce relevé que cinq entrées sur cinq apparaissent, au moins dans un des dictionnaires, soit uniquement au féminin (puéricultrice), soit uniquement au masculin (financier), soit avec une entrée distincte pour chacun des deux genres grammaticaux (ambassadeur, ambassadrice; boucher, bouchère; ouvreur, ouvreuse). Pourtant, le dictionnaire constitue le lieu privilégié de l’emploi non-spécifique, indifférent aux caractéristiques des référents singuliers, et donc théoriquement à leur sexe. Ces féminins isolés, pour des mots qui ont aussi une forme masculine, permettent déjà de questionner le fait que la « valeur générique » soit propre au masculin : y aurait-il alors un « féminin-neutre » tout comme la tradition admet un « masculin-neutre » ?

On peut déjà esquisser une réponse à cette question en ne retenant, en guise d’illustration, que le titre du « Décret n° 2014-1023 du 8 septembre 2014 relatif à la situation de certains infirmiers de bloc opératoire et puéricultrices »[24] : « infirmiers » et « puéricultrices » sont mis sur le même plan et revêtiraient donc tous deux un sens « neutre » (puisqu’il s’agit de groupes dont les individus ne sont pas identifiés) : masculin d’une part et féminin de l’autre porteraient le trait [+ humain], a priori sans mention de sexe.

III.2. L’interprétation culturelle

Mais comment justifier alors la prédominance des emplois du « masculin-neutre » pour des mots ayant une forme masculine et une forme féminine attestées en langue et/ou en discours ? Y aurait-il un neutre plus neutre que l’autre ? Cette idée mène assez rapidement à une impasse. Il paraît alors plus judicieux de questionner l’existence même de ce « neutre » qui adopterait généralement la forme masculine, et occasionnellement la forme féminine. De cette étrange dissymétrie découle l’idée selon laquelle, en contexte non-spécifique (et parfois même en contexte spécifique), l’apparition de l’un ou l’autre des deux genres ne se ferait pas en fonction de leur capacité à s’abstraire de la référence au sexe. Selon l’hypothèse que nous développons ici, celle-ci dépendrait plutôt du sexe jugé représentatif de la catégorie référentielle visée.

Pour comprendre ce point, il est nécessaire de revenir à une description du fonctionnement des substantifs de dénomination de la personne :

  • chacun est doté d’un radical substantival (le même pour boucher et bouchère) qui permet de viser une catégorie référentielle ;
  • pour cette catégorie, il existe (généralement) un type de référent privilégié, /mâle/ ou /femelle/, celui-ci étant évidemment socialement, culturellement et historiquement déterminé (il n’est pas le même pour /instituteur, institutrice/ aujourd’hui et il y a cinquante ans) ;
  • cette association d’un référent prototypique à la catégorie référentielle visée par le radical substantival se traduit en langue par la réalisation de morphèmes de genre masculins ou féminins.

Ainsi, ce qu’on croit être un dépassement de la répartition en masculin/ féminin dans les emplois non-spécifiques des noms de métiers, ne serait en fait qu’une actualisation des traits prototypiques de la catégorie visée : le financier prototypique appartient à la sous-catégorie /mâle/ ; la puéricultrice prototypique appartient à la sous-catégorie /femelle/.

On peut alors difficilement soutenir l’existence d’un « sens neutre » du masculin ou du féminin : il s’apparenterait plutôt à un effacement d’un type de référent au profit du type privilégié de la catégorie. Plus précisément, il s’agirait d’une tendance à ne visibiliser que la sous-catégorie référentielle (/mâle/ ou /femelle/) dominante ou sur-représentée : la valeur dite  « neutre » ou « générique » correspondrait alors à ce qu’on pourrait plutôt nommer « valeur culturelle ». La sur-représentation du « masculin-neutre » pour les noms de métiers s’expliquerait donc par le fait que le membre prototypique – et donc jugé représentatif – de la plupart des catégories professionnelles est encore un référent /mâle/.

