L’individualité biologique chez Bergson (II)

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Hisashi Matsui, IREPh, Université Paris-Ouest Nanterre

3. Le débat autour des années 1900

En 1899, André Lalande présente une définition logique du mot « individu » qui s’oppose à la définition de Félix Le Dantec selon laquelle « un individu est, au sens étymologique du mot, un corps qui ne peut être divisé sans perdre ses propriétés spéciales[1]. » En remontant à l’origine grecque du mot, Lalande montre que sa signification étymologique vient de l’usage des logiciens. « Les Grecs se divisent en Athéniens, Béotiens, Spartiates ; Les Athéniens en citoyens, métèques, esclaves ; les citoyens en Socrate, Platon, Criton et autres, lesquels ne comportent plus de divisions logiques[2]. » Le terme d’individu désigne ainsi « la dernière division d’une classification ». Lalande réduit la question de l’individualité à « demander ce qui fait qu’un animal se distingue de tous les autres animaux de la même espèce ». Lalande propose donc une définition de l’individu correspondant à « l’individu logique » si l’on se réfère à l’analyse de Wilson que nous avons étudiée plus haut.

Source : Pixabay

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Mais la définition de Lalande ne semble pas juste. A la fin du chapitre de la Théorie nouvelle de la vie, publiée en 1896, auquel il se réfère, Le Dantec admet l’impossibilité de définir l’individualité : « ce n’est donc, dit-il, que par une série de conventions que l’on arrivera à définir l’individu dans chaque groupe zoologique[3]. » Par ailleurs, Lalande laisse échapper l’enjeu des réflexions sur l’individualité biologique. Les biologistes et les philosophes de la biologie, qui abordent la question de l’individualité à cette époque, semblent être d’accord avec Lalande en ce que l’individu est une entité particulière. Leur question est cependant de savoir dans quel sens on hisse un être vivant au rang d’individu. Autrement dit, il s’agit de fonder la définition de l’individu sur la théorie biologique pour déterminer le niveau d’organisation auquel il correspond.

Une hypothèse sur l’individualité est à l’origine de ce travail conceptuel. Il s’agit du « polyzoïsme » qui considère un individu comme un assemblage d’individus d’ordre inférieur. La question du polyzoïsme est soulevée par la théorie de la colonie animale qu’Edmond Perrier a établie en 1881. Ce dernier essaie d’expliquer l’origine de l’organisme par l’association d’êtres élémentaires. Il s’en suit qu’un être vivant n’est pas un individu mais une colonie d’individus[4]. Par ailleurs, c’est également une question que Frédéric Houssay et Georges Canguilhem soulèvent dans la théorie cellulaire[5]. En 1858, Rudolf Virchow, un des représentants de la théorie cellulaire, propose une métaphore qui considère l’organisme biologique comme une société d’individus : « l’individu résulte toujours d’une espèce d’organisation sociale, de la réunion de plusieurs éléments mis en commun : c’est une masse d’existences individuelles dépendantes les unes des autres[6]. » Virchow assimile la cellule à l’individu dans la mesure où la cellule représente l’unité morphologique et physiologique de la vie. La cellule est l’unité morphologique parce qu’elle a une structure indiquant des frontières spatiales et qu’elle s’unit avec les autres pour constituer un tissu et ensuite un organisme. Elle est également une unité physiologique parce qu’elle manifeste les activités vitales élémentaires comme la sensibilité, la croissance, la nutrition et la reproduction. Une conception radicale de l’individualité est établie à partir de la théorie cellulaire. Elle attribue l’individualité exclusivement à la cellule et l’organisme n’est qu’un assemblage d’individus.

