« Life and Death of a Male Body »

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« Life and Death of a Male Body » : Corps, santé et identité chez Philip Roth

Hugo Semilly – Doctorant en Littératures comparées, Université de Poitiers, FoReLLIS (EA 3816)
Résumé : L’objectif de cet article est d’étudier la dimension particulière donnée au corps dans la construction identitaire des personnages chez Philip Roth. En cela, nous nous focalisons sur la thématique de la santé qui organise certains des récits autour de la notion de crise et implique une remise en question de l’identité narrative des personnages, conçue chez Roth comme l’œuvre d’un esprit maître de lui-même et de son corps. L’apparition du biologique vient contrecarrer la narration organisée par les personnages de leur vie et provoquer des ruptures biographiques, promptes à révéler la vulnérabilité des corps et à créer une autre corporalité à laquelle les protagonistes ne peuvent s’identifier. Nous analysons alors ces ruptures, entrainant une perte du sens de l’existence, qui cherchent ainsi à être résorbées, notamment à travers le diagnostic médical et l’adoption de son langage. Mais force est de constater que la résolution de la crise ne peut passer que par un travail d’acceptation d’un « moi » devenu autre, prenant en compte le corps et l’esprit dans leur dimension concrète et matérielle.

Abstract : The aim of this article is to analyse the particular dimension given to the body in the identity construction of Philip Roth’s characters. To do so, I focalize on the theme of health which organizes some of the stories around the notion of crisis and implies a questioning of the characters’ narrative identity, conceived as the work of a mind mastering himself and his body. The appearance of the biological thwarts the organized narrative of their lives and provokes biographical ruptures, quick to reveal the vulnerability of the bodies and to create another corporality with which the protagonists cannot identify. Then, I analyse these ruptures, leading to a loss of the meaning of life, which thus seek to be resorbed through medical diagnosis and the adoption of its language. However, the resolution of the crisis can only be achieved through the acceptance of a different « self », considering the body and the mind in its concrete and material dimension.

De Goodbye, Colombus (1959), son premier recueil de nouvelles, à son ultime roman Némesis (2010), Philip Roth n’a eu de cesse de mettre en scène des situations de crise : qu’elles soient familiales (Quand elle était gentille, Pastorale américaine), relationnelles (Laisser courir, Tromperie), professionnelles (La tâche, Le rabaissement), politiques (Tricard Dixon, Le complot contre l’Amérique), religieuses (Goodbye, Colombus, Portnoy et son complexe) ou encore sanitaire (Némesis). Ces crises ont toutes pour effet d’opérer, à l’intérieur du récit, une remise en question profonde de l’identité des personnages ; ainsi, Philip Roth déclare, dans un entretien au Paris Review en 1984 : « My hero has to be in a state of vivid transformation or radical displacement. “I am not what I am – I am, if anything, what I am not!” The litany begins something like that[1]. » Plus qu’un simple doute existentiel qui viendrait s’immiscer dans l’esprit des protagonistes, les événements les confrontent à une véritable transformation d’eux-mêmes à laquelle ils ne peuvent échapper et qui les oblige à repenser la manière dont ils construisent le récit et le sens de leur vie.

Si cette crise et ces identités conflictuelles ont déjà été abondamment analysées par la critique, principalement à travers les prismes de la judéité, de l’américanité, de la psychanalyse, du genre ou de l’éthique[2], une autre dimension – davantage visible dans les derniers ouvrages de l’auteur américain – permet de penser la question de l’identité et de la transformation des personnages. De fait, ces derniers doivent faire face à la désorganisation et à la perte de sens de leur propre récit biographique, provoquées par l’introduction de problématiques liées à la santé du corps biologique, déplaçant alors les enjeux de la construction d’un discours sur soi purement intellectuelle sur le plan d’une existence ancrée dans la matérialité physique et dans la « réalité corporelle vociférante[3] », rendue d’autant plus prégnante par la métamorphose imposée par la maladie ou la douleur.

