Le travail des républicains (2)

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Le travail dans le néo-républicanisme aujourd’hui

Vincent Bourdeau est MCF en philosophie à l’Université de Franche-Comté et membre du laboratoire Logiques de l’agir (EA 2274).

            L’ouvrage récent qui a sans doute le plus insisté sur l’urgence qu’il y a à envisager à nouveau une citoyenneté économique –l’urgence d’inclure une dimension civique dans les activités économiques– est sans conteste l’ouvrage de Michael Sandel, Democracy’s discontent, dont la deuxième partie est intitulée « The Political Economy of Citizenship ». Au « malaise » dans la démocratie, devrait ainsi répondre une « économie politique de la citoyenneté ». Dans cet ouvrage, Sandel consacre tout un chapitre à l’opposition entre « Travail libre » et « Travail salarié » (chapitre 6), interrogeant ainsi les racines économiques du modèle républicain américain, ni plus ni moins que ne le faisait Vacherot au XIXe siècle à propos du modèle républicain français après 1848. Sandel s’attache à montrer que Jefferson, à la fin du XVIIIe siècle, avait tenté d’actualiser le modèle classique selon lequel « la liberté dépendait d’une citoyenneté vertueuse, indépendante, propriétaire, qui reposait elle-même sur une économie à prédominante agricole »[1]. Si dans les années 1810, Jefferson se convertit à l’idée d’une république partiellement manufacturière, il le fait sans abandonner pour autant un questionnement proprement républicain au sujet des « arrangements économiques […] les plus favorables au gouvernement de soi »[2]. Le véritable tournant et abandon d’un idéal civique économique s’est joué, selon Sandel, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, au moment où l’on est passé d’une « économie politique de la citoyenneté à une économie politique de la croissance  économique et de la justice distributive, d’une philosophie publique républicaine à une philosophie politique libérale transformant l’idée de république en une version simplement procédurale de cette dernière »[3]. Là encore, la question de l’acceptation ou non du salariat a été particulièrement cruciale : les républicains de type jeffersonien soutenaient au mieux que l’on pouvait tolérer le salariat à la seule condition de le concevoir comme une étape –limitée dans sa durée– de la vie d’un individu. Seul son caractère instrumental pouvait le justifier, et il ne pouvait être accepté qu’à raison de favoriser l’acquisition d’une indépendance économique. En aucun cas le salariat ne pouvait être considéré comme un état permanent de l’individu[4]. Mais dans un contexte de guerre civile –et d’extension des activités industrielles– où la question de l’abolition de l’esclavage était un enjeu brûlant, le salariat s’est rapidement imposé comme un gage de liberté par opposition au modèle esclavagiste, quand bien même un personnage aussi important que Lincoln lui-même se refusait à cette équation (salariat = liberté moins esclavage).

Si le courant coopératif, aux Etats-Unis, pouvait offrir une alternative (notamment à travers le mouvement des Knights of Labor dans les années 1890), celui-ci perdit rapidement la partie à mesure que le salariat se parait des habits de protecteur de l’ouvrier – habits que lui faisait endosser, à peine plus tôt, Cernuschi en France. Le salariat, encadré par une législation appropriée et par l’émergence d’un syndicalisme ouvrier, est apparu ainsi comme la meilleure garantie d’une protection du travailleur. Théoriquement, pourtant, la formule coopérative et le type de distribution des pouvoirs et de la propriété économique qu’elle permet, semblent mieux adaptés à l’idéal républicain soutient Sandel. C’est ce point de vue qu’adopte l’article de William H. Simon, « Social-Republican Property »[5].

Dans cet article, cet auteur établit une approche proprement républicaine des schèmes coopératifs en économie à partir d’une définition de la « propriété sociale républicaine », il promeut ainsi une véritable économie républicaine fondée sur l’organisation en coopératives du champ de la production. La dernière partie de son article (pp. 53-79), est ainsi intitulée « L’économie politique de la propriété sociale républicaine ».