Cette conception est cependant nuancée et critiquée depuis la seconde moitié du XIXe siècle. En 1881, Henri Milne-Edwards définit l’individualité du vivant par son indépendance plus ou moins grande par rapport aux autres, en y introduisant la notion de degré[7]. Cette définition permet d’attribuer l’individualité en même temps à différents niveaux d’organisation comme l’organisme, l’organe, le tissu et la cellule. En 1904, Auguste Prenant et al. remettent en cause l’individualité de la cellule, qui est définie par son indépendance par rapport aux actions des autres. Ils remarquent que les communications intercellulaires « représentent des connexions primaires existant dès l’origine entre ces cellules, dont l’individualisation n’aurait jamais été complète[8]. »

Par ailleurs, le polyzoïsme fait également l’objet des critiques depuis les dernières années du XIXe siècle. Dans un article publié en 1896, Yves Delage essaie de montrer que le polyzoïsme ne peut s’appliquer qu’à un nombre de cas très limité comme les hydres et les polypes coralliaires. Il en conclut que le polyzoïsme est « la généralisation à outrance, l’extension illégitime à l’ensemble du règne animal de faits vrais, mais exceptionnels[9]. » En 1899, Paul Busquet propose, en s’appuyant surtout sur les travaux de Kunstler, une théorie selon laquelle un organisme a acquis sa pluricellularité, non pas par l’association des cellules, « par un processus de différenciation[10]. »

Dans ce contexte, en 1901, Le Dantec critique le polyzoïsme, en essayant à nouveau d’établir une définition de l’individualité[11]. Selon Le Dantec, l’individu est une « unité » et, de ce fait, il est absurde de dire, comme le fait le polyzoïsme, qu’une unité est composée d’unités d’ordre inférieur. Comment définir alors l’individualité de manière à fonder l’unité sur la théorie biologique ? En prenant l’homme pour modèle de l’individu, Le Dantec examine trois qualités par lesquelles on prétend définir l’individualité[12]. Il remarque d’abord l’insuffisance de la définition de l’individu comme indivisibilité, en invoquant les êtres vivants, comme l’être unicellulaire et le polype, susceptibles d’être divisés en parties devenant un être nouveau.

La deuxième qualité que Le Dantec examine est la communauté d’origine des parties constitutives. Cette qualité permet de définir l’individu par un être vivant dont les parties constitutives proviennent d’une même origine, telle qu’un œuf. L’individu ainsi défini correspond à « l’individu génétique » dans le classement de Wilson. C’est une conception que Thomas Huxley propose dans un discours fait en 1852, intitulé « Sur l’individualité animale[13]. » Selon cette définition, toutes les entités reproduites de façon asexuée, par bouture, constituent un seul individu. Le Dantec ne peut l’admettre. « Toutes les pommes de terre, dit-il, qui depuis plusieurs siècles se multiplient par boutures, formerait un seul individu[14]. » Pour le zoologiste, qui prend l’homme pour modèle, l’individu n’est pas composé de parties spatialement discontinues, mais il est « un tout continu[15]. »

Enfin, c’est la troisième qualité qui fournit la définition adéquate de l’individu : « la dépendance plus ou moins étroite des parties constituant le corps vivant[16]. » Selon Le Dantec, cette dépendance est déterminée par une forme qui est héréditairement transmise. Le zoologiste définit ainsi l’individu comme « l’unité morphologique la plus élevée que l’hérédité reproduise fidèlement dans une espèce donnée[17]. » Cette définition permet de répondre à la question de savoir si un être vivant est un individu ou une colonie d’individus. Un être unicellulaire vivant isolé, tel qu’une amibe, reproduit, par bourgeonnement ou par bipartition, des êtres dont chacun a la même forme que lui. Dans ce cas, la cellule est une unité morphologique et elle est un individu. Par ailleurs, les Epistylis, appartenant à une classe de protozoaires, prennent la forme d’une colonie de cellules unies. Dans des conditions appropriées, une cellule détachée de la colonie donne naissance à une nouvelle colonie. Chez les Epistylis, on ne trouve pas deux colonies qui ont la même forme et la même composition. Ce qui est héréditairement transmis, c’est la forme des cellules et la propriété de s’unir en colonie, non pas la forme de la colonie. Dans ce cas, la cellule, non pas la colonie de cellules, est l’unité morphologique la plus élevée que l’hérédité reproduit fidèlement et elle est donc un individu. Enfin les Volvox, appartenant à une autre classe de protozoaires, forment également une colonie de cellules. Ils diffèrent des Epistylis en ce que le nombre des cellules constitutives est constant et qu’elles sont disposées d’une manière constante. Non seulement la forme de chaque cellule constitutive, mais aussi celle de la colonie sont héréditairement transmises. Dans ce cas, la colonie de cellules tout entière, et non pas la cellule, est l’unité morphologique « plus élevée » et elle est un individu.

