Les éléments psychanalytiques (1)

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Liubov Ilieva, Stanimir Iliev

Les éléments psychanalytiques dans l’œuvre de Gaston Bachelard : particularité et fécondité

Toute l’œuvre de G. Bachelard contient des éléments psychanalytiques. En étudiant ses ouvrages, on en rencontre dans ses travaux sur l’épistémologie ainsi que dans ses travaux sur l’imagination. Même les titres de ses livres : La Psychanalyse du Feu, publiée en 1938 et La Formation de l’Esprit Scientifique, publiée en 1938, avec pour sous-titre “Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective”, indiquent l’orientation psychanalytique de ses études.

Dans d’autres ouvrages, comme par exemple La poétique de la rêverie, Bachelard a aussi recours aux méthodes psychanalytiques. Dans ce livre il écrit par exemple : “Nous emprunterons alors la plupart de nos arguments à la Psychologie des profondeurs”[1] en parlant de la psychanalyse de Jung ; dans “La Philosophie du Non”, il souligne sa volonté d’appliquer la psychanalyse à la connaissance objective.

Toutefois il est très difficile de donner une image complète de la place de la psychanalyse dans son œuvre. Bachelard utilise la psychanalyse, mais en même temps il critique les profondeurs, l’espace phénoménologique de l’application de la psychanalyse, ainsi que la terminologie de la psychanalyse.

On peut voir que Bachelard croise « sa » psychanalyse avec des éléments de la phénoménologie et des assertions de caractère épistémologique. De plus, le fait d’utiliser cette psychanalyse dans le contexte de sa philosophie rationaliste, ajoute à la difficulté de compréhension du  véritable sens et du rôle qu’il lui attribue dans sa pensée.

Et cela rend l’interprétation de sa psychanalyse plus compliquée encore. En outre, Bachelard n’a jamais accepté l’interprétation des notions de profondeurs et de complexes, qu’avaient proposée Freud ou Jung. Dans La Psychanalyse du Feu il donne une définition de la notion de  « complexe de la science », différente de celle de la psychanalyse classique ; il souligne que la zone de sublimation des complexes de la science est bien différente de la zone de sublimation telle que la psychanalyse classique la comprend. Selon Bachelard, il s’agit d’ “une zone moins profonde que celle où se déroulent les instincts primitifs, et c’est parce que cette zone est intermédiaire qu’elle a une action déterminante pour la pensée claire, pour la pensée scientifique”[2]. Pour Bachelard, un nombre de complexes de l’esprit scientifique peuvent se révéler au cours de la psychanalyse d’un niveau psychique plus superficiel et plus “intellectualisé”.  Afin de caractériser ce niveau, Pierre Quillet[3] utilise la notion “d’itinéraire intellectuel”.

Dans ses derniers ouvrages, consacrés à la poétique, Bachelard critique l’approche de la psychanalyse classique. On peut trouver dans La poétique de la rêverie ce qui suit : “Si l’on écoutait le psychanalyste, on en viendrait à définir la poésie comme un majestueux Lapsus de la Parole”[4].

Les complexes, d’après la définition de Bachelard, ne condensent pas l’énergie négative, ils sont chargées d’énergie positive, et dans ce sens sont proches du concept de complexe de Jung. Malgré les critiques qu’il peut lui faire, Bachelard se réfère à Jung. Par exemple il écrit dans La Psychanalyse du Feu qu’il va “réunir et complèter les observations de C. G. Jung”[5].

De même, l’utilisation par Bachelard de l’idée d’archetypique nous permet d’étudier sa psychanalyse dans la lignée de celle de Jung. Mais il faut souligner que Jung n’étudiait pas l’inconscient et l’archetypal dans la science en la considérant comme un organisme psychique. Pour définir son étude de la science, Bachelard utilise les termes de “psychanalyse de la connaissance objective”[6] et se différencie ainsi de la terminologie des autre écoles psychanalytiques.

Dans leurs études sur la poétique, l’art, l’alchimie ou la pensée préhistorique, les approches de Bachelard et de Jung diffèrent beaucoup. De ce fait, leurs études n’aboutissent pas aux mêmes résultats.