À côté de l’état de puissance du corps désirant masculin mis en avant par la critique se dessine une autre corporéité, celle exposée à l’altération de la santé, celle marquée par la « maladie, la vieillesse, et la mort[4] » qui, plutôt que de construire le personnage, semble provoquer chez lui un changement radical dans la manière dont il se conçoit et s’identifie à lui-même, défiant l’empire qu’exerce normalement l’esprit. Cette « réalité corporelle vociférante » dont sont faits les personnages, c’est bien celle qui crie, qui souffre, mais aussi celle qui ne cesse de se dire et de se raconter, à l’image de la longue plainte qu’est Portnoy et son complexe, et qui revient toujours sur ce qu’elle est, tentant de définir les contours d’une matérialité devenue trop présente et pesante. Souvent pris à des moments où leur corps défaille ou est attaqué de l’intérieur, les personnages se retrouvent, dans ces situations de crise, face à ce qui reste d’eux, mais ne peuvent accepter le changement qui s’est fait ou est en train d’être opéré dans leur vie biologique comme biographique. À la fois signe et agent de la transformation, le corps devient alors le lieu d’une interrogation où se rejoignent examen médical, quête de sens et exploration de soi : les personnages cherchent à renégocier ce qui les définit, refusant de s’identifier avec la maladie et de voir leur vie réduite, tout en déplorant ces variations entre le corps plein de vitalité auquel tout est potentiellement possible et l’impossibilité d’être pleinement soi dans un corps défaillant, diminué ou métamorphosé.

I. L’identité narrative face au changement biologique.

Au cœur de la crise vécue par les personnages réside donc la remise en question de l’identité : les personnages se trouvent aux prises avec un changement qui les oblige à un retour réflexif sur leur identité, notamment par la résurgence du biologique qui s’impose à l’encontre du récit biographique qu’ils ont précédemment élaboré. De fait, à la lecture de l’œuvre de l’auteur américain, il semble bien que les personnages des récits rothiens subissent un questionnement existentiel face aux transformations diverses de leur corps, interrogations qui sont intriquées à la capacité des personnages à produire le récit de leur existence, à organiser leur vie dans une narration et dans le temps[5]. En somme, ils éprouvent un bouleversement de leur « identité narrative[6] ». Et la crise se présente justement comme ce qui ne peut s’intégrer dans un récit cohérent, dans une unité avec les événements passés et les significations qui leur sont attribuées[7]. Le corps s’impose alors comme en trop, n’ayant jamais été véritablement pensé autrement que comme le moyen par lequel l’esprit s’exprime.

À cet égard, Le sein est une démonstration probante puisque la crise traversée par le protagoniste est en elle-même une transformation, à la manière de La métamorphose de Kafka : David Kepesh devient une glande mammaire géante, un « organisme dont la forme générale est celle d’un ballon de rugby ou d’un dirigeable » de « cent cinquante-cinq livres » et de « six pieds de long[8]. » Mais contrairement à Gregor Samsa qui reste terré chez lui, David Kepesh est quant à lui intégré dans tout un système de soin et de diagnostics à l’hôpital, sans pour autant trouver un sens à cette nouvelle existence que lui impose son corps. Ainsi, une fois alité, il se demande : « Ce qui me tracasse, c’est plutôt ce que je dois faire pour continuer à être moi. Car si je ne suis plus moi, alors qui suis-je ? que suis-je[9] ? ». La crise induite par ce changement impose bien une question fondamentale liée à l’identité personnelle, celle de la permanence de son être dans ce nouvel état corporel, et ce que produit cette transformation sur ce qu’il est et pense être, dans une opposition entre le corps et l’esprit renouvelée. David Kepesh ne peut désormais plus se percevoir uniquement dans sa dimension sociale, dans l’identité personnelle qu’il a au préalable établie, comme « un professeur de littérature, un amant, un fils, un ami, un voisin, un consommateur, un client et un citoyen[10]. »

Dans le cadre plus réaliste des autres œuvres de Roth, cette même expérience de dépossession de soi est mise en exergue par les modifications opérées sur le corps. Si la nouvelle « Eli le fanatique » du recueil Goodbye Colombus (1959) développait un changement identitaire engendré par un vêtement religieux endossé, Roth s’attache par la suite à donner au dérèglement du récit biographique une dimension véritablement biologique et organique, que nous retrouvons par exemple dans La leçon d’anatomie. Alors que Nathan Zuckerman se voit avant tout comme quelqu’un qui s’est déterminé, dont l’identité se dévoile à partir de ce qu’il a accompli et de son métier d’écrivain[11], il souffre d’une douleur au niveau du dos qui l’empêche d’être pleinement lui-même, tel qu’il se raconte :

