Libre arbitre : de la philosophie aux sciences cognitives

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Jordane Boudesseul  - Doctorant en Psychologie Sociale Expérimentale au Laboratoire Interuniversitaire de Psychologie à l’Université Grenoble Alpes

 

Résumé / Abstract

Résumé : « La croyance en l’existence du libre arbitre est liée au sentiment d’être en mesure d’exercer un certain contrôle sur son comportement ». Cette définition de la croyance au libre arbitre reflète la manière dont celle-ci émerge d’une interaction complexe entre l’individu et son milieu écologique. De récents travaux en psychologie sociale et neurosciences semblent montrer que cette croyance est illusoire et manipulable. La neurojustice devra à l’avenir tenir compte de ces résultats pour permettre une meilleure analyse des décisions de justice.

Abstract : “Believing in free will is related to the feeling of being capable of exerting controls over one’s own behavior”. This definition of the belief in free will reflects how it emerges from a complex interaction between the individual and his ecological environment. Recent developments in social psychology and neuroscience suggest that this belief is illusory and easily manipulated. Neurojustice will have to take account of these results to allow better analysis of court decisions.

 

 1.     Introduction : Un questionnement philosophique aux implications psychologiques

« La croyance en l’existence du libre arbitre est liée au sentiment d’être en mesure d’exercer un certain contrôle sur son comportement[1]. » Cette définition psychologique de la croyance au libre arbitre met en lumière la façon dont celle-ci dépend d’une interaction complexe entre contrôle effectif de nos actions ou choix et rétroaction de ces derniers sur notre sentiment d’être aux commandes. Lorsque nous nous fixons un objectif, nous attendons un résultat particulier. Dans le cas où nous obtenons le résultat escompté[2], notre sentiment de contrôle se trouve renforcé. Mais d’où provient ce sentiment ? Et quel rôle joue-t-il dans notre vie de tous les jours ?

Les raisons pour lesquelles les hommes se pensent libres ont été discutées par de nombreux philosophes, la plupart du temps pour en expliquer la fausseté, soit en recourant à des explications en termes de croyances au sujet de l’impact que nous pensons avoir sur l’environnement, soit à travers des interprétations qui rejoignent aujourd’hui les théories prétendant que ce sentiment de libre arbitre (qui découle du besoin de contrôle) présentait un avantage adaptatif au cours de l’évolution[3].

Source : PIxabay

Source : PIxabay

Ainsi, des auteurs comme Spinoza considéraient par exemple que la croyance au libre arbitre est une illusion et que « les hommes se croient libres pour la seule raison qu’ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par où ils sont déterminés[4]. » Ici, Spinoza impute des croyances précises aux agents (« [Ils] se croient libre ») et propose une explication psychologique de ces croyances : l’ignorance, soit une connaissance partielle de l’état du monde (« conscients de leurs actions/ignorants des causes »).

Suivant les pas de Spinoza, Nietzsche adoptait lui aussi une vision déterministe du monde, incompatible selon  lui avec l’existence du libre arbitre[5]:

L’homme agissant lui-même est, il est vrai, dans l’illusion du libre arbitre ; si, un instant, la roue du monde s’arrêtait et qu’il y eût là une intelligence calculatrice omnisciente pour mettre à profit cette pause, elle pourrait continuer à calculer l’avenir de chaque être jusqu’aux temps les plus éloignés et marquer toute trace où cette roue passerait désormais. L’illusion sur soi-même de l’homme agissant, la conviction de son libre arbitre, appartient également à ce mécanisme, qui est objet de calcul.

Ici, ce qui est intéressant, c’est que Nietzsche ne se contente pas de signaler que la croyance au libre arbitre est une illusion parce que tout serait soumis au déterminisme. A cela, il ajoute que l’impression d’autonomie dans son choix, qui mène à la croyance au libre arbitre, étant, dans ce cas, un produit de ce déterminisme, a elle-même une origine causale et est elle-même déterminée. Nietzsche ne donne pas de détails sur cette origine, mais on pourrait être tenté de l’interpréter en termes de sélection naturelle si on devait, à l’aune des connaissances actuelles, donner sens à cette affirmation. Ainsi, la croyance au libre arbitre pourrait avoir été sélectionnée parce qu’elle est parfaitement adaptée au monde social, permet la cohésion de la société et évite aux individus de se sentir inutiles (sans pour autant que cette croyance ou ce sentiment de libre arbitre corresponde à quoi que ce soit d’effectif et que les humains soient bien la cause consciente de leurs actions)[6].

