Les cinq sources de la décroissance

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Fabrice Flipo Maître de conférences HDR / Philosophie sociale et politique, philosophie des sciences Labo : Laboratoire de Changement Social et Politique (EA7335 – Paris 7 Diderot)

Introduction

La critique de la croissance apparaît dans les années 60 et 70 avec notamment l’emploi du mot « décroissance » par André Gorz dans un débat avec Sicco Mansholt. Elle est éclipsée dans les années 80 et 90 avant de revenir dans les années 2000, via la création du journal éponyme. Le courant de pensée attire indéniablement. Si le premier colloque international organisé à Paris en 2008 avait attiré autour de 200 personnes, le quatrième et dernier en date qui s’est tenu à Leipzig en septembre 2014 a enregistré une fréquentation de près de 3000 personnes[1]. Le mot est traduit en anglais (« degrowth »), en espagnol et dans bien d’autres langues. Pourquoi se réclamer ainsi de la décroissance ? Quels sont les principaux arguments ? L’objet de cet article est de tracer les grandes lignes de l’argumentation « décroissante », telle qu’elle se présente dans ces différentes manifestations.

Source Stock.Xchg

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Qui parcourt la littérature critique de la croissance peut identifier cinq sources conduisant à soutenir que la poursuite de la croissance n’est pas souhaitable, et non une seule. Ces sources n’ont pas de supériorité évidente l’une par rapport à l’autre. Leur priorité relative varie selon le public ou le mouvement considéré. Prises ensemble, ces sources peuvent être comprises comme se renforçant mutuellement ou au contraire s’excluant, ce qui explique que la mouvance décroissante n’ait pas formé un courant politique homogène, et soit animée de débats internes intenses. Parler de « source » se justifie à partir du moment où chaque foyer est un faisceau de raisons convergentes qui engendre de proche en proche toutes sortes de remises en cause, dans la manière de penser la vie en commun. C’est un point de départ thématique, justifiable par une diversité d’arguments, qui irrigue et fertilise d’innombrables réflexions qui pouvaient auparavant paraître éloignées les unes des autres. Pour chacune des sources que nous abordons sans ordre de priorité nous esquissons les principaux arguments et contre-arguments. Nous concluons en ouvrant sur une discussion qui demanderait à être approfondie dans un autre article : la décroissance met en cause l’universalité dont la modernité se prétend porteuse.

I. La source écologiste

Une première source est écologiste, elle est attachée aux écosystèmes et au respect du vivant, qui lui-même s’appuie sur une diversité de critères, bien identifiés par le courant de l’éthique environnementale notamment[2]. Ici la décroissance est la conséquence de toute politique écologique prise au sérieux, elle en est même le signe. De nombreuses études montrent en effet que la pression sur les écosystèmes augmente avec la croissance économique, telle que peut la mesurer l’indicateur PIB. Les arguments en faveur d’une telle corrélation sont nombreux. L’indicateur empreinte écologique montre par exemple que le monde utilise 125% des capacités de renouvellement de la Terre[3]. Un récent rapport de la FAO indique que si les prélèvements continuent de s’intensifier au rythme actuel alors les océans seront épuisés, toutes pêches confondues, en 2048[4]. La désertification touche 1/3 des terres mondiales, la diversité biologique domestique s’est  effondrée de 50 à 75%, les espèces disparaissent à un rythme 100 à 1000 fois plus rapide que le rythme préindustriel etc. Tous les signes de dégradation rapide et massive des écosystèmes sont là. La situation est déjà très avancée : le Rapport du Millénaire sur les Ecosystèmes montre que 60% des écosystèmes sont dégradés ou utilisés de manière non durable[5]. Ces rapports mettent en général en évidence que l’industrialisation est à l’origine de cette dégradation massive, même si le facteur population a joué un rôle important. Or le PIB est le signe du degré d’industrialisation et de puissance productive atteint, comme l’a montré François Fourquet[6].

La nécessité d’une décroissance est avancée contre d’autres théories qui soutiennent que la croissance économique peut être maintenue tout en réduisant l’emprise sur la planète. Les arguments en faveur de cette thèse d’une « dématérialisation de l’économie » sont nombreux et la discussion est complexe. Nous n’avons pas la place pour tout restituer ici. L’argument général dominant est cependant que la technologie ou capital technique (qui inclut partiellement l’organisation) peut réussir à concilier croissance économique et environnement. Le courant dit de « durabilité faible » en économie compte au nombre des nombreuses déclinaisons de cette perspective[7], mais on aurait tort de penser que la question ne concerne que les économistes. La conviction que la technologie est une solution est largement répandue dans la société française, jusqu’au fond des campagnes, comme le montrent les études de terrain[8]. Cet argument dominant comporte des déclinaisons. La première soutient que l’économie des services ou économie immatérielle pourrait présenter un impact écologique moindre. Cet argument a été battu en brèche par Jean Gadrey, un spécialiste de l’économie des services[9]. Il a été remis en cause par nos propres travaux, qui montrent que rien n’indique que les TIC produisent un effet positif sur l’environnement[10]. Une autre déclinaison du même argument repose sur l’observation de l’évolution de certains pays développés tels que la France, dont le PIB croît plus vite que les émissions de GES. Mais outre que cet indicateur est partiel, il devient faux dès qu’on évalue l’impact du mode de vie dans sa totalité, et pas seulement les émissions nationales. On est alors conduit à ajouter 40% de gaz à effet de serre en plus de celles produites sur le territoire. C’est un effet notamment des délocalisations : les ordinateurs sont produits en Chine, mais utilisés en France. Et le fait est observable dans toutes les sociétés industrialisées, sans exception. Parier sur une fin proche de cette corrélation, comme le fait Jeremy Rifkin[11], peut être compris comme une manière de reporter dans le temps des mesures qui seraient nécessaires, ici et maintenant.