Il s’était débarrassé très jeune des revendications sentimentales d’une famille classique, protectrice, et qui l’adorait, il était venu à bout du purisme enjôleur d’une grande université, il s’était arraché à la perplexité d’unions sans passions à trois épouses exemplaires et au conformisme moral de ses premiers livres à lui ; il avait travaillé dur pour se tailler sa place d’écrivain – avide d’être reconnu pendant les efforts de la vingtaine puis cherchant désespérément la sérénité lorsque la trentaine lui avait apporté la célébrité – tout cela pour être vaincu à quarante ans par une maladie fantôme sans cause, sans nom et intraitable. Ce n’était pas la leucémie ni le lupus ou le diabète, ce n’était pas la sclérose en plaques, la poliomyélite, ni même la polyarthrite rhumatoïde – ce n’était rien. Et c’était pour rien qu’il perdait sa confiance, son équilibre mental, et le respect qu’il avait de lui-même[12].

C’est donc bien la santé et son altération qui empêchent le récit narratif de l’identité de se perpétuer pour les personnages. De fait, la maladie, très présente chez l’auteur, est à cet égard révélatrice de la dynamique d’un récit impossible : elle est déployée comme un principe de désorganisation de la vie des personnages, qui passent d’un état où tout semble possible à une condition diminuée, réduite à une unique dimension, celle du corps défaillant.

II. Vulnérabilité et écart à soi.

Cette thématisation de la santé se produit par un effet de rupture : avant que n’advienne la maladie, le corps est considéré comme une totalité inviolable, invincible[13], d’où également cette capacité qu’ont les personnages à s’inventer eux-mêmes, à ne percevoir leur identité qu’à partir de leur action. Cette idée est explicitée par Nathan Zuckerman au début de Pastorale américaine, lorsqu’il imagine les raisons de l’invitation qu’il a reçue de la part de Levov le Suédois :

Oui, me dis-je, Levov le Suédois a écrit cette lettre parce qu’il a découvert sur le tard ce que c’est d’être malade après avoir été bien portant, faible après avoir été fort ; ce que c’est de ne pas paraître à son avantage ; il a découvert la honte de son corps, l’humiliation, l’horreur, la perspective de disparaître, ce que c’est que de se demander, « Pourquoi ? ». Trahi tout à coup par ce corps fabuleux qui jusque-là ne lui avait apporté que confiance en soi et qui avait constitué l’essentiel de son avantage sur autrui, il avait temporairement perdu l’équilibre[14] […].

L’arrivée d’un élément perturbateur à l’intérieur du corps va alors produire une violente dissension dans la compréhension qu’ont les personnages d’eux-mêmes, à savoir qu’ils vont reconnaître que leur existence est, de fait, précaire. Ce que Philip Roth met en forme, c’est bien la maladie vécue comme catastrophe[15], comme atteinte durable à l’intégrité de l’individu ; l’expérience acquise à travers cet événement peut alors se résumer comme une connaissance de sa propre finitude, contre laquelle les personnages luttent, et que l’on retrouve dans plusieurs des romans de Roth, de Exit le fantôme, le récit de la nouvelle vie de Nathan Zuckerman post-opération de la prostate, à Un homme : « Depuis le coup dur de cette appendicite avec péritonite, il savait fort bien qu’il n’était pas plus que les autres à l’abri d’une maladie grave[16]. » Avant l’attaque de la maladie, la santé n’est pas vécue ni considérée en tant que telle, sinon comme un état « normal » du corps qui n’aurait jamais été interrogé. La connaissance de la maladie permet donc un retour réflexif sur ce qu’est la santé, partant du corps devenu omniprésent et désormais indissociable de l’idée d’une vulnérabilité, qui s’impose alors comme partie prenante de l’identité.

