Le pouvoir causal des envies dans les modèles explicatifs des addictions

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Jean-Baptiste TRABUT – Institut d’Histoire et de Philosophie des Sciences et de Techniques

Introduction

Le concept d’addiction-maladie repose classiquement sur l’idée d’une perte du contrôle de l’individu sur son comportement. Un exemple historique (aussi emblématique que peu vraisemblable) nous en est fourni par le psychologue William James qui relate les déclarations d’un ivrogne prêt, disait-il, à s’exposer au tir continu d’une mitraillette pour traverser une pièce si une bouteille d’alcool s’en trouvait à l’autre extrémité.1 Une formulation plus récente nous en est donnée par Nora Volkow et al. qui affirment que le caractère pathologique des addictions « est associé à l’incapacité de réduire volontairement les comportements de consommation de drogue malgré leurs conséquences potentiellement catastrophiques »2.

Source: http://www.sxc.hu

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L’existence de cette perte de contrôle est fréquemment rapportée à celle d’envies irrésistibles. Si cette explication est fréquente dans les discussions informelles aussi bien que dans les écrits plus scientifiques (où l’on utilise habituellement le terme anglo-saxon de craving pour désigner ces envies de consommer), elle n’est pas sans poser d’importants problèmes conceptuels. La notion de craving a, en effet, fait l’objet de tant de controverses que certains experts ont recommandé son abandon pur et simple.3 Malgré cela, sa place parmi les concepts nécessaires pour décrire et comprendre les addictions n’a jamais complétement disparu. Elle s’est, au contraire, réaffirmée au cours des dernières années comme en témoigne l’intégration du craving parmi les critères diagnostiques du « trouble lié à l’usage de substance » dans la dernière version du DSM-5, alors qu’il n’y figurait pas dans sa version antérieure. La mesure du craving, à l’aide de questionnaires tels que l’obsessive compulsive drinking scale (OCDS) ou d’échelles analogique est maintenant couramment réalisée dans la recherche clinique en addictologie.

Il n’y a cependant pas de consensus sur la définition du craving. Drummond propose ainsi d’appeler craving toute « expérience subjective de vouloir utiliser une drogue ». Cette définition est relativement large et beaucoup d’auteurs considèrent qu’elle ne rend pas compte de ce qui fait la spécificité du craving. Ainsi, pour Halikus et al., le « craving est au désir ce que la panique est à l’anxiété », pointant ainsi la notion d’intensité associée à ce terme dans le langage courant. Par ailleurs, l’utilisation du terme craving rend souvent compte de la dimension pathologique du désir pour les substances addictives. Là encore ce qui fait qu’un désir puisse être considéré comme pathologique n’est quasiment jamais clairement explicité. Le simple recours à la notion d’intensité est parfois évoqué mais n’est, à l’évidence, pas satisfaisant : un désir ou une envie peut être très intense sans être pathologique (par exemple, le désir de manger après un jeûne prolongé). A l’inverse, les échelles de craving pour les substances addictives permettent de mesurer des craving peu intenses dont la pratique clinique nous apprend qu’ils peuvent être très déstabilisants pour les patients lorsqu’ils persistent dans le temps.

Il nous semble que l’une des principales difficultés associées à la notion d’envie irrésistible ou de craving est l’absence de précision sur les mécanismes qui permettent aux envies d’avoir un pouvoir causal sur nos comportements. Les explications scientifiques faisant intervenir le craving passent souvent cet aspect sous silence se reposant donc implicitement sur le sens commun qui se révèle être, en l’occurrence, un recours bien fragile. Pour l’illustrer, que l’on pense à la perplexité devant laquelle on se trouve habituellement quand, à la question « pourquoi as-tu fait cela ? », on s’entend répondre « parce que j’en avais envie ».

Dans cet article, je propose d’explorer comment l’on peut proposer une place des envies dans les mécanismes explicatifs des addictions. Après avoir exposé les limites actuelles de la neurobiologie sur cette question, je montrerai qu’une approche basée sur l’analyse du rapport des envies avec la rationalité permet de dégager quelques pistes intéressantes.

