L’évolution des marginalia de lecture du « papier à l’écran »

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Marc Jahjah, Doctorant à l’EHESS sous la direction de Christian Jacob, laboratoire ANHIMA (Anthropologie et histoire des mondes antiques).

 

Introduction

Cet article se propose de suivre l’évolution des marginalia de lecture[1] du « papier à l’écran »[2], de leur disposition visuelle sur la longue durée (de l’antiquité occidentale à nos jours, avec des éclairages comparatistes) et d’étudier les formes de leur exploitation, que ce soit par la recherche (dans le but de saisir « l’univers mental » de lecteurs à une époque précise) ou par des acteurs du livre (dit) numérique[3]. Ces deux points convergent en effet : vérifier si un tel type d’inscription permet de rendre compte d’opérations lectorales spécifiques, c’est voir comment s’est peu à peu affirmée une identité – celle d’un lecteur inconnu mais identifié –, c’est mesurer la « marge de manœuvre »[4] qui lui a peu à peu été reconnue à travers les dispositifs graphiques qui permettent de recueillir ses productions. Parmi ces dispositifs figure la marge. Si l’histoire de l’annotation révèle qu’elle n’a pas toujours été le lieu de son recueillement (les spécialistes de l’antiquité connaissent bien ces larges marges blanches destinées à la seule beauté[5]), force est de constater qu’elle fait aujourd’hui l’objet d’une étonnante renaissance[6], portée à l’écran par des « start-ups » (ReadMill, Open Margin, Copia, SubText, Inkling, Kobo) et des « géants » (Amazon, Apple, Google) du livre numérique.

Certes, des cadres-logiciels[7] (Microsoft Word, Adobe Acrobat Reader, etc.) avaient déjà remis à l’honneur cette forme éditoriale, permettant au scripteur d’apposer des écrits dans les marges d’un texte de manière à le corriger ou à le baliser ; mais l’apparition de l’iPad a favorisé la multiplication de cadres-logiciels dédiés à l’annotation de « textes livresques »[8] qui n’ont plus, pour certains, leur forme initiale de codex (ils ont été « numérisés »), ou qui, pour d’autres, sont nés dans un environnement numérique, tout en possédant un certain nombre de caractéristiques héritées de la culture des livres et portées à l’écran[9]. C’est pourquoi j’ai choisi d’exclure, dans le cadre de cet article, un certain nombre d’outils dédiés à la pratique de l’annotation (PDF Expert, HighLighter, Remarks, IntenseDebate, DisQus, Co-ment, AnnotateLite, etc.), ou qui proposent des fonctions semblables sans être spécialisés (Mendeley, Zotero), mais qui ne mobilisaient pas de discours sur la lecture de livres.

Tous les outils sélectionnés, précédemment cités, se présentent en effet sous des modes divers, à la fois applications pour iPad et « pages »[10] web de présentation (quand ce n’est pas un site, complémentaire de l’application). Ils doivent pouvoir accumuler les mots-clés nécessaires à leur référencement par les moteurs de recherche et à leur visibilité dans l’environnement concurrentiel du livre numérique. Ces pages sont donc des terrains d’observation extrêmement fertiles. Celle de ReadMill, par exemple, met en scène des signes de reconnaissance livresques aussi bien visuels (son logo évoque ainsi un ouvrage imprimé, comparable à la pliure de Kobo, figures 1 et 2 ) que discursifs (le terme « livre » est répété à plusieurs reprises – c’est un élément que l’on peut retrouver aussi bien chez Open Margin ou SubText, respectivement figures 4 et 5). Ce discours de présentation peut donc être compris comme un discours d’accompagnement[11] qui donne à lire les autres signes présents (la vidéo de démonstration de l’application) sous le prisme d’une culture séculaire partagée, malgré l’apparente rupture des supports de lecture et des interfaces de visualisation (fig. 5).

 

Fig. 1 - La page web de présentation de ReadMill.

 

Fig. 2 - Le logo de Kobo.

 

Fig. 3 - Une illustration de la page d’accueil d’Open Margin.

 

Fig. 4 - Une illustration de la page d’accueil de SubText.

Fig. 5 - Une illustration de la page d’accueil de Copia.

Les pages de présentation de ces outils utilisent donc des formes reconnaissables, qui permettent d’identifier instantanément ce à quoi ils font référence. Mais les outils eux-mêmes rendent compte de manipulations textuelles et de hiérarchies graphiques négociées et héritées.