Dans l’article de 1901, Le Dantec laisse inachevée son argumentation. Il fonde sa définition sur l’observation de l’être vivant très simple. Mais, rares sont des cas où la constance du nombre et de la disposition des cellules constitutives est strictement réalisée. Dans le livre publié en 1902, Le Dantec développe la suite de l’argumentation[18]. Au fur et à mesure qu’il s’agit d’êtres vivants plus différenciés et plus structurés, son hypothèse est moins probable et moins fondée sur les données empiriques.

Quand, en 1903, Frédéric Houssay critique le polyzoïsme, sa critique se concentre sur l’analyse des notions employées par le polyzoïsme[19]. Pour attribuer l’individualité aux éléments constitutifs de l’organisme, le polyzoïsme combine illégitimement deux notions contenues dans le concept de l’individu : l’unité de forme et la vie indépendante. Ce sont des notions anthropocentriques. En percevant l’être humain ou des animaux appartenant à l’espèce voisine de l’homme, on croit que l’individu est une entité ayant une unité de forme en ce sens qu’elle est spatialement limitée et continue. Mais un être sécable comme le polype d’eau douce met en cause la généralité de cette notion. Par ailleurs, l’organisme supérieur maintient l’unité de forme en même temps qu’il mène une vie indépendante. La combinaison de ces notions n’est cependant pas nécessaire. Houssay le montre en invoquant la relation entre le parasite et l’hôte. Il défend la définition d’Huxley. Si on a du mal, comme Le Dantec, « à se figurer tous les saules pleureurs de France comme formant ensemble un seul individu[20] », c’est qu’on n’a pas encore enlevé de la définition de l’individu une notion anthropocentrique selon laquelle l’individu est une entité spatialement continue.

Dans le débat ayant lieu à l’époque où Bergson prépare L’Évolution créatrice, les biologistes et les philosophes mettent en cause d’anciennes définitions de l’individualité. Ils essaient d’en proposer une nouvelle fondée sur la théorie biologique en vue de dépasser le polyzoïsme dérivé de la théorie cellulaire. Comment la pensée de Bergson répond-t-elle à ces deux questions sur l’individualité biologique : celle de sa définition et celle du polyzoïsme ?

4. L’individualité biologique chez Bergson

Bergson rencontre le problème de l’individualité quand il aborde l’étude du corps vivant après avoir réfléchi à l’existence de sa propre conscience et du corps matériel. La notion d’individualité lui permet de distinguer le corps vivant du corps inorganisé : tandis que l’individualité d’un objet inorganisé est apparente, simplement conférée par ses « contours distincts[21] » qui dessinent nos actions possibles, le corps vivant est un individu d’un autre genre et on verra que la réflexion sur la définition de l’individualité conduit Bergson à poser le problème d’une nouvelle façon.

Pour affirmer que le corps vivant est un individu, le philosophe définit provisoirement l’individu par un système composé de parties hétérogènes et accomplissant diverses fonctions. Cette définition morphologique et physiologique constitue un critère de l’individu qu’aucun corps inorganisé, même le cristal, ne peut remplir. Mais l’auteur met en garde contre une définition qualifiée de « géométrique », « formulable une fois pour toutes, et applicable automatiquement[22]. » Il analyse la définition de l’individu dérivée du sens étymologique du mot. Si on définit d’une façon stricte l’individu comme une entité dont les parties détachées perdent leur viabilité, la reproduction rend impossible l’application de cette définition, parce qu’elle n’est autre chose que « la reconstitution d’un organisme nouveau avec un fragment détaché de l’ancien[23]. » En adoptant cette définition, on ne peut pas localiser l’individualité de l’être vivant, comme un ver de terre et une hydre, dont les parties peuvent se régénérer. C’est la définition géométrique qui provoque des difficultés.