Quelques précisions sur les termes

Les dictionnaires distinguent habituellement trois sens principaux du terme « envie ». Le premier est celui de «  besoin naturel » ou « organique » que le Petit Robert illustre par une citation de Julien Green  : « D’où lui venait cette envie de vomir qui la tourmentait  ? » et par les exemples  : « Envie de manger (faim), de boire (soif), de dormir (sommeil).  » Le deuxième est synonyme de « désir », terme lui-même défini par le Petit Robert de la façon suivante : « La prise de conscience d’une tendance vers un objet connu ou imaginé ». Le troisième et dernier sens correspond à celui de «  jalousie » ou de « convoitise ». C’est le plus proche de son origine latine (invidia) et il ne nous intéressera ici que pour signaler que c’est le sens exclusif du mot anglais «  envy  » qui est donc le plus souvent un faux-ami. La traduction anglaise d’ « envie » la plus habituelle est «  desire  » qui rend surtout compte du deuxième sens d’ « envie » en lui faisant perdre en partie la nuance « organique » souvent associée au terme français4. Comme on l’a vu plus haut, lorsqu’il s’agit de l’envie de consommer une substance addictive, on a moins souvent recours en anglais au terme de «  desire » qu’à celui de « craving », qui a acquis le statut d’un terme technique dans la littérature addictologique. Dans ce qui suit, nous emploierons tour à tour les termes d’envie, de désir et de craving.

Neurobiologie du craving

Les problèmes de la définition du craving, la mesure de son intensité et son caractère pathologique pourraient être grandement simplifiés s’il était possible d’associer de façon systématique la survenue d’un craving à un événement neurobiologique (tel que l’activation d’une zone spécifique du cerveau) qui soit accessible à une méthode de détection (une technique d’imagerie fonctionnelle cérébrale, par exemple). Force est de constater que cet objectif n’est actuellement pas atteint. Comme le constatent Marilyn Skinner et Henri-Jean Aubin dans leur revue très complète sur la place du craving dans les théories des addictions, « il n’y a pas de région cérébrale qui ait été définitivement associée au craving».5 Volkow et al. expriment un constat similaire lorsqu’ils écrivent (dans un article pourtant intitulé « Neurobiologic Advances from the Brain Disease Model of Addiction »)  :

« Les comportements aberrants, impulsifs et compulsifs qui caractérisent les addictions n’ont pas été clairement liés à la neurobiologie  »6.

La liste des zones activées à l’occasion de la survenue d’un craving est relativement longue  : l’insula, le noyau caudé, le thalamus, le cortex cingulaire antérieur, le cortex orbitaire, l’amygdale, et le cortex frontal dorsolatéral. Aucunes de ces zones ne semblent activée de façon constante et elles sont toutes susceptibles d’être activées à l’occasion d’autres états émotionnels que le craving. Il est notamment difficile des distinguer les activations cérébrales directement associées au craving de celles qui reflètent ses conséquences émotionnelles, cognitives ou mnésiques. Une autre difficulté est que les protocoles expérimentaux utilisés pour générer un craving sont souvent également susceptibles de générer un syndrome de sevrage. Enfin, il est très fréquent qu’un craving ressenti par l’individu n’entraîne aucune manifestation cérébrale détectable. C’est notamment le cas du craving pour l’alcool qui n’est, semble-t-il, « pas assez fort » pour être détecté.

Ce qui vient d’être dit concernant les problèmes liés à la simple détection du craving à partir de ses manifestations cérébrales nous laisse imaginer les problèmes plus importants que l’on rencontrera si l’on a pour projet de quantifier le craving par imagerie cérébrale ou de déterminer dans quelle mesure les conséquences neurobiologiques du craving seront susceptibles de perturber le processus de prise de décision rationnelle. En définitive, il n’est pas exagéré de dire que l’apport actuel de la neurobiologie sur la compréhension du pouvoir causal des envies reste marginal.

Addiction et rationalité

Une autre stratégie est de comprendre en quoi les envies sont susceptibles de perturber les mécanismes du choix rationnel en partant du pouvoir explicatif de la rationalité. D’une façon très générale, notre point de départ est l’idée défendue par Donald Davidson selon laquelle les raisons de nos actions volontaires peuvent être considérées comme leur cause. Un point important ici, et qui nous servira pour la suite, est qu’une raison implique par un jugement évaluatif. 7

Plusieurs auteurs ont essayé d’expliquer les comportements addictifs en se basant sur la rationalité de l’individu, en d’autres termes, sur les raisons qu’il avait de consommer le produit et sur l’importance qu’il leur accordait. Ces modèles reposent sur l’idée que la prise en compte des ses raisons par l’individu aboutit à ce qui constitue « son meilleur jugement » et que l’individu agit en fonction de celui-ci.