Contrairement à Jung, au commencement de son analyse, Bachelard définit la phénoménologie propre à l’objet qu’il va étudier par les méthodes de la psychanalyse. Et il a ensuite de nouveau recours à la psychanalyse pour étudier l’itinéraire psychique de cette phénoménologie (ce que nous ne trouvons pas chez Jung). Cette différence d’approche aboutit  pour Bachelard à une zone de sublimation différente de celle de Jung.

“Si l’on suit l’inspiration de l’exemple explicatif de Jung jusqu’à la prise totale de la réalité psychologique, on rencontre une coopération de la psychanalyse et de la phénoménologie. En fait, il faut comprendre phénoménologiquement l’image pour lui donner une efficacité psychanalytique”[7], écrit Bachelard.

Il pense que la psychanalyse d’image doit être appliquée dans son propre domaine phénoménologique, parce que les autres approches psychanalytiques font sortir du cadre d’étude. Tout cela montre bien que la psychanalyse de Bachelard diffère de la psychanalyse classique et de l’approche analytique de Jung. La psychanalyse de Bachelard est spécifique. Son approche psychanalytique n’est pas déterminée d’une manière systématique, c’est ce qui rend son utilisation très difficile. Dans cette étude nous essayerons d’esquisser quelques particularités typiques de l’approche de Bachelard. Celle-ci, liée à la phénoménologie, garde toute sa pertinence.

Aujourd’hui la psychologie possède le matériel expérimental de base concernant le champ très vaste de l’inconscient, ce n’était pas le cas du temps de Bachelard. Pourtant si des sphères très larges de l’activité psychique étaient devenues l’objet des études psychanalytiques, l’interprétation des résultats  restait majoritairement dans le cadre de la psychanalyse classique. Et si celle-ci, surtout au travers de Jung, s’était intéressée à des domaines tels que la préhistoire de la civilisation, le symbolisme religieux, l’empirisme primitif etc., l’activité scientifique quant à elle, n’avait pas été prise en compte. Il fallait combler ce manque.

Bachelard nous le propose avec une autre approche, qui, à notre avis, peut servir de base pour une investigation plus générale de l’inconscient. Elle déterminera la direction à prendre pour une étude allant du phénoménologique au psychanalytique.

L’entrelacement de la psychanalyse avec la phénoménologie nous permet d’élargir la méthode de la psychanalyse. Alors qu’on serait tenté de penser que celle-ci est avant tout l’examen des rêves, des états d’hypnose ou de méditation, Bachelard nous indique un autre chemin. Il propose d’utiliser la psychanalyse pour étudier une notion ou une théorie scientifique, des structures de la science et cela sans analyser l’activité psychique du savant. Il propose une approche où les créations de théorèmes ou d’images sont examinées par l’analyse des composants intermédiaires du processus de création. Une méthode sembable a été utilisée par Jung pour analyser les manifestations de l’inconscient collectif dans la religion, la mythologie ou l’art. Pour Jung, nous ne pouvons reconnaître l’existence de quelque chose dans notre âme, que s’il y a des contenus dont nous pouvons nous rendre compte. Selon lui nous pouvons parler de l’inconscient uniquement si nous pouvons nous assurer de l’existence de tels contenus.

Dans l’approche de Bachelard, il ne faut chercher ni les rêves des savants, ni les complexes des écrivains, aux fins de l’examen psychanalytique. Pour lui, une notion scientifique, une image poétique, un symbole alchimique, liés à l’Animus ou à l’Anima, peuvent être objet de la psychanalyse. Bachelard a recours à sa psychanalyse pour étudier les états actifs de la connaissance.  Comme il l’explique : la connaissance augmentante [n’est pas] pas une connaissance descendante, aboutissant aux choses, existant depuis un temps immémorial, mais  la connaissance montante [est] la connaissance créative. Pour lui, l’exemple d’une telle connaissance est la rêverie créatrice.

