L’expressivité morale du texte littéraire 2/2

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Lucy Bergeret Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, PhiCo (EA3562)-EXeCO

Sortir de la vie ordinaire

 

M. Nussbaum écrit que « les romans ne fonctionnent pas […] comme des extraits de vie ‘‘crue’’ »[1]. En effet, le texte littéraire n’est pas une simple transposition réaliste de la vie ordinaire, il est avant tout une interprétation précise et attentive de la vie. Mais d’un autre côté, la vie humaine suppose également une vision particulière, un travail constant d’interprétation : « toute action exige de voir le monde comme tel ou tel »[2]. Qu’est-ce que la littérature a à offrir « en plus » de certaines attitudes accessibles dans la vie ordinaire ?

Cette question peut se poser par exemple, lorsqu’on lit chez Iris Murdoch :

Les modes littéraires sont très naturels pour nous, très proches de la vie ordinaire et de la manière dont nous vivons en tant qu’êtres réflexifs. […] quand nous rentrons à la maison et ‘‘racontons notre journée’’, nous mettons de façon artistique un matériau dans une forme narrative. Par conséquent, en tant qu’utilisateurs des mots, d’une certaine façon, nous existons tous dans une atmosphère littéraire, nous vivons et respirons la littérature, nous sommes tous des artistes littéraires, nous employons constamment le langage pour extraire des formes intéressantes d’une expérience qui semblerait peut-être originairement sans intérêt ou incohérente[3].

Iris Murdoch cherche à souligner le point commun entre la narration littéraire et l’expression morale que l’on trouve déjà dans le langage : « presque tous les usages du langage véhiculent de la valeur. C’est une des raisons pour lesquelles nous sommes presque toujours moralement actifs. La vie est imbibée de morale »[4].

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Cette idée soulève plusieurs questions, et notamment celle de l’intérêt d’avoir recours à la littérature plutôt que de s’en remettre à cette « atmosphère littéraire » de la vie ordinaire. Aussi, selon J. Bouveresse, celui qui reconnait que l’éthique est impliquée dans la vie réelle n’aura pas de mal à concéder qu’elle est impliquée également dans la littérature, qui peut être définie comme un discours particulier sur la vie humaine : « il ne sera pas tenté de nier que la pensée morale, qui pénètre par essence toute réflexion sur l’action humaine et peut-être même déjà toute description de celle-ci, puisse être également présente dans la création et le récit romanesques, et même en constituer une dimension essentielle[5]. » Parce que la littérature est une forme particulière de discours, elle a une valeur morale indéniable rien que dans le fait d’admettre « les gestes, les manières, les habitudes, les tours de langage, les tours de pensée, les styles de visage comme moralement expressifs – d’un individu ou d’un peuple. La description intelligente de ces choses fait partie de la description intelligente, aiguisée, de la vie, de ce qui importe, de ce qui fait la différence, dans les vies humaines »[6].

Quel est donc l’apport spécifique de la littérature ? Quelle est exactement la différence entre l’attitude face à la vie et l’attitude face à la littérature ? Martha Nussbaum écrit :

Dans l’activité d’imagination littéraire, nous sommes conduits à imaginer et décrire avec une plus grande précision, à concentrer notre attention sur chaque mot, en ressentant chaque événement avec plus d’acuité – alors qu’une bonne part de la vie réelle peut se passer de cette conscience soutenue et n’est pas, en ce sens, pleinement vécue[7].

C’est cette différence entre l’imagination à l’œuvre dans la vie ordinaire et celle à l’œuvre dans l’expérience de la lecture (que l’on peut étendre à celle de l’écriture) qui est l’une des raisons de l’intérêt moral du texte littéraire. Le texte littéraire est le lieu où l’on trouve une pensée qualitativement riche qui suscite chez le lecteur une vision qui gagne en richesse et en précision (un gain en acuité) en comparaison avec le discours de la vie ordinaire : « Les mots du romancier sont encore plus variés, plus précis qualitativement, que les termes confus de la vie courante »[8]. La littérature est donc nécessaire pour l’approfondissement de l’attention de la vision morale.