A côté de ces arguments qui leur semblent fragiles, les partisans écologistes de la décroissance avancent que les écosystèmes rendent un ensemble de services fiables, connus, bien mieux étayés que d’hypothétiques compensations technologiques, dont la valeur est énorme, et a été estimée à deux fois le PIB mondial[12]. Ces services sont la richesse dont nous disposerons quand les ressources fossiles et épuisables auront disparu[13]. L’enjeu est aussi de défendre ce qui est jugé essentiel (« ce à quoi nous tenons »[14]) mais qui, dans la perspective industrialisée, paraît un luxe de pays riche, alors que la réalité est souvent inverse, au sens où ce que nous avons appelé ailleurs les biens naturels[15] sont l’unique richesse des pauvres, qui ne disposent pas de capital manufacturé[16]. Il s’appuie aussi sur des questions de justice : la dette écologique envers le Sud ou les générations à venir, ou la dignité que nous devons reconnaître envers les entités non-humaines telles que les écosystèmes ou les êtres vivants. Sur ces points précis la littérature philosophique est extrêmement riche, mais aussi très éclatée. Le respect de la nature conduit à une décroissance de notre emprise sur elle.

II. La source bioéconomiste

La seconde source peut être dite « bioéconomiste ». Pour elle la décroissance n’est pas une norme ou une politique à faire exister, comme dans le premier cas, c’est au contraire un fait dur et têtu avec lequel nous devrons tôt ou tard composer. Les arguments en faveur de cette thèse sont nombreux. La discussion étant une nouvelle fois assez complexe nous nous en tiendrons aux éléments les plus saillants. Un premier argument est le ralentissement progressif de la croissance des économies les plus industrialisées, depuis plusieurs décennies[17]. Des économistes qui ne sont nullement favorables à l’idée de décroissance tels que Robert Solow ont aussi observé que les innovations telles que les TIC n’amènent pas de gain de productivité aussi massif que les précédentes[18]. L’état stationnaire est donc à nos portes. Un second argument est la dépendance des économies les plus développées envers des ressources qui sont en voie de raréfaction, telles que les ressources énergétiques fossiles. Le fait que les compagnies aillent chercher du pétrole à plusieurs centaines de mètres de profondeur ou dans des zones plus difficiles sur le plan politiques telles que l’Ardèche ou la Seine-et-Marne (gaz de schiste) indique qu’elles n’ont plus guère d’autre possibilité. Gaël Giraud a récemment montré ce dont les « peakistes » avaient l’intuition depuis longtemps, et que ne voient pas la plupart des économistes, du fait des cadres de leur discipline : que l’importance de l’énergie dans l’économie est bien plus que proportionnelle à sa valeur ou son volume apparent[19]. Autrement dit ce n’est pas parce que nous ne consacrons que quelques fractions de notre dépense nationale à l’énergie que son importance économique est de cet ordre-là , contrairement à ce que suggère une lecture marginaliste des préférences révélées. Parce que l’énergie conditionne toutes les autres productions, elle est à la base de l’industrialisation et de la mécanisation. Nous disposons tous en moyenne d’une centaine « d’esclaves énergétiques »[20].

L’argument bioéconomiste possède des filiations qui plongent assez loin dans l’histoire, tout comme l’argument écologiste, pour peu que l’on se penche sur la question. Le travail sur ces questions délaissées ne fait que commencer[21]. Les économistes classiques tels que T. Malthus[22] ou S. Jevons[23] estimaient par exemple que la croissance ne pouvait pas durer, pour des raisons différentes mais qui tous deux mettait en cause une limite à la productivité technique. Les milieux qui s’intéressent à la question ne remontent pas si loin. Ce sont surtout Nicholas Georgescu-Roegen et le Club de Rome qui sont les références cardinales. En effet le mot « décroissance » apparaît explicitement dans le titre d’une sélection de travaux de Nicholas Georgescu-Roegen traduite par Jacques Grinevald et Ivo Rens, en 1979[24]. Ils peuvent au moins être considérés comme ceux qui ont remis la question à l’ordre du jour. Le mathématicien et économiste roumain écrivait dès 1971 que la fin de la phase industrielle sera d’autant plus rapide que le niveau de développement économique atteint est élevé[25]. Chaque voiture produite l’est au prix des voitures à venir[26], chaque arme fabriquée est un soc de charrue en moins. L’ingénieur centralien Philippe Bihouix a récemment réactualisé l’argument, sur la base d’un travail fouillé sur les réserves mondiales de métaux[27]. Toute une discussion prend place dans ces milieux pour évaluer dans quelle mesure d’autres ressources peuvent prendre le relais. Les raréfactions sont interdépendantes entre elles, puisque l’un des moyens de contrarier l’épuisement des ressources en matériaux est de dépenser plus d’énergie, ou qu’inversement plus d’énergie (panneaux solaires, éoliennes etc.) nécessite d’utiliser plus de matériaux. Les ressources renouvelables ne sont pas illimitées non plus. Elles offrent un flux potentiellement illimité, dans le temps, mais pas en volume. Ici encore la discussion sur les choix techniques conditionne des enjeux politiques voire philosophiques puisque le caractère limité des ressources conduit par exemple Hermann Daly, l’un des fondateurs de l’important courant de pensée économique de l’économie écologique (Ecological Economics) à soutenir que la soutenabilité de l’économie relève aussi d’une question de taille, et pas seulement de composition[28].

Dans le débat sur les ressources l’argument d’une décroissance vient aussi contre-balancer ceux que le député Vert Yves Cochet appelle les « cornucopiens »[29], catégorie qui a en partage une commune conviction que les arguments « décroissancistes » sont malthusiens, au sens où ils n’ont pas suffisamment confiance dans les pouvoirs de la technologie. On retrouve aussi ici l’argument de la durabilité faible, c’est-à-dire de la substitution du capital technique au capital naturel. Contre le Club de Rome l’économiste américain William Nordhaus[30] estimait déjà en 1973 que le problème était moins la ressource naturelle que le capital et le travail, qui permettent d’accéder à des ressources très abondantes comme le nucléaire (surgénérateurs et fusion), permettant selon lui d’alimenter les automobiles pendant au moins cent millions d’années. N’est-il pas risqué d’être aussi optimiste ? Nordhaus anticipait l’objection et affirmait tranquillement que nous avons cent ans pour trouver, ce qui est plus que suffisant, compte-tenu du rythme de changement technique observé dans le passé. Son hypothèse est que la raréfaction de certaines ressources naturelles provoque l’arrivée de « technologies de rupture » (backstop technologies) qui pallient au problème à temps. Une ressource s’épuise, mais une autre prend la relève. Au bois a succédé le charbon, puis le pétrole, puis l’électricité. Différents travaux empiriques tels que ceux de Barnett et de Morse, menés sur des séries longues (1890-1960) aux États-Unis sont mis en avant et semblent confirmer la substitution[31]. Plus récemment Paul Romer, que l’on dit « nobélisable », affirmait, dans une interview (2001), ne pas voir la croissance s’arrêter avant « cinq milliards d’années, quand le soleil explosera »[32]. La croissance est donc la solution et non le problème, puisque c’est elle qui fournit les bibliothèques et le capital permettant de transformer des éléments physiques en ressources, en richesses. Sans le savoir-faire et le capital permettant de réaliser une centrale nucléaire, l’uranium n’est pas une richesse. Avec la croissance la richesse croît donc doublement : par la production, mesurée en PIB, et par la transformation d’éléments disponibles mais jusque-là sans valeur. Ainsi la nature est-elle valorisée, « mise en valeur ».