Et en effet, tous les philosophes ne s’accordent pas pour dire que la croyance au libre arbitre est une illusion, mais la plupart, tant chez ceux qui acceptent l’existence du libre arbitre que chez ceux qui la rejettent, mettent l’accent sur la fonction sociale irremplaçable jouée par cette croyance. C’est ainsi, par exemple, que Thomas d’Aquin, un fervent défenseur de l’existence du libre arbitre, écrivait que « l’homme possède le libre arbitre ou alors les conseils, les exhortations, les préceptes, les interdictions, les récompenses et les châtiments seraient vains[7]. »

            La croyance au libre arbitre soulève ainsi deux questions distinctes quoique liées : celle de l’origine de ce sentiment, et celle de sa fonction. Bien entendu, les deux questions n’en font qu’une si l’on considère que cette croyance est un trait biologique qui a été sélectionné pour son utilité, et il se trouve qu’un grand nombre d’indices plaident en faveur de l’idée d’une base biologique de la croyance au libre arbitre et de son caractère adaptatif pour la survie de notre espèce[8]. Néanmoins, nous tenterons dans la mesure du possible de distinguer ces deux questions. C’est ainsi que nous analyserons, pour commencer, les données issues de la psychologie de l’évolution (2.1) et des neurosciences (2.2) sur l’origine de cette croyance ou sentiment de libre action. Nous verrons ensuite un exemple d’outils psychométrique permettant de mesurer la croyance au libre arbitre (3.1) et, enfin, comment la modulation de cette croyance peut affecter la régulation émotionnelle ainsi que les fonctions cognitives et les comportements pro- ou antisociaux (3.2, 3.3). Finalement, des perspectives de recherches futures ainsi que des considérations de politiques scientifiques et publiques seront évoquées (4).

 2.     L’origine psychologique de la croyance au libre arbitre

2.1. Explications distales : Apports de la psychologie évolutionniste

Dans un article au titre provocateur (« Né pour choisir[9] »), Lauren Leotti suggère que de trop nombreuses données empiriques viennent attester l’existence d’une disposition naturelle au besoin de contrôle, qui serait à l’origine de la croyance au libre arbitre. Ce besoin se retrouve chez les animaux et chez les jeunes enfants et aurait eu un avantage adaptatif au cours de l’évolution. Ces approches intégratives synthétisant des études en génétique, en neurosciences et en psychologie sociale représentent un puissant vecteur de compréhension de ces phénomènes[10]. Dans le cas de la croyance au libre arbitre, alors que certaines explications permettent d’entrevoir des mécanismes distaux (comme en psychologie évolutionniste), d’autres données viennent appuyer des mécanismes plus proximaux (neurosciences cognitives et psychologie sociale).

Il est à première vue compliqué de réconcilier la théorie de l’évolution avec la croyance au libre arbitre. En effet, l’idée que la pression du milieu fait de nous des êtres en compétition pour des ressources ne semble à première vue pas favoriser l’émergence d’une croyance en la liberté totale de nos actions[11]. Néanmoins, certains auteurs ont proposé que, l’homme étant par nature un animal culturel, certaines pressions évolutionnaires aient pu le pousser à exercer un contrôle de soi, à calmer ses ardeurs et à résister aux tentations pour se plier aux règles de la société et ainsi être adapté à un milieu précis (en l’occurrence, le milieu social)[12]. Il est possible que la croyance au libre arbitre ait émergé de ces adaptations et donc d’une véritable faculté de choisir librement (il s’agirait ici de la version compatibiliste)[13]. Bien que la vie en société apporte des bénéfices, un certain nombre de contraintes s’exercent sur les individus. Ces derniers doivent pouvoir se contrôler, maîtriser leur agressivité et respecter un certain nombre de lois et de normes imposées par la vie en groupe – et donc croire qu’ils en sont capables. Comme ces différents phénomènes sont des composantes caractéristiques de la définition que les gens donnent du libre arbitre[14], on peut penser que la croyance au libre arbitre a été sélectionnée pour favoriser ce genre de comportements.