Mais au-delà de la découverte de leur vulnérabilité, la maladie comme la vieillesse, entendues comme deux états possibles du corps en lien avec sa santé, sont véritablement des moments de crise en ce qu’elles mettent en lumière un écart à soi, désignant bien un avant et un après, comme si le corps n’était pas ce qu’il paraissait être. Faisant disparaître l’illusion de maîtrise de leur existence, la maladie et la vieillesse agissent comme une rupture biographique par le retour du corps, non plus plein de vitalité, mais diminué, faisant alors du discours que l’on pose dessus une lamentation sur le temps passé. Le temps agit ici directement sur l’image du corps : c’est l’incapacité à être ce que le personnage était auparavant qui crée une distance et une souffrance, comme si sa vie était amputée d’une partie, tout comme la vieillesse oblige à souffrir le deuil des choses qui ne sont plus, à l’instar du protagoniste d’Un homme :

Plus rien n’attisait sa curiosité, plus rien ne le comblait — ni la peinture, ni la famille, ni les voisins, rien, sauf les jeunes femmes qu’il voyait passer en courant devant lui sur la jetée, le matin. Mon Dieu, se disait-il, cet homme que j’ai pu être ! Cette vie qui m’entourait ! Cette force qui était la mienne ! Pas question d’aliénation, à l’époque. Jadis, j’ai été un être humain dans sa plénitude[17].

Cette représentation de la maladie et de la vieillesse comme écart à soi rejoint ce que Canguilhem appelle les « allures » de la vie différentes :

La maladie, l’état pathologique, ne sont pas perte d’une norme mais allure de la vie réglée par des normes vitalement inférieures ou dépréciées du fait qu’elles interdisent au vivant la participation active et aisée, génératrice de confiance et d’assurance, à un genre de vie qui était antérieurement le sien et qui reste permis à d’autres[18].

Et c’est bien cette nouvelle « allure de la vie » que le personnage de Nathan Zuckerman dévoile, d’abord avec la découverte de la douleur chronique dans La leçon d’anatomie, qui redéfinit sa vie jusqu’à l’empêcher d’être pleinement écrivain[19], puis qui est opéré de la prostate dans Exit le fantôme et subit les désagréments liés à sa nouvelle condition, notamment la non-maîtrise de son appareil urinaire. De même, Bucky Cantor, dans Némésis, va voir sa vie métamorphosée en raison de l’épidémie de poliomyélite qui va l’atteindre. Les séquelles de la maladie – sa main est atrophiée et il boite – provoquent une rupture, celle d’un écart trop grand entre le corps sportif du lanceur de javelot et professeur de sport qu’il était et cette nouvelle corporéité qui l’oblige à vivre une vie réduite, restreinte, à la norme du handicap. La disparité entre ces deux corps entraine alors une dépossession, une impossibilité de se reconnaitre comme soi[20], qui le pousse à refuser de se marier avec sa fiancée, considérant qu’il n’est plus le même homme qu’elle a connu auparavant[21].

III. Perte de soi et quête de sens.

L’expérience du corps malade, vieux et souffrant provoque donc une rupture biographique, une scission dans l’identité que les personnages n’arrivent pas à intégrer dans leur récit personnel. De fait, cette expérience est celle d’un corps vécu comme une altérité venue de l’intérieur, auparavant indécelable, qui surgit et englobe entièrement l’existence dans un nouvel état et qui ne peut faire sens[22]. Cette perte de signification est, dans la poétique rothienne, liée pleinement au corps, comme le signale Philippe Jaworski dans sa préface dans l’édition Pléiade : « Par le corps, le monde semble se doter d’un surcroît de sens ; par lui aussi il peut advenir qu’il ne cesse d’en perdre[23]. » De fait, ce que semblent oublier de prime abord les personnages, c’est l’importance du corps biologique dans la constitution de leur identité personnelle, et les problématiques liées à la santé se font révélatrices de cette « dimension cachée[24] » qu’est le corps[25].