La littérature est par extension un puissant moyen de nous faire participer à des vies différentes de la nôtre en nous les rendant « visibles » : « Je défends l’imagination littéraire précisément parce qu’elle me semble être un ingrédient essentiel de l’attitude éthique qui nous demande de nous préoccuper du bien de personnes différentes dont la vie est éloignée de la nôtre »[9]. Le récit littéraire permet de se mettre à la place de l’autre et d’observer comment prennent place les différentes attitudes éthiques possibles dans des vies particulières. L’expérience de la lecture est en elle-même une « éducation » au sens où on y prend l’habitude de se mettre à la place de l’autre. Dans La Souveraineté du bien[10], Iris Murdoch insiste sur cette idée en montrant que l’art permet de sortir de soi et de nous tourner vers autre chose que l’amour de soi. Le texte littéraire a l’avantage de permettre aux hommes « d’entrer en imagination » avec des personnages, d’éprouver des émotions en réaction à ce qui leur arrive en « souciant » de leur sort, ce qui aurait quelque chose en commun avec le fait de se soucier de personnes réelles et de leurs vies. Pour toutes ces raisons, M. Nussbaum écrit que la littérature est une double extension de la vie :

La littérature est une extension de la vie : horizontalement, parce qu’elle met le lecteur en contact avec des événements, des lieux, des personnes ou des problèmes qu’il ne peut rencontrer autrement ; mais aussi verticalement, parce qu’elle donne au lecteur une expérience plus profonde, plus précise, et plus fine que ce que la vie offre d’ordinaire[11].

L’intérêt de la littérature réside donc dans l’élargissement de l’expérience en général : elle nous met en contact avec des situations et des descriptions d’une profondeur, d’une précision et d’une finesse particulières, ce qui n’est pas systématiquement possible dans l’expérience ordinaire. Comme l’écrit M. Nussbaum, sans la fiction, « notre expérience est trop confinée et restreinte. La littérature nous permet de l’étendre, nous fait réfléchir sur et ressentir ce qui serait autrement trop éloigné de nous »[12].

 

Lextension du champ conceptuel et la limite de nos concepts

Cependant, la littérature ne se réduit pas à une expérience purement altruiste. Parfois, il arrive par exemple que le lecteur ne parvienne pas à s’accorder avec les conceptions d’un personnage, ou que l’incompréhension s’installe entre plusieurs personnages. La thèse de Cora Diamond permet de soulever ce genre de difficulté, lorsqu’elle montre en quoi la lecture de textes littéraires permet d’explorer à la fois l’étendue mais aussi les limites de notre champ conceptuel.

Par exemple, dans LImportance dêtre humain, elle souligne de quelle manière la littérature nous montre quelque chose à propos de ce que signifie pour nous la notion d’être humain, c’est dire qu’elle nous montre ce que l’on peut entendre par là (en nous le « mettant sous les yeux ») mais aussi en quoi elle peut participer au développement de notre concept d’être humain. Dans la richesse de ses descriptions des différentes possibilités contenues dans des notions comme celle « d’être humain » la littérature parvient à faire quelque chose que la philosophie morale en comparaison néglige en proposant une classification rigide des concepts, une définition réductrice de leur extension ou des critères d’appartenance à ces concepts. Pour illustrer ce point, Diamond s’appuie par exemple sur deux extraits littéraires qui décrivent le regard humain, dans lequel se joue la question de la reconnaissance ou de la non-reconnaissance d’un être autre être humain comme tel. Ces extraits permettent de comprendre que :

Cela fait partie du concept d’être humain qu’une immense partie de ce qu’est pour nous un être humain puisse être présenté dans un regard qui passe entre deux personnes ; cela fait partie du concept que tout cela puisse également être nié dans un regard. Les romanciers et d’autres écrivains peuvent nous mettre sous les yeux et développer notre concept d’être humain en nous donnant des exemples de semblable reconnaissance, en nous montrant, en nous rappelant que ceci est ce à quoi ressemble le fait de reconnaitre un autre être humain, et que ceci est ce à quoi ressemble le fait de manquer à cette reconnaissance, de la refuser[13].