2.2. Explications proximales : Neurosciences du libre arbitre

Les neurosciences ont, depuis trois décennies, apporté leur contribution à ce débat. Dans les années 1980, une expérience restée fameuse, mise en place par l’équipe de Libet[15], tendait à montrer que des activités cérébrales adviennent, sans que le sujet en ait conscience, 500ms avant que le sujet décide effectivement d’effectuer une tâche basique d’action motrice. On plaçait le participant devant une horloge défilant rapidement et on lui demandait d’appuyer quand bon lui semblait sur le bouton en retenant le temps indiqué par l’horloge au moment où il sentait le « besoin d’agir », sentiment conscient nécessaire au libre arbitre tel qu’on le définit habituellement. Un système d’électrodes permettait de détecter toute activité cérébrale. L’activité cérébrale précédait largement le sentiment de « besoin d’agir », qui en toute logique précédait lui-même la prise de décision consciente. Même si cette expérience a largement affaibli l’idée d’un libre arbitre comme faculté prédictive de nos actions, le sentiment alimentant la croyance au libre arbitre semble persistant à travers les réplications améliorées de ce protocole[16]. Quelle peut donc être l’origine cognitive de ce sentiment de libre action? Certaines zones cérébrales semblent spécifiquement liées à cette intuition (cf. fig. 1, « preSMA »).

Fig.1 Extrait de Haggard 2008 (Macmillan Publishers Limited).

Fig.1 Extrait de Haggard 2008 (Macmillan Publishers Limited).

De récentes études montrent en effet que la décision est affectée par des zones principalement frontales (au devant du crâne) et pariétales (la partie située en arrière de ce lobe frontal). Une partie des aspects du comportement « volontaire » viendrait d’un circuit situé entre le lobe pariétal et le circuit prémoteur[17]. L’aire motrice pré-supplémentaire située entre le lobe frontal cognitif  (aire verte de la figure 1) et les circuits moteur-exécuteurs (aires en bleue et orange sur la figure 1) semblent jouer un rôle central dans les actions volontaires et le sentiment de libre arbitre. Une stimulation de cette zone provoque un sentiment conscient de « besoin d’agir » et, à des fréquences plus élevées, le mouvement d’un membre[18]. Des lésions de cette aire chez l’être humain entraînent des réponses automatiques qui font que le patient peut par exemple se mettre à manger une pomme qu’il voit sans vouloir spécialement la manger, simplement parce que le stimulus a déclenché chez lui une action automatique[19]. A ces zones corticales s’ajoutent des régions sous-corticales régulant habituellement des processus affectifs et motivationnels tels que le striatum, l’amygdale et le cortex préfrontal médian comme interface entre les processus corticaux du preSMA et les aspects émotionnels du système limbique[20]. Cette circuiterie corticostriatale contient sans doute le code neural à l’origine de ce subtil sentiment de libre arbitre. Les données issues des neurosciences nous donnent une première piste sur l’origine physique de cette intuition et sur ses probables liens avec d’autres zones du cerveau.

3.     L’apport de la méthodologie en psychologie sociale

3.1. Un exemple d’outil psychométrique : « The Free Will Inventory »

Une approche complémentaire issue de la psychologie sociale tente actuellement de conceptualiser précisément cette croyance au libre arbitre, afin d’étudier son lien à d’autres dimensions de notre vie sociale. De nombreux outils statistiques permettent d’avancer sur ces questions en mesurant avec précision la croyance au libre arbitre. En effet, les psychologues découvrent parfois qu’une mosaïque de phénomènes recouvre en réalité une structure sous-jacente commune et plus simple qu’en apparence[21]. Par exemple, dans le cas du libre arbitre, des croyances telles que « Les gens ont toujours un libre arbitre » ou « Le tournant que prend la vie d’une personne dépend complètement d’elle » corrèlent positivement l’une avec l’autre (plus on a l’une, plus on a l’autre et vice-versa), indiquant ainsi que ces deux croyances sont sans doute des sous-dimensions d’un phénomène plus fondamental : la croyance au libre arbitre. Pris ensemble, ces nouveaux « items » vont ainsi permettre d’expliquer un phénomène en le découpant en différentes catégories favorisant considérablement la clarification conceptuelle[22].

