Le progrès des lignées techniques

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Au-delà de Simondon [1]

Vincent Bontems est chercheur au Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière (CEA), et membre du CIDES.

« L’essence technique se reconnaît au fait qu’elle reste stable à travers une lignée évolutive, et non seulement stable, mais encore productrice de structures et de fonctions par développement interne et saturation progressive ».

Gilbert Simondon, Du Mode d’existence des objets techniques.

     Gilbert Simondon introduit en filigrane et par analogie la notion de lignée technique à la page 23 de Du mode d’existence des objets techniques (MEOT) : « comme dans une lignée phylogénétique, un stade défini d’évolution contient en lui des structures et des schèmes dynamiques qui sont au principe d’une évolution des formes »[2]. La notion même de « lignée » ne semble se concevoir que par analogie avec l’évolution des espèces. Toutefois, il serait hâtif d’en conclure à un parallélisme entre l’évolutionnisme technique et la théorie de Charles Darwin : tandis que l’évolution biologique suppose un phylum continu, il n’est pas exclu que l’évolution technique soit discontinue ni qu’elle puisse ressusciter des formes disparues. Simondon insiste sur l’existence de lignées techniques au niveau des éléments ainsi que de transferts d’éléments entre individus qui sont sans équivalents du point de vue biologique :

« Transposée en termes biologiques, l’évolution consisterait en ce fait qu’une espèce biologique produirait un organe qui serait donné à un individu, devenant par là le premier terme d’une lignée spécifique qui à son tour produirait un organe nouveau. Dans le domaine de la vie, l’organe n’est pas détachable de l’espèce ; dans le domaine technique, l’élément, précisément parce qu’il est fabriqué, est détachable de l’ensemble qui l’a produit ; là est la différence entre l’engendré et le produit. »[3]

     Le fait que l’analogie fonctionne alors dans l’autre sens (les caractères techniques étant transposés au vivant) ainsi que son échec montrent que la lignée technique résulte d’une conception technologique sui generis que Simondon entend inaugurer. Toutefois, la notion a émergé de recherches sur la classification des artefacts ; Genrich Altshuller l’a lui-même élaborée dans sa théorie de la résolution inventive des problèmes (TRIZ), et la méthode MASK de gestion des connaissances développée par Jean-Louis Ermine a prolongé l’effort de formalisation des lignées techniques. La modélisation des lignées techniques s’étend donc au-delà de Simondon, et nous en explorons un usage opératoire en l’appliquant à l’étude des innovations au sein des instruments de l’astronomie spatiale.

La préhistoire de l’idée des lignées techniques

Augustus Henri Lane Fox Pitt-Rivers (1827-1900) reçut comme mission, en 1851, de recenser les armes à feu utilisées par l’armée britannique. Il constata l’incohérence et l’arbitraire des classifications en vigueur et voulut les réformer. Puis il étendit cette ambition, en s’inspirant de la théorie de Charles Darwin, à la classification des armes primitives qu’il avait collectées en tant qu’archéologue et anthropologue. Sa collection d’armes aborigènes l’amena à forger l’hypothèse d’une déformation progressive continue ayant donné naissance, par des évolutions divergentes, à plusieurs armes spécifiques (lance, boomerang, bouclier, etc.) à partir d’une origine commune (le bâton).

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Figure 1. Le Musée Royal des Armées et de l’Histoire Militaire (Bruxelles) s’inspire des lignes typologiques.

     Pitt-Rivers théorisa le recours à la classification typologique comme un expédient palliant l’ignorance de l’origine et de la datation d’artefacts et comme un mode d’exposition muséographique :

« Pour un musée à visée éducative, les spécimens doivent être sélectionnés en vue d’exposer une séquence. Ils doivent être arrangés de manière à montrer comment une forme a conduit à une autre. Quand il y a des preuves de la datation des objets, cette disposition doit bien sûr respecter le plus souvent l’ordre chronologique. Mais quand la datation ne peut être établie, comme c’est le cas avec la plupart des objets préhistoriques et pour nombre de ceux de l’art des nations sauvages, alors on doit recourir à une séquence de ce type, et c’est pourquoi j’utilise le terme typologie. »[4]

     Une séquence typologique est donc construite à partir de l’examen morphologique d’artefacts classés selon des critères d’efficacité et de complexité techniques, et se conforme à l’hypothèse darwinienne d’une évolution graduelle (qu’il s’agit de restituer en dépit de l’incomplétude et de l’imprécision des données). Cette construction est justifiée à partir de deux hypothèses complémentaires, à savoir qu’il est possible d’identifier les opérations mentales ayant engendré un artefact en l’observant et que la complexité de ces opérations renvoie au degré d’évolution biologique[5].