En tentant de saisir les propriétés vitales dynamiquement, et non pas statiquement, Bergson s’affranchit de cette définition géométrique. « Les propriétés vitales ne sont jamais entièrement réalisées, mais toujours en voie de réalisation ; ce sont moins des états que des tendances[24]. » Dans cette perspective, l’individualité et la reproduction apparaissent comme des tendances antagonistes et leur opposition empêche d’adopter la définition géométrique de l’individualité comme indivisibilité. Bergson renonce ainsi à la définition géométrique et renouvelle la définition provisoirement établie, en introduisant la notion de tendance. « Pour que j’aie le droit de parler d’individualité, il n’est pas nécessaire que l’organisme ne puisse se scinder en fragments viables. Il suffit que cet organisme ait présenté une certaine systématisation de parties avant la fragmentation et que la même systématisation tende à se reproduire dans les fragments une fois détachés[25]. »

Une comparaison peut révéler ce que la définition bergsonienne partage avec les définitions discutées à son époque et ce qui les distingue. Comme Le Dantec, Bergson cherche l’individualité dans les propriétés héréditairement transmises, quel que soit le mécanisme de l’hérédité. Mais tandis que Le Dantec s’attache à l’aspect morphologique de l’individu, le concept de système permet à Bergson d’en proposer une définition fonctionnelle. De plus, la définition stricte et géométrique établie par Le Dantec ne s’applique qu’à un nombre de cas très limité. Au contraire, la définition bergsonienne admet, comme celle de Milne-Edwards, des degrés à l’individualité, en l’assimilant à la notion de tendance. Bergson attribue ainsi l’individualité à plusieurs niveaux d’organisation. Enfin, le concept de système permet de considérer que l’individu est plus ou moins indépendant des autres[26].

Mais, en définissant l’individualité par une tendance, Bergson apporte une modification radicale dans les réflexions sur l’individualité. Tous les autres biologistes et les philosophes de la biologie contemporains s’accordent à penser que, quelle que soit sa définition, l’individualité est inhérente à l’entité biologique comme la cellule, l’organisme et le groupe d’organismes. Ils essaient de déterminer le niveau d’organisation correspondant à l’individu. Au contraire, chez Bergson, l’individualité n’est pas seulement une tendance de l’entité biologique, mais aussi celle de la vie en général. Bergson déplace le problème de l’individualité du niveau de l’être vivant à celui de la vie en général. Ainsi comme il le dit : « il n’existe pas de loi biologique universelle, qui s’applique telle quelle, automatiquement, à n’importe quel vivant. Il n’y a que des directions où la vie lance les espèces en général[27]. » Au système composé de parties hétérogènes et accomplissant diverses fonctions et à son indépendance par rapport aux autres, on reconnaît certes l’individualité qu’un être vivant manifeste plus ou moins. Mais c’est la vie, non pas l’entité biologique, qui « tend à construire des systèmes naturellement isolés, naturellement clos. » En ce sens, le problème de l’individuation remplace le problème de l’attribution de l’individualité[29]. C’est pourquoi ce sont des « causes profondes » qui rendent difficile la distinction entre ce qui est individu et ce qui ne l’est pas.

Pour Bergson, la vie en général n’est pas une abstraction qui désigne un attribut commun à tous les êtres vivants. Elle apparaît comme un courant. « Ce courant de vie, dit Bergson, traversant les corps qu’il a organisés tour à tour, passant de génération en génération, s’est divisé entre les espèces et éparpillé entre les individus sans rien perdre de sa force, s’intensifiant plutôt à mesure qu’il avançait[31]. » La continuité de la vie conduit Bergson à aborder la question de l’évolution de la vie et à poser le problème de l’individualité à un niveau plus général.

Mais comment Bergson établit-il le concept de courant de vie ? En réalité, il insiste sur la nécessité d’une recherche pluridisciplinaire et progressive en proposant le concept méthodologique de « lignes de faits[32]. » Cette méthode consiste à chercher la convergence des conclusions probables qui sont tirées des recherches faites dans des domaines variés et qui peuvent être corrigées par de nouveaux faits. La convergence permet de rassembler et d’accumuler la probabilité de telles conclusions pour se rapprocher petit à petit d’une certitude, comme d’une limite.