Comment alors recréer une unité dans le récit de soi ? Comment parvenir à rassembler dans une même narration cette altérité complète qui touche les personnages ? C’est bien tout le problème sur lequel se concentrent les personnages dès lors qu’ils ne peuvent faire sens de cette nouvelle expérience. En l’absence de cohérence et de justification à l’altération de leur santé, les protagonistes partent en quête auprès des médecins pour expliquer, rationnaliser la douleur et l’écart qu’ils ressentent dans leur corps. D’où la présence très importante de la figure du médecin dans l’œuvre de Philip Roth : elle est considérée comme une instance interprétative qui, en examinant le corps, les symptômes, peut redonner du sens à l’existence et guérir ainsi les narrations de construction identitaire des personnages. Cependant, le processus d’interprétation médicale se révèle souvent incapable d’aboutir à une « explication satisfaisante[26] » pour les protagonistes qui vont consulter d’autres spécialistes : « trois orthopédistes, […] deux neurologues, […] un physiothérapeute, […] un rhumatologue, […] un radiologue, […] un ostéopathe, […] un vitamino-thérapeute, […] un acuponcteur[27] », chacun ayant ses propres diagnostic et traitement. D’une absence de sens pour le personnage résulte ainsi une multiplication des significations, de liens de causalité et des diagnostics possibles des maux, jusqu’à déborder la médecine du corps pour rejoindre celle de la santé mentale : sans explication qui puisse s’enchâsser dans le récit narratif de l’identité, les personnages cherchent ailleurs que dans le corps un modèle explicatif, et de cette nouvelle quête de sens résulte rapidement un surdiagnostic. La frontière entre santé physique et santé mentale devient alors poreuse : aux rendez-vous avec les médecins du corps se superposent ceux avec les psychanalystes et la recherche d’une solution devient « Quête Hystérique du remède Miracle[28] », soit une nouvelle souffrance :

Il s’agit de lui conférer une signification. Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que vous cachez ? Qu’est-ce que vous montrez ? Il s’agit de trahir quoi ? Impossible de souffrir seulement de la douleur, il faut encore souffrir de sa signification. Mais elle n’est pas intéressante et elle n’a pas de sens – ce n’est rien que de la grosse douleur bien con, c’est le contraire d’intéressant, et rien, rien du tout, ne peut lui conférer le moindre intérêt, à moins qu’on soit fou dès le début[29].

Au-delà de cette quête qui reste vaine, le discours médical devient lui-même partie intégrante du discours du malade dans la narration de sa maladie, comme si le patient, cherchant à combler le manque de signification, tentait de pallier cette absence par le recours à un autre langage qui semble plus adéquat, comme nous pouvons l’observer dans le Théâtre de Sabbath, lorsque le protagoniste écrit sa propre nécrologie :

Dès l’âge de cinquante ans, il commença à souffrir d’arthrose déformante dans les deux mains, en particulier au niveau des articulations interphalangiennes distales et des articulations interphalangiennes proximales, sans trop de dommages pour ses articulations métacarpophalangiennes[30].

Cependant, s’il fournit une forme de rationalité à la transformation corporelle et permet de nommer ce qui advient, le langage de la médecine reste dépourvu de signification pour le personnage. La nécrologie de Sabbath est ainsi descriptive, mais absconse, et ne permet en aucun cas de rendre compte de l’expérience d’un vécu. Aucune identité narrative n’émerge de l’emprunt du discours biomédical.

Contre cette vacuité du langage médical semble cependant poindre l’éventualité d’un remède, propre à résoudre le problème de l’identité narrative : face à la dépossession de soi, la possibilité d’une autobiographie ou d’une biographie apparaissent dans le récit comme une manière de rendre compte, aussi négative soit-elle, de cette transformation :

Cependant, la maladie telle qu’elle s’insère dans la vie ne peut être représentée que dans une réponse conceptuelle créatrice. Son « être-là » dans le corps doit être rendu « là » dans la vie. Et ceci, plus encore que les mécanismes référentiels ou de « locution » de la représentation biomédicale, requiert une réponse esthétique, un processus synthétique actif de constitution, afin de saisir ce qui sans doute est là, mais reste indéterminé dans la forme[31].

En effet, le « journal de la souffrance[32] » évoqué par Zuckerman, la biographie imaginée par le protagoniste d’Un homme intitulée « Vie et mort d’un homme », ou encore le récit véridique de la mort du père de Roth dans Patrimoine se présentent tous les trois comme des prises de conscience d’une totalité de la vie qui prendraient en compte à la fois le corps et l’esprit, mais dans sa réalité matérielle et physique. Le but est alors de faire se superposer les « carnets de santé » aux « carnets de bord »[33], mais en marquant un pas de côté, et en découvrant que la santé n’est pas l’absence de maladie, idée chère à G. Canguilhem et évoquée par certains médecins présents chez Roth ; mais aussi que la santé n’est pas l’identité : si elle la modifie, elle reste cependant une expérience par laquelle le personnage peut embrasser le vivant, dans ses ruptures. Les cahots engendrés par la maladie ne provoquent pas une perte entière de soi mais induisent une transformation et l’émergence « de nouvelles habitudes du corps et de la pensée pour continuer à être soi mais dans une nouvelle variation[34] », celle d’un vivant désormais compris dans sa plasticité. La cohérence dans le récit biographique se fait alors par un rapport au langage renouvelé, mettant ainsi l’acte de création et d’interprétation sur le même plan : « Votre bouche, c’est vous[35]. »


[1] Philip Roth, Why Write? Collected Nonfiction, 1960-2013,New York, The Library of America, 2017, p. 162.