Ce n’est en effet qu’au prix d’une lente maturation, à la fois matérielle, sociale, économique et intellectuelle, que le lecteur en est venu à apposer des inscriptions « originales » dans les marges, différentes des inscriptions d’un cours sur un support. Certes, l’antiquité grecque a connu une « culture des marges » (même si Gugliemo Cavallo estime qu’une telle culture n’a pas existé avant le IIIe siècle ap. J.-C.[12]). Deux types de dispositifs graphiques ont existé à cette époque : le commentaire à lemmes, rédigé sur un autre support que le texte commenté et relié par des indications en tête de chaque commentaire du passage commenté (hypomnema[13]) ; le commentaire marginal inscrit sur le même espace (scholie[14]). Ces deux formes vont se rapprocher du VIe au VIIe siècle[15] – des effets de transaction existaient déjà : un contenu marginal pouvait servir de brouillon à un commentaire à lemmes et vice-versa – et favoriser l’avènement des commentaires encadrants, comme en témoigne la fixation de la Torah du VIIe au Xe siècles et la standardisation de la Glossa Ordinaria aux XIe-XIIe siècles. Or, les commentaires ainsi produits, inscrits dans l’édition même du texte, restaient l’œuvre d’autorités autorisées, chargées d’encadrer l’interprétation religieuse. Lorsque l’étudiant parisien du XVIe siècle se risquait à occuper cet espace, ce n’était que pour intérioriser lui-même la règle en inscrivant la leçon du maître dans les marges prévues à cet effet[16], répétant ainsi un geste millénaire[17].

Ce même XVIe siècle connaît pourtant une mutation, celle de l’alphabétisation d’une population désireuse de faire ses « gammes marginales » encouragée par l’affaiblissement de la leçon scolaire (lectio) et le passage à une lecture plus personnelle (lectura), qui actualise le sens du texte biblique et soumet ainsi moins le lecteur à sa glose[18]. Dans son étude consacrée aux marginalia en Angleterre, H. J. Jackson[19] repère ainsi les premières formes d’expressions personnelles marginales dans son pays au XVIIe lorsque la Guerre civile éclate (on peut sans doute étendre ce constat aux manuscrits bulgares du XIVe au XIXe siècles[20]). Si le XVIe siècle humaniste est donc celui d’une opposition entre le commentaire autorisé et la sincérité de l’annotation, seule capable de restaurer le sens véritable du texte[21] et d’assurer le développement d’une expérience locative[22], le XVIIe siècle est celui d’un élargissement de l’expression de cette sincérité à un plus large public[23]. En se développant, les technologies de repérage (index, table des matières, etc.[24]) déchargent eneffet l’annotation de sa fonction première de localisation de l’information[25] et l’éloigne des opérations techniques des humanistes[26] (extraction, collecte). Parce qu’elles deviennent plus personnelles, les annotations font paradoxalement l’objet d’une publicisation et d’une circulation, encouragée par le développement des cabinets de lecture au début du XVIIIe siècle [27]. Elles se chargent en effet d’une « valeur » qui accroît celle des livres imprimés, dépersonnalisées par la mécanisation et la reproductibilité permises par l’imprimerie (les amis du poète Coleridge se presseront ainsi pour lui prêter leurs livres afin qu’il les annote[28]). L’évolution du marché du livre, l’institutionnalisation de la littérature, à travers la naissance d’instances de validation (académies, mécénat, palmarès culturels, etc.), l’évolution matérielle de la page (les notes imprimées des éditeurs passent des marges au bas des pages au XVIIe siècle[29]) et de l’identité[30], que le XIIe siècle a vu émerger[31], permettent sans doute l’affinage du statut d’un lecteur et la naissance d’un écrivain[32] plus autonomes face aux autorités du savoir.

Désormais, les marginalia ne se transmettent plus de façon anonyme. Certes, la circulation et la transmission de ce type d’écrit existaient bien avant l’avènement de l’imprimé et un scribe pouvait, par exemple, recopier un manuscrit en entier avec des marginalia rédigées par un lecteur antérieur[33]. Mais les manipulateurs du texte semblent mieux identifiés[34] (d’autres périodes – comme l’antiquité grecque – ont cependant pu se caractériser aussi par la présence de marques de propriété[35]). H. J. Jackson mentionne ainsi l’édition d’un livre passé de mains en mains du XVIIIe siècle au début du XIXe siècle et dans lequel chaque annotateur est identifié[36]. De la même façon, l’antiquaire Francis Douce (1757-1834) annotera ses livres dans le but de les améliorer et de fournir à ses collègues une édition dont la légitimité repose sur le nom de son correcteur[37] ou de cette autre lectrice, Mary Astell, qui s’excusera d’avoir annoté le livre qu’une autre lectrice (Lady Mary Wortley) lui avait prêté[38]. La valeur de ces marques, et du livre qui les accueille, semble d’autant plus forte que leur producteur aura été identifié, qu’elles auront circulé et auront été transmises comme des dons faits à un lecteur à venir.