III.3. Vers une compréhension plus fine du genre grammatical

On ne peut cependant s’en tenir à la simple remise en question de la notion de « neutre » et au constat d’une sur-représentation masculine. Il faut évidemment interroger les implications linguistiques de ce constat. Que portent les morphèmes qui actualisent les deux membres de l’opposition en genre ? Sont-ils dotés d’un sens plus complexe que les traits [+ mâle] et [+ femelle] évoqués plus haut ? Ces questionnements, notamment autorisés par la remise en contexte des théories sur le genre grammatical, permettent de reproblématiser la catégorie dans son ensemble. Les emplois que nous avons ci-dessus nommés « culturels » sont impensables si l’on s’en tient à un rapport simple entre genre grammatical et sexe du référent dans le cadre de la dénomination de la personne : si les morphèmes grammaticaux de genre masculin, comme le veut la tradition, sont censés porter le trait [+ mâle], alors nommer des référents /femelles/ par des substantifs masculins devient une aberration logique ; et de même, l’existence d’un surplus sémantique porté par l’une ou l’autre forme (selon le mot et le contexte) est reléguée au simple « effet de sens ».

De tout cela dérive l’hypothèse suivante : au genre grammatical masculin correspondraient en fait une représentation sociale de ce qu’est le masculin, et un ensemble de référents dits « masculins » ; au genre grammatical féminin correspondraient une représentation sociale de ce qu’est le féminin, et un ensemble de référents dits « féminins ». L’idée que nous développons repose donc pleinement sur l’inclusion de données socio-culturelles et historiques à la description sémantique même du genre grammatical : on n’aurait donc plus les traits [+ mâle], [+ femelle] et/ou [+ humain], mais les traits [+ stéréotypes associés au groupe social homme] et [+ stéréotypes associés au groupe social femme].

Une fois cette hypothèse posée, il faut d’emblée préciser deux points :

  1. cette hypothèse n’entraîne pas une rupture avec la référence : en effet, le stéréotype central des groupes homme et femme demeure à ce jour l’appartenance aux catégories référentielles /mâle/ et /femelle/, mais il s’agit bien d’un stéréotype (qui permet donc de penser les entre-deux que la tradition grammaticale exclut), et non d’un renvoi nécessaire ou obligatoire ;
  2. l’un des effets principaux de cette hypothèse est de rééquilibrer la relation entre les deux membres de l’opposition en genre : on passe d’un fonctionnement hiérarchique (le masculin premier, forme pure, générique, capable de plus d’abstraction) à un fonctionnement linguistiquement symétrique : ce sont les stéréotypes liés aux groupes hommes et femmes qui sont dissymétriques, et non la catégorie grammaticale du genre elle-même, ou pire encore, les catégories référentielles.

Ainsi, la sur-représentation masculine de ce que nous avons analysé comme un emploi « culturel » d’un genre pour les deux ne serait pas due à une quelconque capacité particulière de celui-ci, mais à une représentation dominante attachée aux référents /mâles/, aussi bien qu’aux catégories référentielles visées par les radicaux substantivaux.

Conclusion

En bref, comme les différentes analyses proposées plus haut permettent de le constater, dans le cadre de la dénomination de la personne, même si l’on se sert d’un mot masculin – dont il existe un équivalent féminin – pour désigner entre autres des référents /femelles/, l’inclusion est toute théorique. Et le seul fait de comprendre les mécanismes de cette valeur « neutre » semble suffire, comme nous avons tenté de le montrer, à la déconstruire : elle est largement bousculée par les multiples actualisations langagières relevées (même au sein d’ouvrages lexicographiques), et une étude sémantique de ces actualisations permet à terme de ne pas céder à l’habitude de la description par « le neutre », et de lui préférer une interprétation plus explicitement culturelle. Cette perspective présente donc l’avantage de revisibiliser les processus de hiérarchisation des genres grammaticaux, et ce faisant, de les aplanir. Intégrer le variable et la multiplicité des possibilités de sens au sein même de la description sémantique du genre grammatical permet de repenser ce qui est généralement et traditionnellement posé comme relevant de normes intrinsèques à la langue française, sans distanciation historique ou critique.


[1]    Christiane Marchello-Nizia, « Le neutre et l’impersonnel », Linx, n°21, 1989, p. 173

[2]    « La féminisation des noms de métiers, fonctions, grades ou titres » : http://www.academie-francaise.fr/actualites

[3]    Nous verrons cependant par la suite que certains substantifs semblent faire apparaître la « valeur neutralisante » dans des contextes explicitement spécifiques

[4]    Claire Michard, « Genre et sexe en linguistique : les analyses du masculin générique », Mots, n°49, 1996, p. 30

[5]    Éliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin !, petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, iXe (xx-y-z), 2014

[6]    Claude Favre de Vaugelas, Remarques sur la langue française, Paris, Didot, 1647

[7]    Ibidem, p. 264

[8]    Idem

[9]    Nicolas Beauzée, Grammaire générale, Paris, Auguste Delalain, 1819 (1767),  p. 627