La confiance libérale dans la technologie ne trouve guère d’écho critique, du côté marxiste. Cette dernière a en effet tendance à interpréter les arguments relatifs à la rareté comme un nouveau stratagème libéral visant à faire comprendre aux exploités qu’ils devront se serrer la ceinture. Daniel Bensaïd se demandait ouvertement en 1995 si l’énergie venait réellement à manquer[33], manière de dire que rien ne presse sur ce front-là. L’écart peut être illustré par exemple par le concept d’austérité, que les décroissants entendent de manière positive comme sobriété et partage, parfois explicitement dans l’esprit des anciens communismes (More, Cabet etc. pour qui la frugalité était une composante nécessaire de l’égalité), alors que pour les courants marxistes il renvoie aux politiques néolibérales de compression des « charges » salariales, dans le but de restaurer le taux de profit.

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III. La source anthropologique

Une troisième source vient de l’anthropologie, et peut être symbolisé par un nom : Serge Latouche. Cet auteur soutient que l’époque contemporaine ou « moderne » est structurée par un lien social très particulier, fondé sur la division du travail et l’échange à bénéfices économiques mutuels. Ce rapport au monde est celui de l’homo economicus et est souvent présenté comme émergence de la rationalité comme tel, ainsi chez Louis Dumont[34], de concert avec Pierre Rosanvallon[35] ou Marcel Gauchet[36]. A l’opposé de cette thèse, Serge Latouche estime que les modes de vie non-mondernes n’étaient pas moins rationnels, ils se fondaient simplement sur d’autres rapports au monde. La modernité serait donc contingente et dépendante d’une représentation particulière du monde et de l’histoire, ce que reprend notamment un auteur comme Marshall Sahlins, pour qui une seconde voie vers l’abondance existe : celle qui consiste à désirer peu. De cette pluralité des rapports possibles au monde, à la nature et aux autres êtres humains, découle ce que Latouche appelle un pluriversalisme, ou un diversalisme[37]. Gilbert Rist défend aussi une perspective analogue, d’un développement comme croyance occidentale, née à une certaine époque, et destinée à disparaître[38]. Avec le grand théoricien du post-développementisme allemand, Wolfgang Zachs, Gustavo Esteva a signé un livre très critique à l’endroit des théories du développement, Des ruines du développement[39]. Wolfgang Sachs de son côté, membre du Wuppertal Institute et de la Heinrich Böll Fondation en Allemagne, les deux principaux think tank écologistes allemands ; il a dirigé le Development Dictionary, qui rassemble des contributions de la plupart des auteurs cités jusqu’ici[40]. Pour Wolfgang Sachs le développement est même une catégorie zombie, qui continue à avoir un effet dans le réel mais à laquelle plus personne ne croit[41]. En Inde, la figure de proue de ce courant est la célèbre écoféministe Vandana Shiva, qui dirige la Fondation de recherche pour la science, les technologies et les ressources naturelles. V. Shiva s’est fait une spécialité de dénoncer les méfaits des multinationales occidentales dans le domaine de l’agriculture et plus spécifiquement des semences[42]. Du côté de l’Amérique latine, le Mexicain Gustavo Esteva fit partie du gouvernement Echevarria de 1970 à 1976 avant d’en démissionner et de devenir, bien plus tard, l’un des conseillers de l’Armée zapatiste de libération nationale au Chiapas.

Le courant culturaliste met en cause la supériorité de la « modernité » entendue au sens normatif comme la supériorité du mode de vie de la ville sur la campagne, des « développés » sur les « primitifs », des « technologiquement avancés » sur les « arriérés ». Et s’il nie cette supériorité, ce n’est pas pour inverser le signe des distinctions faites par les Modernes et se déclarer en faveur de la Tradition, mais plutôt pour montrer que ces oppositions sont inaptes à saisir ce qui peut constituer véritablement un progrès. Sur le plan écologique par exemple, d’innombrables études montrent que des sociétés « primitives » ont été (et sont toujours) capables de gérer durablement leur environnement, et ce en l’absence totale de « science moderne »[43]. Le prix Nobel d’économie 2009 a même été décerné à une chercheuse, Elinor Ostrom, qui démontre en creux que l’absence de modernité n’est pas un obstacle rédhibitoire sur la voie d’une gestion durable de l’environnement[44]. On se gardera bien sûr d’en faire une règle générale, l’exemple de l’île de Pâques est là pour montrer que primitif ne rime pas systématiquement avec écologie. Il reste que « science moderne » ne peut plus être synonyme de « domination de la nature ». Au contraire, la crise écologique globale que nous connaissons aujourd’hui est concomitante de la « modernisation », qui s’accompagne universellement de la destruction de l’environnement et de risques majeurs tels que le nucléaire, l’épuisement des ressources ou le changement climatique. Aucun pays « moderne » ne possède une empreinte écologique faible. L’écologie démontre que la prétention de la modernité à devenir une norme universelle est devenue hautement problématique – sinon impossible.