Le concept de courant de vie est ainsi une conclusion qui se trouve au point de convergence des conséquences tirées de diverses « lignes de faits ». La réflexion sur la durée joue un rôle décisif dans ce développement. D’abord, la conscience change, mûrit et se crée parce que dans la durée, « étoffe[33] » de sa vie, le passé se prolonge dans le présent. Par ailleurs, le corps vivant possède des caractéristiques que la durée manifeste dans la conscience. D’une part, par l’observation, on remarque une croissance et une modification incessantes. D’autre part, le vieillissement est « la continuation insensible, infiniment divisée, du changement de forme[34]. » Au contraire, on n’admet aucune action efficace du temps quand on laisse échapper ces caractéristiques vitales. On se trouve ainsi dans l’impossibilité de localiser l’individualité de l’être vivant dont les parties peuvent se régénérer. D’ailleurs, on ne s’attache qu’à l’acquisition ou à la perte de substance matérielle pour expliquer mécaniquement le vieillissement. Lorsqu’on néglige la durée, « le présent ne contient rien de plus que le passé, et ce qu’on trouve dans l’effet était déjà dans sa cause[35]. » D’où il conclut : « partout où quelque chose vit, il y a, ouvert quelque part, un registre où le temps s’inscrit[36]. »

L’être vivant dure et c’est précisément ce qui permet à Bergson d’affirmer la continuité de la vie. Car la durée signifie « continuité de changement », « conservation du passé dans le présent[37] » et le présent de l’être vivant contient donc « tout le passé de l’organisme, son hérédité, enfin l’ensemble d’une très longue histoire[38]. » A cette conclusion tirée des réflexions sur la durée, on aboutit également par l’analyse du phénomène de l’hérédité. Cette dernière est « un fait incontestable » qui indique une continuité, quoiqu’on ne soit pas, à cette époque, d’accord sur ce qui est transmis. Bergson a une sympathie toute particulière pour la théorie de la « continuité du plasma germinatif » établie par August Weismann qui voit dans l’hérédité un phénomène indiquant la continuité vitale[40]. Mais Bergson n’admet pas qu’un « plasma germinatif » soit transmis de génération en génération car la cellule sexuelle où Weismann le localise n’apparait dès le début de la vie embryonnaire que dans des cas exceptionnels. Selon Bergson, « il y a du moins continuité d’énergie génétique[41]. » De toute façon, le philosophe découvre dans l’hérédité un « fil » le long duquel se transmet la durée.

Bergson reformule ainsi sa thèse de la vie en général : « la vie apparaît comme un courant qui va d’un germe à un germe par l’intermédiaire d’un organisme développé[42]. » De ce point de vue, on comprend pourquoi l’auteur laisse de côté la définition de l’individualité fournie par Houssay, alors même qu’il se réfère à l’ouvrage où ce dernier examine la définition en question présentée par Huxley[43]. Tandis que pour Houssay et Huxley, la distinction entre la reproduction sexuée et asexuée fournit le critère pour reconnaître l’individu, Bergson ne distingue même pas les deux modes de reproduction. D’après lui « tout organisme individuel, fût-ce celui d’un homme, est un simple bourgeon qui a poussé sur le corps combiné de ses deux parents[44]. » Ce qui importe est la continuité entre l’organisme et sa progéniture. Il n’est pas question de distinguer les modes de reproduction.

Cette perspective permet-elle de résoudre la question du polyzoïsme ? Au premier abord, Bergson semble adopter une attitude ambiguë à l’égard du polyzoïsme. En renvoyant au texte de Delage que nous avons cité plus haut, il met en cause l’universalité de cette conception[45]. De plus, il est d’accord avec Busquet sur le rapport entre l’individu et la cellule : « ce ne sont pas les cellules qui ont fait l’individu par voie d’association ; c’est plutôt l’individu qui a fait les cellules par voie de dissociation[46]. » Mais, en attribuant, comme le fait la théorie cellulaire, une individualité à la cellule[47], Bergson semble admettre une certaine validité du polyzoïsme : « les choses se passent dans un organisme supérieur comme si des cellules s’étaient associées pour se partager entre elles le travail[48]. »

Cette ambiguïté disparait si on considère comme une tendance non seulement l’individualité, mais aussi l’association de cellules. Pour Bergson, la formation de l’organisme apparaît comme une tension née de l’opposition entre les deux tendances vitales. Le polyzoïsme et ses adversaires n’en saisissent qu’un seul aspect. Bergson découvre que l’opposition entre ces deux tendances se fait jour dans tous les domaines de la vie, de l’organisme unicellulaire à la société humaine. D’où un « balancement entre l’individuation et l’association[49]. » Au lieu de répondre à la question de savoir si un être vivant est un individu ou une colonie d’individus, Bergson met au jour dans la vie en général des « causes profondes » qui rendent instable l’individualité.