            L’échelle de mesure de la croyance au libre arbitre la plus récente, et en passe de devenir la référence dans le domaine de la psychologie du libre arbitre, a été mise au point par Thomas Nadelhoffer et ses collègues[23]. La sous-catégorie « Libre arbitre » de l’échelle contient des composantes telles que : « Les gens ont toujours la possibilité de faire autrement », « Les gens ont toujours un libre arbitre » ou « Le tournant que prend la vie d’une personne dépend complètement d’elle. » Au-delà du fait que, conceptuellement parlant, certains items puissent paraître étranges au premier abord (comme définir le libre arbitre en demandant si les gens ont leur libre arbitre), certains problèmes se posent au cours de l’analyse.

Par exemple, les participants de l’étude répondaient différemment, selon qu’il s’agisse de phrases conditionnelles, contrefactuelles (« ce qui aurait pu advenir si… ») ou de simples phrases affirmatives. Dans cette échelle, la composante « Libre arbitre » corrélait très peu à la composante « Déterminisme » qui comprenait des items tels que « Toutes les choses qui sont jamais advenues ont été précisément comme elles auraient dû être, conformément aux événements passés » ou encore « Un superordinateur qui pourrait tout connaître de l’état actuel de l’univers pourrait tout savoir de l’état de l’univers dans le futur. » Cela signifie que la croyance au libre arbitre ne prédisait en rien la croyance au déterminisme et inversement. Le fait que ces deux corps de concepts (libre arbitre et déterminisme) ne corrèlent pas révèle que l’analyse factorielle confirmatoire les a bel et bien distingués comme constituant deux dimensions différentes.

Certaines limites sont à relever malgré tout : dans le cas présent, les participants étaient américains pour la grande majorité, ce qui a pu introduire un biais d’échantillonnage. De plus, ce travail nécessite une seconde étape, où l’échelle sera traduite dans d’autres langues et validée. Il conviendra également d’explorer si d’autres éléments viennent façonner ces intuitions : personnalité, religiosité voire idéologies politiques[24].

3.2. Psychologie sociale : contrôle et estime de soi

Les études de psychologie sociale nous donnent des informations sur un niveau d’organisation plus élevé. La plupart du temps, la croyance au libre arbitre (mesurée avec une échelle) est mise en relation avec d’autres facteurs de personnalité. Par exemple, le niveau de croyance au libre arbitre est positivement corrélé au niveau d’estime de soi[25], ce qui signifie que plus on croit au libre arbitre plus l’estime que nous avons de nous-même est élevée. Une relation positive a également été observée entre la croyance au libre arbitre et le locus de contrôle – la tendance que nous avons à considérer les événements comme résultant de nos actions ou de causes externes[26]. Dans ce cas, plus les étudiants avaient une forte croyance au libre arbitre plus ils pensaient avoir un contrôle sur les événements les affectant. La croyance au libre arbitre s’avère également corrélée avec l’attribution de responsabilité morale, en ce sens que plus les gens croient au libre arbitre, plus ils ont tendance à considérer les agents comme responsables de leurs actions[27]. Shariff et ses collègues[28] ont montré via une étude en ligne que la croyance au libre arbitre avait un lien direct avec le besoin de justice rétributive (l’attribution des sanctions) et de punition. Dans cette étude, les participants complétaient des questionnaires de croyance au libre arbitre et devaient ensuite estimer l’importance de la punition méritée par un criminel ainsi que la pertinence de considérations conséquentialistes[29] comme motivation pour la punition. Les résultats ont montré qu’une haute croyance au libre arbitre prédisait des jugements plus rétributivistes (en faveur d’une peine proportionnelle au crime) et ne prédisait pas les jugements conséquentialistes. Dans un autre ordre d’idée, de récents travaux ont montré que la croyance au libre arbitre était positivement corrélée à l’amour passionnel, qui correspond au sentiment d’union intense avec son ou sa partenaire[30].

Il paraît difficile de déterminer précisément à quelle étape du développement ce sentiment ou cette capacité de libre arbitre apparaîtrait, bien que certaines contraintes cérébrales et sociales sont sans nul doute nécessaires à l’émergence de cette intuition. Une autre stratégie pour aborder cette question consiste à demander aux gens de juger du caractère libre d’une action. Certains auteurs ont par exemple montré que l’on attribue plus de libre arbitre aux hommes qu’aux chimpanzés et aux chimpanzés qu’aux rats[31]. Les auteurs pensent que l’on attribue davantage de capacité de libre arbitre aux animaux qui sont les plus proches de nous génétiquement. Neuringer, Jensen, et Piff[32] ont quant à eux découvert que des simulations d’ordinateurs jouant à un jeu de hasard paraissaient plus volontaires quand la simulation était imprévisible et codée pour que l’ordinateur joue de manière aléatoire, sans stratégie précise[33].