Le schéma économique que retient Simon combine une économie fondée sur la propriété sociale républicaine et le maintien d’une économie de propriété privée libérale. Ce qui distingue la première de la seconde, c’est le souci qu’elle affiche de subsumer les droits du propriétaire individuel aux orientations démocratiquement et collectivement décidées par les associées. Elle fonctionne ainsi que certains modèles coopératifs peuvent en être l’illustration pratique : ceux qui identifient toute part possédée dans la coopérative à une voix, peu importe la quote-part détenue par l’associé. Simon imagine qu’une telle économie coopérative doit être animée par l’enthousiasme et la volonté des participants, il exclut ainsi un modèle coopératif généralisé (au moins dans un premier temps) et décidé d’en haut par l’État, tel qu’avait pu le mettre en place l’ex-Yougoslavie. Il ne rejette pas pour autant des mécanismes centraux incitatifs, sous la forme d’impôts spécifiques, ou d’exonération d’impôts dans le cas de donations ou d’héritages dirigés vers les coopératives.

D’une manière générale, on peut donc considérer que la question du travail se trouve intégrée dans la dimension coopérative de l’économie civique que favorisent les théoriciens du républicanisme actuels. Les critiques à l’égard du schème coopératif ne sont pas ignorées par ses promoteurs : en particulier, il n’est pas contesté qu’un tel schème ne saurait être une réponse satisfaisante à la pénurie de travail dans nos sociétés modernes. Au mieux, le schème propose-t-il une réorganisation du travail et de la distribution du pouvoir au sein des lieux de production, mais en aucun cas il ne répond à la question du travail telle qu’elle se pose à ceux qui n’en ont pas. En effet, si la non domination semble mieux garantie à l’intérieur de la sphère du travail lorsque ce dernier est soumis à un schème coopératif, on retrouve le défaut, traditionnellement reproché aux républicains, de produire un univers élitiste et fermé où la catégorie de citoyenneté ne concerne qu’un club relativement restreint. Le développement même de l’économie coopérative –à l’image d’une économie de marché axée sur la croissance des richesses– peut se présenter comme une réponse à une telle critique. Mais elle n’est pas la seule, et sans doute pas la plus convaincante. Elle soulève en effet un nouveau problème : celui de la place générale qu’occupe le travail dans une société républicaine, de même que celui de la nature de ce travail. Une réponse à ces deux objections pourrait être de considérer que la dimension collégiale de la décision peut intégrer ces paramètres : temps consacré au travail, type de travail envisagé ou compensation imaginée en fonction de la pénibilité, en interne, sans contredire la définition d’un cadrage plus général de l’économie au niveau de la République dans son ensemble, qui assurerait des formes de relais favorisant l’insertion des individus dans les sphères du travail et s’attacherait à maintenir ces dernières à une juste place dans le fonctionnement général de la société républicaine[6]. Mais alors l’efficacité économique même d’une telle dimension collégiale, conçue à tous les échelons de la société (de l’atelier jusqu’à l’Assemblée) pourrait être contestée. En somme, la « républicanisation » de l’économie aurait un coût incompatible avec les exigences économiques elles-mêmes. À plus forte raison si, comme c’est le cas dans le schème coopératif, elle se donne comme ambition de favoriser une forme de dispersion de la propriété et de prévenir la constitution de larges concentrations des moyens de production, concentrations dont la dynamique du capitalisme semble dépendre.

Dans « Neorepublicanism and the Civic Economy », Richard Dagger a pu souligner la cohérence interne des différentes propositions actuelles d’économie républicaine, dans lesquelles il inclut la démocratie des propriétaires que Rawls privilégie ouvertement dans La Justice comme équité[7]. Cette cohérence repose sur le primat donné aux grands principes républicains – en particulier la publicité des débats et la promotion du gouvernement de soi – sur toutes les considérations économiques. Tout le problème est ici résumé –dans lequel la question du travail n’est qu’une infime partie : une économie républicaine ne peut pas s’insérer dans l’économie capitaliste sans transformer en profondeur les principaux ressorts de cette dernière.

