L’orgueil

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L’orgueil, ou l’art d’être un gros connard

 

Florian Cova –  Centre Interfacultaire en Sciences Affectives, Université de Genève

résumé

Résumé : L’orgueil est traditionnellement considéré comme un vice moral. On considère aussi qu’il est lié au fait de se considérer comme meilleur que les autres. Ces deux propriétés, quoique évidentes, ne sont pas forcément simples à concilier : se croire meilleur que les autres alors qu’on ne l’est pas, par exemple, semble constituer un vice épistémique plutôt que moral. Ici, je soutiens que ces deux propriétés peuvent être réconciliées en faisant appel au concept philosophique de « connard » : est un connard celui qui pense non seulement qu’il est doté de qualités que les autres n’ont pas, mais pensent aussi que cela lui donne le droit de ne pas respecter leurs intérêts. J’en conclue naturellement que l’orgueil est tout simplement le fait d’être un gros connard.

Abstract : Pride is traditionally viewed as a moral vice. It is also widely accepted that there is a link between pride and seeing oneself as better than others. However, both these properties, no matter how obvious they are, are not easily reconciled : thinking that one is better than others is more an epistemic than a moral vice. Here, I argue that both properties can be kept together by appealing to the philosophical concepts of « asshole » : an asshole is someone who not only thinks he has qualities others don’t have, but also thinks this give him the right not to respect the welfare of others. Consequently, I conclude that pride (understood as a vice) simply amounts to being a big asshole.

L’orgueil fait originellement partie des sept péchés capitaux répertoriés par l’Eglise Catholique et il continue encore aujourd’hui à avoir mauvaise presse : dire de quelqu’un qu’il est « orgueilleux », voire « bouffi d’orgueil » n’est pas forcément un compliment. De plus, l’orgueil semble constituer pour les gens qui le condamnent une faute proprement morale – être orgueilleux, ce n’est pas simplement être ridicule ou stupide, mais s’exposer au blâme de ses congénères. En effet, à en croire le langage ordinaire, on pèche par orgueil. Mais, comme nous allons le voir, s’il est facile de trouver des raisons de ne pas être orgueilleux, il est plus difficile de trouver en quoi l’orgueil constitue une faute plutôt qu’un simple défaut, et tombe sous le coup de la loi morale. La réponse à ce problème est pourtant toute simple : si l’orgueil est condamnable, c’est parce que l’orgueilleux est un gros connard (au sens technique du terme – car il y en a bel et bien un).

Orgueil et fierté

Mais d’abord, qu’est-ce au juste que l’orgueil ? Avant de se lancer plus en avant dans cette enquête, il convient de distinguer l’orgueil de la fierté. En français, le premier terme peut parfois être utilisé à la place du second, par exemple lorsque l’on dit que quelqu’un « fait l’orgueil de sa famille » pour dire tout simplement que sa famille est très fière de lui. En anglais, il n’existe qu’un seul terme pour les deux : « pride » se traduit soit par fierté, soit par orgueil. Pourtant, les deux réalités doivent être distinguées : en tant que vice potentiel, l’orgueil est une disposition stable des individus, tandis que la fierté est une émotion, par nature passagère et transitoire. On ressent de la fierté, mais on a de l’orgueil.

            Leur proximité linguistique suggère tout de même un lien entre l’orgueil et la fierté. En conséquence, il se pourrait que la nature de la fierté nous permette de saisir celle de l’orgueil. Commençons donc par définir la fierté : il s’agit d’une émotion positive, suscitée par la croyance d’avoir accompli un haut fait, ou par l’opinion d’avoir quelque qualité. Nous sommes fiers quand nous considérons que nos actions révèlent quelques qualités ou aptitudes en nous, qualités ou aptitudes dont nous sommes également fiers.

            Peut-on alors définir l’orgueil comme un dérèglement de la fierté, de la même manière que l’irascibilité pourrait être définie comme un dérèglement de la colère, ou la luxure comme un dérèglement du désir sexuel ? Ce n’est pas clair, d’autant plus que la notion de dérèglement reste vague et peut être spécifiée de différentes façons : selon la fréquence, l’intensité, ou le caractère justifié de l’émotion en question. On pourrait ainsi imaginer que l’orgueilleux est un être qui se sent fier de lui trop souvent, ou en tout cas plus souvent que la moyenne. Mais il est difficile de voir ce qu’il y a de mal à cela : tant mieux pour lui après tout. De même pour celui dont le sentiment de fierté est souvent hors de proportion : il y a là plus de ridicule que de faute morale. Le chercheur qui ressent une joie immense au simple fait de voir ses travaux citer par un autre peut prêter à rire, mais il serait absurde de juger sa réaction comme immorale.