L’entrelacement de la psychanalyse avec la phénoménologie permet à Bachelard d’indiquer les possibilités d’étude d’un domaine très intéressant, celui de l’action réciproque du physique et du psychique. Ceci, dans son analyse, a un impact sur le caractère des complexes, l’archetypal, le schéma de la connaissance, la naissance des images, la liaison notion-image. Nous pensons que ces questions sont toujours d’une grande actualité.

Au cours de son analyse de la poétique, Bachelard invite très souvent à procéder pour commencer par l’examen phénoménologique. Il est très difficile de trouver des invitations similaires concernant la science. Dans La Philosophie du Non Bachelard explique comment les études scientifiques reçoivent leur phénoménologie. Selon Bachelard, “la pensée scientifique contemporaine commence donc par une époché, par une mise entre parenthèses de la réalité”[8]. Il écrit: “Et comme pour achever la distinction du noumène et du phénomène, voici que s’accumulent dans le noumène des lois qui sont contradictoires le plus souvent aux lois décelées par la phénoménologie première. En forçant la note pour faire saillir le paradoxe, nous pourrons dire : le noumène explique le phénomène en le contredisant (souligné par Bachelard)”[9].

La corrélation entre phénomène et noumène a été déjà développée par Bachelard dans Le Nouvel Esprit Scientifique. Analysant les changements qui traversent la pensée scientifique, Bachelard écrit: “de la pensée non-newtonienne à la pensée newtonienne, il n’y a pas non plus contradiction, il y a seulement contraction. C’est cette contraction qui nous permet de trouver le phénomène restreint à l’intérieur du noumène qui l’enveloppe, le cas particulier dans le cas général, sans que jamais le particulier puisse évoquer le général”[10].

Les particularités de la psychanalyse de la science sont liées aux traits spécifiques de la réalité scientifique, aux processus de sublimation dans la science, et  à l’espace psychique qu’elle détermine. C’est pourquoi à notre avis il faut prendre en compte la présentation de toutes ces notions dans les travaux de Bachelard sur « Le Nouveau Rationalisme ».

Bachelard entrevoit l’accomplissement de son épistémologie dans l’élimination des limites de deux approches : rationaliste (“de l’esprit pur”) et empirique (“de l’expérience pure”). Son épistémologie “doit prendre sa place entre le réalisme et le rationalisme”[11]. Elle est l’épistémologie  “de deuxième approximation”[12] où le réel se manifeste par le relationnel, et le réalisme est un “réalisme fait de raison réalisée”[13]. Il s’ensuit que “le réel scientifique est fait d’une contexture nouménale”[14]. A l’égard de la connaissance commune cette réalité est une réalité de la deuxième approximation.

Dans l’épistémologie de Bachelard l’approche substantielle est remplacée par l’approche opérationnelle, où le plan opérationnel s’oppose au plan substantiel. Selon Bachelard, dans la nouvelle science la pensée scientifique constitue “ainsi les totalités qui prendront une unité par des fonctions décisives”[15].  Ceci détermine la fonctionnalité des concepts scientifiques de la science nouvelle et l’épistémologie correspondante à cette science. La réalité scientifique s’y manifeste par les intégrités opérationnelles. Comme l’écrit Bachelard: “si l’on tient une fonctionnalité, on tient une réalité”[16]. C’est pourquoi la réalité scientifique “n’est pas rejetée dans le domaine de la chose en soi inconnaissable”[17].

La réalité scientifique se développe par des “impulsions rationnelles, immanentes à la réalité”[18], qui sont en corrélation avec la réalité des faits, entraînant la sublimation dans la science en même temps que les problèmes de structure et d’évolution de l’esprit scientifique. Dans l’épistémologie fonctionnelle, la catégorie de l’esprit scientifique acquiert une nouvelle signification. Là, l’esprit scientifique ne peut pas se manifester comme chez Hegel (Das Selbst) par le développement de soi.

On ne peut pas le comprendre pour lui-même, substantiellement, ou isolément de la réalité scientifique. “Toute nouvelle connaissance scientifique est en même temps une transformation de l’esprit”[19], écrit Bachelard dans La vocation scientifique et l’âme humaine.