Le premier exemple qu’elle choisit est extrait de La Guerre et la paix de Tolstoï. Il s’agit du passage où Pierre est prisonnier et conduit devant le général Davout qui lève les yeux et le voit. D’abord, celui-ci ne le voit que comme un simple prisonnier, « comme une circonstance donnée avec laquelle il faut faire »[14]. Mais le fait d’entendre la voix de Pierre provoque l’échange d’un regard entre les deux hommes, qui aboutit au fait que tout à coup « la vie de Pierre est sauvée. » Cora Diamond explique que dans ce second regard, des relations humaines se sont établies entre les deux hommes : l’un ne voit plus l’autre comme une simple « circonstance donnée avec laquelle il faut faire », mais comme un être humain qui comme lui partage une vie humaine. Elle confronte cette scène avec un second extrait, cette fois tiré de Si cest un homme de Primo Levi, où le regard qui passe entre Pannwitz et Levi est décrit comme un regard « qui n’était pas de ceux qui passent entre deux hommes ». Ici Cora Diamond montre en quoi le refus de la solidarité humaine et de la reconnaissance de l’autre comme être humain traduit le « sens de la communauté de la vie humaine » de Pannwitz qui met l’autre au rang de pure circonstance et refuse de le considérer comme un être humain. D’après Cora Diamond, ces deux extraits littéraires permettent de montrer quelque chose de la vie humaine, à savoir « l’allure qu’ont certaines possibilités dans la vie humaine ». Ils permettent de nous montrer ce que c’est que regarder un autre homme comme un être humain ou avec le refus de le faire, c’est-à-dire de nous montrer ce qu’est le concept d’être humain, ce que c’est de le posséder pleinement ou non.

Avoir le concept d’être humain c’est savoir comment les pensées, les actes et les événements, et la façon dont les événements sont abordés, donnent forme à une histoire humaine ; c’est savoir les possibilités, de leur poids et de leur mystère. L’œuvre d’écrivains imaginatifs comme Tolstoï ou Levi éclaire pour nous le concept d’être humain et en même temps peuvent l’élaborer et l’approfondir. Leurs écrits ne portent pas sur le concept membre d’une espèce biologique, Homo sapiens. Comprendre le concept d’être humain biologique n’a rien à voir avec comprendre le concept d’être humain. Mais pas davantage le concept d’être humain n’est-il celui de l’Homo sapiens augmenté d’un supplément évaluatif. Le choix de types de concepts que nous offre la philosophie analytique contemporaine ne convient pas à la réalité[15].

Ainsi l’intérêt du texte littéraire réside dans le fait qu’il permet de montrer l’étendue de nos concepts mais aussi d’en percevoir ou d’en tester les limites.

 

  La nécessité dune certaine forme littéraire : les rapports entre la forme et le contenu

Pour M. Nussbaum, la complexité de la vie éthique requiert d’être formulée dans un style littéraire afin d’être exprimée pleinement et justement. Cette affirmation va de pair avec le caractère inséparable de la forme et du contenu dans tout type de discours. Pour elle, le fait de se poser la question du choix des mots ou de « comment écrire » lorsqu’on cherche à produire une certaine forme de connaissance (et donc en un sens large qui n’exclut pas forcément les textes littéraires, de « faire de la philosophie ») est une question essentielle et non pas secondaire, superficielle ou triviale. La forme littéraire est inséparable du contenu que cherche à exprimer l’auteur. Une paraphrase ou une reformulation du même contenu conduirait à la production d’un contenu différent :

Tout texte écrit avec soin et créé par l’imagination présente une relation organique entre la forme et le contenu. […] [L]a conception et la forme sont indissociables ; trouver et façonner les mots consiste à trouver la manière appropriée, digne, pour ainsi dire, d’assortir conception et expression. Si le travail d’écriture est réussi, une paraphrase de style et de forme très différents ne pourra généralement pas exprimer la même conception[16].

