Pensée philosophique et pensée scientifique

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II- Pour résoudre des problèmes cognitifs, l’interdisciplinarité philosophie-science n’est requise que marginalement

La philosophie est (en première approximation) la coordination d’une vision-du-monde rationnelle (plutôt que dogmatique ou mystique) et d’une sagesse théorique (plutôt que simplement pratique). Séparons provisoirement ces deux dimensions pour examiner d’une manière plus précise les rapports de la philosophie à la science ; et commençons par ce qu’elles ont en commun : la vocation cognitive.

La science, une fois autonomisée, n’a pas besoin de la philosophie pour parfaire ses connaissances

                  Personne ne conteste plus aujourd’hui à la science sa primauté pour la connaissance positive des choses du monde. La philosophie n’a rien à dire de plus ni de mieux que la science en ce qui concerne les lois de la nature. La physique, la chimie, l’astronomie, et les autres sciences de la nature ne sont plus sous tutelle philosophique – elles sont “libres” pour le plus grand bien de la connaissance. En ce qui concerne les sciences de la vie, et surtout les sciences humaines, la philosophie résiste encore et entend conserver son expertise. L’espace de cet article ne nous permet pas d’argumenter de façon précise pour montrer que le retrait de la philosophie est aussi nécessaire en sciences humaines qu’en sciences de la nature ; nous devons donc nous contenter d’affirmations : c’est quand la sociologie n’a plus de métaphysique (implicite ou explicite) qu’elle se fait plus rigoureuse, plus sérieuse, plus précise, plus prédictive, plus mathématique, plus légale. Il en va de même pour la psychologie, l’économie, l’histoire, etc. Plus la science vole de ses propres ailes, plus elle va loin dans la connaissance des choses.

Si l’on objecte que les sciences humaines, loin d’être philosophiquement neutres, véhiculent au contraire une métaphysique grossière selon laquelle la vérité de l’homme est son aspect le plus extérieur, le plus objectif, le plus quantifiable, le plus inhumain, en somme, il faut répondre que c’est là moins une métaphysique que le prérequis fondamental de toute étude scientifique. La recherche d’objectivité par des procédures de vérification (expérimentation, formalisation, modélisation) est la méthode scientifique comme telle. Si on la conteste au nom d’une autre idée de la nature, de la vie ou de l’homme, alors il faut renoncer à la science et adopter une perspective philosophique ou religieuse. Que la science ne dise pas Tout de l’homme et de la vie, c’est l’évidence même, mais qu’elle dise bien ce qu’elle cherche à en dire, c’est tout aussi évident. Sur le plan de la connaissance objective, la science est très supérieure à la religion et à la philosophie qui en tenaient lieu dans les stades préscientifiques de l’histoire noogénétique. Autrement dit, la science réalise mieux le programme qui était déjà celui de la religion et de la philosophie (dans leur prétention cognitive, et non morale, pratique ou sotériologique). Il ne faut pas exagérer l’opposition de la science avec la religion et la philosophie : une part importante de leur ambition théorique concerne exactement la même chose : l’explication du monde. La magie elle-même est une forme primitive de science, qui explique le monde à sa façon, avec des lois aussi précises que possible[7].

Si ces remarques sont justes, une conséquence s’impose : la philosophie doit abandonner à la science le domaine de la connaissance, parce qu’elle est moins apte qu’elle à connaître – à connaître le monde[8]. De son côté, la science doit suivre sa vocation cognitive sans se soucier de la philosophie. Si on propose à un scientifique un programme de recherche interdisciplinaire qui le ferait collaborer avec des philosophes sur une question cognitive, il doit décliner l’offre, ou bien prendre le risque de perdre son temps ; de même qu’un philosophe n’aurait que faire d’une recherche interdisciplinaire avec des religieux sur des questions de philosophie.

Quand un scientifique se montre intéressé par une collaboration philosophique, il faut y voir davantage un motif de douter de son indépendance d’esprit qu’une occasion d’applaudir à son ouverture d’esprit. En effet, l’influence que la philosophie “main stream” exerce sur la science est principalement conservatrice. Tout fondateur d’une science nouvelle doit légitimer cette prise d’indépendance contre la philosophie qui rechigne à se voir amputer. Certes, la pensée scientifique s’élabore dans le contexte historique, culturel et intellectuel qui est le sien : nulle découverte n’est tout à fait désincarnée. C’est notamment ce qui fait dire à Koyré que « l’influence des conceptions philosophiques sur le développement des sciences a été aussi grande que celle des conceptions scientifiques sur le développement de la philosophie »[9]. Mais cette influence du contexte est celle d’un enracinement (la science naît de la philosophie), qui est à bien distinguer de l’influence intellectuelle brutale et innovante que la science exerce en retour sur la philosophie. L’influence qu’une mère exerce sur ses enfants n’est pas de la même nature que l’influence intellectuelle que ceux-ci, une fois adultes, peuvent exercer sur elle.