Par ailleurs, la réflexion sur l’individualité biologique complète une conséquence tirée de la recherche métaphysique sur l’évolution de la vie. Cette dernière conséquence consiste à dire que l’individuation est un processus par lequel les tendances virtuelles contenues dans la vie s’actualisent au contact de la matière[50]. La confrontation avec les théories basées sur les données biologiques conduit Bergson à remarquer que l’individuation elle-même implique une tendance antagoniste à l’association. Il développe ainsi sa pensée en faisant converger des conséquences tirées, d’une part de sa métaphysique, d’autre part des données biologiques.

Conclusion

Bergson définit la vie par une tendance à « construire des systèmes naturellement isolés, naturellement clos ». Il y a certes des philosophes, comme Thomas Pradeu, qui emploient le système immunitaire pour reconnaître l’individualité. Mais il ne semble pas que les biologistes et les philosophes de la biologie d’aujourd’hui acceptent la définition bergsonienne de l’individualité biologique. Cette dernière leur serait trop vague, voire trop abstraite pour déterminer l’entité qui constitue l’unité de recherche scientifique. Il convient cependant de ne pas oublier qu’affranchi d’un tel intérêt pratique, Bergson critique la définition géométrique. La critique bergsonienne consiste à montrer que, dans le domaine de la vie, plus la définition est stricte, moins elle est précise. C’est une réflexion à laquelle il faut se référer quand on se heurte à des difficultés dans la compréhension de la vie.

Par ailleurs, ces réflexions sur l’individualité biologique conduisent Bergson à renouveler la question de l’individualité. Au lieu de poser le problème de l’attribution de l’individualité, Bergson se demande ce qui rend difficile la distinction entre ce qui est un individu et ce qui n’en est pas un. C’est ce que Léo Buss et Samir Okasha font en étudiant l’individu évolutif quand ils montrent comment l’unité de sélection se forme au cours de l’évolution. Ils se demandent pourquoi les évolutionnistes n’arrivent pas à déterminer le niveau de sélection.

Enfin, l’approche dynamique permet à Bergson de renouveler la définition et la question de l’individualité. Elle exige les travaux collectifs de philosophes et de scientifiques. En faisant converger des conséquences tirées, d’une part, de la réflexion sur la durée et, d’autre part, de l’interprétation des données scientifiques, Bergson établit le concept de courant de vie. Cela indique le rôle du philosophe qui, s’engageant dans une recherche de façon différente de celle du scientifique, est pourtant invité à confronter sans cesse ses réflexions avec les données et les théories issues d’autres sciences.

 


[1] Félix Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, Paris, Félix Alcan, 1896, p. 262.

[2] André Lalande, La dissolution opposée à l’évolution dans les sciences physiques et morales, Paris, Felix Alcan, 1899, p.75-76.

[3] Félix Le Dantec, Théorie nouvelle de la vie, p. 269.

[4] Voir Edmond Perrier, Les colonies animales et la formation des organismes, Paris, Masson, 1881, p. 701-723 ; A l’ opposé de cette conséquence qui semble être logiquement tirée de sa théorie, Perrier attribue finalement l’individualité au tout de l’organisme, non pas aux éléments constitutifs. Comme Le Dantec le remarque justement, il semble que Perrier a renoncé à donner au mot d’individu « une signification quelconque dans la théorie du polyzoïsme » (cf. Le Dantec, ibid., p. 15). Sur la question de l’individualité chez Perrier, voir Les colonies animales et la formation des organismes, p. 760-785 et Traité de zoologie, t. 1, Paris, F. Savy, 1893, p.45-47.