Or, la présence de ce lecteur potentiel influe sur l’écriture des annotations. À partir du moment où elles sont privatisées (vers 1820), alors que l’avènement des bibliothèques publiques consacre l’institutionnalisation rigide de la circulation des livres et le « tabou des marginalia »[39], elles deviennent plus difficilement lisibles : elles bénéficient en effet d’un système sémiotique plus complexes à déchiffrer à l’exclusion des marginalia philologiques ou de confection qui interviennent dans l’établissement concerté du texte[40]. Dès lors, on peut difficilement penser qu’elles rendent compte pleinement de l’univers mental d’un lecteur :

Given the recent shift of attention from the writer to the reader and to the production, dissemination, and reception of texts, marginalia of all periods would appear to be potentially a goldmine for scholars. And so they are, but they are a contested goldmine. Some excellent basic bibliographic and historical work has been done, and there are a few fine case studies, most of them dealing with Medieval and Renaissance texts. The subject has stimulated intelligent theorizing. For a few famous writers, the corpus of marginalia has been the focus of a critical edition. Critics disagree, however, about the reliability of readers’ notes, and consequently about the ways in which they might legitimately be used to reconstruct either a reading environment or the mental experience of a particular reader[41].

si les marginalia constituent un document certain de la lecture, ils ne nous informent pas assez, à défaut de quelque caractère spécifique, du but de cette lecture[42].

Comment expliquer que Danielle Bassez découvre dans les marginalia de son père[43] une voix qu’elle n’avait jusque-là jamais entendue si ce n’est en considérant que la part des annotations dans la reconstruction d’une « identité » est surestimée ? Si elles sont peut-être un « signe de l’identité »[44] (je ne trancherai pas ici), il reste cependant à déterminer de quel type de vérité elles sont capables et la méthodologie à adopter pour les faire (relativement) parler[45].

C’est sans doute pour limiter les risques d’interprétation des buts de la lecture, des intentions d’un lecteur identifié, de ses goûts et des effets qu’on pourrait en tirer, que les applications mentionnées se sont chargées de les cadrer à travers plusieurs dispositifs de régularisation :

1.      Lerenseignementdunprofil : étape incontournable pour utiliser ces outils, le renseignement d’un profil est chargé de donner un identifiant unique (ID, figure 6) à tout utilisateur de manière à « tracer »[46] avec fiabilité ses « activités » et à en rendre fidèlement compte (pour des raisons économiques ou juridiques, figure 7). La possibilité récente de s’identifier à partir d’un profil précédemment renseigné sur Facebook (fig. 8) révèle la part « unitaire » cherchée dans une identité fragmentée par la multiplication des profils. La traçabilité repose donc sur la stabilisation de l’identité, sur la réduction des facettes et des rôles à une façade[47] unifiée – « l’identité en ligne » – dont chaque outil – Open Margin, Readmill, etc. – ne serait qu’un des éléments scéniques, susceptibles de faire l’objet d’une circulation d’un espace (Kobo, figure 9) à l’autre (Facebook) grâce à la mise en place de l’Open Graph. Ainsi le lecteur se donne-t-il à lire à travers des indices disséminés sur l’ensemble de la « toile », normalisés, régularisés, (en)cadrés par des boutons qu’il doit pouvoir activer ou par la publication automatisée du flux de ses propres activités, elles-mêmes renseignées par un paratexte qui ne laisse place à aucun doute sur l’interprétation à donner (figure 10).

 

Fig. 6 - Créer un profil sur Open Margin

 

Fig. 7 – Chaque activité est liée à un identifiant

unique (l’application Copia ci-dessus).

 

Fig. 8 - Créer un profil sur ReadMill

 

Fig. 9 - Sélectionner un passage d’une œuvre et le faire

 circuler sur Facebook à partir de l’application Kobo.

 

Fig. 10 - De Kobo à Facebook : le passage sélectionné

circule avec un paratexte (Titre, Auteur, « lieu » initial).