Confrontée à une diversité de problèmes tels que le stress, la crise écologique, économique, financière etc. le monde moderne devrait donc non pas abolir le capitalisme mais sortir de l’économie, et cela parce que le socialisme lui-même est très largement resté dans cette perspective économiciste qui pose aujourd’hui tant de problèmes. Ce que le marxisme classique défend en effet est la perspective d’un contrôle collectif de l’accumulation et de l’extension illimitée de l’échange, ce qui aurait dû notamment s’accompagner d’un dépérissement de l’Etat. Latouche admet en quelque sorte la thèse dumontienne selon laquelle le marxisme est l’une des formes utopiques de l’idéologie économique, un ordre qui ne serait régi que par l’échange et la division du travail, de proche en proche, avec cette différence par rapport au libéralisme que les termes de l’échange seraient réellement égalitaires, et pas seulement formellement. Le terme « décroissance » résonne ici comme un coup de tonnerre dans l’espace symbolique, qui provoque l’arrêt, l’étonnement et vide le bain de croissance dans lequel nous évoluons sans nous en rendre compte au quotidien. Suspendues, dénaturalisées, les valeurs peuvent enfin être mises en question. Serge Latouche affirme que « l’autre monde possible » est dans celui-là, qu’il faut « décoloniser notre imaginaire » les significations économiques et développementistes pour parvenir à le voir[45].

Une telle perspective est généralement activement combattue du côté marxiste, pour qui le travail est émancipateur et non à abolir. L’accusation est de confondre l’économie avec le capitalisme[46]. Pour aller droit au but, la thèse marxiste a été prise en défaut à partir du moment où la classe ouvrière qui devait porter le fer de l’émancipation a été fonctionnellement intégrée dans les valeurs dominantes d’enrichissement par l’intermédiaire de la société de consommation, devenant incapable de critiquer la croissance de ce que Marx appelait les « subsistances » (la consommation des travailleurs). De fait, les mouvements ouvriers ont été peu critiques par rapport à la croissance de la consommation, cet aspect a été jugé bon ou en tout cas peu digne de critique. Ce que Moishe Postone appelle le « marxisme traditionnel » est resté structuré autour de la lutte entre le capital et le travail, qui, pour et auteur, s’inscrit dans le capitalisme, qu’elle contribue à faire croître, et non entre le capitalisme et un « en dehors »[47]. Suivant cette approche, le capitalisme est une médiation sociale spécifique, fondée sur le « travail », une activité génératrice de « valeur » économique. Vouloir abolir le marché pour le remplacer par une forme consciente de régulation (telle la planification étatique) n’atteint pas l’essence du capitalisme, cela conduit simplement à le corriger pour que ses fruits soient mieux répartis. Les fruits restent les mêmes. Tant que le travail au sens de production de valeur économique est considéré comme la source principale de richesse, le capitalisme reste intact. Cette centralité de la valeur-travail qui fait du marxisme un productivisme. Et c’est ce que M. Postone critique, en montrant que Marx lui-même, vers la fin de sa vie, avait identifié le problème et estimé que le combat devait désormais porter sur l’abolition de la valeur – et pas simplement sa régulation, comme l’ont finalement fait les « socialismes réels ». Pour M. Postone les mouvements ouvriers, qui défendent le travail contre le capital ne peuvent plus être considérés comme seuls porteurs de l’émancipation. Leur lutte est importante mais elle se situe dans le capitalisme, pas en-dehors. Une telle position ne délégitime absolument pas les luttes salariales menées ici et maintenant contre la domination des propriétaires du capital ; mais elle rappelle que ces luttes, pour avoir quelques chances de victoire, devraient s’efforcer d’offrir des perspectives hors de la domination salariale, et non se contenter de l’« augmentation du pouvoir d’achat » et du maintien ou de la création d’emplois. Ce point fut longtemps évident pour le mouvement ouvrier révolutionnaire (non marxiste) en France, à l’origine de mutuelles, coopératives, d’une critique du travail industriel et du taylorisme… Sans surprise, les rares syndicats de salariés qui s’intéressent à la décroissance (en France et ailleurs) s’inscrivent plus ou moins ouvertement dans ces courants. Quant aux organisations syndicales traditionnelles, elles continuent de mobiliser les salariés sur la « relance d’une politique industrielle moderne pour l’emploi ».

Le marxisme comme le socialisme ont tendance à accorder à la croissance une valeur principalement sinon exclusivement positive. Les « théories de la dépendance » défendues des auteurs anti-impérialistes du Sud tels que l’économiste égyptien Samir Amin reconnaissent la portée universaliste du capitalisme, n’en déplorant une nouvelle fois que les modalités d’application, insensibles aux contextes locaux[48]. Pour l’approche culturaliste au contraire l’ambition est de parvenir à « ré-encastrer » l’économie dans la société, pour reprendre les termes de Karl Polanyi qui, en 1944, proposa une histoire du capitalisme qui fit date[49]. Polanyi expliquait que la société de marché s’est constituée en transformant en marchandise la monnaie, la terre et le travail qui avaient jusque-là été soigneusement préservées de la régulation marchande. Pour Polanyi, l’émergence du nazisme et du fascisme furent la conséquence directe du coût social énorme que cette marchandisation a provoqué. L’État-providence et l’approfondissement de la démocratie ont pu rétablir l’équilibre, mais le courant culturaliste estime que le processus de « marchandisation du monde » est toujours en cours, qu’il est redevenu sauvage. Celui-ci touche même le fonctionnement interne de l’État du fait du « New Public Management » (le management selon les méthodes des entreprises privées). Si elle ne veut pas sombrer dans la violence, à nouveau, la société doit instituer les médiations permettant de domestiquer le marché.

IV. La source démocratique

Une quatrième source peut être dite « démocratique », elle estime que le problème principal des politiques de croissance est d’assécher le débat public en le réduisant à une suite de débats gestionnaires sur les moyens, évacuant les fins. Composante majeure de l’approche de Vincent Cheynet[50], par exemple, elle s’appuie sur l’effondrement des liens sous le poids de la marchandisation. Cette source est attachée à la qualité du débat public, et se différencie ainsi nettement des analyses marxistes qui tendent à faire du symbolique un simple reflet des rapports de production. La critique des rentes de situation et des oligarchies est un enjeu majeur de démocratisation de nos sociétés qui ne peut utiliser des moyens qui ne soient pas en eux-mêmes démocratiques sans manquer de cohérence. La décroissance comme « mot-obus » est utilisée de manière performative pour  provoquer les débats et les remises en cause que le « développement durable » ne produit plus, ayant été largement vidé de sa substance (référence sur la formule). Le but est de revitaliser la passion nécessaire à l’existence d’un espace public. La décroissance est aussi une conséquence économique logique de cette revitalisation qui doit se traduire par un fort ralentissement économique. En effet discuter prend du temps, aussi les relations marchandes qui s’étendent dans l’espace sans se soucier de l’existence d’un espace public fort pour les soutenir et les domestiquer devraient-elles être fortement limitées voire même interdites car relevant d’un comportement de « passager clandestin ».

