Le rêveur et le scientiste, deux figures de l’écrivain aux prises avec le réel (1)

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Magali Mouret – Agrégée de lettres modernes, docteur en langue française

Les forces imaginantes de notre esprit se développent sur deux axes très différents. Les unes trouvent leur essor devant la nouveauté (…). L’imagination qu’elles animent a toujours un printemps à décrire. (…) Les autres forces imaginantes creusent le fond de l’être.[1]

            Dans le cadre du débat proposé entre l’objectivation scientifique du réel et sa saisie subjective dans l’imaginaire, nous allons concevoir ici deux figures de l’écrivain aux prises avec le réel : le rêveur face au scientiste. Captant et transmettant une vision du réel, la posture choisie reflète un rapport au monde qui oscille entre deux pôles : le pôle imaginaire et le pôle mimétique. Les deux figures indiquées sont des extrêmes théoriques, mais nous allons voir comment bien souvent elles se conjuguent ou entrent en tension chez un même auteur, dans un même texte. Ainsi ce travail va justement porter sur l’oscillation de l’écrivain, au cœur d’une double postulation. Il s’agira de montrer comment les oppositions traditionnelles, assez factices, se trouvent rapidement dépassées. Nous interrogerons les rapports ambigus de l’écrivain à la science, comment celle-ci peut être intégrée à l’espace littéraire, comment aussi elle peut devenir une méthode ou un modèle, entre rigueur et illusion de la rigueur. Nous verrons également en quoi le positionnement d’un auteur à l’égard de l’approche scientifique du réel signe un engagement porteur d’une idéologie de la littérature. Nous présentons donc, pour étayer notre propos, un parcours à la rencontre des lieux de friction entre rêverie de l’imaginaire et déontologie scientiste.

 

Tout écrivain est bipolaire…

         Prenons pour point de départ de cette réflexion une pathologie qui bénéficie aujourd’hui d’une grande publicité : le trouble bipolaire. Transposons-la maintenant à la littérature et nous voici confrontés à l’image d’un écrivain non plus situé entre deux pôles d’attraction antagonistes, mais devenu le lieu-même de la fusion de ces deux pôles. Ainsi l’œuvre s’envisage comme espace accueillant toutes les oscillations « d’humeur », les intermittences du style, signes de bascule entre réel et imaginaire, deux concepts désormais convergents. L’auteur se révèlerait comme un être bifide. Voyons comment cette théorie peut s’illustrer.

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Ancrage ou évasion

         On peut considérer la mimésis et l’imaginaire comme deux angles d’approche du réel entre lesquels l’auteur doit en permanence se situer. La mimésis, d’inspiration aristotélicienne[2], hante depuis toujours la littérature, sous diverses formes. Elle se veut copie du réel, postulant un réel saisissable, commun. Au Moyen âge, le roman de chevalerie mêle les deux angles, joignant réalisme et merveilleux aussi bien dans la description des lieux ou des personnages, que dans la narration, qui s’enrichit de miracles autant que d’exploits héroïques. Au XVIIème siècle, la mimésis se fond dans les principes rigoureux du classicisme, notamment la règle de vraisemblance. Mais déjà la Querelle des Anciens et des Modernes[3] fait entrevoir la mimésis comme une contrainte à dépasser. Charles Perrault a ainsi développé une littérature axée sur le merveilleux, relayée par de nombreux conteurs depuis lors. De fait, la pratique d’écriture semble largement dépasser ce dilemme qui ressurgit ponctuellement dans l’histoire de la littérature.