Ainsi, en étudiant l’esprit scientifique, on peut analyser la science comme une unité. De même on peut procéder à l’étude de la réalité scientifique. C’est pourquoi il est possible de regarder la psychanalyse de l’esprit scientifique comme “une méthodologie consciente”[20]. Selon Bachelard, dans une telle approche épistémologique on doit étudier “des faits comme les idées en les posant dans le système de connaissance”[21]. Et bien que ce soit les individus concrets qui créent la science, celle-ci a un caractère sur-individuel. Ce qui caractérise l’esprit scientifique qui résulte des actes psychiques concrets, c’est aussi sa dimension sur-individuelle, sur-personnelle. C’est pourquoi l’analyse de l’esprit scientifique ne mène pas au psychologisme au sens restreint de ce mot.

L’esprit scientifique comme sublimation psychique est lié à la phénoménologie de la réalité de la deuxième approximation, et comme tel, il peut être l’objet d’examen psychanalytique. La révélation d’une base inconsciente de la science permet au savant de commencer de nouvelles études en pleine indépendance de l’esprit.

Bachelard formule ce qui est à accomplir comme suit : “trouver l’action des valeurs inconscientes à la base même de la connaissance empirique et scientifique”[22].

Très souvent la cause de l’inertie de la pensée scientifique se cache dans  l’inconscient. Les valeurs inconscientes qui empêchent le développement de la science sont appelées par Bachelard : obstacles épistémologiques. Une grande partie de son épistémologie est consacrée à leur analyse. Bachelard déclare que l’élimination de tels obstacles est un des rôles de la science. Les exemples analysés par Bachelard ne présentent aujourd’hui aucune difficulté de compréhension ; une psychanalyse de la science n’est pas nécessaire pour les comprendre. Or le but de la psychanalyse de l’esprit scientifique est la révélation des obstacles épistémologiques afin de guérir la science de l’inertie et permettre les conditions d’un renouvellement inépuisable. Pour cela il faut pénétrer au fond des problèmes de la création scientifique, au fond des règles de l’existence et du développement de cet organisme complexe que représente la science. Et pour ce faire la volonté des savants est tout autant nécessaire que la base méthodologique.


[1] G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, Presses Universitaires de France, 1971, p. 17.

[2] G. Bachelard, La psychanalyse du feu,  à Saint-Amand, Collection folio / essais, 1986, p. 26.

[3] P. Quillet, Bachelard, Paris, 1967, p. 85.

[4]G. Bachelard, La Poétique de la rêverie, p. 17.

[5] G. Bachelard, La psychanalyse du feu, p. 43.

[6] G. Bachelard, La Philosophie du Non, 9e édition, Paris, Presses Universitaires de France, 1983, p. 24.

[7] G. Bachelard, La Poétique de l’espace, Paris, Presses Universitaires de France, 1974, p. 36.

[8] G. Bachelard, La Philosophie du Non, p. 34.

[9] Ibid., p. 62.

[10] G. Bachelard, Le nouvel esprit scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1960, p. 58.

[11] Ibid., p. 35.

[12] G. Bachelard, La Philosophie du Non, p. 72.

[13] G. Bachelard, Le nouvel …, p. 5.

[14] Ibid., p. 5.

[15] Ibid., p. 14.

[16] G. Bachelard, La Philosophie du Non, p. 75.

[17] G. Bachelard, Le nouvel …, p. 5.

[18] Ibid., p. 13.

[19] G. Bachelard , La vocation scientifique et l’âme humaine, dans L’homme devant la science. Texte des conférence et des entretiens organisés par Pencontres internationales de Genève, Neuchatel, Editions de la Baconnière, 1952, p.20.

[20] G. Bachelard, Le nouvel …, p. 136.

[21] G. Bachelard, Le matérialisme rationnel, Paris, Presses Universitaires de France, 1953, p. 17.

[22] G. Bachelard, La psychanalyse du feu, p. 23.

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