La source démocratique développe des idées largement théorisées par Ivan Illich. Dans Energie & équité, Illich montre que la croissance de la vitesse, comme celle des diplômes, engendre nécessairement des inégalités croissantes, dès lors que leur effet n’est plus rapporté aux finalités générales de l’action. L’accumulation de moyens que ne sont plus rapportés aux objectifs finit par les détruire. Illich estimait ainsi que la vitesse réelle de déplacement en voiture n’excédait pas 6 km/h, à partir du moment où l’on tient compte non seuleement du temps passé à conduire, mais aussi de celui passé à gagner l’argent nécessaire pour la payer, ainsi que le temps passé à la réparer, l’entretenir etc. Ce qui lui permet de calculer la « vitesse généralisée » que permet la possession d’un véhicule, relativement au statut de son propriétaire. Les inégalités de vitesse se font jour à partir du moment où les salaires sont variables, tout comme la capacité à réduire les frais divers. Jean-Pierre Dupuy, qui s’était intéressé à ces travaux dans les années 1970[51], a refait le calcul en 2002 et trouvé des résultats comparables[52].

Si la croissance génère des inégalités et des oligarchies, c’est pour des raisons de distribution des revenus mais aussi d’encombrement et de structuration matérielle de l’espace, comme ont pu le développer à leur manière des auteurs comme Jean-Paul Sartre, André Gorz, David Harvey ou Nicos Poulantzas. Si l’on continue de croire que la croissance réduit les inégalités et apporte le progrès en enrichissant tout le monde, c’est parce que seuls les moyens sont comptabilisés, et non leur effet global sur la liberté. L’approche développée par Amartya Sen[53] autour des capabilités vise aussi à surmonter cette difficulté. « Passé un certain seuil de consommation d’énergie [en moyenne statistique], l’industrie du transport dicte la configuration de l’espace social[54] », « au-delà d’une vitesse critique, les véhicules à moteur engendrent des distances aliénantes qu’eux seuls peuvent surmonter[55] ». Ceux qui ne disposent pas de l’accès à ces moyens ou qui pour diverses raisons parmi lesquelles le manque d’espace ne peuvent en tirer parti se trouvent face à des infrastructures qui ne permettent pas une augmentation mais une réduction de leur liberté (ou capabilités). Ainsi se constituent « d’extrêmes privilèges au prix d’un asservissement général. En une vie de luxueux voyages, une élite franchit des distances illimitées, tandis que la majorité perd son temps en trajets imposés pour contourner les parkings et aérodromes[56] » sans lesquels l’élite devrait se déplacer au rythme de la population. Si dans un premier temps le progrès est au rendez-vous, dans un second temps la liberté de quelques-uns se paie de la régression de tous les autres. Illich développe cette idée dans d’autres secteurs tels que la médecine[57] ou dans l’éducation[58]. Pour que les prouesses high tech puissent être réalisées, à l’autre bout de l’échelle les plus pauvres en viennent de l’essentiel : les lunettes, les frais dentaires ou encore un environnement de qualité. Illich suggère de favoriser les programmes de « médecins aux pieds nus », l’hygiène, les fosses septiques ou les unités de production de médicaments génériques, plus adaptés aux pays pauvres en capital que les grands hôpitaux.

Avec l’augmentation de la puissance des outils, « la prise de l’homme sur l’outil s’est transformée en prise de l’outil sur l’homme[59] ». A l’« industrialisation du manque[60] », Illich oppose la « structure conviviale[61] ». La sortie du système des besoins préconçus par le système industriel, loin d’être vécue comme le douloureux prix à payer d’une « amélioration de l’environnement » constituerait un mouvement d’émancipation véritable. Le percevoir suppose toutefois de sortir d’une évaluation quantitative des outils disponibles, pour évaluer leur aptitude à atteindre réellement les buts qu’ils sont sensés servir.  La décroissance renoue ainsi avec les critiques de la marchandise comme forme centrale et aliénante des sociétés développées, mais sous un angle nouveau. Conformément à certains écrits de Marx (tels les Grundisse ou certains passages-clefs du Capital), la particularité du fonctionnement du capitalisme tient en une inversion fondamentale : les rapports humains concrets et les rapports des êtres humains à la nature prennent de plus en plus l’apparence de rapports objectifs entre des choses. La transformation en argent de toute matière et de toute pratique sociale procure dorénavant un guide objectif aux actions humaines, leur ôtant toute possibilité d’élaborer de façon consciente leurs propres institutions.

V. La source spirituelle

La cinquième source est liée à la crise de sens que traversent les sociétés industrialisées. Qui dit crise de sens dit ouverture spirituelle, vie de l’esprit, et c’est cette démarche qui a conduit Pierre Rabhi[62], par exemple, vers la décroissance. Qu’est-ce que « le sens » ? Si l’on en croit Max Weber, le sens est un souci de cohérence et d’unité[63]. L’individu cherche à collecter les différentes logiques à l’œuvre dans le monde et cherche à s’y situer. Cette démarche signe le refus de partager sa vie en différents rôles sociaux dont l’un peut aller à l’opposé de l’autre, par exemple mener une vie de gardien de prison quand on aspire à être éducateur, ou vendre du pétrole quand on cherche à protéger le climat. N’est-il pas absurde, demande Pierre Rabhi, de dépenser sa vie à la gagner, comme on disait en 1968 et, de surcroît, en ravageant la planète ? « Vivons-nous pour travailler ou travaillons-nous pour vivre ? [64] » Que peut signifier une vie passée à avoir toujours plus (de titres, diplômes, d’argent, de choses) alors que l’harmonie avec la nature, les êtres humains et les autres êtres vivants passe plutôt par la pratique de la méditation et de l’écoute. Pierre Rabhi a choisi une voie difficile et très originale. S’installant sur des terres déshéritées au fond de l’Ardèche, il a développé une « oasis » qui place la coopération, l’écoute et l’authenticité au cœur de sa démarche. Pierre Rabhi s’est opposé fermement à l’idéal consumériste qui cherche à « faire carrière », obtenir un pavillon avec un chien et une piscine, un garage et deux voitures à l’intérieur – idéal écologiquement insoutenable mais qui n’en continue pas moins de se propager dans le monde entier. Au vu de l’uniformisation banlieusarde de l’ensemble des villes du monde entier, comment peut-on encore parler de « choix individuels » alors qu’il s’agit bien plutôt de la propagation d’une nouvelle culture ?