 

         La création pure est un mythe de longue date[4] associé au culte du génie. Elle s’appuie sur une conception élitiste de la littérature, en contrepoint de l’image d’un artisanat littéraire[5]. Le maniérisme fonde toute une vision de l’histoire littéraire : écrire sous le patronage d’un auteur, dans sa filiation, représente une forme d’hommage, un exercice de style, un apprentissage noble qui permet de découvrir sa propre originalité, telle une étape nécessaire. À l’opposé, on voudrait pouvoir créer à partir de rien, ce qui suggère une origine divine, quasi mystique, de l’art. Selon la théorie platonicienne exposée dans le mythe de la caverne[6], l’art viserait à se rapprocher de l’essence. Se perpétue alors l’idée d’un dédoublement que manifeste le couple dichotomique eidos et eidolôn. Aujourd’hui, la création humble, qui passe par une étape de reproduction, n’empêche pas l’accès au sublime : l’évasion paradoxale du réel par l’ancrage dans le réel, est une manière de sortir d’une classification sclérosante. Ainsi opère le vertige d’une révélation du connu, par une littérature du quotidien qui joue sur le changement d’échelle. Claire Castillon, dans son recueil de nouvelles Insecte, passe ainsi à la loupe des troubles comportementaux qui prennent des proportions démesurées. L’hybris des narrateurs affole l’angoisse du lecteur, le plongeant dans un univers morbide et délétère. En voici un exemple :

Je suis tachycardiaque. Mon cœur panique (…) Je suis tachycardiaque et paranoïaque. (…) je tachycardise.[7]

 

Ici la narratrice par son obsession ne voit plus la réalité qu’à travers ses pulsations. Toute la narration se distille selon le rythme de celles-ci : le rythme des phrases s’y plie tandis que la mention explicite de l’accélération cardiaque se réitère comme un refrain.

 

 

Le rapport au réel et au monde

         Que ce soit dans le roman réaliste, ou ailleurs, dans l’utopie et la dystopie pour prendre des exemples extrêmes, le rapport au réel est toujours marqué et l’écriture continue de suggérer, par l’écart fictionnel, une représentation de notre monde, de notre société : dans ce qu’elle semble être, pour la littérature-miroir, dans ses aspirations pour l’utopie ou ses craintes pour la dystopie. Avec l’utopie et la dystopie, l’imaginaire offre un prolongement au réel, permettant l’hypothèse, le développement d’un rêve ou d’une angoisse, dans le modèle ou le contre-modèle. L’ironie devient une ressource pour gérer la distance entre réel et imaginaire. Au niveau du rythme, l’emballement phrastique est révélateur de cette tension entre une origine maîtrisée par la raison et une fin délirante. Cela donne une écriture du jaillissement, dont Régis Jauffret est l’un des spécialistes. À titre d’exemple, voici une phrase caractéristique de cet emballement qui part d’un détail concret pour aboutir à une vision absolument tragique, voire apocalyptique :

Pas de casque, les deux casques étaient restés là-haut posés sur le lit de la salle de gym comme des têtes coupées de motards guillotinés sur l’autoroute par le rail de sécurité.[8]

Alors que le premier syntagme, purement informatif, se réduit au minimum, avec ellipse du verbe, le second se développe de manière pléthorique par un enchaînement de détails anodins pour mieux préparer la chute, brutalement morbide. Ainsi le détail matériel a donné naissance par analogie à une image ultra-violente, combinant les connotations d’accident et d’exécution.

 

 

Épistémologie et poésie

         L’exemple de Régis Jauffret nous amène à nous interroger sur l’impulsion et la création. Plus que le roman, la poésie paraît un genre propice à une réflexion sur l’inspiration et la matière de la littérature. Elle occupe une place à part du fait de son aura, lorsqu’elle est conçue en même temps comme moyen de connaissance. Selon cette théorie, elle permettrait, par la libre association des mots, une communication avec la transcendance. Elle serait moyen d’accès à la profondeur du monde. Cette fonction n’implique pas une forme didactique, bien au contraire. La poésie parle alors à qui l’entend, dans un fonctionnement sacré, magique, dans la lignée d’Orphée et surtout d’Apollon, lequel, intercesseur entre les autres dieux et les hommes, aide ces derniers à percevoir et comprendre dans le monde réel les indices renvoyant au divin. Ainsi le poète vates, « devin », procède à l’élucidation du monde, parlant une langue à part, qui peut virer à l’hermétisme. Tout poète qui se revendique, souvent de manière métaphorique, parfois ésotérique, de cette tradition antique, affirme un pouvoir de connaissance propre à la poésie, apte à nous révéler les sens cachés de notre monde. C’est aussi bien dans le réel concret avec Francis Ponge[9], que dans ses détours les plus abstraits avec Stéphane Mallarmé[10], que la poésie accomplit cette mission de quête de sens. Mais entre ces deux extrêmes, on peut encore trouver d’autres chemins reliant l’immanence à la transcendance. C’est par exemple la théorie des synesthésies ou correspondances sensorielles, développée par Swedenborg[11], appliquée par Baudelaire et nombre de ses successeurs. Qui ne connaît pas le vers suivant ?