On peut avoir une idée plus ou moins exigeante de ce qui mérite d’être qualifié de «  meilleur jugement.  » Dans un article publié en 1988, deux économistes, le futur nobélisé Gary Becker et Kevin Murphy ont montré qu’il était possible de modéliser un comportement addictif en partant de critères très stricts de la rationalité, selon lesquels les individus rationnels sont capables de «  maximiser leurs utilités (notion économique que l’on peut assimiler au bien-être) à partir de préférences stables » et essaient « de prévoir les conséquences futures de leur choix »8. Dans le modèle de Becker et Murphy, l’individu qui s’engage dans un parcours addictif le fait en toute connaissance de cause. Il a la certitude que son comportement le conduira vers une addiction et n’ignore rien des conséquences désastreuses de cette dernière sur son existence.

La figure 1 explique comment cela est concevable. Cette figure ne se veut que didactique et n’a vocation ni à représenter une situation vraisemblable, ni à rendre compte en détail du modèle de Becker & Murphy. Elle présente l’état de bien-être (en ordonnées) en fonction du fait, d’une part, que l’on consomme ou pas un produit addictif (on se trouve alors, respectivement, sur la courbe du haut ou sur la courbe du bas) et, d’autre part, de la fréquence de sa consommation dans un passé récent (en abscisse). Les deux courbes son décroissantes avec l’augmentation de la fréquence des choix de consommation. Cette décroissance s’explique par les conséquences négatives (physiques, psychologiques ou sociales) de la consommation prolongée d’une substance addictive. Cette décroissance s’explique également par le développement d’une tolérance au produit qui limite le bien-être (en valeur absolue) apporté par sa consommation. Les deux droites s’éloignent par ailleurs l’une de l’autre ce qui signifie que le surcroit relatif de bien-être apporté par la consommation augmente avec la fréquence de la consommation. Cela signifie que, plus le consommateur aura de dommages liés à sa consommation, plus il lui sera difficile de faire un choix d’abstinence. Cette propriété s’explique principalement par l’apparition de signes de manque mais peut également être due au fait que la consommation du produit lui permet de supporter les aspects difficiles de son existence.

Figure 1

Dans le modèle de Becker & Murphy, le choix d’un agent rationnel ne sera pas univoque et dépendra de l’importance qu’il accorde aux conséquences lointaines de ses actes. Un agent qui y accorde une grande importance fera le choix de ne pas ou de peu consommer pour rester en permanence dans la partie «  gauche  » de la figure en restant une grande majorité du temps sur la droite de l’abstinence (celle du bas). Pour un agent qui est plus motivé par son bien-être immédiat, il fera le choix de rester sur la courbe du haut même s’il sait qu’il devra payer ses choix sur le long terme. Même si cela a fait historiquement l’objet d’un débat animé, la théorie économique classique ne considère pas que le deuxième type de choix soit moins rationnel que le premier. L’importance plus ou moins grande que l’on accorde au futur est une préférence parmi d’autre et, à ce titre, elle ne prête pas le flanc à une discussion en terme de rationalité. Cela dit, et même si l’on remettait en cause la rationalité parfaite de l’agent qui se laisse «  glisser  » jusqu’au point B de la figure, il n’en resterait pas moins que c’est la volonté d’être mieux qui, de façon apparemment paradoxale, conduit dans ce modèle l’agent à aller paradoxalement, au final, de plus en plus mal. D’autres modèles sont basés sur des conceptions moins strictes de la rationalité mais renvoient au même mécanisme fondamental que celui illustré par la Figure 1.

Dans ces modèles, il n’est pas nécessaire de faire intervenir la notion d’envie pour expliquer les comportements de l’agent. On postule en effet, que pour un individu rationnel, il y a une coïncidence parfaite entre ce qu’il estime être le meilleur pour lui (ses préférences) et ses envies. Les comportements peuvent être entièrement expliqués par les préférences de l’agent et les envies, n’ayant aucun pouvoir causal indépendant, se voient réduites au statut de simples épiphénomènes.