Pour ce courant, la révolution intérieure est une condition nécessaire pour mettre fin aux désordres qui agitent le monde de manière croissante. L’action non-violente et déterminée, à la suite de Gandhi, est la seule voie pour rétablir un progrès qui ne soit pas seulement celui des forces aveugles de la technologie. La « simplicité volontaire », à la suite de François d’Assise (une figure revendiquée par ce courant de la décroissance) n’est pas une manière de se restreindre ou de se priver mais une façon de « s’alléger » afin de laisser venir à soi un sens plus profond, moins superficiel que celui qui anime l’incessant ballet des choses ordinaires. P. Rabhi et M. Rahnema distinguent ainsi la misère spirituelle et sociale de la pauvreté matérielle qui, elle, peut être la source d’une plus grande joie. Celui qui est pauvre possède peu sur le plan matériel mais ce peut être une stratégie volontaire qui lui permet d’être plus riche sur le plan des relations, avec les autres et avec le monde ; à l’inverse, le miséreux peut être riche sur le plan matériel mais il se caractérise par une extrême dépossession sur le plan des relations avec les autres et avec le monde[65]. Ce que P. Rabhi dénonce, comme d’autres objecteurs de croissance, ce n’est pas seulement l’injustice créée par le mode de vie moderne mais la foi des Modernes dans la technologie, dans la science. « Loin de s’infléchir, de s’orienter rationnellement, la technoscience poursuit ses prestidigitations, fascinant de ses prodiges, substituant le virtuel au tangible, confisquant chaque jour un peu plus au citoyen ses pouvoirs naturels et légitimes d’être l’intendant de sa présence au monde et jusqu’à sa capacité de survie[66] ». Ce que P. Rabhi veut dire par là est que la science contemporaine ne cherche pas à démontrer ses résultats au grand public, elle ne cherche pas à séparer avec soin le fait de la norme ; elle fond au contraire les deux et impose ses projets par des moyens qui reposent sur l’intimidation : si vous n’adoptez pas les derniers produits, si vous ne croyez pas aux miracles, vous êtes un « technophobe », un « ringard », un « obscurantiste » – tel est le message central de l’idéologie publicitaire.

Cette cinquième source de la décroissance réactive la vie de l’esprit au sens de Hegel, d’une faculté inquiète, toujours en quête de soi, individuelle et collective (culture), touchant en cela aux différentes définitions du religieux, comme ensemble de croyances, structure du lien social ou fonction sociale[67]. La simplicité volontaire (ou « sobriété heureuse ») ne peut être une simple affaire privée, car ce sont les décisions publiques qui rendent insupportables la vie privée. Ce qui pose problème est l’articulation entre la démocratie représentative et le marché : l’ensemble des deux précontraint les choix possibles dans la mesure où il ne s’agit pas de procédures qui seraient neutres en elles-mêmes, ne préjugeant en rien du résultat. L’État encourage d’un côté ce qu’il interdit de l’autre, le marché est dominé par des oligopoles qui ont un intérêt objectif à maintenir des infrastructures qui se déploient au prix d’autres choix possibles – ainsi les constructeurs d’automobiles ont-ils intérêt à évincer le vélo ou la marche à pied, au nom du « progrès ». Or les choix issus de la simplicité volontaire remettent en cause les choix infrastructurels bien plus fortement que le font les choix sur un marché donné, comme nous le verrons plus loin. La simplicité volontaire peut être liée à une démarche spirituelle – ou pas. Cette démarche spirituelle peut être totalement laïque. À l’inverse, toute démarche spirituelle ne conduit pas à la décroissance ni à la démocratie, ni même à l’écologie, comme en témoigne le succès de la littérature et des pratiques new age dans les sociétés occidentales dites « avancées ».

VI. L’universalisme moderne en cause

Les cinq approches conduisent de manière relativement indépendante à la conclusion que la décroissance est l’un des éléments incontournables d’un avenir meilleur. Les cinq sources peuvent se renforcer les unes les autres. Par exemple Serge Latouche cite fréquemment l’auteur grec Takis Fotopoulos[68] qui parle de « démocratie généralisée » et y voit la solution au défi écologique tout comme aux contradictions économiques. Il préconise une « confédération de dèmoi », c’est-à-dire de petites unités homogènes de 30 000 habitants environ. Ce chiffre permet selon lui « de satisfaire localement la plupart des besoins essentiels[69] ». S. Latouche se réfère aussi à l’idée de « républiques de quartier », proposée par Alberto Magnaghi[70]. Mais il existe aussi des tensions entre elles, qui expliquent tout autant les tensions internes au mouvement que la difficulté dans ses relations avec d’autres courants de pensée. L’écologisme comporte par exemple des tendances autoritaires, tout comme le courant bioéconomiste qui sont en totale contradiction avec la perspective démocratique. James Lovelock se demande par exemple si la démocratie n’est pas un obstacle sur la voie pour sauver la planète, et William Stanton, auteur de The Rapid Growth of Human Population 1750-2000[71] et membre de  l’Association pour l’étude du pic de pétrole (ASPO), principalement composée de retraités de l’industrie pétrolière, qui appelle à fermer les frontières, à limiter les naissances à un enfant par femme. Cet exemple est frontal, les divergences peuvent être moins visibles.