2.      La production cadrée des inscriptions : la production d’une annotation ou d’un passage surligné est régie par des cadres (figure 11) qui régularisent la multiplication probable des systèmes sémiotiques. Ainsi, aucune des applications évoquées ne propose de créer des signes critiques (lignes, dessins, points, croix, etc.) dont l’interprétation peut parfois s’avérer difficile, quand bien même elle serait destinée à un « autre »[48]. De la même façon, les outils de cartographie des annotations produites montrent comment les lire et encouragent à une productivité domestiquée, comprise dans une logique économétrique qui répond à un discours intériorisé sur la lecture[49] (nous ne lirions plus et nous aurions besoin d’être encouragés) et à la logique économique de ces outils (le « faire produire » des données en exploitant les discours sur la lecture).

Fig. 11. Prendre une note avec l’application Inkling.

3.      Linscriptiondansunréseau : des études[50] relativement récentes ont montré que la production des annotations variait en fonction de leur publicisation et de leur partage. La conscience d’être lus pousse ainsi les annotateurs à rendre plus compréhensible leur système sémiotique. L’inscription des annotations dans un « réseau » socionumérique[51] maximise sans doute cette régularisation en lui imposant un cadre de « sociabilisation » normalisateur. ReadMill, par exemple, vient tout juste d’implanter dans son application iPad le bouton « Like », chargé de distinguer les annotations les plus remarquables des autres. Le but probable est d’encourager à la production d’annotations de type critiques, alors que la plupart d’entre elles, produites dans ces applications, est réductible à des annotations phatiques ou d’humeur[52] lorsqu’elles sont accumulées, quoique rendues publiques, comme si elles ne s’inscrivaient pas dans un « espace » public. Autrement dit : la publicisation ne suffit pas à influer profondément sur la nature des annotations produites ; encore faut-il que le dispositif mis en place encourage à un « échange » qui va au-delà de la participation individuelle collectivisée. Et c’est bien ainsi la possibilité de répondre ou de réagir à un commentaire qui permet de sortir l’annotateur de son « autisme » (figure 13).

Fig. 13 - L’application Kobo sur iPad favorise la production d’annotations

marginales publicisées, auxquelles il est possible de répondre.

 (source : http://mashable.com/2011/09/27/kobos-pulse/)

La marge sert de « lieu » de recueillement de ces productions (figure 14). Or, cette forme éditoriale porte historiquement l’imaginaire de l’affranchissement du lecteur, à qui une place, une « marge de manœuvre », est reconnue. Les concepteurs de ces applications invitent ainsi constamment l’utilisateur, pris dans un devoir de lecture et d’écriture[53], à  exprimer cette liberté en s’engageant dans  les pages de livres foisonnants de lecteurs[54] et à briser la loi d’une fiction[55] créée pour l’occasion : la « lecture solitaire », ce « fardeau »[56] assimilé, par un glissement sémantique, à une lecture « asociale » qu’il nous faudrait fuir. Le partage d’annotations s’inscrit donc dans l’idéologie du « Web 2.0 »[57] qui, sous couvert de discours libertaires, invite l’utilisateur à produire des données réexploitées économiquement (ReadMill vend les statistiques de lecture de ses utilisateurs à des éditeurs[58]). Figure historique de l’affranchissement du lecteur, la marge est peut-être ainsi devenue l’outil de sa capture.

 

Fig. 13 – La marge dans l’application Copia

Comment vont évoluer ces outils ? On peut déjà observer des redirections de positionnement. Nourris de « fantasmes » sur les pratiques de lecture et d’écriture, les acteurs évoqués ont en effet commencé par proposer à un « large public »[59] des outils d’annotation, quand ils sont majoritairement utilisés par les lecteurs pratiquant une lecture analytique[60]. Ainsi SubText et HighLighter ont récemment ouvert leurs services aux classes scolaires et aux universitaires. Ces outils ont également tendance à évoluer en fonction de la conjecture discursive (H.J Jackson[61] et William W.E Slights[62] avaient déjà bien identifié cette tendance) : de plus en plus de voix se sont en effet élevées contre la « socialisation » excessive des textes et sur l’effet perturbateur qu’engendrerait la visualisation des annotations/surlignements effectués par d’autres lecteurs, jugés inintéressants ou sur le danger de la publicisationmenace pour la vie privée. D’où l’ajout récent du bouton « like » dans l’application ReadMill, pour distinguer les annotations les plus « intéressantes », et la possibilité maintenant sur Kobo de désactiver le mode « social ». Enfin, l’évolution sémiotechnique me semble également gouvernée par l’ajustement des modèles économiques et la tension perceptible entre la nécessité d’affiner la connaissance des pratiques du lecteur, voire de réduire son « identité », à travers la multiplication des outils de manipulations textuelles productrices de traces de lecture, et une « sacralisation » du texte qui se traduit par un « dépouillement » graphique[63] précisément incompatible avec cette nécessaire multiplication. Kobo a ainsi récemment intégré sur son site web les écrits de lecteurs d’un autre réseau concurrent (GoodReads), qui permet davantage la manipulation de « l’autour du texte », dans le but probable d’améliorer le référencement de ses fiches de lecture, dissociées de sa propre application de lecture. Le lecteur, en véritable pérégrin[64], semble donc encore échapper un temps aux métriques d’analyse de ces outils.