     La notion de lignée technique sera formulée explicitement par Jacques Lafitte (1884-1966), en 1932, dans ses Réflexions sur la science des machines, où il classe les machines en trois catégories : passives (architecturales), actives (mobiles) et réflexes (dotées d’un feed-back correctif). Le progrès technique consiste en l’évolution de la passivité à la réflexivité via l’activité au sein de la « série » de toutes les machines et dans chaque lignée : « Si je considère, dans la série mécanologique, une lignée particulière aboutissant à un type bien défini, j’observe que cette lignée présente, dans son ensemble, l’ordre montré dans la série entière. »[6] La lignée prise en exemple a une unité fonctionnelle lâche : bois flotteur (passif), canoë (actif) et torpille autoguidée (réflexe) définissent une lignée de locomotion aquatique. Lafitte précise que les lignées sont « rameuses » (avec de nombreuses bifurcations).

     Du point de vue méthodologique, l’examen morphologique est remplacé par l’analyse de la structure interne et du fonctionnement des machines. Cette analyse suit l’ordre historique mais doit dépasser la description mécanographique pour devenir mécanologique en dégageant une logique du progrès technique. La lignée n’est plus une hypothèse classificatoire mais interprétative. Elle demeure formulée par analogie avec la généalogie des espèces mais l’analogie s’établit désormais à partir de l’hypothèse d’une transmission des caractères acquis, c’est-à-dire sur une base lamarckienne :

« Dans les êtres vivants, la transmission des caractères acquis, en quoi consiste l’hérédité, s’opère par le mécanisme de la descendance, les êtres s’engendrant les uns les autres. Ce mécanisme, de toute évidence, ne se rencontre pas dans les machines et cependant, sans se prononcer sur celui qui assure, en elles, la transmission des caractères, il semble qu’on peut leur appliquer le langage de l’hérédité. »[7]

     Simondon n’a jamais eu connaissance des travaux de Pitt-Rivers et ne sera informé de ceux de Lafitte (par Jean Le Moyne[8]) qu’après 1968. Dans MEOT, il se réfère aux travaux du paléontologue André Leroi-Gourhan (1911-1986)[9]. L’Homme et la Matière (1943) opérait la mise en série d’outils lithiques selon des critères purement techniques avant de vérifier la correspondance de cette série avec l’évolution historique. En dépit de la discontinuité géographique et historique des collections, Leroi-Gourhan établissait ainsi l’existence d’une « tendance technique » témoignant du parallélisme des progrès techniques et du processus d’humanisation :

« Chaque forme d’outil, de période en période, se présente comme si elle avait eu pour ascendant la forme qui la précède. Pas plus qu’on ne voit un type très perfectionné d’Équidé précéder les formes ancestrales des chevaux, on ne voit d’incohérence dans la succession des œuvres humaines : les outils s’enchaînent sur l’échelle du temps dans un ordre qui apparaît, en gros, comme à la fois logique et chronologique. »[10]

     Leroi-Gourhan réinvente le procédé de Pitt-Rivers mais l’analogie avec l’évolution biologique n’est plus constitutive, soulignant seulement l’irréversibilité du processus. Le recours à l’examen de la morphologie extérieure de l’outil préhistorique régresse (en raison de la nature des artefacts) par rapport à l’analyse de la structure interne des machines par Lafitte, mais Leroi-Gourhan ne se contente pas d’en induire des informations sur le geste de l’utilisateur, il tire aussi de la diminution de la quantité de matière des informations sur la technicité du geste du producteur. C’est donc chez Leroi-Gourhan que Simondon découvre le principe « génétique » qui caractérise sa mécanologie : « la méthode des ethnologues est parfaitement valable ; mais on pourrait prolonger son application en analysant aussi les éléments produits par les techniques industrielles »[11]. Il s’agit de ne plus classer les machines selon des genres et des espèces fonctionnelles, mais selon l’invention qui a donné naissance au schème technique de l’objet abstrait d’origine et qui se réactive lors des concrétisations[12] récurrentes.