            Faut-il alors définir l’orgueil comme la tendance à être fier de façon injustifiée, c’est-à-dire pour des choses dont on n’aurait pas à être fier ? Faut-il blâmer l’homme fier de sa beauté, du fait d’avoir été invité chez telle personnalité bien en vue, ou encore d’être capable de jeter des boules de papier dans la corbeille à l’autre bout du bureau sans jamais rater ? Dans un sens, oui : de telles réactions semblent révéler que cet homme prête bien trop d’importance à des choses vaines et futiles. Sa superficialité peut nous inspirer mépris et dédain. Mais il n’est pas clair que ce reproche serait proprement moral : certes, nous jugeons que son idée de la vie bonne est déplacée et ridicule, mais cela devrait nous conduire à le prendre en pitié, plutôt qu’à juger qui ce qu’il fait est mal ou injuste. De plus, il n’est pas clair que nous le jugerions orgueilleux : nous dirions plutôt qu’il est vain ou fat. Mais la vanité et la fatuité, c’est-à-dire le fait de se sentir fier pour des choses superficielles et sans importance, ne sont pas la même chose que l’orgueil. Les deux défauts sont certes cumulables mais ils peuvent aussi exister séparément : on peut s’enorgueillir de qualités qui sont d’authentiques qualités, tout comme on peut être vain sans être bouffi d’orgueil.

Orgueil, modestie et vantardise

Il ne semble donc pas possible de définir l’orgueil comme un simple dérèglement de la fierté. Il n’empêche que les deux ont sans doute un rapport : les qualités dont nous sommes fiers constituent le terreau sur lequel croît l’orgueil, d’où la proximité linguistique des deux termes. Reste à savoir quelle attitude envers ces qualités constitue précisément l’orgueil.

            Une façon de procéder pourrait consister à déterminer la nature d’un vice en cherchant les vertus qui lui sont opposées. Or, on oppose traditionnellement l’orgueil à la modestie et à l’humilité. Il suffirait donc peut-être de définir ce que sont ces vertus pour que la nature de l’orgueil nous apparaisse en négatif. Mais là encore, il y a débat au sujet de la nature exacte de ces vertus.

            Prenons la modestie. Il y a plusieurs façons de la définir. Une première façon serait d’y voir une forme de politesse, une sorte de vertu sociale qui tomberait dans la catégorie du savoir-vivre. Dans ce sens, le modeste est celui qui fait attention à ne pas trop se vanter de ses qualités et de ses réussites. En effet, c’est une chose bien connue que les succès des autres (y compris de nos amis et de nos proches) peuvent nous agacer, soit qu’ils nous portent ombrage, soit qu’ils nous rappellent nos propres manques, suscitant ainsi la jalousie. Pour cette raison, il convient de ne pas trop pointer ses propres qualités du doigt, afin de préserver la paix sociale, et par considération pour les sentiments des autres.[1]

            Cette conception de la modestie colle avec l’histoire même du terme. A une autre époque, le terme « modestie » désignait une petite pièce de tissu servant à voiler le décolleté féminin. Autrement dit, la modestie consiste à voiler ce qui met les autres mal à l’aise – c’est le refus de l’ostentatoire et du bling-bling. La modestie n’est pas seulement une forme de politesse, c’est aussi une forme de pudeur.

            Mais peut-on vraiment définir l’orgueil comme le contraire de la modestie, comprise en ce sens ? Pas vraiment. Imaginons le contraire de la modestie telle que présentée ci-dessus : cela consisterait à se vanter de ses succès (réels ou imaginaires) et à faire remarquer toutes les qualités dont nous sommes pourvus – autrement dit à se vanter. Le contraire de la modestie serait alors la vantardise (ou la fanfaronnade), et le contraire du modeste le crâneur. Mais ce n’est pas la même chose que l’orgueil : il semble possible d’imaginer un homme très orgueilleux mais qui ne fait pas pour autant étalage de ses qualités, et un fanfaron qui n’a aucun orgueil, mais au contraire cherche désespérément l’approbation des autres parce qu’il a le sentiment d’être un moins-que-rien.