[10]  Idem

[11]  Les premières demandes de financement public des manuels ont été mises en place par Condorcet dès 1792

[12]  Contenu de la loi disponible ici

[13]  François-Joseph-Michel Noël et Charles-Pierre Chapsal, Nouvelle grammaire française, sur un plan très méthodique, Paris, Hachette, 1845, p. 12

[14]  Auguste Brachet et Jean Dussouchet, Petite grammaire française fondée sur l’histoire de la langue, Paris, Hachette, 1875, p. 14

[15]  Henri et Louis-Nicolas Bescherelle, Grammaire nationale, Paris, Garnier frères, 1864, p. 42

[16]  Jacques Damourette et Édouard Pichon, Des mots à la pensée : essai de grammaire de la langue française, Paris, D’Artrey, 1968

[17]  François-Joseph-Michel Noël et Charles-Pierre Chapsal, ibidem, p. 118

[18]  Ouvrages retenus :

  •             B90 : Joël Guillon, La grammaire pour tous, Paris, Hatier (Bescherelle), 1990
  •             B97 : Louis-Michel Bescherelle, L’orthographe pour tous, Paris, Hatier (Bescherelle), 1997
  •             GMF : Martin Riegel, Jéan-Christophe Pellat et René Rioul, Grammaire méthodique du français, Paris, Presses universitaires de France (Quadrige), 2011
  •             GF : Delphine Denis, Anne Sancier-Château, Grammaire du français, Paris, Le Livre de Poche, 1994)

[19]  Edwige Khaznadar, Le féminin à la française, académisme et langue française, Paris, L’Harmattan,

 

2002, p. 152

[20]  Élise Saint-Jullian et Marion Chastain, « Féminisation des mots : la France en retard », 21/03/15 : http://information.tv5monde.com/terriennes/feminisation-des-mots-la-france-en-retard-22877

[21]  Georges Dumézil et Claude Lévi-Strauss, « Féminisation des titres et des fonctions » : http://www.academie-francaise.fr/actualites/feminisation-des-titres-et-des-fonctions

[22]  Idem

[23]  Marguerite Durand, Le genre grammatical en français parlé, à Paris et dans la région parisienne, Paris, Bibliothèque du français moderne, 1936, p. 27

  1. De Graeve Grietje says:

    Bonjour estimée Pr(e) MICHEL,

    J’ai lu avec grand intérêt votre analyse.
    Merci pour cette explication scientifiquement fondée et très claire en même temps. Je ne suis qu’une professeure FLE (master et tout) mais j’arrive très bien à comprendre et à souscrire ce que vous avancez.

    Malheureusement, je crains que le masculin ne « l’emporte » en français parce qu’aujourd’hui tous les utilisateurs de la langue française y sont tellement habitués qu’il semble trop tard pour changer de cap.

    En plus, j’ai bien peur que, même si le latin ne constitue qu’en partie la cause de cette domination masculine sur le plan linguistique, il ne faille donc pas sousestimer le « machisme » (ça oui) clairement hérité des Romains. Car, vous avez à raison démontré que si on confond « règle de grammaire » avec « loi naturelle », sauve qui peut…..

    La langue reflète aussi une certaine culture et c’est cela que vous avez tellement bien illustré à mon humble avis.

    Par contre il existe d’autres cultures machistes où les substantifs tout court n’ont pas de genre, comme en chinois par exemple. Leur machisme se montre dan leur langue entre autres dans les pictogrammes (« bon-bien » est représenté par une femme agenouillée avec bébé)

    Le genre des substantifs dans le domaine des nom d’êtres humains – professions est donc ici (en français) un terrain où un certain machisme s’est retrouvé.

    Le genre des substantifs en sens large, est pour moi, à étudier d’après les sons qui terminent les mots. Une fois que j’ai bien compris la musicalité de la langue française sur ce point, beaucoup de « lois » m’ont paru évidentes et faciles à transmettre à mes apprenants. Et c’est vrai aussi que les noms de personnes-professions constituent une règle à part. Grâce à votre explication je vais pouvoir mieux nuancer encore le contexte où il convient de les situer.

    Je suis vraiment ravie d »avoir lu votre article.

    Respectueusement
    Grietje De Graeve
    GAND (Belgique)

  2. Michel Lucy says:

    Merci à vous pour ce commentaire ! Je suis très heureuse que ça vous ait plu !

    Lucy Michel

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