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Figure 2. André Leroi-Gourhan, L’Homme et la Matière. p. 28.

     En prolongeant la tendance technique jusqu’à y inclure des couteaux usinés, la méthode de Leroi-Gourhan dépasse même les limites de la construction d’une seule lignée technique. L’unité de la tendance n’est ni génétique (les couteaux ne sont pas produits par des gestes humains comparables à ceux des artisans préhistoriques), ni fonctionnelle (les artefacts mis en série n’ont pas tous le même usage). Elle repose en définitive sur l’unité de « l’action de trancher », c’est-à-dire sur ce que Simondon désigne comme un « schème technique pur »[13]. Si chaque lignée technique est définie par un schème technique, qui évolue au cours du processus de concrétisation[14], la notion de schème technique pur permet de suivre le progrès[15] qui s’opère entre lignées, par exemple lors de la substitution de la lignée des transistors à celle des tubes électroniques comme deux réalisations successives de la conductance asymétrique.

 

La convergence des méthodes de conception

     Pitt-Rivers s’en tenait à l’analyse de la morphologie externe ; son analogie avec l’évolution biologique établissait la continuité de sa classification ; l’unité de la lignée découlait d’une catégorie muséographique. Lafitte considérait la structure interne des machines ; son hypothèse lamarckienne était, à son insu, propre à la seule évolution technique ; la lignée devenait une arborescence explorant les possibilités d’une fonctionnalité abstraite. Avec Leroi-Gourhan, la structure devient indicielle et témoigne de la technicité de tout un milieu. Son évolutionnisme pose l’irréversibilité des progrès de l’esprit humain. Son modèle articule trois niveaux d’analyse : les collections historiques, les lignées techniques et les tendances techniques. Le progrès de la conceptualisation de la lignée technique se signale par l’approfondissement de l’examen morphologique, par la spécification des mécanismes de l’évolution technique et par la précision accrue de la définition d’une lignée. C’est sur cette base que Simondon élabore sa propre notion de lignée technique en y adjoignant l’hypothèse d’une « loi de relaxation », c’est-à-dire d’une évolution ponctuée du processus de concrétisation. Puis, intégrant les réflexions de Lafitte, il sera amené à démultiplier les critères d’évaluation de ce processus[16].

     La consolidation cumulative de la modélisation des lignées est rétrospective et orientée par la lecture récurrente de ces travaux à la lumière de MEOT, mais on peut la corroborer en comparant la mécanologie génétique à la théorie de la résolution inventive des problèmes (TRIZ) produite de façon indépendante par l’ingénieur soviétique Genrich Altshuller (1926-1998). En dépit de sa formulation dialectique, la TRIZ converge fortement avec les analyses de Simondon : la concrétisation est analogue à ce qu’Altshuller appelle « idéalisation » ; la saturation du plan d’organisation d’un objet, qui se traduit par le fait que cet objet ne peut améliorer ses performances en un sens sans les dégrader en un autre, est désignée comme la « contradiction principale » du système ; la loi de relaxation trouve son pendant dans certaines des lois d’évolution des systèmes techniques mises en évidence dans la TRIZ[17].

     En ce qui regarde les lignées techniques, figurent dans The Innovation Algorithm (2007) des planches mettant en série les générations successives de systèmes industriels. La description théorique donnée des « lignes d’évolution » de ces machines est en accord avec la description d’une alternance entre améliorations mineures pièce par pièce et réorganisations globales et synergiques de l’objet. La description de l’invention de la chaudière tubulaire est analogue à celle de la culasse à ailettes dans MEOT[18] :