Orgueil et confiance en soi

On pourrait penser que s’il semble incorrect de définir l’orgueil comme le contraire de la modestie, c’est uniquement parce que la définition proposée plus haut de la modestie n’est pas la bonne : elle se concentre uniquement sur ce qu’une personne dit de ses qualités, et pas sur ce qu’elle en pense. Or, il est possible de se tenir en société et de ne pas attirer l’attention sur ses qualités, tout en estimant secrètement être pourvu de toutes les perfections. Autrement dit, la véritable modestie ne consisterait pas seulement à ne pas dire que nous sommes le meilleur, mais aussi à ne pas penser que nous le sommes.

            Certains philosophes ont effectivement cherché à définir la modestie (ou l’humilité, les deux n’étant pas toujours bien distinguées) comme une certaine forme de croyance au sujet de ses propres qualités et capacités. Ainsi, pour certains, la modestie consisterait avant tout à sous-estimer ses propres qualités.[2] Elle s’opposerait ainsi à l’orgueil, qui consisterait à les surestimer.

            Cette conception de l’orgueil soulève cependant deux difficultés majeures. Premièrement, on ne voit pas bien en quoi la modestie, entendue en ce sens, constituerait une vertu. En en effet, si la modestie consiste à sous-estimer constamment nos qualités, cela signifie qu’elle consiste à être de façon permanente dans l’erreur. Or, on ne voit pas très bien ce qu’il y a de bon à se tromper continument. Deuxièmement, si l’on définit l’orgueil par contraste avec ce type de modestie comme le fait de surestimer la plupart du temps ses qualités, alors on ne comprend pas en quoi il s’agit d’un vice moral. En effet, se tromper, vivre dans l’illusion est avant tout un vice épistémique, qui tombe dans la même catégorie que la crédulité ou la tendance à voir des complots partout. Mais ce n’est pas, du moins à première vue, une faute morale : être irrationnel n’est pas nécessairement un péché.

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            Il ne faut donc pas confondre modestie et manque de confiance en soi. En réaction à cette conception de la modestie, mais toujours dans un même ordre d’idées, d’autres philosophes ont proposé de définir la modestie comme le fait d’avoir une estimation juste et exacte de ses propres capacités.[3] Dans ce cas, la première difficulté est résolue : on voit bien en quoi la modestie constitue une vertu (autrement dit, une perfection), puisqu’elle consiste à connaître exactement l’étendue de ses propres qualités, plutôt qu’à se complaire dans de fausses illusions. Mais la deuxième difficulté demeure : même si la modestie entendue en ce nouveau sens est enfin une vertu, elle n’en reste pas moins une vertu épistémique, et pas morale, ce qui fait de son contraire un vice épistémique, et pas une faute morale.

            De plus, réduire la modestie à la connaissance de soi a aussi des conséquences contre-intuitives. Imaginez que Roger soit le 2e meilleur joueur de tennis du monde. Il en a parfaitement conscience et ne pense être ni 3e, ni 1er. Cependant, Roger pense qu’être le 2e meilleur joueur de tennis du monde l’autorise à prendre les autres personnes de haut, à leur parler de façon désagréable et à leur déléguer les tâches dont il ne veut pas s’occuper. Clairement, nous aurions envie de dire que Roger est très orgueilleux. Il le serait d’ailleurs toujours s’il se conduisait de la même façon, mais en se sous-estimant légèrement, par exemple en pensant être le 3e meilleur joueur de tennis du monde. Sous-estimer ou avoir une connaissance juste de ses propres qualités ne suffit donc pas à se prémunir contre le péché d’orgueil. L’orgueil ne saurait être réduit au fait d’être présomptueux ou prétentieux.

Orgueil et humilité

Qu’est-ce donc alors que l’orgueil, si ce n’est ni le fait de se vanter de ses qualités, ni le fait de surestimer celles-ci ? L’exemple de Roger, développé ci-dessus, peut nous mettre sur la voie : ce qui nous conduit à penser que Roger est orgueilleux n’est pas simplement la haute opinion qu’il a de lui-même, ni la façon qu’il a de l’exprimer, mais ce que cette opinion le conduit à faire : prendre les autres de haut. Autrement dit, le problème avec Roger n’est pas qu’il pense être un des meilleurs joueurs de tennis du monde (il l’est), ni qu’il le dise (de toute façon, tout le monde doit déjà être au courant), mais qu’il pense que cela l’autorise à traiter mal ceux qui sont « moins bons » que lui.