[5] Voir Frédéric Houssay, Nature et sciences naturelles, Paris, Flammarion, 1903, p. 249-250 ; Georges Canguilhem, « La théorie cellulaire », dans La connaissance de la vie (1965), l’édition de poche, Paris, Vrin, 2003, p. 99.

[6] Rudolph Virchow, La pathologie cellulaire basée sur l’étude physiologique et pathologique des tissus (1858), la première édition de la traduction française, Paul Picard (tr.), Paris, Baillière et fils, 1861, p.12.

[7] Voir Henri Milne-Edwards, Leçons sur la physiologie et l’anatomie comparée de l’homme et des animaux, tome quatorzième et dernier, Paris, Masson, 1880-1881, p. 266-269.

[8] Auguste Prenant, Pol Bouin, Louis-Camille Maillard, Traité d’histologie, t. I, Paris, Schleicher Frères, 1904, p. 42.

[9] Yves Delage, « La conception polyzoïque des êtres », Revue scientifique (Revue rose), 4e série, t. V, no. 21, 23 mai 1896, p. 644.

[10] Paul Busquet, Les êtres vivants. Organisation, évolution, Paris, Carré et Naud, 1899, p. 57.

[11] Voir Félix Le Dantec, « La définition de l’individu », Revue philosophique de la France et de l’étranger, no. 51, 1901, p. 20-21.

[12] Voir Ibid., p. 13-35.

[13] Thomas Henry, Huxley, « Upon Animal Individuality », Notices of the Proceedings at the Meetings of the Members of the Royal Institution with Abstracts of the Discourses Delivered at the Evening Meeting, vol. I, 1851-1854, London, W. Nicol, 1854, p. 184-189.

[14] Félix Le Dantec, « La définition de l’individu », p. 19.

[15] Ibid., p. 20.

[16] Ibid., p. 20.

[17] Ibid., p. 31.

[18] Voir Félix Le Dantec, L’unité dans l’être vivant : essai d’une biologie chimique, Paris, Félix Alcan, 1902, p. 140-169.

[19] Voir Frédéric Houssay, Nature et sciences naturelles, p. 238-252 ; La forme et la vie : essai de la méthode mécanique en zoologie, Paris, Schleicher Frères, 1900, p. 580-588.

[20] Ibid., p. 248.

[21] EC, p. 11.

[22] Ibid., p. 13.

[23] Ibid.

[24] Ibid.

[25] EC, p. 14.

[26] Ibid., p. 41-44.

[27] Ibid., p. 16 : souligné par Bergson.

[28] Ibid., p. 15.

[29] Voir Hisashi Fujita, « De « l’industrie de l’étre vivant » : l’organologie bergsonienne », dans Shin Abiko (éd.), Hisashi Fujita (éd.), Naoki Sugiyama (éd.), Disséminations de L’Évolution créatrice de Bergson, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2012, p. 60-62.

[30] EC, p. 12.

[31] EC, p. 26.

[32] ES, p. 4.

[33] EC, p. 5.

[34] Ibid., p. 19.

[35] Ibid., p. 14.

[36] Ibid., p. 16.

[37] EC, p. 22-23.

[38] Ibid., p. 20.

[39] Ibid., p. 228.

[40] Ibid., p. 26-27 ; Voir Arnaud François (éd.), L’Évolution créatrice de Bergson, Paris, J. Vrin, 2010, p. 35-36 ; « Les sources biologiques de L’Évolution créatrice », in Anne Fagot-Largeault (éd.), Frédéric Worms (éd.), Arnaud François (éd.), Vincent Guillin (éd.), Annales bergsonniennes, t. IV, Paris, Puf, 2008, p. 105-106.

[41] Ibid., p. 27.

[42] Ibid., p. 27.

[43] Ibid., p. 110, note 1. Bergson se réfère à La forme et la vie, en ce qui concerne le parasitisme.

[44] Ibid., p.43 (voir p.27)

[45] Voir EC, p. 260 ; DS, p. 121-122.

[46] Ibid., p. 260.

[47] Voir Ibid., p. 43, 89.

[48] DS, p. 121 ; voir EC, p. 260-261.

[49] EC, p. 259.

[50] Voir Ibid., p. 259.

Les commentaires sont clos.

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