 



[1]              Qui se caractérisent par une « absence de concertation entre le fabricant du livre et le glossateur » (HOLTZ, Louis, « Le rôle des commentaires d’autres classiques dans l’émergence d’une mise en page associant texte et commentaire (Moyen Âge occidental) » dans GOULET-CAZÉ dir., Le Commentaire : entre tradition et innovation, Paris, Librairie philosophique J.Vrin, p. 101-119 cité par TURA, Adolfo, « Essai sur les marginalia en tant que pratique et documents » dans JACQUART, Danielle, BURNETT, Charles dir., Scientia in Margine. Etudes sur les marginalia dans les manuscrits scientifiques du Moyen Âge à la Renaissance, Genève, Droz, 2005, p. 305). À l’inverse des marginalia de confection (les indications laissées par un correcteur pour effectuer la reliure, par exemple) ou des notes péritextuelles, les marginalia de lecture doivent donc ici être comprises comme des marques, plus communément appelées « annotations », laissées par les lecteurs au moment de lire.

[2]              Cette expression consacrée désigne moins les supports sur lesquels les hommes ont inscrit et écrit – car le papier n’est évidemment pas le seul matériau utilisé au cours de l’histoire de l’écriture, voir BRETON-GRAVEREAU et THIBAULT Danièle, LAventure des écritures II. Matières et formes, Paris, Bibliothèque nationale de France,  1998, 191 pages – qu’une réduction de l’histoire des techniques, matériaux, activités d’écriture à une opposition binaire entre l’écran et tous les autres surfaces d’écriture, passées et présentes, représentées par celle – le papier – majoritairement utilisée aujourd’hui. Elle sera utilisée avec la conscience de cette réduction.

[3]              Je désigne ici indifféremment les supports de lecture et les documents sur lesquels ils sont lus.

[4]              LELIEVRE, Valéry, « La page : entre texte et livre », dans MILON, Alain, PERELMAN, Marc dir., Le Livre et ses espaces, Presses universitaires de Paris, 702 pages.

[5]              MCNAMEE, Kathleen, Annotations in Greek and Latin texts from Egypt, American Society of Papyrologists, 2007. À l’inverse, le copiste du Moyen Âge pouvait laisser blanches des marges dans l’attente d’une illustration, assurée par l’enlumineur, voir  COURTILLÉ, ANNE, « La décoration des marges dans les manuscrits enluminés du Moyen Age en France » dans La Marge, Actes du colloque de Clermont-Ferrand (1986), Publication de la Faculté de Lettres et de Sciences humaines de Clermont-Ferrand, 1988. On pourra également consulter l’étude TURA, Adolfo déjà mentionnée.

[6]              Alors même que sa disparition était annoncée en 2006 (voir DESEILLIGNY, Oriane, Lécriture de soi, continuités et mutations : du cahier aux journaux personnels sur le web, Thèse de doctorat, Université Paris X, 2006 citée par JEANNERET, Yves, Penser la trivialité I. La vie triviale des êtres culturels, 2008, p. 74).

[7]              Le document lu s’emboîte en effet dans un cadre-logiciel, lui-même compris dans un cadre-système et un cadre-matériel (voir SOUCHIER, Emmanuël, « Histoires de pages et pages d’histoire » dans ZALIE, Anne dir., LAventure des écritures 2. La Page, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2001, p. 46-47)

[8]              L’expression n’est pas utilisée ici dans le sens qu’en donne Illich (voir ILLICH, Ivan, Du lisible au lisible : la naissance du texte, Cerf, 1991.)

[9]              Voir JEANNERET Yves, « L’écriture des médias informatisés » dans CHRISTIN, Anne-Marie dir., Histoire de lécriture : de lidéogramme au multimedia, Paris, Flammarion, 2012.