La faiblesse de volonté dérive des modèles d’addictions basées sur la rationalité en ce sens qu’elle postule également l’existence d’un « meilleur jugement » dont l’agent est conscient. Dans sa formulation la plus forte proposée par Donald Davidson, l’agent tout en ayant conscience de ce qu’est son meilleur jugement (par exemple, ne pas consommer) va agir contre celui-ci (dans notre exemple, en consommant).9 Davidson postule pour cela une inadéquation entre la force causale et la force rationnelle des raisons sans toutefois proposer de mécanismes permettant d’expliquer comment cela est possible. Nous proposerons un tel mécanisme dans ce qui suit.

Addiction-maladie, envies et rationalité

Les modèles biomédicaux d’addiction-maladie ont l’ambition plus ou moins explicitement affichée d’expliquer comment les addictions abolissent le contrôle rationnel qu’a l’agent sur son comportement. En conséquence, ils sont sensés être incompatibles avec le modèle d’addiction rationnelle. Dans les faits, c’est parfois l’impression inverse qui se dégage. C’est le cas notamment des modèles neurobiologiques qui expliquent comment les substances addictives génèrent des états émotionnels positifs ou négatifs. Ces états, évaluatifs par leur nature même, constituent à l’évidence des raisons de consommer ou non ces substances et fournissent un fondement neurobiologique au modèle d’addiction rationnelle. A titre d’exemple, il est intéressant d’examiner la Figure 2, issue d’un article exposant la théorie allostatique des addictions des neurobiologistes George Koob et Michel Le Moal, qui illustre l’impact des consommations sur l’ « humeur » du consommateur. Si les consommations ponctuelles permettent toujours d’améliorer cette humeur, la répétition des consommations entraine une dégradation progressive de celle-ci. A quelques détails prés, on retrouve le mécanisme présenté dans la Figure 1 sous-tendant l’addiction rationnelle. Comme dans cette dernière, l’agent a des raisons pour consommer et cela peut suffire à expliquer qu’il le fasse indépendant de tout recours à la notion d’envie.

Figure 2

Même les explications basées explicitement sur la notion de craving prêtent le flanc à cette objection. Parmi les quinze modèles de craving recensés par Skinner & Aubin, treize associent, d’une façon ou d’une autre, le craving à la recherche d’un état émotionnel positif et/ou à l’évitement d’un état émotionnel négatif. Dans plus de la moitié des cas, il s’agit du mécanisme exclusif ou quasi-exclusif sous-tendant la survenue d’un craving.10

Analyse philosophique de la notion d’envie

De ce qui précède, on ne peut pas dire qu’il se dégage une vision très claire de la nature et du rôle de l’envie dans les explications causales des addictions. Dans ce qui suit nous allons voir quelle peut être la contribution de la philosophie analytique sur cette question.

Dans l’article « Desire » de la Stanford Encylopedia of Philosophy, Tim Schroeder recense six familles de théories (pour les cinq premières, un exemple de définition correspondante est donné entre parenthèse)  :11

  1. Théories du désir basées sur l’action (« désirer p consiste à être disposé à mettre en œuvre toute action susceptible de faire advenir p »)  ;

  2. Théories du désir basées sur le plaisir (« désirer p consiste à être disposé à prendre plus de plaisir à p qu’à non-p  ») ;

  3. Théories du désir basées sur le bien (« désirer p consiste à croire que p est bon »)  ;

  4. Théories du désir basées sur l’attention (« désirer p consiste à avoir l’attention attirée vers les raisons d’obtenir p ou vers les raisons d’éviter non-p)  ;

  5. Théories du désir basées sur l’apprentissage (« désirer p consiste à utiliser une représentation de p pour guider un apprentissage basé sur le système de récompense »)  ;

  6. Théories holistiques du désir (les désirs se caractérisent par une combinaison des caractéristiques 1 à 4).

Notre propos n’est pas d’entrer dans une analyse détaillée des mérites et des failles de chacune de ces conceptions. Ce qui nous intéressera ici, c’est le rapport de ces différentes approches avec la rationalité du choix. On partira du constat que les approches décrites plus haut ont toutes une part de vérité et qu’habituellement, lorsque l’on désire quelque chose, on prévoit en tirer du plaisir, on a un jugement positif sur cette chose, on a tendance à y penser et que cela influe sur nos actions. Or, il apparaît d’emblée que si les deux premières caractéristiques que nous avons énumérées sont intrinsèquement évaluatives et donc liées à la rationalité de la décision, ce n’est pas le cas des deux dernières. Le fait de faire les choses en fonction du plaisir que l’on peut y trouver, ou en fonction du jugement positif que l’on porte sur elles, sont deux conditions contribuant directement à la rationalité de nos comportements. En revanche, il n’y a rien d’a priori rationnel dans le fait d’avoir l’attention attirée vers une action spécifique ou de se sentir poussé vers elle. Il existe bien entendu un lien entre le plaisir et nos jugement de valeurs, d’une part, et notre attention et notre motivation, d’autre part. Ce lien est constitutif du processus conduisant à un comportement rationnel ou, tout au moins, d’un type de processus, celui qui nous permet d’être rationnel « naturellement », sans faire d’effort particulier pour l’être.