« Les machines évoluent selon certaines séquences logiques et non au hasard. Par exemple, l’évolution de la chaudière. Des exigences contradictoires pèsent sur la conception d’une chaudière : elle doit avoir une forme sphérique ou cylindrique pour produire le maximum de chaleur sous haute pression de vapeur ; toutefois ces formes minimisent la surface d’échange. Pour satisfaire à ces deux exigences, la forme cylindrique fut conservée mais s’allongea. Le surchauffeur se transforma peu à peu en un système de tubes (…) Chaque machine tend vers un état idéal selon sa propre « ligne d’évolution ». »[19]

     Si la TRIZ confirme certaines des intentions théoriques de la mécanologie génétique, la méthode de gestion des connaissances MASK, développée au CEA par Jean-Louis Ermine, apporte, quant à elle, des éclaircissements sur les conditions pratiques de leur étude. La méthode MASK comporte en effet une série de protocoles pour extraire de l’information auprès des experts et la restituer sous forme de diagrammes. Or l’un de ces protocoles porte justement sur les « lignées techniques ». Cette méthode de gestion des connaissances est généraliste et les diagrammes de lignée ne sont pas exclusivement destinés à formaliser l’évolution technique. Les éléments de la lignée sont des générations d’objets ou de concepts (comparable à des espèces en termes biologiques) stabilisés comme les standards à une période donnée. Dans le domaine des objets techniques, la lignée est constituée par le rangement chronologique présentant la même fonction d’usage et mettant en œuvre le même « principe » (défini comme le principal phénomène physico-chimique mis en jeu dans l’objet)[20]. Cette modélisation s’inspire toutefois explicitement des travaux de Leroi-Gourhan, Simondon et, surtout, Yves Deforge (lui-même continuateur de Simondon) : « Une lignée étant constituée par des objets ayant la même fonction d’usage et mettant en œuvre le même principe. Le principe constitutif (« l’origine absolue d’une lignée ») est généralement donné par un brevet d’invention. »[21] Définir une lignée technique par la seule fonction d’usage des objets correspond à une logique de catalogue peu pertinente du point de vue mécanologique. Y adjoindre le « principe » (en lieu et place du schème technique) vise à corriger cette faiblesse, Deforge retenant comme critère l’invention d’origine, et Ermine, l’opération physique.

     D’autres méthodologies de la conception sont susceptibles de préciser et d’enrichir la notion opératoire de lignées techniques, mais notre expérience tend à montrer que c’est en se fondant sur la mécanologie génétique de Simondon que nous parvenons à une synthèse opératoire satisfaisante.

Application de l’analyse des lignées de l’astronomie spatiale

     La méthode IDID[22], développée avec Vincent Minier au Larsim (CEA-Irfu), étudie le rythme des innovations (identifiées à des seuils de concrétisation) au sein des lignées techniques présentes dans les grands systèmes techniques. Elle a été mise en œuvre sur les instruments de l’astronomie spatiale, en particulier sur l’observatoire spatial Herschel, au cours du programme de recherche ExplorNova. Nous avons ainsi modélisé des lignées au niveau du matériau (ex. : le carbure de silicium), des éléments (ex. : les billes d’indium) et des individus (ex. : les caméras de bolomètres). Le résultat obtenu avec la lignée des bolomètres a été jugé suffisamment robuste pour permettre la modélisation mathématique du processus de concrétisation (dont les résultats seront exposés dans une prochaine publication). Le passage à un modèle mathématique offre des éléments de prospective, toutefois la modélisation des lignées techniques reste avant tout un instrument de gestion des connaissances permettant d’extraire et de capitaliser une mémoire de l’inventivité sous une forme compacte et facilement transmissible.

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Figure 3. Vincent Minier et Roger-Maurice Bonnet (ancien directeur de l’ESA) construisant un diagramme de lignée.


[1] Cet article est une version abrégée et modifiée de la conférence « La conception des lignées techniques. Avant, pendant et après Simondon » donnée à l’Université Technologique de Compiègne le 20 janvier 2016 dans le cadre de la journée d’étude « Phiteco » : https://www.youtube.com/watch?v=yccuayE2W0w

[2] Gilbert Simondon, Du mode d’existence des objets techniques, Paris, Aubier, 2012, p. 23. Désormais noté MEOT.

[3] Ibid., p. 82 (souligné par l’auteur).