[10]            L’emploi des guillemets traduit la difficulté à se passer, quand on décrit les opérations effectuées à l’écran, d’un certain nombre de termes hérités de la culture livresque, même si on n’a manifestement pas affaire à une « page » ou à un « site » tel qu’on les comprend traditionnellement (voir JEANNERET, Yves, « Ceci n’est pas une page, ceci n’est pas un site », Médiamorphoses, 16, 2006, p. 88-92). Je les utiliserai donc avec cette réserve.

[11]            JEANNERET, Yves, LE MAREC, Joëlle, SOUCHIER, Emmanuël, Lire, écrire, récrire : objets, signes et pratiques des médias informatisés, Bibliothèque Publique d’Information, 2003.

[12]            CAVALLO, Gugliemo, « Limine » in Vincenzo Fera, Giacomo Ferraù, Silvia Rizzo dir., Talking to the Text: Marginalia from papyri to print. Proceedings of a Conference held at Erice, 26 september3 october 1998 (= Percorsi dei classici, 4), Messina, Centro interdipartimentale di studi umanistici, 2002, p. VIII cité dans PFERSMANN, Andréas, Séditions infrapaginales : poétique historique de lannotation littéraire (XVIIe-XXIe siècles), Genève, Droz, 2011, p. 37.

[13]            Voir MAEHLER, Herwig, « L’évolution matérielle de l’hypomnema jusqu’à la basse époque » dans GOULET-CAZÉ dir., Op. Cit, p. 29-37.

[14]            Sur cette distinction entre scholie et hypomnema voir DICKEY, Eleanor, Ancient Greek scholarship : a guide to finding, reading, and understanding scholia, commentaries, lexica, and grammatical treatises, from their beginnings to the Byzantine period, p. 11. La glose, quant à elle, renvoie à une note localement produite entre les lignes du texte (McNAMEE, Kathleen, Op. Cit).

[15]            Voir HOLTZ, Louis, « Le rôle des commentaires d’autres classiques dans l’émergence d’une mise en page associant texte et commentaire (Moyen Âge occidental) » dans GOULET-CAZÉ dir., Op. Cit, p. 101-119.

[16]            Voir The Rosenthal Collection of Printed Books With Manuscript Annotations: A Catalog of 242 Editions Mostly Before 1600, Annotated by Contemporary Or Near-Contemporary Readers,  Yale university, 1997, 389 p. et LETROUIT, Jean, « La prise de notes de cours sur support imprimé dans les collèges parisiens au XVIème siècle » dans Le Livre annoté, Revue de la Bibliothèque Nationale de France, 2, 1999, p. 47-57.

[17]            La majorité des annotations gréco-latines antiques d’Égypte (IIIe siècle av. J.C-VIIe siècle ap. J.-C.) analysées par MCNAMEE, Kathleen (Op. Cit), contenues dans 293 manuscrits, montrent en effet que la plupart des notes, produites par des étudiants, n’ont rien de personnel : elles ne sont que la transcription de faits.

[18]            ROUDAUT, François, Le livre au XVIe siècle : éléments de bibliogie matérielle et dhistoire, Paris, Honoré Champion, 2003.

[19]            JACKSON, H. J, Marginalia : Readers Writing in Books, Yale University Press, Format Kindle, 2002, 4029 emplacements.

[20]            NIKOLOVA-HOUSTON, Tatiana, « Marginalia and Colophons in Bulgarian Manuscripts and Early Printed Books », Journal of Religious & Theological Information, 8 :1-2, 2009, p. 65-91.

[21]            CHATELAIN, Jean-Marc, « Humanisme et culture de la note », dans Le Livre annoté, Op. Cit, p. 26-37.

[22]            MILHE POUTINGON, Gérard, « La note marginale au XVIe siècle : une expérience de l’espace » dans ARNOULD, Jean-Claude dir., Notes : études sur lannotation en littérature, Mont-Saint-Aignan, Publications des Universités de Rouen et du Havre, 2008,  p. 45-63.

[23]            C’est ainsi qu’au XVIIe siècle le terme « note » vient remplacer celui de « glose ».

[24]            Sur les technologies de repérage voir BLAIR, Ann, Too Much  to Know : Managing Scholarly Information Before the Modern Age, Yale University Press, 2011 ; MANIEZ, Jacques, Concevoir lindex dun livre : histoire, actualité, perspectives, Paris, ADBS éditions, 2009 ; RHODES, Neil, SAWDAY, Jonathan, The Renaissance Computer : Knowledge Technology in the First Age of Print, Routledge, 2000, 224 pages ; ROUSE, Mariy A , ROURSE, Richard H., « La naissance des index » dans Histoire de lédition française I, CHARTIER, Roger, MARTIN-, Jean-Pierre dir., Fayard, 1984, p. 95-108.