 

Conclusion

 

            Je suis parti d’une analyse, rapide, des enjeux historiques et actuels d’une évaluation proprement républicaine du travail. J’ai suggéré qu’une caractérisation républicaine du travail devait porter l’accent sur les phénomènes de domination que l’on pouvait lui associer, étant donné que le cœur théorique du républicanisme consiste en une appréhension et une promotion de la liberté comprise comme non domination. Trois formes de domination semblaient se dégager concernant le travail : des phénomènes de domination liés à la distribution du pouvoir au sein même des lieux de travail ; le travail comme instrument de domination par lui-même (via des facteurs de pénibilité, d’emprise des individus par le temps et d’organisation de ce dernier, etc.) ; enfin le travail comme valeur des valeurs, écrasant les possibilités alternatives d’expérience de soi.

Historiquement, comme on l’a noté, le républicanisme est porteur d’un idéal de réalisation de l’individu qui se joue hors la sphère du travail. Il est donc d’emblée enclin, même lorsqu’il le prend en compte, à « secondariser » l’objet travail, refusant en tous cas d’en faire la valeur des valeurs. Mais ce qui lui donnerait une position de recul ou de critique à l’égard de cette domination culturelle du travail est aussi ce qui semble avoir incité le républicanisme –par une posture un peu aristocratique qu’il a conservée– à ne pas prêter assez attention aux aspects que l’on pourrait qualifier de « techniques » du travail. La dimension dominatrice du travail, telle qu’elle se révèle dans les formes contemporaines que prend ce dernier dans le capitalisme avancé, paraît avoir été négligée. La puissance d’imprégnation du travail dans nos sociétés modernes –notamment à travers la forme salariale, véritable portail d’accès à tous les univers sociaux hors travail (santé, loisirs, etc.)  et dont on perçoit toute la force lorsqu’elle est remise en question– est passée et passe encore trop souvent inaperçue à ses yeux.

Le républicanisme s’est en effet surtout attaché à la première dimension de la domination, et c’est naturellement celle-ci qu’il retrouve à l’heure où sa tradition se voit réactivée et qu’il se ressaisit par là même de la question du travail. Ce panorama laisse donc ouverte la question de savoir comment la pensée républicaine sur le travail pourrait aujourd’hui se nourrir des analyses qui se penchent sur les évolutions concrètes qui touchent ce dernier, et sur la façon dont ces évolutions irriguent l’ensemble de nos activités humaines. Pour cette raison, et comme elle a parfois tenté de le faire par le passé, la pensée républicaine doit nouer un dialogue serré et fructueux avec les sciences sociales (sociologie du travail, psychologie du travail, histoire du travail, mais aussi travaux en sociologie des sciences et des techniques) qui s’attachent particulièrement à creuser la question de la domination au travail sous les deux aspects que le républicanisme a, de par son histoire, tendance à occulter[8].


[1] Sandel M., Democracy’s Discontent. America in Search of a Public Philosophy, Cambridge Mass., Harvard University Press, 1996, p. 137.

[2] Idem, p. 149.

[3] Ibid., p. 172.

[4] Ibid., p. 179.

[5] Simon W.H., « Social-Republican Property », UCLA Law Review, 38, N°6, 1990-1991, pp. 1335-1414.

[6] Une autre voie consiste à créer les conditions républicaines d’une autonomie à l’égard du marché du travail lui-même, c’est celle qu’emprunte Stuart White lorsqu’il propose l’instauration d’un civic minimum (revenu citoyen), voir : S. White, The Civic Minimum. On the Rights and Obligations of Economic Citizenship, Oxford, OUP, 2003. Mais là encore, le même genre de critique – l’absence d’efficacité économique – pourrait être reconduite. Sur le travail de White, voir le texte de Marie Garrau dans ce Dossier.

[7] Dagger R., « Neorepublicanism and the Civic Economy », art. cit. ; J. Rawls, La Justice comme équité. Une reformulation de Théorie de la Justice, La Découverte, 2008[2001]. Dagger malheureusement ne discute pas directement le schème coopératif et n’aborde pas la thèse de Simon.

[8] Pour une première tentative d’élargissement de la question du travail à un contexte économique plus large au sein même des formulations néo-républicaines, je me permets de renvoyer à mon article : « Le marché des égaux. Un aspect socialiste de l’échange républicain », in Revue de philosophie économique, à paraître (Automne 2012). On trouvera des pistes prometteuses dans l’ouvrage de S. White, The Civic Minimum, op. cit., 2003, mais aussi dans le numéro de la revue Philosophy, Politics & Economics, déjà cité note 27.

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