[4] Augustus Henry Lane Fox Pitt Rivers, « Typological Museums, as exemplified by the Pitt Rivers Museum in Oxford and his provincial museum in Farnham Dorset », Journal of the Society of Arts, n° 40, 1891, p. 117.

[5] Sophie de Beaune, « Le musée comme lieu d’administration de la preuve », Gradhiva, n° 18, 2013, p. 175.

[6] Jacques Lafitte, Réflexions sur la science des machines, Paris, Vrin, 1972 (1932), p. 94.

[7] Ibid., p. 111.

[8] Cf. Giovanni Carrozzini, « Gilbert Simondon et Jacques Lafitte : les deux discours de la “culture technique” », Cahiers Simondon, n° 1, 2009, p. 29.

[9] Cf. Xavier Guchet, Les Sens de l’évolution technique, Paris, Léo Sheer, 2005.

[10] André Leroi-Gourhan, Évolution et Techniques (I). L’Homme et la Matière, Paris, Albin Michel, 1971 (1943), p. 24.

[11] Simondon, op. cit., p. 95.

[12] Pour une définition minimale de la « concrétisation » chez Simondon, voir ici même l’article d’Andrew Iliadis. Sur les différents aspects de la notion, voir par exemple Jean-Hugues Barthélémy, « Glossaire Simondon. Les 50 grandes entrées dans l’œuvre », Cahiers Simondon n° 5, Paris, l’Harmattan, 2013; texte republié en ligne dans Appareil, 2015, n°16; https://appareil.revues.org/2253.

[13] Simondon, MEOT, p. 51.

[14] Vincent Beaubois, « Un schématisme pratique de l’imagination », Appareil, n°16, 2015. http://appareil.revues.org/2247

[15] Vincent Bontems, « Simondon, le Progrès et l’évolution des lignées techniques » in Daniel Parrochia & Valentina Tirloni (éds.), Formes, Systèmes et Milieux techniques (après Simondon), Lyon, Jacques André, 2012, p. 85-94.

[16] Bontems, « Sur la classification des machines selon Simondon », Artefact, n°3, 2015, p. 183-200.

[17] Bontems, « Gilbert Simondon’s genetic « mécanologie » and the understanding of laws of technical evolution », Techné, XIII, 1, 2009, p. 1-12. Cf. aussi Vincent Bontems et Ronan Le Roux, « Objectivité et normativité de l’évolution technique chez Gilbert Simondon » in Smaïl Aït-El-Hadj & Vincent Boly (éds.), Les Systèmes techniques : lois d’évolution et méthodologies de conception. Lyon, Hermès, 2009, p. 23-35.

[18] Simondon, MEOT, p. 25.

[19] Genrich Altshuller, The Innovation Algorithm. TRIZ, Systematic Invention and Technical Creativity. Technical Invention Center, Worcester, 2007 (1959), p. 84.

[20] Jean-Louis Ermine, Les Systèmes de connaissance, Paris, Hermès, 1996.

[21] Yves Deforge, « Simondon et les questions vives de l’actualité », in Simondon, op.cit., p. 305.

[22] « Investiguer / Diagrammatiser / Innover / Digitaliser ». Cf. Vincent Minier & Vincent Bontems, ExplorNova : inventer le futur, Nantes, ExplorNova Studio, 2016.

  1. Cet article constitue une bonne introduction à la théorie des lignées techniques. En tant que biologiste j’ai une question à vous poser et une remarque à formuler.

    La question : La théorie des lignées techniques est formée par analogie avec l’évolution des espèces, complémentée par les diverses études que vous citez. La détermination d’une lignée technique utilise les méthodes et les diagrammes que vous recensez. Pouvez-vous me dire si une analyse de l’évolution des systèmes biologiques à été réalisée ou peut l’être en retenant la méthode qui utilise les diagrammes ? (sur laquelle je n’ai pas d’informations ; peut-être seront-elles données dans l’article à venir ) (Évolution des systèmes digestifs, évolution des systèmes de vision, etc.).

    La remarque : elle concerne la seconde citation de Simondon
    « transposée en termes biologiques … »
    qui laisse entendre que lignées biologiques et lignées techniques diffèrent par la possibilité de transfert d’organe, ce dernier étant donné impossible dans le domaine du vivant.