            Dans la littérature philosophique contemporaine, le fait de traiter les autres comme si leurs intérêts avaient moins d’importance que les nôtres a reçu un label bien précis : être un connard. En effet, dans un ouvrage intitulé Assholes : A Theory, le philosophe Aaron James a tenté de proposer une définition précise de ce qu’est être un « connard » (traduction à mon avis la plus appropriée de l’anglais « assholes », étant donné la catégorie d’individu que décrit James).[4] Qu’est-ce alors qu’un connard ? Le connard typique, c’est celui qui coupe la file d’attente à la poste parce qu’il estime avoir des choses plus importantes à faire que les autres, l’homme qui s’assoit en première classe dans l’avion alors qu’il n’a payé qu’un billet seconde classe sous prétexte qu’une personne aussi importante que lui mérite le meilleur traitement, ou celui qui roule à tombeau ouvert sur l’autoroute, grillant toutes les priorités, parce qu’il est convaincu que les règles ne s’appliquent pas à lui. Autrement dit, le connard est cet individu qui pense bénéficier de droits spéciaux, qui agit comme si ses intérêts étaient plus importants que ceux des autres, et qui remet ainsi en cause l’idée selon laquelle nous serions tous égaux, au sens de mériter une égale considération. D’où le côté profondément irritant du connard.

            Le connard se distingue ainsi par le sentiment qu’il a d’être spécial, et donc de mériter un traitement tout aussi spécial. C’est pourquoi un signe distinctif du connard, c’est sa propension à poser la question « savez-vous qui je suis ? » : c’est en vertu de ce qu’il est que le connard pense mériter un traitement spécial. Chez certains, cela pourra refléter l’idée que leur personne est spéciale simpliciter : ils méritent d’être traité de façon spéciale juste parce qu’ils sont qui ils sont. Mais, la plupart du temps, les connards estiment mériter un traitement spécial en vertu de certaines qualités : parce qu’ils sont connus, champions d’une certaine discipline, universitaires reconnus, etc. Autrement dit, pour la plupart des connards, le fait d’être meilleur selon une certaine dimension (compétence sportive, intelligence, etc.) signifie qu’ils sont meilleurs « tout court », qu’ils « valent plus » que les autres, et donc méritent d’être traités différemment.

            Présentée de cette façon, la pensée fondamentale du connard nous apparaît forcément comme aberrante : les êtres humains méritent une égale considération morale, quelles que soient leurs capacités, tant physiques qu’intellectuelles. Comme l’explique le philosophe Stephen Darwall, il est impératif de distinguer deux types de respect : le respect comme appréciation (« appraisal respect »), qui est une forme d’admiration des capacités d’autrui et peut donc varier d’un individu à l’autre, et le respect comme reconnaissance (« recognition respect »), qui est la prise en compte des intérêts d’autrui et doit être la même pour tous les individus.[5] Le connard semble commettre une confusion entre les deux, et penser que mériter l’admiration d’autrui justifie le fait d’être mieux traité que les autres.

            Pourtant, et bien que nous soyons prêts à rejeter explicitement cette idée, il se peut que nombre d’entre nous partagent implicitement l’idée principale du connard, et à traiter différemment ceux qu’ils admirent et ceux qu’ils jugent comme « faibles » ou moins « doués ». Peu de racistes admettraient explicitement que ceux qui sont moins intelligents ne méritent pas les mêmes droits et la même considération que ceux qui sont plus intelligents : ils n’accepteraient jamais de dire que les handicapés mentaux ne devraient pas être traités comme les humains « normaux ». Pourtant, ils ne manquent pas de signaler toute étude qui suggérerait (de près ou de loin) que certains groupes ethniques sont moins bons en mathématiques ou ont un QI moins élevé que d’autres. Et les mouvements anti-racistes ne manqueront pas de pourfendre ces mêmes études, y voyant une forme de soutien aux opinions de leurs adversaires. Comme si les deux camps faisaient finalement un lien implicite entre les compétences (physiques ou intellectuelles) des individus et le respect qu’ils méritent.