3.3. Peut-on manipuler le libre arbitre et quelles conséquences cela a-t-il ?

A l’exception d’exemples neuropsychologiques ou des expériences issues du modèle animal, la plupart des travaux suscités sont purement corrélationnels et ne nous permettent pas de déterminer le sens de la causalité. Néanmoins, il est possible de manipuler la croyance au libre arbitre des individus pour voir à quel point cette croyance affecte le comportement.

Dans une étude de 2009, Baumeister et ses collègues[34] ont manipulé la croyance au libre arbitre en faisant lire 15 phrases aux participants de leur étude : un groupe avait pour consigne de lire des phrases qui défendaient la thèse de l’existence du libre arbitre ; un autre recevait des phrases défendant la thèse d’un monde gouverné par le déterminisme. Enfin le groupe contrôle recevait des phrases neutres. Ensuite, les participants devaient lire différents scénarios décrivant des situations dans lesquelles ils avaient l’opportunité d’aider quelqu’un (donner de l’argent à un sans-abri, autoriser un collègue de classe à utiliser leur téléphone, etc.) et devaient alors dire à quel point il était probable qu’ils aident cette personne sur une échelle allant de très peu probable à très probable. Les résultats montrent que les participants de la condition « déterministe » avaient significativement moins tendance à proposer leur aide que les participants de la condition « libre arbitre » ayant lu les phrases défendant le libre arbitre. Dans la deuxième étude, les sujets remplissaient une échelle de libre arbitre et une échelle sur les émotions. Puis, ils écoutaient une histoire tragique à la radio et devait ensuite déterminer combien d’heures ils seraient prêts à consacrer à aider la personne dont il venait d’entendre parler à la radio. Plus les gens avaient un score élevé de croyance au libre arbitre, plus ils étaient prêts à consacrer un nombre important d’heures à la personne. Dans une troisième étude, les participants, après avoir lu soit des phrases décrivant le libre arbitre soit des phrases décrivant le déterminisme, étaient assignés à un partenaire qui avait admis détester le piment. Ils devaient alors préparer un plat pour ce dernier en incorporant du piment (représentant, dans ce cas, la mesure d’agression). Une fois de plus, les résultats indiquent que les participants ayant lu les phrases sur le libre arbitre administraient moins de piment à leur partenaire (i.e., « étaient moins agressifs ») que les participants ayant lu des phrases liées au déterminisme

Rigoni et ses collègues[35] ont montré que si l’on faisait lire des phrases sur le libre arbitre (plutôt que des phrases déterministes) aux participants, ceux-ci avaient tendance à mieux inhiber leur réponse dans des tâches motrices dans lesquelles il s’agit parfois d’appuyer le plus vite possible mais aussi de se retenir d’appuyer lors de l’apparition de certains signaux. Ces sujets se percevaient également comme ayant plus de contrôle sur leurs actions. La croyance au libre arbitre pourrait ainsi également venir d’un besoin biologique de contrôle, ce qui corroborerait certains des résultats cités précédemment[36].

 4.     Conclusion

Nous avons, à travers un bref parcours, entrevu certaines des pistes qui pourraient expliquer l’origine du sentiment de libre arbitre. Il est possible que des contraintes évolutives aient sélectionné ce sentiment car il recouvrait des compétences particulièrement utiles dans un environnement ancestral où les ressources étaient rares et où le contrôle de soi, la maîtrise de ses pulsions agressives et la planification étaient essentiels à la survie[37].

Néanmoins, déterminer si le libre arbitre est bien réel et influant sur le monde ou si le sentiment de libre arbitre n’est qu’une simple illusion nous fait recourir à des méthodes subtiles de neurosciences cognitives intégrant différents niveaux d’organisations et des modèles animaux[38]. Les résultats semblent pour l’instant montrer que ce sentiment est illusoire puisque le cerveau « prépare » l’action motrice bien avant que le sentiment d’agir n’atteigne la conscience[39]. Les récents travaux en psychologie sociale sont venus confirmer ce résultat en montrant qu’il était possible de manipuler la croyance au libre arbitre et de voir que cette manipulation affectait nos capacités d’inhibitions[40], nos tendances agressives et même nos comportements moraux de punition et de blâme[41].

