Ludwig Wittgenstein en dialogues

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Introduction

« Ce que j’écris est presque toujours un dialogue avec moi-même.

Des choses que je me dis entre quatre yeux ».

« Il y a, je crois bien, une vérité dans ce que je pense parfois :

qu’à proprement parler je suis simplement reproductif dans ma pensée.

 Je crois que je n’ai jamais inventé un chemin de pensée,

mais qu’il m’a toujours été donné par quelqu’un d’autre.

Tout ce que j’ai fait, c’est de m’en emparer immédiatement

avec passion pour mon travail de clarification ».

Remarques mêlées.

 

Loin d’être un philosophe sans ancêtres comme on l’a tout d’abord cru, Wittgenstein a une pensée très originale certes, mais façonnée par toutes sortes d’influences, philosophiques ou autres, souvent insoupçonnables. Mesurer l’impact qu’ont eu les nombreux interlocuteurs, vivants ou fictifs, avec lesquels Wittgenstein a dialogué, n’est donc pas chose aisée.

Tout d’abord il est souvent difficile d’identifier les « interlocuteurs » de Wittgenstein. Les Recherches philosophiques, notamment, sont une œuvre polyphonique, mais qui efface ses traces. Il arrive souvent au philosophe d’évoquer des conceptions ou des auteurs de son temps sans les citer nommément. Inversement, lorsque, dans un accès de modestie, il avance dans les Remarques mêlées,  sous couvert d’aveu de sa prétendue « reproductivité juive »[1] :

Je crois que je n’ai jamais inventé un chemin de pensée, mais qu’il m’a toujours été donné par quelqu’un d’autre. Tout ce que j’ai fait, c’est de m’en emparer immédiatement avec passion pour mon travail de clarification. C’est ainsi que m’ont influencé Boltzmann, Hertz, Schopenhauer, Frege, Russell, Kraus, Loos, Weininger, Spengler, Sraffa. Peut-on aller jusqu’à considérer Breuer et Freud comme un exemple de reproductivité juive ? – Ce que j’invente, ce sont de nouvelles comparaisons[2],

on ne peut être qu’étonné tant certains des personnages citées brillent par leur absence dans ses textes, du moins en apparence. Devons-nous ou pouvons-nous attribuer cette absence au fait que l’édition de la plupart des textes publiés du philosophe n’est pas de son fait ? Il est plus probable que Wittgenstein ait tellement « digéré » ses lectures qu’il n’en laisse guère de traces visibles dans son œuvre. Mais la partie immergée de l’iceberg est la plus importante.

Il n’a certes publié de son vivant que le Tractatus et un article sur la logique. Il a également préparé une partie du manuscrit des Recherches philosophiques (la première partie), mais ne s’est jamais résolu à la publier. Dans ces deux textes, certaines références sont clairement évoquées, d’autres restent implicites. Mais c’est dans l’ensemble foisonnant du reste de l’œuvre de Wittgenstein, publié de manière posthume, que l’on trouve, de façon massive, le plus grand nombre de mentions de philosophes, contemporains ou non, d’auteurs qu’il lit avec plaisir (Tolstoï), qu’il critique (Nietzsche, Spengler, Weininger, voire Schopenhauer et Kierkegaard) ou vis-à-vis desquels il est ambivalent (Augustin), de musiciens, de poètes, de contes pour enfants, etc. C’est aussi là que l’on découvre des pépites, notamment les pensées les plus profondes que Wittgenstein ait jamais eues sur la religion, sur la façon dont il mène sa propre vie, et les attentes injustifiées qu’il se reproche d’entretenir vis-à-vis d’elle. Mais ce riche matériau n’est pas sans poser certains problèmes :

La question de savoir jusqu’à quel point on peut se servir de manuscrits qu’il n’a pas et n’aurait certainement pas publiés et de notes prises par des auditeurs ou des disciples, est de celles qui n’admettent pas de réponse simple[3].

Outre cette légitime réserve concernant le traitement qui pourrait être fait des manuscrits, les carnets personnels en particulier[4], il faut noter que certaines influences que l’on pourrait attribuer au philosophe n’y figurent pas. Néanmoins ces différents manuscrits ont une importance capitale et ont souvent permis de moduler certaines interprétations des positions tenues par Wittgenstein, et surtout de leur évolution. Ils nous révèlent un Wittgenstein au jour le jour, jetant sur le papier aussi bien des remarques philosophiques, souvent sur le mode du ressassement, que le récit de la dernière brouille qu’il a eue avec sa logeuse, en même temps qu’il nous livre ses élans religieux ou ses tourments amoureux.