[25]            L’intérêt de la manchette, chargée de rendre compte dans les marges de la division thématique du texte, s’affaiblit ainsi progressivement à cette époque jusqu’à disparaître au XIXe siècle.

[26]            CHATELAIN, Jean-Marc, Op. Cit.

[27]            CHARTIER, Roger, « Sociétés de lecture et cabinets de lecture en Europe au XVIIIe. Essai de typologie » dans Sociétés et cabinets de lecture entre lumières et romantisme, Genève, Société de lecture, 1995, p. 43-57.

[28]            JACKSON, H. J., A Book I Value Samuel Taylor Coleridge : Selected Marginalia, Princeton University Press, 2003, 272 pages ; JACKSON, H. J, Romantic Readers : The Evidence of Marginalia, Yale University Press, 320 pages.

[29]              GRAFTON, Anthony, Les Origines tragiques de lérudition : une histoire de la note en bas de page, Seuil, coll. Librairie du XXIe siècle, 1998, 214 pages.

[30]            Comme en témoigne la voix singulière que fait entendre Rousseau dans ses annotations. Voir MARTIN, Christophe, « Les notes auctoriales dans LEmile de Rousseau » dans ARNOULD, Jean-Claude dir., Op. Cit, p. 73-89.

[31]            ILLICH, Ivan, Du lisible au visible : la naissance du texte, un commentaire du Didascalicon de Hugues de Saint-Victor, Paris, Les Éditions du Cerf, 1991.

[32]            VIALA, Alain, La Naissance de lécrivain, Paris, Les Editions de Minuit, 1985, 319 pages.

[33]            Si bien qu’il est parfois difficile, remarque Adolfo Tura (Op. Cit.), de retrouver la main qui a initialement produit une annotation apographe, qu’il s’agisse de celle d’un copiste ou d’un correcteur, dans le cas des marginalia philologiques (corrections à faire, remarques, etc.) par exemple.

[34]            ILLICH Ivan (Op. Cit) repère aux XIIe-XIIIe siècles les premières distinctions entre auteur, scribe, compilateur.

[35]            MCNAMEE, Op. Cit.

[36]            JACKSON, H. J, Op. Cit, emplacement 750.

[37]            JACKSON, H. J, Op. Cit, emplacement 1177.

[38]            « I ask pardon for scribling in Y[ou]r La[dyshi]ps Book. The Author is so disingenuous & inconsistent yt no lover of Truth can read it without a just Indignation » (JACKSON, H. J, Op. Cit, emplacement 792).

[39]         JACKSON, H. J, Op. Cit, emplacement 913.

[40]            Voir  COLAS, Gérard, « Relecture et techniques de correction dans les manuscrits indiens » dans JACOB, Christian dir.,  Lieux de savoir II. Les mains de lintellect, Paris, Albin Michel, 2007, p. 494-521 et MCNAMEE, Kathleen, Sigla and select marginalia in Greek literary papyri, Bruxelles, Fondation égyptologique Reine Elisabeth, 1992, 81 pages.

[41]              JACKSON, H. J, Op. Cit, emplacement 79.

[42]            TURA, Adolfo, Op. Cit, p. 322.

[43]            BASSEZ, Danielle, Écrits dans les marges : de la pratique du gribouillage comme art gourmand de la lecture, Cheyne, 2006.

[44]            FRAENKEL, Béatrice, La Signature, Gallimard, coll. Bibliothèque des histoires, 1992, 319 pages. Voir également SERRES, Alexandre, « Quelle(s) problématique(s) de la trace ? », texte d’une communication prononcée lors du séminaire du CERCOR (13 décembre 2002), en ligne :

[45]            Travail que j’entreprendrai pendant 3 ans dans ma thèse de doctorant: « Les opérations intellectuelles, matérielles et corporelles dans les pratiques d’annotations » sous la direction de Christian Jacob.

 

[46]            Voir ARNAUD, Michel, MERZEAU, Louise, Traçabilité et réseaux, Hermès, 53, 269, 264 pages.

[47]            GOFFMAN, Ervin, La Mise en scène de la vie quotidienne 1. La présentation de soi, Paris, Les Éditions de Minuit, 1973, 256 pages.