            Mais ce lien implicite entre compétences et respect moral, nous sommes nombreux à le faire. Pour le constater, il suffit de se pencher sur certaines séries télé qui ont rencontré du succès ces dernières années : Dr. House, Lie to Me, Sherlock ou encore Elementary. Qu’est-ce que toutes ces séries ont en commun ? Elles mettent en scène des personnages désagréables, qui n’hésitent pas à humilier ou maltraiter leurs proches et interlocuteurs. Pourtant, nous leur pardonnons aisément ce comportement – nous y prenons même plaisir. Est-ce seulement parce que ces protagonistes œuvrent pour le bien ? Pas seulement. Le point commun de tous ces personnages est qu’ils sont intelligents, très intelligents, voire même supérieurement intelligents, et qu’ils en ont conscience. C’est d’ailleurs parce qu’ils en ont conscience qu’ils se permettent de se conduire de façon odieuse, et de faire des choses que nous n’accepterions pas de la part d’autres personnages. Imaginons une série dans laquelle le personnage principal se comporterait de la même façon, mais tout en ayant une intelligence juste moyenne, et sans posséder de capacité qui le hisse au-dessus des autres : accepterions-nous aussi facilement ces comportements ? En ririons-nous autant ? Probablement pas. Nous acceptons ce comportement de la part de personnage comme Sherlock parce que, quelque part, nous avons implicitement tendance à estimer que posséder des capacités au-delà de la moyenne justifie le fait de traiter les autres de façon inégale.

            Il est bien entendu moralement nécessaire de résister à cette tentation, particulièrement lorsque l’on pense être soi-même supérieur à la moyenne sur telle ou telle dimension. Le connard est celui qui a cédé à cette tentation (souvent sans même avoir cherché à y résister). Le péché du connard n’est pas de se croire supérieur aux autres sur telle ou telle dimension, mais d’agir comme si cela le justifiait à ne pas traiter les autres en égaux et à revendiquer un régime spécial. Si l’on reprend l’exemple de Roger, développé à la fin de la section précédente, on peut voir que le problème de Roger n’est pas de penser qu’il est le 3e meilleur joueur de tennis du monde, mais de penser que cela l’autorise à être désagréable avec son entourage.

            Contrairement aux autres vices que nous avons passés en revue jusqu’ici, il est facile de voir en quoi le péché du connard est une faute proprement morale : en le conduisant à nier le principe selon lequel tous les hommes méritent une égale considération, l’état d’esprit du connard ouvre la porte à toutes les injustices, et à l’oppression. Si donc nous reprenons l’idée selon laquelle l’orgueil (i) est en lien avec le fait de se considérer comme doté de capacités supérieures à la moyenne et (ii) constitue une faute morale, une conclusion simple s’impose : l’orgueil, c’est tout simplement le fait d’être un connard. Autrement dit, l’orgueil, c’est le fait de se sentir justifié à traiter les autres moins bien que nous-mêmes simplement parce que nous pensons disposer de capacités supérieures dans un domaine donné.

            À l’orgueil s’oppose l’humilité, qui est le fait de résister à cette tentation, et de traiter les autres comme des égaux, quand bien même nous nous estimerions meilleurs qu’eux dans certains domaines. L’humilité ne requiert en aucune façon d’avoir une mauvaise estime de soi : en fait, seuls ceux qui ont une certaine estime d’eux-mêmes peuvent être véritablement humbles. Il n’y a en effet aucun mérite dans le fait d’être humble si l’on se considère déjà comme le moins doué de tous les hommes – ce serait comme féliciter de sa tempérance quelqu’un qui ne prend aucun plaisir à rien, ou de son courage quelqu’un qui est incapable de ressentir la peur.

            Ainsi, on peut imaginer un chercheur qui est parmi les meilleurs de son domaine, en a parfaitement conscience et en très fier, ce qui le conduit à s’en vanter de temps à autre, mais continue à respecter ses collègues et doctorants, à les traiter comme des égaux, et à leur venir en aide : cet homme ne sera pas modeste, ni ne manquera de confiance en soi, mais sera humble. À l’inverse, on peut imaginer un chercheur qui se sous-estime constamment, passe son temps à se dénigrer, mais s’estime quand même assez supérieur à certains de ses collègues pour être désagréable avec ceux-ci, parler à voix haute pendant leurs conférences, et leur laisser des tâches administratives indignes de lui : cet homme ne sera pas vantard, ni présomptueux, mais il sera bel et bien orgueilleux.

            Ces deux exemples ne sont pas des œuvres de fiction, mais des personnages bel et bien réels. Si comme moi, vous estimez que le premier est de loin préférable au second, alors c’est que vous comprenez en quoi l’orgueil constitue un défaut moral majeur.


[1] Wilson, A. (2014). Modesty as kindness. Ratio, 29(1), 73-88.

[2] Driver, J. (1999). Modesty and Ignorance. Ethics, 109(4), 827-834.

[3] Flanagan, O. (1990). Virtue and ignorance. The Journal of Philosophy, 87(8), 420-428.

[4] James, A. (2012). Assholes: A Theory. Nicholas Brealey Publishing.

[5] Darwall, S. L. (1977). Two kinds of respect. Ethics, 88(1), 36-49.

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