[2] Voir Debra B. Shostak, Philip Roth: Countertexts, Counterlives, Columbia, University of South Carolina Press, 2004 ; Jeffrey Rubin-Dorsky, « Philip Roth and American Jewish Identity: The Question of Authenticity », American Literary History, vol. 13, no 1, 2001, p. 79‑107 ; Victoria Aarons, « American-Jewish identity in Roth’s short fiction », in Timothy Parrish (ed.), The Cambridge Companion to Philip Roth, Cambridge, Cambridge University Press, 2007 ; Yael Maurer, « The Body Politic: Philip Roth’s American Men », in Claudia Franziska Brühwiler et Lee Trepanier, A Political Companion to Philip Roth, Lexington, University Press of Kentucky, 2017 ; Frank Kelleter, « Portrait of the Sexist as a Dying Man: Death, Ideology, and the Erotic in Philip Roth’s Sabbath’s Theater », Contemporary Literature, vol. 39, no 2, 1998, p. 262‑302 ; Alex Hobbs, « Reading the Body in Philip Roth’s American Pastoral », Philip Roth Studies, vol. 6, no 1, 2010, p. 69‑83.

[3] Philip Roth, Pourquoi écrire ?, trad. Lazare Bitoun,Paris, Gallimard, « folio », 2019, p. 528.

[4] « From his first short stories to his late novels, his works revolves around theme such as sexuality, desire, and manhood, but also addresses the body shaped by illness, old age, and death », Laura Muresan, « Wri(t)hing Bodies: Literature and Illness in Philip Roth’s Anatomy Lesson(s) », Philip Roth Studies, vol. 11, no 1, 2015, p. 75-90, p. 78.

[5] Ainsi que l’écrit Charles Taylor : « […] donner un sens à mon action présente exige une compréhension narrative de ma vie, un sens de ce que je suis devenu, que seul un récit peut conférer. Et tandis que je projette ma vie vers l’avant et que j’approuve l’orientation donnée ou que je lui en imprime une nouvelle, je projette un récit futur, visant non seulement un état provisoire de l’avenir mais une orientation qui engage toute ma vie future. » Charles Taylor, Les sources du Moi : la formation de l’identité moderne, trad. Charlotte Melançon, Paris, Seuil, « La Couleur des idées », 1998, p. 73.

[6] « La personne, comprise comme personnage de récit, n’est pas une entité distincte de ses “expériences”. Bien au contraire : elle partage le régime de l’identité dynamique propre à l’histoire racontée. Le récit construit l’identité du personnage, qu’on peut appeler son identité narrative, en construisant celle de l’histoire racontée. C’est l’identité de l’histoire qui fait l’identité du personnage. » Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris, Points, 2015 (1990), p. 175. Souligné dans le texte.

[7] Voir Charles Taylor, op. cit., p. 54 : « Ce que je suis en tant que moi, mon identité, se définit essentiellement par la manière dont les choses ont une signification pour moi. Comme on l’a souvent dit, ces choses ont du sens pour moi, et le problème de mon identité prend forme seulement grâce à un langage d’interprétation que j’ai fini par accepter comme formulation valable de ces problèmes. »

[8] Philip Roth, Le sein, trad. Georges Magnane, Paris, Gallimard, « Folio », 2010 (1984), p. 35.

[9] Ibidem, p. 47.

[10] Ibidem, p. 46.

[11] À l’instar de Simon Axler dans Le rabaissement dont toute l’intrigue tourne autour de l’incapacité pour le protagoniste à être l’acteur qu’il était auparavant : son identité narrative se résume pour lui à son identité professionnelle.

[12] Philip Roth, La leçon d’anatomie, trad. Jean-Pierre Carasso, Paris, Gallimard, « Du monde entier », 2000, p. 34-35.