[48]            Les signes critiques des bibliothécaires d’Alexandrie, par exemple, nous échappent en partie parce que nous en avons perdu le code commun qui permettrait de les lire (voir MCNAMEE, Op. Cit, 1992).

[49]            CHARTIER, Anne-Marie, Discours sur la lecture (1880-2000), Paris, Fayard, 2000.

[50]            WOLFE, Joanna L., NEUWIRTH, Christine M., « From the Margins to the Center : The Future of Annotation », Journal of Business and Technical Communication, 15, 2001 et MARSHALL, Catherine C., BERNHEIM BRUSH, A.J., « From Personal to Shared Annotations », CHI 2002 Conference Proceedings (New-York, 2002), en ligne : http://dl.acm.org/citation.cfm?id=506610.

[51]            Voir COUTANT, Alexandre, STENGER, Thomas, Ces réseaux numériques dits sociaux, CNRS Editions, Hermès, 59. Le « réseau » peut ici se comprendre comme l’exploitation et la maximisation des règles qui régissent les relations entre au moins trois individus (homophilie, trous structuraux, loi de proximité, etc.).

[52]            JAHJAH, Marc, « Annotations sur Copia (1/2) : reconnaissons la valeur des humeurs des lecteurs », 2011, en ligne : http://www.sobookonline.fr/livre-enrichi-social-interactif/livre-social/annotations-sur-copia-12-reconnaissons-la-valeur-des-humeurs-des-lecteurs/

[53]            BONACCORSI, Julia, Le Devoir de lecture : médiations dune pratique culturelle, Hermès Lavoisier, 2009, 201 pages.

[54]            Voir la vidéo de présentation de SubText : http://vimeo.com/28368227. Consultée le 2 mai 2012.

[55]            JAHJAH, Marc, « À la recherche désespérée de la lecture (a)sociale (I) : discours et représentations », 2011, en ligne : http://www.sobookonline.fr/livre-enrichi-social-interactif/livre-social/a-la-recherche-desesperee-de-la-lecture-asociale/

[56]            Ainsi peut-on lire sur le forum de Babelio : « Pour mettre fin à la lecture solitaire, lisons à plusieurs » : http://www.babelio.com/forum/. Page consultée le 3 mai 2011.

[57]            Voir l’enquête critique portée par  BOUQUILLION, Philippe, MATTHEWS, Jacob-Thomas, Le Web collaboratif : Mutations des industries de la culture et de la communication, Paris, PUG, 2010, 150 P. Edifiante, également, la façon dont le « livre social » a suivi très précisément l’évolution du « Web 2.0 » voir JAHJAH, Marc, « À la recherche de la lecture (a)sociale (V) : catégorisation et cartographie », en ligne :

http://www.sobookonline.fr/livre-enrichi-social-interactif/livre-social/a-la-recherche-de-la-lecture-asociale-v-categorisation-et-cartographie/

[58]            JAHJAH, Marc, « Foire des livres  Francfort (1/3) : lecture sociale et culture des (méta)données », en ligne : http://www.sobookonline.fr/comptes-rendus-ebooks/tools-of-change-frankfurt-and-publishers-launch-conferences/tools-of-change-et-publishers-launch-de-francfort-13-lecture-sociale-et-culture-des-metadonnees/

[59]            C’est ici une « fiction » méthodologique, qu’on gagnerait dans un autre travail à nuancer, qui désigne généralement les lecteurs de fiction et notamment de romans.

[60]            H. J. Jackson (Op. Cit) remarque en effet, dans les quelques milliers d’annotations qu’il a étudiées, qu’elles se portent majoritairement vers des essais, des livres d’histoire et des livres pédagogiques.

[61]            H.J Jackson (Op. Cit).

[62]            SLIGHTS, William W.E., Managing Readers : Printed Marginalia in English Renaissance Books, The University of Michigan Press, 2001, 312 pages.

[63]            Voir par exemple des applications comme ReadItLater ou Clearly.  Ce que nous désignons par « dépouillement » est une utilisation savante du blanc qui répond là aussi à un discours sur la lecture (le texte devrait être premier).

[64]            JACOB, Christian dir., Des Alexandries II. Les Métamorphoses du lecteur, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2003, 308 pages. On pouvait par ailleurs s’en douter en voyant comme le lecteur arabe peut anarchiquement occuper les marges du texte (voir Vernay-Nouri, Marges, « Gloses et décor dans une série de manuscrits arabes d’époque ottomane », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 99-100,  novembre 2002).

 

 

 

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