Mais rien ne garantit a priori que ce lien entre nos jugements et notre motivation soit infaillible, soit qu’il opère par des mécanismes indirects, soit que d’autres facteurs causaux non intrinsèquement rationnels interviennent également. Dans ces situations, une inadéquation entre nos jugements et notre motivation peut apparaître qui peut faire naître un sentiment de tension perceptible par l’agent. Ce dernier aura alors besoin de faire un effort pour rester rationnel et ne parviendra pas toujours à le rester. C’est un raisonnement de ce type qui semble sous-tendre la conception davidsonienne de la faiblesse de volonté.

Le pouvoir causal des envies

De ce qui précède, on peut dégager plusieurs mécanismes hypothétiques, ne s’excluant pas mutuellement, capables d’expliquer le pouvoir causal apparent des envies.

La première hypothèse, que l’on pourrait qualifier d’éliminativiste, est que ce pouvoir causal des envies n’est qu’illusoire et que nos choix découlent en fait de nos jugements de valeur. Cette hypothèse est pleinement compatible avec le modèle économique standard, qui postule que les agents sont parfaitement rationnels, puisqu’elle implique que les envies ne peuvent, en aucune façon, perturber le processus décisionnel. On l’a vu c’est sur ce type d’hypothèse que pourrait reposer le modèle de l’addiction rationnelle de Becker et Murphy.

La deuxième hypothèse de mécanisme repose sur la nature aversive de la sensation d’envie. Ainsi l’envie de faire A agira en diminuant le bien-être (ou l’utilité pour parler en économiste) associé au fait de ne pas faire A. C’est ce type de mécanisme que semble postuler l’économiste David Laibson dans sa Cue-theory of consumption.12 Dans l’article dans lequel il expose son modèle, il rapporte l’exemple suivant. Il s’agit d’une homme de 28 ans, héroïnomane qui est bien décidé à débuter une nouvelle vie sans produit après un sevrage contraint par un emprisonnement  :

« Sur la route de retour chez lui après sa libération, il commença à penser à la drogue et à se sentir nauséeux. Alors que le métro approchait de son arrêt, il commença à transpirer à larmoyer et à avoir des haut-le-cœur. C’était un endroit dans lequel il avait fréquemment connu des syndromes de sevrage alors qu’il essayait de se procurer de la drogue. Lorsqu’il descendit de la rame, il vomit sur le quai. Il acheta vite de la drogue et il fut soulagé ».

On voit que le craving se manifeste ici de façon très désagréable diminuant brutalement le bien-être associé à l’abstinence et augmentant d’autant l’utilité marginale de la consommation. L’envie a ici un impact proche de celui d’une contrainte extérieure et reste compatible avec l’hypothèse d’une rationalité parfaite. Une fumeuse qui se décide finalement à fumer (alors qu’elle essayait pourtant de s’arrêter) du fait de la nature aversive du craving ressenti pour le tabac est tout autant rationnelle que l’automobiliste qui se décide à revendre finalement sa voiture diesel (auquel elle était pourtant attachée) du fait de l’instauration d’une taxe gouvernementale sur les véhicules diesel. Dans les situations que nous venons d’évoquer, le choix peut être fait en pensant que l’on prend la décision selon «  son meilleur jugement  » et donc sans devoir faire appel à une forme davidsonienne de faiblesse de volonté. En revanche, en cas d’envie aversive, l’agent aimerait ne pas la ressentir de la même façon que l’automobiliste propriétaire d’un véhicule diesel préférerait que l’on taxe les véhicules à essence. Les envies potentiellement aversives, comme la faim ou la soif, ont quasiment systématiquement une dimension « viscérale » marquée.13

Il semble toutefois difficile de soutenir que les envies nous conduisent à agir par leur seule dimension aversive. Un argument contre cette idée est notamment que la dimension aversive d’une envie est fortement liée au fait qu’elle soit susceptible d’être satisfaite ou non. Alors que l’on plaindra systématiquement une personne qui a très mal, on ne plaindra une personne qui a très faim que si on sait qu’elle ne va pas manger. Si on faisait reposer le pouvoir causal des envies sur leur seule nature aversive, cela nous conduirait à la conclusion étrange que ce pouvoir existe d’autant plus que l’envie n’est pas susceptible d’être satisfaite.