Des disciplines comme la neurojustice prennent en compte ces résultats lors de l’analyse de cas judiciaires où il faut déterminer si le coupable a agi librement au moment des actes reprochés et si l’on peut raisonnablement lui attribuer une quelconque responsabilité. Ces travaux sur le libre arbitre doivent se poursuivre tant pour connaître l’origine de cette faculté, sa réalité physique et son impact sur le monde que pour savoir si la manipulation de cette croyance affecte d’autres fonctions sociocognitives. Cet enjeu sociétal est majeur en ce qu’il peut considérablement modifier le comportement des individus si des publications scientifiques viennent clamer que le libre arbitre est une illusion totale. La science se préoccupant de la partie descriptive, ils nous faut d’abord évaluer l’impact sociocognitif de cette croyance. Des projets actuels tel que « Big Questions in Free Will », mené à l’Université d’État de Floride doivent plus que jamais être encouragés en Europe pour mieux comprendre les causes et les conséquences de cette croyance au libre arbitre et pouvoir ainsi discuter normativement de la façon adéquate d’en informer le grand public.


[1] D. Rigoni, S. Kühn, G. Gaudino, G. Sartori, & M. Brass, Reducing Self-Control by Weakening Belief in Free Will, Consciousness and Cognition, vol. 21, n° 3, 2012, pp. 1482-1490.

[2] L. A. Leotti, S. S. Iyengar, & K. N. Ochsner, Born to Choose: The Origins and Value of the Need for Control, Trends in Cognitive Sciences, vol. 14, n° 10, 2010, pp. 457-463.

[3] N. J. Bown, D. Read, & B. Summers, The Lure of Choice, Journal of Behavioral Decision Making, vol. 16, n° 4, 2003, pp. 297-308 ; A. C. Catania, & T. Sagvolden, Preference for Free Choice over Forced Choice in Pigeons, Journal of the Experimental Analysis of Behavior, vol. 34, n° 1, 1980, pp. 77-86 ; S. Suzuki, Effects of Number of Alternatives on Choice in Humans, Behavioural Processes, vol. 39, n° 2, 1997, pp. 205-214.

[4] B. Spinoza, L’Ethique, trad. C. Appuhn. BS, Œuvres, Garnier-Flammarion, 3, 1965, p.139.

[5] F. Nietzsche, Humain, trop humain. Mercure de France, 1906, p.129.

[6] Les concepts de croyances, sentiments, impressions ou mêmes facultés ont rarement des définitions claires dans la littérature philosophique. Néanmoins, certains auteurs s’accordent à dire que les croyances sont au moins des « attitudes propositionnelles » et sont donc des états mentaux (E. Schwitzgebel, Belief, The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Spring 2014 Edition), E. N. Zalta (éd.), URL = http://plato.stanford.edu/archives/spr2014/entries/belief/). Les impressions et les sentiments ont souvent des rapports étroits comme c’est le cas dans les travaux de David Hume (D. Hume, A Treatise of Human Nature, 2nd édition, par Selby-Bigge, LA and Nidditch, PH, 1978.) alors que les facultés peuvent représenter le socle qui permet la réalisation de ces différentes fonctions. La méthodologie expérimentale permet parfois d’éclaircir ces concepts en proposant de les temporaliser et de les mesurer : si les sentiments viennent de structures sous-corticales envoyant des informations rapides, automatiques et dont nous n’avons que rarement conscience du déroulement, les croyances verbalisées ou « attitudes propositionnelles » proviendraient donc de structures frontale, de processus lents et qui nous sont accessibles. Cet article se focalisera en grande partie sur la croyance et le sentiment de libre arbitre mais nous verrons que certaines expériences en neurosciences ont testé si cette faculté avait une valeur prédictive réelle (P. Haggard, Human Volition: Towards a Neuroscience of Will, Nature Reviews Neuroscience, vol. 9, n° 12, 2008, pp. 934-946 ; B. Libet, C. A. Gleason, E. W. Wright, & D. K. Pearl, Time of Conscious Intention to Act in Relation to Onset of Cerebral Activity (Readiness-Potential) the Unconscious Initiation of a Freely Voluntary Act, Brain, vol. 106, n° 3, 1983, pp. 623-642).