    La transplantation d’organes est l’équivalent de l’importation d’un ensemble de machines autorégulées dans un système technique, ce qui pose d’énormes problèmes de concrétisation. Il faut donc considérer l’échelle à laquelle on se place.

    Importation d’organe (importation d’un ensemble de machines).

    MEOT a été écrit en 1958, dix ans avant la première transplantation cardiaque réalisée par le docteur Barnard. Actuellement de nombreux organes, le foie, les poumons, le pancréas, les reins, et les intestins peuvent faire l’objet d’une transplantation.
    Mais me direz-vous, ils sont transplantables mais non héréditaires.
    N’est-ce pas le cas des lignées techniques?
    Et puis il s’agit là d’organes dont dispose déjà l’espéce humaine.
    Cette objection est recevable. Les recherches sur les xénogreffes, transplantation d’un organe d’une espèce à une autre, n’ont pas donné pour le moment de résultats probants, principalement du fait du rejet immunitaire. La création de novo d’un organe dans une espèce n’est pour le moment pas à l’ordre du jour, mais pourrait l’être assez rapidement au vu des progrès de la biologie cellulaire : derniérement des chercheurs du Cincinnati Children’s Hospital ont réussi à créer de toutes pièces un intestin inervé à partir de cellules souches (1).

    Importation d’éléments ou de machines simples

    Si l’on se place à un niveau inférieur, au niveau bactérien par exemple, l’importation et l’échange de gènes ou d’ensembles de gènes entre espèces bactériennes est chose courante, ce qui équivaut au transfert de plans d’éléments de machines ou de machines entières, sachant que l’espèce réceptrice est capable de les construire.
    La quantité d’ADN contenue dans une bactérie n’étant pas extensible à l’infini, des espèces bactériennes ont mis en commun des gènes non vitaux qui permettent l’adaptation à des situations environnementales changeantes. Pour cela des ensembles de bactéries de la même espèce ont en garde différents gènes. La notion de génome est remplacée par la notion de pan-génome (2). Le pan-génome est constitué du « cœur du génome », ensemble de gènes partagés par toutes les bactéries du pan-génome, et du « génome flexible », ensemble de gènes non partagés par tous les membres du pan-génome. Il existe donc un génome constitué des gènes essentiels, qui assure les fonctions vitales et un génome flexible qui permet l’adaptation à des conditions environnementales variées. Une mémoire permanente pour la vie, une mémoire volatile pour l’adaptation. Tout changement d’environnement entraîne un flux important de gènes, de transformations et de délétions.

    Autre exemple, celui de l’endosymbiose. Des bactéries peuvent coexister avec et à l’intérieur de cellules eucaryotes, ainsi les bactéries apportent des systèmes biologiques que ne possède pas la cellule eucaryote. Système de production de sucre par photosynthèse par une cyanobactérie, dégradation du sucre et mise en réserve de l’énergie par une alphaprotéobactérie. Ce phénomène qui perdure depuis extrêmement longtemps s’est « concrétisé » avec la transformation des bactéries en organites, chloroplastes et mitochondries. Le phénomène le plus remarquable de cette « concrétisation » est le transfert de l’ADN des bactéries vers le noyau, devenu le chef d’orchestre cellulaire, réglant la synthèse, le fonctionnement et la synchronisation de la divisions des organites et de la cellule.

    L’on voit donc que les lignées biologiques ont développé des stratégies identiques à celle que l’on trouve dans les systèmes techniques. Transfert d’éléments de machines ou de machines entières par transfert d’informations, stockage et mise en commun d’informations, constitution d’ensembles techniques avec concrétisation : il n’y a plus lieu de séparer le biologique du technique, la biologie est déjà technique ; l’évolution biologique, au niveau bactérien et chez les eucaryotes unicellulaires n’est pas un phylum continu.

    Preuve additionnelle

    Toutefois, il serait hâtif d’en conclure à un parallélisme entre l’évolutionnisme technique et la théorie de Charles Darwin : tandis que l’évolution biologique suppose un phylum continu, il n’est pas exclu que l’évolution technique soit discontinue ni qu’elle puisse ressusciter des formes disparues.