Par ailleurs, le lien des envies avec l’action est bien plus direct que celui d’autres facteurs viscéraux que sont, par exemple, la douleur ou les émotions. Ressentir une douleur à la jambe conduit à arrêter de courir pour que la douleur s’arrête et il semblera un peu étrange de dire qu’avoir une douleur à la jambe c’est avoir envie d’arrêter de courir. En revanche, il semble plus approprié de dire qu’avoir faim, c’est avoir envie de manger que de dire que la faim nous conduit à manger pour que la sensation de faim cesse. On voit que la dimension aversive est essentielle dans le cas de la douleur et qu’elle n’est que secondaire dans le cas de la faim.

Ceci nous amène à envisager une troisième hypothèse sur le mécanisme expliquant le pouvoir causal des envies, à savoir leur dimension intrinsèquement motivationnelle : une envie pousse naturellement à l’action. Cet effet peut être indirect par le biais d’une focalisation de notre attention vers ce dont nous avons envie. Ce mécanisme motivationnel n’est pas intrinsèquement rationnel puisqu’il n’implique pas forcément (contrairement au mécanisme aversif) une évaluation de ce dont nous avons envie. Son caractère rationnel dépendra entièrement des mécanismes qui l’ont généré. Si les envies sont la transmission parfaitement fidèle de nos jugements évaluatifs, leur effet motivationnel contribuera à un comportement pleinement rationnel. Cette hypothèse est en pratique difficile, voire impossible, à différencier de l’hypothèse éliminativiste que nous avons évoquée plutôt.

En revanche, si la dimension motivationnelle d’une envie n’est pas le reflet parfait de nos jugements évaluatifs, cela ouvre la possibilité à ce que nos envies perturbent la rationalité de nos décisions. Cette possibilité parait vraisemblable si l’on considère notamment l’origine, en partie, viscérale de nos envies. Le fait qu’un phénomène mental ait une origine viscérale lui assigne une position complexe vis-à-vis de la rationalité. D’une certaine façon, on pourrait dire qu’il y aussi peu de sens à se demander s’il est rationnel d’avoir faim que de se demander s’il est rationnel de ressentir une douleur lorsqu’on se plante une aiguille dans le doigt ou si la réaction inflammatoire qui se développe au contact de cette aiguille est elle-même rationnelle. On l’a vu, la faim n’en est cependant pas moins une envie qui nous pousse à l’action (et à une action que l’on qualifiera dans la majorité des cas de libre et volontaire) de façon plus directe que la douleurs dans un doigt, et bien plus directe encore que l’inflammation de ce même doigt. De plus, si nos jugements de valeurs n’ont pas de rôle direct dans l’apparition de certaines de nos envies « viscérales », ces dernières seront cependant souvent en accord avec les premiers. Cette s’explique assez simplement : la satisfaction de nos envies participe, d’une part, à notre survie et constitue, d’autre part, le plus souvent une source de plaisir. Ces deux objectifs, favoriser sa survie et rechercher le plaisir, sont également pris en compte dans un contexte de prise de décision rationnelle.

Ces mécanismes, s’ils assurent une certaine concordance entre nos envies et notre meilleur jugement, ne garantissent cependant pas que cette concordance soit parfaite. Les facteurs viscéraux sont adaptatifs mais ont une capacité limitée à participer à optimiser nos comportements notamment cas de modification significative de l’environnement. Un exemple classique est celui des mécanismes qui régulent la faim. Ces derniers ont été sélectionnés dans un contexte de carence alimentaire relative et se révèlent inadaptés à un contexte de surplus alimentaire ce dont témoigne l’épidémie actuelle d’obésité. De même, l’hypothèse d’une adéquation parfaite entre la dimension motivationnelle de l’envie et le plaisir que nous tirerons de sa satisfaction semble bien fragile. Elle est remise en cause notamment par des travaux neurobiologiques tels que ceux de Robinson & Berridge qui montrent que l’activation du certaines zones du système de récompense a un impact motivationnel sans entraîner de manifestation hédonique.14 Une situation clinique fréquente témoignant de cette dissociation entre notre jugement et notre motivation est celle de patients addicts continuant à ressentir l’envie de consommer le produit alors qu’ils ne tirent quasiment plus de plaisir de cette consommation.