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfant. [12]

La révélation intervient dans le surgissement de l’équivalence, qui permet d’accéder à une compréhension des interactions sensorielles. Swedenborg, à la fois scientifique et mystique, illustre bien le carrefour de la science et de l’imaginaire auquel nous convie Bachelard. Cette version poétique de la synesthésie trouve un écho dans la science « pure », qui a notamment étudié la manière dont certains musiciens se représentent les notes de musique comme des couleurs[13]. Le mouvement du symbolisme et le concept rimbaldien du poète voyant développent également l’idée d’une voie épistémologique originale qui passe par l’expression poétique.

 

 

Le vrai en littérature

La problématique de la connaissance n’est pas éloignée de celle de la vérité. Il existe une forme de littérature que l’on considère comme vraie, plus que l’autobiographie : le témoignage, qui met en avant l’expérience vécue et non l’individu pour lui-même comme dans l’autobiographie. Ce vrai-là, émanant du témoignage, s’inscrit dans une littérature à portée universelle. On y croise par exemple Si c’est un homme de Primo Levi, œuvre dont le titre à lui seul montre cet ancrage dans une réflexion humaniste. La véracité avérée du témoignage donne à l’œuvre une caution morale. En tant que témoignage, elle acquiert une valeur sur le marché d’une littérature en quête de sens rationnel, loin des potentialités de l’imaginaire. Mais la recherche effrénée de vérité prend-elle le pas sur l’imaginaire en littérature ?

Un positivisme radieux ?

            Voici la définition du mot « positivisme » proposée par le Larousse :

Système d’Auguste Comte, qui considère que toutes les activités philosophiques et scientifiques ne doivent s’effectuer que dans le seul cadre de l’analyse des faits réels vérifiés par l’expérience et que l’esprit humain peut formuler les lois et les rapports qui s’établissent entre les phénomènes et ne peut aller au-delà.

Malgré tous les serments d’allégeance envers ce modèle scientifique séduisant pour un esprit rationnel, Zola lui-même, écrivain naturaliste incarnant un fort engagement d’objectivité, est attiré par l’imaginaire au point de laisser libre cours à des élans dignes de l’épopée. On peut citer ici l’écriture allégorique de certaines pages de La Bête humaine, ou l’atmosphère de tentation lourde d’ivresse et de déliquescence dans de nombreuses descriptions de Nana. La documentation en littérature au XIXème siècle est une préoccupation constante, même chez les poètes, qui font du carnet de voyage une source d’inspiration, tel Théophile Gautier avec le recueil España qu’il rédige en regard de Voyage en Espagne, carnet d’impressions[14]. La fiction s’appuie ainsi sur l’expérience. Le rôle dévolu à l’imaginaire se résume alors à donner vie au récit, qui va s’incarner dans des personnages, s’ancrer dans un lieu à l’image du réel. La science peut inspirer une méthode rigoureuse d’écriture, ainsi qu’un mode de déroulement de l’action, notamment par un mécanisme inductif lié à l’hérédité, propre au naturalisme, mais l’imaginaire nourrit en permanence l’histoire, il innerve les personnages, il colore l’action. Le choix d’un registre, les interférences d’un réalisme toujours affleurant les bords du pathétique et du tragique font basculer l’auteur du désir d’objectivité vers la tentation du Livre. Ainsi, plus qu’elle n’en est l’aboutissement, l’œuvre accueille le fantasme scientifique de l’écrivain dans un syncrétisme personnel. Si telle était la volonté de l’auteur de continuer d’écrire dans les rails de l’objectivité, pour quoi faire une roman ? Pourquoi ne pas poursuivre dans la voie d’un journalisme feuilletoniste ?