La forme est un aspect essentiel du contenu, et elle joue un rôle essentiel dans l’expression et la détermination de ce qui est exprimé. Soutenir qu’elle n’est qu’un aspect accidentel ou décoratif du contenu, c’est passer à côté du fait que le style exprime « ce qui compte » pour l’auteur, c’est manquer le fait qu’à travers la forme spécifique du texte, « une vision du monde doit être racontée »[17].

Il faut donc refuser l’idée selon laquelle on peut ignorer la relation entre forme et contenu et prendre en compte la question du style dans sa dimension proprement expressive. En effet, quel que soit le discours, le style exprime lui-même des choix particuliers, exprime une vision particulière et mobilise en retour de la part du lecteur des activités particulières. « Tout style est en lui-même une thèse »[18], écrit M. Nussbaum, c’est-à-dire que la forme exprime implicitement un sens de ce qui est important ou non pour celui qui l’utilise. Par exemple, un style théorique abstrait avance une idée sur «  quelles facultés du lecteur sont importantes pour la compréhension ». De même, le style d’un romancier avancera une autre vision de ce qui est important en présentant une vision particulière de la vie. C’est ce qui lui permet de dire que les œuvres littéraires ne sont pas des instruments neutres pour l’exploration éthique : une conception de ce qui est important est inscrite dans la structure même d’un roman. Et un sens différent de ce qui importe, une conception différente de la vie aurait immanquablement dicté une forme différente à l’œuvre.

Il peut être intéressant de comparer ces points avec le propos d’un auteur comme Vincent Descombes. Même s’il ne fait pas le même usage moral du texte littéraire, il souligne l’importance de la forme littéraire et semble accorder une capacité de la littérature à penser par elle-même. Dans son ouvrage Proust, philosophie du roman, il propose notamment la distinction entre la philosophie dans le roman et la philosophie du roman[19]. Chercher la philosophie dans le roman  revient à chercher un contenu philosophique que l’on peut extraire d’un roman. On considère alors un roman comme la simple transposition littéraire d’une proposition philosophique ou d’une « théorie » propre à l’auteur, qu’il aurait pu énoncer clairement dans un écrit théorique mais qu’il aurait choisi d’illustrer dans un texte littéraire. La forme ici a un rang secondaire par rapport au contenu. Mais cela s’oppose à ce qu’il appelle chercher la philosophie du roman, qui elle « n’est jamais dans le roman lui-même ». Elle n’y est pas « exposée » c’est-à-dire qu’on ne peut pas la réduire au contenu théorique que voudrait exprimer l’auteur indépendamment de la forme. Au contraire la dimension « philosophique » du roman n’est pas dite, mais montrée dans la forme et la structure même de la narration romanesque. En d’autres termes, « un roman peut être philosophiquement instructif en tant que roman, et non pas seulement dans les digressions spéculatives qui se mêlent à la narration »[20]. Chercher la philosophie du roman c’est donc se demander ce que fait le roman en tant que roman et s’intéresser aux raisons qui pourraient expliquer le choix de l’auteur pour une forme romanesque plutôt que d’une autre forme (un traité philosophique par exemple). V. Descombes voit dans la forme romanesque une puissance « d’élucidation », c’est-à-dire que le roman aurait le pouvoir d’éclaircir et parfois même de corriger par sa forme même certains point de théorie qui peuvent demeurer obscurs voire contradictoires lorsqu’ils sont exprimés de manière « théorique ». La différence avec Nussbaum ou Diamond est que chez Descombes, en un sens, la forme pense comme à l’insu l’auteur. Pourtant, il semble partager avec Nussbaum l’idée selon laquelle un roman n’a pas besoin d’énoncer un contenu philosophique pour avoir une dimension ou un intérêt philosophique. Le roman est donc une fois de plus philosophiquement intéressant par les caractéristiques qui le distinguent d’un discours théorique et spéculatif.