[7] T. d’Aquin, Somme théologique, trad. Cerf, Paris, 1984, p.720.

[8] R. F, Baumeister, Free Will in Scientific Psychology, Perspectives on Psychological Science, vol. 3, n° 1, 2008, pp. 14-19 ; N. J. Bown, D. Read, & B. Summers, The Lure of Choice, op. cit. ; A. C. Catania, & T. Sagvolden, Preference for Free Choice over Forced Choice in Pigeons, op., cit. ; D. C. Dennett, Freedom Evolves, Penguin UK, 2004 ; L. A. Leotti, S. S. Iyengar, & K. N. Ochsner, Born to Choose: The Origins and Value of the Need for Control, op. cit. ; D. Rigoni, S. Kühn, G. Gaudino, G. Sartori, & M. Brass, Reducing Self-Control by Weakening Belief in Free Will, op. cit. ; S. Suzuki, Effects of Number of Alternatives on Choice in Humans, op. cit.

[9] L. A. Leotti, S. S. Iyengar, & K. N. Ochsner, Born to Choose: The Origins and Value of the Need for Control, op. cit.

[10] F. Ramus, Les neurosciences, un épouvantail bien commode, Cités, 60, 2014, pp. 51-68.

[11] D. C. Dennett, Freedom Evolves, op. cit.

[12] R. F. Baumeister, Free Will in Scientific Psychology, op. cit.

[13] On considère généralement que le compatibilisme est la croyance selon laquelle le libre arbitre et le déterminisme sont des idées compatibles. Des versions incompatibilistes sont également largement probables et les interactions gènes-environnements à travers une série de cascades causales seraient alors à l’origine de nos actions sans que nous ayons le moindre impact dessus.

[14] R. F. Baumeister, I. M. Bauer, & S. A. Lloyd, Choice, Free Will, and Religion, Psychology of Religion and Spirituality, vol. 2, n° 2, 2010, pp. 67-82.

[15] B. Libet, C. A. Gleason, E. W. Wright, & D. K. Pearl, Time of Conscious Intention to Act in Relation to Onset of Cerebral Activity (Readiness-Potential) the Unconscious Initiation of a Freely Voluntary Act, op. cit.

[16] C. S. Soon, M. Brass, H. J. Heinze, & J. D. Haynes, Unconscious Determinants of Free Decisions in the Human Brain, Nature Neuroscience, vol. 11, n° 5, 2008, pp. 543-545.

L’interprétation de ces résultats ne vient pas nécessairement compromettre notre traditionnelle notion de libre arbitre : même si certains chercheurs considèrent que notre conscience n’est simplement pas l’origine de nos actions, d’autres philosophes compatibilistes pensent que ces travaux peuvent se réconcilier avec notre notion naturelle de libre arbitre, certains ayant proposé par exemple que nous sommes plus libres dans nos actions qu’un animal ou qu’un nourrisson.

[17] P. Haggard, Human Volition: Towards a Neuroscience of Will, op. cit.

[18] L. Moll & H. G. Kuypers, Premotor Cortical Ablations in Monkeys: Contralateral Changes in Visually Guided Reaching Behavior. Science, vol. 198, n° 4314, 1977, pp. 317-319.

[19] P. Haggard, Human Volition: Towards a Neuroscience of Will, op. cit. ; E. Pacherie, The Anarchic Hand Syndrome and Utilization Behavior: A Window onto Agentive Self-Awareness, Functional Neurology, vol. 22, n° 4, 2007, pp. 211-217.

[20] L. A. Leotti, S. S. Iyengar, & K. N. Ochsner, Born to Choose: The Origins and Value of the Need for Control, op. cit.

[21] L. R. Fabrigar, D. T. Wegener, R. C. MacCallum,  & E. J. Strahan, Evaluating the Use of Exploratory Factor Analysis in Psychological Research, Psychological Methods, vol. 4, n° 3, 1999, p. 272.