    Il n’est pas rare au cours de l’évolution des espèces et de leurs organes de voir apparaître et disparaître des éléments d’organe. Ainsi au cours de l’évolution du système auditif, le tympan est apparu à plusieurs reprises (3).

    Le monde biologique est un monde de machines.

    Le monde biologique est un monde de machines. Des machines trés différentes des machines de la révolution industrielle, ou de la révolution informatique et de l’information.
    La machine par définition est un procédé qui permet la conversion entre deux formes d’énergie, c’est ce que réalise la machine chlorophyllienne, une conversion de l’énergie lumineuse en énergie chimique. C’est ce que réalise le moteur flagellaire qui transforme un flux de proton en l’énergie mécanique de la rotation du flagelle ou encore les polymérases, ADN et ARN polymérases qui synthétisent l’ADN et l’ARN en utilisant l’énergie des trinucléotides, etc.
    Avec le changement d’échelle, les machines et l’environnement physique n’ont les mêmes propriétés, les machines dures à notre échelle (constituées de métal) deviennent molles (constituées des quatre atomes constituant la matière biologue, C, H, O, N), la force d’inertie devient négligeable, les mouvements browniens et la viscosité prennent une importance considérable, (pour une revue de synthèse, cf. l’article de Debashish Chowdhury, Stochastic mechano-chemical kinetics of molecular motors: a multidisciplinary enterprise from a physicist’s perspective, 2013, Physics Reports 529(1), 1-197), d’autres types d’énergie sont utilisés, l’énergie de changement de phase, l’énergie de la pression interne de la cellule ou turgescence, les gradients électrochimiques, l’énergie de molécules élastiques, l’énergie du mouvement brownien, etc.
    L’expérience acquise des machines à l’échelle humaine est de peu d’utilité pour appréhender le mode de fonctionnement des machines à l’échelle du nanomètre, c’est de nouvelles connaissances qu’il nous faut acquérir, la première étant de savoir les construire, et c’est pour avoir décrit la synthèse chimique de machines moléculaires que Jean-Pierre Sauvage a été l’un des récipiendaires du prix Nobel de chimie discerné en 2016. Un pas vers la compréhension des nanomachines qui fait écho à l’inscription de Richard Feynman sur son dernier tableau noir à Caltech :  » What I cannot create, I do not understand… Know how to solve every problem that has been solved » ( »Ce que je n’ai pas créé, je ne puis le comprendre… Savoir résoudre tous les problèmes qui ont déjà été résolus »).

    Convergence entre biologie et technique.

    Aujourd’hui, on assiste à une convergence entre biologie et technique. La biologie synthétique, alliance de la biologie et de l’ingéniérie veut court-circuiter le « bricolage » de l’évolution par la rationalité de l’ingénieur (cela manque un peu de modestie, les projets étant par ailleurs assez simples). La bionique transfère les inventions biologiques au milieu technique. La prothétique par des moyens techniques répare et augmente l’homme. L’homme dans l’avenir sera un homme modifié, un homme augmenté par transfert de solutions trouvées par d’autres espèces (régénération de membres, etc.), ou provenant de la technique (vision éloignée, de nuit, dans différentes plages du spectre lumineux, etc.).

    L’homme est un système biologique (4) qui accélère l’évolution par de nouveaux procédés qui font partie de l’évolution et qui cherche à accéder au rève des transhumanistes, l’immortalité .

    1 – http://www.the-scientist.com/?articles.view/articleNo/47579/title/Scientists-Grow-Intestinal-Tissues-With-Functional-Nerves-In-The-Lab/&utm_campaign=NEWSLETTER_TS_The-Scientist-Daily_2016&utm_source=hs_email&utm_medium=email&utm_content=38126326&_hsenc=p2ANqtz-8XPyyGALWxCVH3qj8zCgLygL4XohnTkNg2y_0YlqnH0mWZXOhiMPUQIcmzimvq6c7eyaiLM0TRJbXzSMY3V5bLzWpzAQ&_hsmi=38126326/

    2 – https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Pangénome

    3 – Michel Laurin – STRUCTURE, FONCTION ET ÉVOLUTION DE L’OREILLE MOYENNE DES VERTÉBRÉS ACTUELS ET ÉTEINTS : INTERPRÉTATIONS PALÉOBIOLOGIQUES ET PHYLOGÉNÉTIQUES in « Les fonctions : Des organismes aux artefacts » Sous la direction de Jean Gayon et Armand de Ricqlès Avec la collaboration de Matteo Mossio, p 189-210, Meta-Systems, 2010.