L’insistance de ces auteurs sur la capacité de la forme littéraire à produire une certaine connaissance mène à un certain nombre de questions. Pour se limiter à la question de l’intérêt moral du texte littéraire, on est en droit de se demander si la connaissance morale que l’on tire d’un texte littéraire concerne tous les types de textes littéraires. Peut-on trouver le même intérêt moral dans la lecture des grands classiques que dans des romans dit populaires ? De même, ne faudrait-il pas poser la question des connaissances spécifiques qui se dégageraient des différents genres littéraires, comme la poésie ou le théâtre ? Aussi, une connaissance morale se tire-t-elle de tout roman ou de certains romans uniquement (par exemple les romans réalistes) ? Enfin, il serait intéressant de se poser la question des romans qui se présentent volontairement comme opposés à ce qu’on appelle habituellement la « morale » au sens étroit, c’est-à-dire des romans qui se revendiquent ouvertement comme amoraux, voire immoraux.

J. Bouveresse souligne qu’une raison possible pour expliquer l’indifférence de la critique littéraire à la dimension éthique de la littérature est justement ce besoin qu’a la littérature de « se protéger contre le risque d’être obligée de se soumettre à une instance morale qui lui est extérieure et à laquelle elle estime ne pas avoir à rendre de comptes »[21]. On peut en effet confondre l’approche d’auteurs comme Nussbaum avec une approche « moraliste » ou une tentative de voir la littérature comme recueil de textes didactiques qui auraient une leçon morale à fournir aux hommes. Bouveresse donne un exemple de ce genre d’idée, en citant Ronald Shusterman, les critiques moralistes « semblent laisser entendre qu’absolument toute fiction existe explicitement et consciemment pour nous faire la morale »[22]. Pour éviter ce genre de déduction réductrice, il faut garder à l’esprit la définition large de la morale afin de ne pas la confondre avec une « morale moralisatrice ». Par exemple, Cora Diamond affirme qu’un auteur comme Tourgueniev peut très bien avoir pour objectif de  « trouver un incident, une personne, une situation moralement intéressants », mais « trouver un sujet moralement intéressant ne revient pas à trouver en lui ce que la morale y trouverait »[23]. En s’adressant à M. Nussbaum, R. Wollheim a également écrit que le roman est précisément le lieu où l’on peut voir les limites de la morale, dans la mesure où « l’une des contributions essentielles du roman à la compréhension que nous avons de nous-mêmes est de conduire les lecteurs, à certains moments et d’une manière bien définie ‘‘hors de la moralité’’, de les rendre complices de projets amoraux »[24], tels que la vengeance, par exemple. En effet, il semble impossible de soutenir que les textes littéraires ne constituent pas souvent une subversion consciente et volontaire de la morale.

M. Nussbaum a répondu que cette idée n’était valable que si l’on entend « morale » en son sens étroit : « Il [Wollheim] utilisait une compréhension kantienne plus étroite de la morale. Moi une conception aristotélicienne plus large. Ce qui était en dehors de l’éthique ou du moral au premier sens était à l’intérieur de lui au deuxième »[25]. D’après sa définition de l’éthique, des éléments de la vie humaine tels que l’amour charnel ou la jalousie entrent dans la définition large du terme « éthique » et ne sont pas forcément extra-moraux, ou du moins (car sa position a évolué au cours des années) ont un intérêt éthique en constituant des objets de tension possible dans la quête d’une vie bonne. Il serait tout de même intéressant de prendre au sérieux cette question de l’intérêt éthique d’œuvres comme celles de W. Burroughs ou de Sade par exemple. Leur intérêt éthique est-il limité au fait ce de telles œuvres entreraient en tension avec la quête d’une « vie bonne » ? Il semble que M. Nussbaum ne propose pas de réponse développée à ce genre de question, principalement en raison des auteurs qu’elle choisit de commenter.