Dans l’objectif de ce dossier, la présence de nombreux éléments personnels et biographiques dans les manuscrits, pour autant que l’usage qui en est fait soit pertinent, est un grand atout. Le genre de vie ascétique mené par le philosophe, son statut de fils du mécène le plus riche de Vienne, les relations viennoises de Wittgenstein, le hasard des rencontres de guerre, les amitiés nouées dans son camp de prisonniers (Franz Parak), le petit monde de Trinity College à Cambridge (d’où sort une élite cosmopolite), voire les célèbres espions pro-soviétique dont il a été le professeur, les éventuelles traditions intellectuelles auxquelles on peut le rattacher (Frege, la pensée autrichienne : Mauthner et Kraus, Brentano, Meinong, Mach et Boltzmann, la psychologie de la Forme), les authentiques génies qu’il a approchés, le tout  au point de rencontre de deux mondes (l’ancien Empire austro-hongrois et les temps modernes), peuvent être des éléments décisifs pour évaluer l’impact des influences qu’il a plus ou moins subies. Cela permet de comprendre l’admiration parfois un peu surprenante qu’il porte à certains auteurs ou certaines œuvres ou, au contraire, leur rejet. Il est en tout cas difficile d’établir une hiérarchie entre ces sources d’influence qui d’ailleurs opèrent à différents niveaux. Toutefois celle de Frege semble avoir été la plus persistante, du propre aveu de Wittgenstein peu de temps avant sa mort, même si elle n’est pas toujours décelable dans ses derniers écrits. L’ouvrage de Ray Monk, Wittgenstein : le devoir de génie[5], complétant celui de B. McGuinness, est à ce titre une source d’information précieuse et la référence en la matière.

Bien sûr ce dossier n’explore pas l’intégralité des possibles sur la question, mais offre quelques aperçus sur différents types de discussion qu’a pu avoir Wittgenstein avec des personnes et des auteurs de tous horizons. Le dialogue pouvait être « réel » ou « concret », issu de rencontres, parfois au sein de cercles de discussion à Vienne ou à Cambridge. Wittgenstein a participé à certaines des réunions du Cercle de Vienne et s’est lié d’amitié avec Schlick et Waismann. À Cambridge, il a fréquenté d’abord Russell (avec lequel il se brouilla ensuite), Keynes et Moore (membres de la Société des Apôtres, un lieu de haute culture), puis Ogden et le jeune Ramsey, de manière plus périphérique le groupe de Bloomsbury (Lytton Strachey, dont le frère, James Strachey, est le premier traducteur en anglais de Freud), ensuite un cercle d’intellectuels communistes, dont Roy Pascal – traducteur de l’Idéologie allemande de Marx –, Fania Pascal (cette dernière lui apprend le russe) et Nicolas, le frère de Mikhaël Bakhtine, ainsi que l’économiste Sraffa (disciple et éditeur de Gramsci) ; après la guerre, Turing, et à la fin ses étudiants Drury, Anscombe et Geach ; lors de son bref séjour aux USA, Malcolm (son ancien élève américain de Cambridge) et Bouwsma. L’enracinement à Vienne (où il a connu Loos et nombre de grands musiciens) et le long séjour à Cambridge fournissent la matière de la première partie du présent dossier : « Les voix vives », auxquelles nous avons ajouté un petit détour par Iéna, tant l’importance de Frege est grande[6].

Un « interlude » portant sur la conception de la philosophie de l’esprit de Valéry (qui a été comme Wittgenstein marqué par la lecture d’Angelus Silesius) opère une transition avec les « voix en sourdine » que l’on trouve chez Wittgenstein. Ces voix abordent la question de la philosophie de l’esprit chez le philosophe (Köhler), son rapport à la psychanalyse et à la science (Freud et Darwin), à la religion (James), et sa relation à la culture de son temps (Spengler et Loos).

Pour finir, nous avons souhaité rassembler trois auteurs dont la lecture a compté pour Wittgenstein et qui travaillent certains de ses textes. Ainsi, Tolstoï accompagne le Tractatus, saint Augustin les Recherches, et Kierkegaard ses carnets.

 

Christiane Chauviré & Delphine Dubs

Biographie

Pour une biographie détaillée voir : ici


[1] Un signe de la fameuse « haine de soi » des juifs viennois.

[2] Remarques mêlées, trad. Gérard GRANEL, Mauvezin, TER, 1990, p. 74.

[3] Jacques bouveresse, Wittgenstein : la rime et la raison. Science, éthique et esthétique, Paris, éd. de Minuit, 1973 p. 15.

[4] Nous pensons en particulier aux Carnets de 14-16, aux Carnet secret, aux Carnets de Cambridge et de Skjolden et dans une certaine mesure aux Remarques mêlées. Nous n’avons pourtant pas hésité à inclure ici un texte sur la figure de Francis Skinner et sa liaison douloureuse avec Wittgenstein.

[5] Ray MONK, Wittgenstein : le devoir de génie, trad. Abel Gerschenfeld, Paris, Éditions Odile Jacob, 1993.

[6] On sait que Frege, de son propre aveu, ne comprit pas un traître mot au Tractatus.

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