Dernier des philosophes des Lumières, porteur d’un regard critique sur la démarche de ses pairs, Condorcet a dénoncé le culte de la Raison comme une nouvelle menace érigeant la science en déesse moderne. Ce culte poussé à l’extrême va de fait entraîner un renversement en littérature, une sorte de révolution copernicienne qui fera de la science une caution à continuer d’écrire, et à publier, face à un imaginaire vu comme aporétique, stérile. S’inventer un nouvel espace digne de l’ambition scientiste, tel est sans doute le but des mouvements littéraires émergeant au XIXème siècle contre le règne du tout imaginaire : réalisme et naturalisme. Même si l’illusion est admise en son sein, entérinée par Maupassant dans la Préface de Pierre et Jean[15], les faits sont là. Dans la lignée des rêveurs pliant leur imagination à un modèle rationnel, donnant une apparence de rigueur, on trouve « la fausse lumière des intuitions géométriques »[16]. Fausse lumière justement : le XXème siècle, douloureusement marqué par l’expérience réitérée de la mort en masse, de la dénégation de l’humain, reviendra sur la célébration du progrès et de la raison, trouvant dans l’imaginaire un refuge salvateur, une ressource pour re-naître au monde, tandis qu’une frange de la littérature qui se veut toujours rationnelle bute sur le réel, faisant éclore dans un hoquet l’absurde dans toute la splendeur de son aporie, et de ses courts-circuits communicationnels, magistralement illustrée par Beckett ou Ionesco.



[1] Bachelard, Gaston, L’Eau et les rêves, [1942], Paris, Le Livre de Poche, Bilbio essais, 1994, Introduction, «Imagination et matière », p.7.

[2] Aristote, Poétique.

 [3] Perrault, Parallèles des Anciens et des Modernes, 1688-1697.

 [4] Le mythe de Prométhée notamment illustre ce fantasme de pouvoir créer à partir de rien.

 [5] Cette conception artisanale s’illustre dans l’étymologie de la poésie, poiein, qui signifie « façonner ».

 [6] Platon, La République, livre VII.

 [7] Castillon, Claire, Insecte, Paris, Fayard, Le Livre de Poche, 2006, p.37 à 40, ces mentions réitérées scandent l’avancée de l’action dans la nouvelle intitulée « Ils ont bu du champagne au restaurant ».

 [8] Jauffret, Régis, Tibère et Marjorie, Paris, Points, Seuil, 2010, p.59.

 [9] Ponge, Francis, Le Parti pris des choses, 1942.

 [10] Mallarmé, Stéphane, Poésies, 1899.

 [11] Swedenborg, Emanuel, Du commerce de l’âme et du corps, 1785, trad. fr.1843, ou Du ciel et de ses merveilles, et de l’enfer, 1758, trad. fr. 1899.

 [12] Baudelaire, Charles, Les Fleurs du Mal, « Correspondances », 1857.

 [13] Elle se nomme chromographémie et a été étudiée notamment par le chercheur américain Sean Day. Une référence sur les différentes théories scientifiques associées : Cytowic, R. (2002). SYNESTHESIA : A Union of the senses. Cambridge : A Bradford book.

 [14] Gautier, Théophile, Voyage en Espagne, 1843 ; España, 1845.

 [15]Maupassant, Pierre et Jean, 1888.

 [16] Bachelard, Gaston, La Poétique de l’espace, Paris, P.U.F., Quadrige, p.192.

 

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