Plus généralement la perspective d’une décroissance prend à revers l’idée libérale et capitaliste qui serait régulée par des échanges à somme positive, comme le suggère par exemple un document de la réserve fédérale de Dallas, très explicite sur ce qu’il faut entendre par « capitalisme ». Le système est décrit comme reposant sur la quête de production et de consommation illimitée, qui s’auto-entretient[72]. Un appel à la décroissance apparaît dans ce cadre comme radicalement anticapitaliste. Pourtant les courants critiques du capitalisme se sont montrés très hostile envers cette idée, comme nous l’avons vu. Il se révèle ainsi un certain attachement de l’anticapitalisme au développement des forces productives, qu’il s’agit plus de contrôler que de remettre en cause. Une telle interprétation est bien en phase avec les positions des représentants de la classe ouvrière[73]. Les écomarxistes tels que J.B. Foster[74] tiennent à marquer leur attachement à l’outil industriel, qu’il faudrait simplement s’approprier pour le rendre écologique et démocratique[75].

Si comme elles le soutiennent elles-mêmes le libéralisme et le marxisme sont les idéologies qui incarnent la modernité et l’universalisme, alors c’est bien l’universalisme dont la modernité s’est proclamée porteuse qui se trouve être mise en question. D’où la difficulté dans laquelle se trouvent les sympathisants de la décroissance, de fonder une pratique qui sans être moderne ne serait pas non plus antimoderne[76], avec au fond l’idée que la modernité ne peut pas être tenue par principe et sans examen comme recèlant seule l’universalisme. La non-modernité ou sous-développement se voit donc requalifié : et s’ils étaient finalement davantage porteurs d’universalisme que nous Modernes l’avions envisagé ? D’où des alliances entre décroissance et tiers-mondisme, cet intérêt pour les sociétés primitives ou le buen vivir.

On ne peut développer davantage dans ce trop court article. Nous espérons avoir réussi en peu de place à faire apercevoir l’importance et la densité des arguments qui sont à l’oeuvre autour de la décroissance. L’une des difficultés pour entrer dans ce débat est l’extrême dispersion des différents arguments, dans diverses spécialités : économie, sociologie, anthropologie, philosophie etc. Pour saisir les enjeux il est nécessaire de suspendre une certaine visée de la science comme exactitude, qui se ramène trop souvent soit à la conformité à ce qu’une communauté épistémique[77] considère comme ses acquis, soit à une insistance hors de propos sur ce qui relève en réalité du détail. L’effort d’élucidation du réel vise moins le détail ou la conformité disciplinaire que l’exercice d’agglomération et d’articulation de grandes masses d’arguments, dans le souci de restituer un sens général, dans un esprit sartrien ou hégélien de totalisation, qui est peut-être seul proprement philosophique.


[1]    Le point focal est l’association Recherche et Décroissance, http://www.degrowth.org

[2]    Afeissa H.-S., Ethique de l’environnement – nature – valeur – respect, Paris, Vrin, 2007.

[3]       WWF, Rapport planète vivante, 2006, 2012.

[4]
      Worm B. & al., « Impacts of Biodiversity Loss on Ocean Ecosystem Services », Science, 3 nov 2006, vol. 314, pp. 787-790.

[5]
      Millenium Assessment Report, Living Beyond Our Means : Natural Assets and Human Well-Being, 2004. http://www.millenniumassessment.org / www.maweb.org

[6]
      Fourquet F., Les comptes de la puissance. Histoire de la comptabilité nationale et du plan, Paris, Encres, 1980.

[7]    Voir Vivien F.-D., Economie & écologie, Paris, La Découverte, 1994. Samuelson P. A. & W. D. Nordhaus, Economie, Paris, Economica, 2005. Faucheux S. & J.-F. Noël, Economie des ressources naturelles et de l’environnement, Paris, Armand Colin, 1995.

[8]    Par exemple Chetchouki J., « Initiatives pour la transition en zone rurale », Colloque international Les chemins politiques de la transition écologique, ENS Lyon, 27-28 octobre 2014.

[9]
      Gadrey J., Adieu à la croissance, Paris, Les Petits Matins, 2010.

[10]
      Flipo F. & al., La face cachée du numérique, Paris, L’Echappée, 2013.

[11]
      Rifkin J., La troisième révolution industrielle, Actes Sud, 2013.

[12]
      Costanza R. & al., « The Value of the World’s Ecosystem Services and Natural Capital », Nature, n°387, 15 May 1997, pp. 253-259

[13]
      Voir les travaux sur la résilience des systèmes socioécologiques, à partir de L.H. Gunderson & C.S. Holling, Panarchy. Understanding transformations in human and natural systems, Island Press. 2001

[14]
      Hache E., Ce à quoi nous tenons, Paris, la Découverte, 2012.

[15]  Flipo F., Les biens naturels, Le Banquet, n°19-20, janvier 2004, pp. 401-416.

[16]  Guha R. (Ed.), Social ecology, New Delhi, Oxford University Press, 2008, Éd. Orig. 1994. Martinez-Alier J., L’écologisme des pauvres, Paris, Les Petits Matins, 2014, traduction du classique . Martinez-Alier J. & R. Guha, Varieties of environmentalism, London, Routledge, 1997.

[17]
      Gordon R. J. , « Is U.S. Economic growth over ? » NBER Working Paper no 18315, August 2012.

[18]
      Paradoxe de Solow. Solow R.M. « We’d Better Watch Out », New York Times Book Review, July 12, 1987, p. 36

[19]
      Giraud P.-N., Le commerce des promesses, Paris, Seuil, 2001.

[20]
      http://www.manicore.com/documentation/esclaves.html

[21]
      Signalons ainsi entre autres les travaux de J.-B. Fressoz et C. Bonneuil

[22]  Malthus T.R., Essay on the principle of population, 1845, Éd. Orig. 1798, rééd. 1803.

[23]  Jevons W.S., The Coal Question : An Inquiry Concerning the Progress of the Nation and the Probable Exhaustion of Our Coal Mines, 1865.

[24]  Georgescu-Roegen N., Demain la décroissance : Entropie-écologie-économie, Pierre-Marcel Favre, Lausanne, 1979, nouv. éd. La Decroissance, Sang de la terre, Paris, 1994, rééd. 2006.  Ouvrage original The Entropy Law and the Economic Process, Harvard University Press, 1971.

[25]
      Ibid., 1994, p. 66

[26]
      Ibid., p. 67

[27]
      Bihouix Ph. et Benoit de Guillebon, Quel futur pour les métaux ? EDP Sciences, 2010.

[28]
      Daly H.E. & J. Cobb Jr., For the Common Good, Boston, Beacon Press, 1989.

[29]
      Cochet Y., Pétrole apocalypse, Paris, Fayard, 2006.