[13] « Invincible », terme concluant Némésis, condense bien les enjeux que nous développons ici : dans ce roman, la poliomyélite contractée par Bucky Cantor, présenté comme le modèle de la santé parfaite, révèle la vulnérabilité du corps, et le personnage ne trouve plus de sens à sa vie après son rétablissement.

[14] Philip Roth, Pastorale américaine, in Philip Roth, L’Amérique de Philip Roth, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, « Quarto », 2013, p. 56-57.

[15] Voir Claire Marin, La maladie, catastrophe intime, Paris, PUF, « Questions de soin », 2014.

[16] Philip Roth, Un homme, trad. Josée Kamoun, Paris, Gallimard, 2015 (2007), p. 51.

[17]Ibidem., p. 133.

[18] Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, « Quadrige », 2009 (1966), p. 214.

[19] « Ce qu’il avait appris, c’était que quelque chose de décisif lui était arrivé et que, quelle qu’en fût l’indiscernable raison, son existence et lui-même n’avaient plus rien de semblable avec ce qu’ils avaient été entre 1933 et 1971. » Philip Roth, La leçon d’anatomie, op. cit., p. 34.

[20] « Quand un individu commence à se sentir malade, à se dire malade, à se comporter en malade, il est passé dans un autre univers, il est devenu un autre homme. » Georges Canguilhem, op. cit., p. 213.

[21] La sexualité est aussi un bon révélateur de l’écart à soi dans la maladie et la vieillesse : les personnages masculins de Roth étant toujours présentés comme des corps désirants, l’impossibilité à assouvir leurs envies, l’impuissance ou la douleur pendant l’acte sexuel deviennent paradigmatiques de la rupture biographique, provoquant le regret du corps rêvé de la jeunesse.

[22] « Il avait le sentiment de ne plus rimer à rien, d’être dépourvu de toute valeur, de toute signification, ébahi que cela pût lui paraître si terrible et le détruire si complètement, effaré par cette défaite essuyée sur un front où il ne se savait même pas en guerre. » Philip Roth, Ibid.

[23] Philippe Jaworski in Philip Roth, Romans et nouvelles : 1959-1977, trad. Georges Magnane, Henri Robillot, et Céline Zins, Paris, Gallimard, « Pléiade », 2017, p. XXVI.

[24] En référence à l’ouvrage d’Edward T. Hall : La Dimension cachée, trad. Amélie Petita, Paris, Points, 1971.

[25] Comme l’écrit Byron Good : « Le corps, cependant, n’est pas seulement, pour le malade, un objet physique ou un état physiologique, c’est une part essentielle de son moi. […] [I]l est en même temps un agent désordonné de l’expérience. » Byron Good, Comment faire de l’anthropologie médicale ? : Médecine, rationalité et vécu, trad. Sylvette Gleize, Le Plessis-Robinson, Institut Edition Synthelabo, « Les empêcheurs de penser en rond », 1998, p. 246.

[26] Voir à cet égard l’article de Thomas H. Frank, « The Interpretation of Limits: Doctors and Novelists in the Fiction of Philip Roth », The Journal of Popular Culture, vol. 28, no 4, 1995, p. 67‑80. « Because the problem of interpreting an ineffable event is one of the consequences of that event, the protagonists naturally try to obtain satisfactory explanations from those authorities socially sanctioned to provide them. It is when these explanations fail the protagonists (that is, prove unsatisfactory or unhelpful), that they try to develop their own. » p. 67-68.

[27] Philip Roth, op. cit. p. 22.

[28] Philip Roth, La leçon d’anatomie, Ibidem, p. 134.

[29] Ibidem, p. 184.

[30] Philip Roth, Le théâtre de Sabbath, trad. Lazare Bitoun, Paris, Gallimard, « Folio », 2015 (1998), p. 288.

[31] Byron Good, op. cit., p. 334.

[32] « Eût-il tenu un journal de sa souffrance, il y eût consigné un seul mot : moi-même. » Philip Roth, La leçon d’anatomie, op. cit., p. 211.

[33] Philip Roth, Un homme, op. cit. p. 87. Davantage explicite dans sa version anglaise : « personal biographies » et « medical biographies ».

[34] Claire Marin, op. cit., p. 55.

[35] Philip Roth, La leçon d’anatomie, op. cit., p. 251.

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