Comme dans l’hypothèse du mécanisme aversif de l’envie, l’agent peut rationnellement souhaiter ne pas subir cette pression motivationnelle de l’envie quand celle-ci est discordante avec ce qu’il juge être la meilleure option pour lui. A la différence du mécanisme aversif qui ne peut induire qu’un renversement de préférence (ce que l’on appelle aussi une forme diachronique de faiblesse de volonté), la composante motivationnelle de l’envie peut donner lieu à une forme synchronique de faiblesse de volonté. Un agent peut être motivé à faire ce qu’il n’estime pas devoir faire selon son «  meilleur jugement » sans que cette motivation ne fournisse à l’agent de raisons suffisantes pour qu’un renversement de préférences ne se produise.

On a bien là un mécanisme correspondant à celui que Davidson suggérait, à savoir l’intervention d’un facteur (en l’occurrence la composante motivationnelle de nos envies) qui est de nature à avoir une force causale disproportionnée par rapport à sa force rationnelle. Cette propriété de nos envies est de nature à relâcher sensiblement le lien conceptuel que Davidson postule entre notre meilleur jugement et ce que nous voulons. Il est possible d’avoir envie de (dans le sens « être motivé pour ») faire ce que l’on ne juge pas être la meilleure option pour nous. Cela sera d’autant plus susceptible d’être vrai que l’on a affaire au premier sens du mot envie, celui d’un « besoin organique ».

Conclusion

Le pouvoir causal des envies est divers et sa relation à la rationalité est complexe. La notion souvent évoquée d’envie irrésistible, qui abolirait toute rationalité, repose sur une série de simplifications et quelques assomptions erronées. Elle suppose un agent n’ayant que des raisons de rester abstinent et qui, tandis qu’il mobilise toute son énergie et sa volonté à atteindre cet objectif, se verrait submergé par une envie de consommer extrêmement intense. En fait, les patients qui rapportent effectivement que leurs envies de consommer leur font fait perdre tout leur moyens ne sont pas si nombreux.

Pour comprendre les addictions, il semble important de ne pas oublier que l’agent a des raisons de consommer, ce qui fait qu’il n’est habituellement pas dans la situation de quelqu’un qui mobilise effectivement tout sa volonté contre cette idée. Comme le suggère Gary Watson, les envies « ne nous contraignent pas autant qu’elles nous séduisent »15. Le fait que ces raisons soient fréquemment présentées sous l’angle d’une envie voire d’une compulsion est assez révélateur d’une volonté de crédibiliser à tout prix la nature pathologique des addictions. Il faut, pour s’en rendre compte, savoir réintroduire le vocabulaire des raisons là où la motivation pour consommer est formulée en termes d’envie. Par exemple, une phrase tirée de l’article de Skinner et Aubin telle que « les affects fortement négatifs interfèrent avec la capacité de l’addict à gérer un craving » pourrait être reformulé de la façon suivante : « les affects fortement négatifs constituent des raisons de consommer pour l’addict ».

Il existe cependant des situations où les envies de consommer ont un impact motivationnel qui dépasse celui que devrait leur conférer les raisons que l’agent à de consommer. Dans ces situations, la force causale des envies peut dépasser leur force rationnelle. L’envie de consommer a acquis les caractéristiques d’un besoin organique et c’est probablement à ce titre que l’on peut parler de désir pathologique.

1 James 1890

2 Volkow 2016

3 Américan Psychiatric Association 2013

4 Si l’on exclut le cas particulier l’attirance sexuelle qui est le seul besoin organique pour lequel l’emploi des termes de «  désir  » et «  desire  » sont privilégiés.

5 Skinner 2010.

6 Volkow 2016

7 Davidson 2001a

8 Becker 2008

9 Davidson 2001b

10 Skinner 2010

11 Schroeder 2015

12 Laibson 2001

13 Loewenstein 1999

14 Robinson 1993

15 Watson 1999

Les commentaires sont clos.

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