[22] L’analyse factorielle est une technique statistique et en tant que telle ne nous promet pas une vérité gravée dans le marbre. Les catégories qui émergent d’une analyse de ce type dépendent en effet des items choisis par le chercheur lors de l’étape initiale. Les différences individuelles (personnalité, nationalité, etc.) n’étant pas prises en compte dans l’analyse, on ne peut pas conclure sur les différences entre les individus dans leur approche du libre arbitre. L’analyse factorielle reste néanmoins un outil intéressant pour trouver un ordre derrière une apparente complexité.

[23] T. Nadelhoffer, J. Shepard, E. Nahmias, C. Sripada, & L. T. Ross, The Free Will Inventory: Measuring Beliefs about Agency and Responsibility, Consciousness and Cognition, vol. 25, 2014, pp. 27-41.

[24] Ibid.

[25] R. F. Rakos, K. R. Steyer, S. Skala, & S. Slane, Belief in Free Will: Measurement and Conceptualization Innovations, Behavior and Social Issues, vol. 17, n° 1, 2008, pp. 20-39.

[26] D. L. Paulhus & J. M. Carey, The FAD–Plus: Measuring Lay Beliefs Regarding Free Will and Related Constructs, Journal of Personality Assessment, vol. 93, n° 1, 2011, pp. 96-104.

[27] S. M. Ogletree & C. D. Oberle, The Nature, Common Usage, and Implications of Free Will and Determinism, Behavior and Philosophy, 2008, pp. 97-111.

[28] A. F. Shariff, J. D. Greene, J. C. Karremans, J. B. Luguri, C. J. Clark, J. W. Schooler, … & K. D. Vohs, Free Will and Punishment: A Mechanistic View of Human Nature Reduces Retribution, Psychological Science, 2014, 0956797614534693.

[29] Face aux actes coûteux pour la société, on considère généralement deux grandes théories de la punition : soit la punition se base sur certains grands principes moraux (les gens qui tuent doivent être tués) et dans ce cas la rétribution est un juste “retour de bâton” à l’agresseur ou, au contraire, on prend en compte l’avantage pour la société de telle ou telle punition sans considération pour ce qu’a mérité l’agresseur ou pour la proportionnalité de la peine.

[30] J. Boudesseul, A. Lantian, F. Cova, Free Love? On the Relation between Beliefs in Free Will, Determinism, and Passionate Love, 2015, manuscript in preparation.

[31] D. L. Paulhus & J. M. Carey, The FAD–Plus: Measuring Lay Beliefs Regarding Free Will and Related Constructs, op. cit.

[32] A. Neuringer, G. Jensen, & P. Piff, Stochastic Matching and the Voluntary Nature of Choice, Journal of the Experimental Analysis of Behavior, vol. 88, n° 1, 2007, pp. 1-28.

[33] J. P. Ebert & D. M. Wegner, Mistaking Randomness for Free Will, Consciousness and Cognition, vol. 20, n° 3, 2011, pp. 965-971.

[34] R. F. Baumeister, E. J. Masicampo, & C. N: DeWall, Prosocial Benefits of Feeling Free: Disbelief in Free Will Increases Aggression and Reduces Helpfulness, Personality and Social Psychology Bulletin, vol. 35, n° 2, 2009, pp. 260-268.

[35] D. Rigoni, S. Kühn, Gaudino, G. Sartori, & M. Brass, Reducing Self-Control by Weakening Belief in Free Will, op. cit.

[36] R. F. Baumeister, Free Will in Scientific Psychology, op. cit.

[37] R. F. Baumeister, Free will in Scientific Psychology, op. cit. ; R. F. Baumeister, I. M. Bauer, & S. A. Lloyd, Choice, Free Will, and Religion, op. cit.

[38] P. Haggard, Human Volition: Towards a Neuroscience of Will, op. cit.

[39] E. Pacherie, The Anarchic Hand Syndrome and Utilization Behavior: A Window onto Agentive Self-Awareness, op. cit. ; C. S. Soon, M. Brass, H. J. Heinze, & J. D. Haynes, Unconscious Determinants of Free Decisions in the Human Brain, op. cit.

[40] D. Rigoni, S. Kühn, G. Gaudino, G. Sartori, & M. Brass, Reducing Self-Control by Weakening Belief in Free Will, op. cit.

[41] R. F. Baumeister, Free Will in Scientific Psychology, op. cit.

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