[30]
      Nordhaus W.D., « The Allocation of Energy Resources », Brooking Papers on Economic Activity, n°3, 1973, pp.529-576.

[31]  Vivien, F.-D., Le développement soutenable, Paris, La Découverte, 2005, p. 37.

[32]  Romer P., Paul Romer, post-scarcity prophet – Economist Paul Romer on growth, technological change, and an unlimited human future, Reason, december 2001. http://reason.com/archives/2001/12/01/post-scarcity-prophet/3

[33]  Bensaïd D., Marx l’intempestif, Paris, Fayard, 1995, p. 382.

[34] Dumont L., Homo aequalis – Essais sur l’individualisme, TEL-Gallimard, 1985, Éd. Orig. 1977 ; Dumont L., Homo Aequalis II, Paris, Gallimard, 1978.

[35]  Notamment Rosanvallon P., La Société des égaux, Le Seuil, 2011.

[36]  Gauchet M., Le désenchantement du monde, Paris, Gallimard, 1985.

[37]  Latouche S., Vers une société d’abondance frugale, Mille et Une Nuits, 2011.

[38]  Rist G., Le développement, histoire d’une croyance occidentale, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

[39]  Sachs W. et G. Esteva, Des ruines du développement, Ecosociété, Montréal, 1996.

[40]  Sachs W. (ed.) ; The Development Dictionary : A Guide to Knowledge as Power, Zed Books, London, 1992. Le livre a été traduit dans de nombreuses langues.

[41]  Sachs W. & al., Greening the North : a post-industrial blueprint for ecology and equity, London, Zed Books, 1998.

[42]  Shiva V., Le terrorisme alimentaire. Comment les multinationales affament le tiers-monde, Fayard, Paris, 2001 ; La biopiraterie ou le pillage de la nature et de la connaissance, Alias, 2002.

[43]  Voir par exemple Wade R., Village republics, The World Bank, 1988 ou Ramakrishnan P.S., Ecology and sustainable development, . National Book Trust of India, Govt. of India, Delhi, 2001.

[44]  Ostrom E., La gouvernance des biens communs, Paris, De Boeck, 2010, Éd. Orig. 1990.

[45]      Latouche S., Survivre au développement, Paris, Mille et Une Nuits, 2004 ; Décoloniser l’imaginaire – la pensée créative contre l’économie de l’absurde, Lyon, Parangon, 2005. Voir aussi Partant F., La fin du développement – la naissance d’une alternative ?, Paris, Actes Sud, 1997.

[46]
      Par exemple Di Méo C., La face cachée de la décroissance, Paris, L’Harmattan, 2006, préfacé par J.-M. Harribey.

[47]  Postone M., Temps, travail et domination sociale [1993], Mille et une nuits, Paris, 2009.

[48]  Amin S., L’eurocentrisme, Economica, Paris, 1998.

[49]  Polanyi K., La grande transformation – Aux origines politiques et économiques de notre temps [1944], Gallimard, Paris, 1983.

[50]  Cheynet C., Le choc de la décroissance, Paris, Seuil, 2008 ; Décroissance ou décadence, Le pas de côté, 2014.

[51]  Dupuy J.-P. & J. Robert, La trahison de l’opulence, Seuil, Paris, 1976.

[52]  Dupuy J.-P. , Pour un catastrophisme éclairé, Seuil, Paris, 2002.

[53]  Sen A.K., Un nouveau modèle économique, Paris, Odile Jacob, 2000.

[54]  Illich I., « Energie et équité », in Œuvres complètes, Fayard, Paris, 2004, p. 397.

[55]  Ibid., p. 402.

[56]  Ibid., p. 394.

[57]  La Némésis Médicale Ibid., p. 602.

[58]  Une société sans école ou selon le titre original : A deschooling society

[59]  Œuvres complètes, Op. Cit., p. 469.

[60]  Ibid., p. 479.

[61]  Ibid., p. 483.

[62]
      Rabhi P., Du Sahara aux Cévennes, Paris, Albin Michel, 2002.

[63]
      Weber M., Sociologie de la religion, 2006 [1913].

[64]
      Rabhi P., Conscience et environnement, Le Relié, Gordes, 2006, p. 7.

[65]
      Rahnema M., Quand la misère chasse la pauvreté, Actes Sud, Paris, 2004.

[66]
      Rabhi P., Conscience et environnement, Op. Cit. p. 27.

[67]
      Parmi les nombreuses synthèses disponibles, voir notamment Pierre J., La stratification du religieux, Revue du Mauss Permanente, 5 octobre 2014. http://www.journaldumauss.net/?La-stratification-du-religieux-1165

[68]  Fotopoulous T., Vers une démocratie générale, Seuil, Paris, 2002.

[69]  Latouche S., Le pari de la décroissance, Fayard, Paris, 2006, p. 207.

[70]  Latouche S., « Vers la décroissance – Ecofascisme ou écodémocratie », Le Monde Diplomatique, novembre 2005.

[71]  Stanton, W., Rapid Growth of Human Population 1750-2000, Multi-Science Publishing Co. Ltd, 2004.

[72]  Federal Reserve Bank of Dallas, 1993 annual report, p. 27.

[73]  Voir par exemple http://www.force-ouvriere.fr/Confederation-generale-du-travail

[74]  Foster J.B., Ecology against capitalism, New York, Monthly Review Press, 2002 ; Marx’s ecology – materialism and nature, New York, Monthly Review Press, 2000.

[75]  Voir Flipo F., L’écologie politique est-elle réactionnaire? L’enjeu des choix technologiques chez John Bellamy Foster, Sens Public, 16 juin 2010. [en ligne] http://www.sens-public.org/spip.php?article754

[76]  Ou comme le dit Jean-Paul Besset : Besset J.-P., Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire, Paris, Fayard, 2005.

[77]  Haas P. M., Keohane R. O., Levy Marc A. (eds.), Institutions for the Earth: Sources of Effective International Environmental Protection, Global Environmental Accord: Strategies for Sustainability and Institutional Innovation (2nd ed.), MIT Press, 1993.

  1. Avant que les sources ne deviennent fleuve, il risque de falloir encore du temps : http://mouvements.info/la-decroissance-soutenable-face-a-la-question-du-comment/

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