***

Le projet de M. Nussbaum est de « ménager, au sein de la philosophie, une place pour les textes littéraires »[26] en insistant sur le lien organique entre la forme et le contenu, qui permet aux textes littéraires de produire des descriptions ou des visions justes et précises de la vie humaine en vertu du caractère moralement expressif de leur forme ; et de participer à la recherche de la réponse à la question de la vie bonne. La possibilité d’accorder ce statut à la littérature dépend donc d’une définition large à la fois de l’éthique et de la connaissance. En tout cas, C. Diamond et M. Nussbaum retiendront que la connaissance que produit l’œuvre littéraire est indissociablement affective et cognitive. Il s’agit de mettre fin à la tendance à faire jouer la sensibilité contre la raison et inversement. La redéfinition et l’extension du domaine moral demande une telle prise en compte. Comme l’écrit Sandra Laugier :

C’était tout l’objet des analyses de Cavell dans la troisième partie des Voix de la Raison. On ne peut séparer le conceptuel et le sensible en morale : l’éducation morale apportée par la littérature est une éducation indissolublement conceptuelle, et sensible […] Éducation du concept par l’expérience et la perception, et inversement, formation de l’expérience et éducation des sentiments par l’intelligence même apportée à la lecture, ensemble, par l’auteur et le lecteur[27].

Nussbaum et Diamond ne s’accordent pas sur tous les points. La première insiste davantage sur l’importance de l’empathie et de la compréhension envers les personnages, tandis que la seconde met l’accent sur la capacité de la littérature à la fois à éclairer et mettre à l’épreuve nos champs conceptuels. Cependant, les deux auteurs semblent partager l’idée selon laquelle c’est la pluralité des facultés mises en jeu dans la lecture, et l’attention portée aux particularités des situations et des contextes dans les textes qui participent à l’intérêt moral de la littérature. Nous retiendrons que s’il y a bien une connaissance à tirer du texte littéraire, il ne s’agit pas de l’acquisition d’un savoir purement théorique mais de l’affinement de notre perception et de notre compréhension morales.

 


[1]           M. Nussbaum, op. cit., p. 79.

[2]           Ibid.

[3]           I. Murdoch, « Philosophy and literature », Men of ideas. Some creators of contemporary philosophy, London, British Broadcasting Corporation, 1978, p. 266.

[4]           Ibid., p. 266.

[5]           J. Bouveresse, art. cit., p. 109.

[6]           C. Diamond, op. cit., p. 507.

[7]           M. Nussbaum, op. cit., p. 79.

[8]           Ibid., p. 63.

[9]           M. Nussbaum, Poetic Justice, Literary Imagination, and Public Life, Boston, Beacon Press, 2004, p. 16, cité par S. Chavel, Introduction, Raison publique, n° 13, Introduction, op. cit. p. 12.

[10]          I. Murdoch, Le Souveraineté du bien (1970), trad. C. Pichevin, Combas, Editions de l’éclat, 1994.

[11]          M. Nussbaum, La Connaissance de lamour, op. cit., p. 80.

[12]          Ibid., p. 79.

[13]          C. Diamond, Limportance dêtre humain, op. cit, p. 149.

[14]          Ibid.

[15]          Ibid., p. 150.

[16]          Nussbaum, La Connaissance de lamour, op. cit., p. 17.

[17]          Ibid., p. 18.

[18]          Ibid., p. 20.

[19]          V. Descombes, Proust, philosophie du roman, Paris, Editions de Minuit, « Critique », 1987.

[20]          Ibid., p. 19.

[21]          J. Bouveresse, art. cit., p. 107.

[22]          J.-J. Lecercle, R. Shusterman, op. cit., p. 217, cité par J. Bouveresse, art. cit. p. 101.

[23]          C. Diamond, « Différences et distances morales », in S. Laugier (dir.), op. cit., p. 58.

[24]          R. Wollheim, New Literary History, vol. 15, 1983, p. 185, cité in M. Nussbaum, La connaissance de lamour, op. cit., p. 84.

[25]            M. Nussbaum, ibid., p. 85.

[26]          Ibid., p. 22.

[27]          S. Laugier, op. cit., p. 8-9.

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