    4 – L’opposition du technique au biologique est totalement formel. L’homme est un système biologique ; les systèmes biologiques sont des systèmes techniques donc l’homme est un système technique. L’homme est un système biologique ; l’homme crée des systèmes techniques donc un système biologique crée des systèmes techniques. L’opposition technique biologique relève du dualisme.

    Pour aller plus loin sur la concrétisation du génome bactérien : cf, « La vie est relations ou les concepts de Simondon confrontés à la Biologie Moléculaire de l’ADN » (https://jorjer.wordpress.com/2016/01/17/la-vie-est-relations/)

  2. Cher Monsieur,
    je découvre, un an après !, votre commentaire. Permettez-moi de vous présenter mes excuses pour une réponse si tardive à votre commentaire dont je n’avais pas été averti. Je vous prie aussi d’excuser le fait que cette réponse sera trop courte pour satisfaire entièrement votre curiosité.
    Pour ce qui est de la modélisation diagrammatique des lignées biologiques, je crois qu’elle est assez avancée dans certaines disciplines, avec les cladogrammes notamment, mais je suis très ignorants dans cette matière (j’ai beaucoup appris en vous lisant). Gagnerait-elle à être confronté à la méthode qui est très brièvement évoquée ici ? Je ne saurais en préjuger car je pense que ce sont les exigences de chaque discipline qui priment en la matière.
    Ce qui m’amène à formuler une seconde remarque : même si le concept de lignée est évidemment d’origine biologique, je pense, comme Simondon, que se serait se fourvoyer de croire que le concept de lignée technique est formé par analogie avec celui de lignée biologique. il n’y a pas vraiment de raison que ce soit le cas même s’il y a certaines caractéristiques analogues (comme le fait que ce sont deux évolutions ponctuées (quoique selon des rythmes très différents)), il faut être très vigilant dans les rapprochements que l’on opère. Par exemple, les exemples que vous donnez de transferts d’organes biologiques sont très pertinents : la greffe cardiaque cependant est plutôt analogue avec le remplacement de pièces détachées que d’un transfert entre espèces différentes, mais l’exemple des bactéries s’en rapproche. L’argument exact de Simondon est cependant différent : il consiste à dire que l’on ne peut pas isoler un organe biologique pour en faire le point de départ d’une nouvelle lignée alors que l’on peut très bien isoler un élément technique et, pour ainsi dire, construire autour de lui un individu technique tout-à–fait différent de l’individu dont il a été extrait. Pour ma part, j’ai pu constater dans les études que je mène qu’il est difficile, sinon impossible, de faire des hypothèses sur la forme que prend la « généalogie » d’un individu technique : parfois elle se présente comme un arbre, avec un point de départ et des ramifications, parfois, au contraire, il s’agit d’une lignée qui hybride des lignées préexistantes ou qui « recrute » ces éléments dans plusieurs lignées indépendantes. Si bien qu’en dépit du recours inévitable à un vocabulaire d’origine biologique, je pense que les analogies fonctionnent sans doute plus comme Simondon et vos propre remarques le suggèrent, c’est-à-dire dans l’autre sens, un peu dans le prolongement de l’animal-machine cartésien, mais désormais avec beaucoup plus d’expérience des risques et des limites de ce type d’analogie et en ne méconnaissant jamais la singularité du vivant. Quoiqu’il en soit, je vous remercie pour votre commentaire extrêmement stimulant.
    Je vous recommande en outre la lecture des travaux de Sacha Loeve qui a remarquablement bien documenté la question de la pertinence (ou non) des analogies dans le domaine des nanotechnologies en étudiant les « machines moléculaires ».
    Bien à vous,
    Vincent Bontems.

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