C’est se bercer d’illusions que de chercher dans la philosophie une force supérieure d’innovation et d’invention – tous les philosophes, hélas, ne sont pas des génies, et ceux-ci ont moins d’influence qu’on le croit. L’histoire des sciences montre que les grandes révolutions scientifiques se sont faites sans l’aval des philosophes, et même le plus souvent en faisant violence aux conceptions philosophiques dominantes. Ce ne sont pas les révolutions philosophiques qui font les révolutions scientifiques, mais bien les révolutions scientifiques – elles-mêmes sous conditions socio-économiques – qui engendrent des révolutions philosophiques. Si Copernic, Galilée, Newton, Darwin, Freud, Einstein, Durkheim, Heisenberg ou Piaget ont pratiqué la philosophie à leurs heures, c’est leur activité scientifique qui a bouleversé les conceptions philosophiques de leur temps. Ce n’est pas la philosophie de Newton qui est révolutionnaire, c’est sa science qui révolutionne la philosophie – et ce qui est vrai de Newton l’est aussi des autres savants. D’une façon générale, il est manifeste que les scientifiques n’ont pas besoin des philosophes pour progresser dans leur propre domaine.

L’aide que la philosophie peut apporter à la science est de la même nature que celle de la mère pour ses enfants. Quand une science n’est pas encore tout à fait adulte, elle est abritée, couvée, préparée, au sein de la philosophie. Toutes les sciences sont nées de la philosophie, et sont passées par un « stade de développement » philosophique. La branche de la philosophie qui est “enceinte” d’une science nouvelle n’a pas le caractère conservateur qui vient d’être reconnu à la philosophie “main stream” ; et justement pour cette raison, elle devra acquérir une légitimité contre le courant principal. Cette philosophie marginale des innovateurs et des libres penseurs joue pleinement son rôle cognitif. Cette dynamique d’invention de sciences nouvelles donne sa légitimité cognitive à la philosophie. « La philosophie est une anticipation des pensées et des pratiques futures », dit M. Serres : « elle doit inventer, mais elle invente le sol commun aux inventions à venir. Elle a pour fonction d’inventer les conditions de l’invention ».[10]

Comme certaines sciences déjà constituées peuvent s’intéresser aux sciences en formation, se rénover à leur contact, profiter de leurs innovations conceptuelles et théoriques, une certaine interdisciplinarité est concevable entre la philosophie qui héberge ces réflexions préscientifiques, et d’autres sciences plus matures. Aujourd’hui comme au cours des siècles précédents, des échanges interdisciplinaires fructueux peuvent s’établir entre des philosophes innovateurs et des scientifiques attentifs à ces innovations. Mais le moment interdisciplinaire de la philosophie ne dure que le temps de sa tutelle. Après, quand la préscience maternée prend son envol sous la forme d’une science authentique, la philosophie n’est plus guère sollicitée, sinon parce que l’on attend d’elle une nouvelle phase de fécondité – c’est-à-dire le nouvel abandon d’un territoire classiquement reconnu comme appartenant à la philosophie. En dehors de cette forme d’interdisciplinarité, relativement marginale, il est à craindre que les appels à l’interdisciplinarité science-philosophie soient essentiellement destinés à « moderniser à peu de frais une discipline menacée »[11] ; une façon pour la philosophie de se mettre à jour sans avoir trop l’air de prendre des leçons. La plupart du temps, donc, la philosophie ne peut entretenir avec la science que des relations pluridisciplinaires, comme nous le verrons ci-après.

L’épistémologie est une spécialité scientifique plus que philosophique

                  Les savoirs positifs sont principalement l’affaire des sciences, c’est entendu. Mais la réflexion sur ces savoirs, sur leurs conditions de formation, sur leurs possibilités de développement, sur leurs limites, etc., ne revient-elle pas à une discipline plus générale que les sciences particulières ? Cette discipline qui pense la connaissance dans ses principes les plus généraux n’est-elle pas la philosophie ? Il le semble : la « théorie de la connaissance » et l’« épistémologie » sont apparues au cours du XIXe siècle comme des branches de la philosophie. Mais précisément, il arrive à cette spécialité philosophique la même “mésaventure” qu’à la « philosophie naturelle », à la « philosophie mathématique » ou à la « philosophie sociale » : la prise d’indépendance par rapport à la philosophie, et l’autonomisation disciplinaire. L’étude de la connaissance comme telle devient de plus en plus une étude scientifique. Plusieurs sciences sont concernées, notamment l’histoire des sciences, la sociologie de la connaissance et la psychologie de la connaissance (qui comprend la psychologie génétique telle que l’a conçue Piaget). Contester le statut de science à l’histoire, à la sociologie ou à la psychologie, c’est simplement témoigner d’une ignorance des problèmes, des méthodes et des résultats de ces disciplines.

L’épistémologie au sens large ne se réduit pas à l’étude scientifique de la formation des connaissances : elle est aussi un exercice de conceptualisation de la théorie et de la pratique scientifique  – qu’il s’agisse d’une science particulière, ou bien de la science en tant que telle. Elle explicite la méthode scientifique, sa rigueur et ses limites, la façon dont s’établit un fait ou un document, comment s’élabore une hypothèse, comment elle se vérifie, par quelles procédures d’objectivation puis d’interprétation. Bref, l’épistémologue analyse minutieusement comment “fonctionne” la science. La science est son objet, et lui, au niveau qui est le sien, fait une sorte de science de la science : il observe, conceptualise, fait des hypothèses, les vérifie, cherche le degré de généralité des rapports qu’il a mis en évidence. L’attitude de l’épistémologue n’est pas du tout celle du « philosophe des sciences », lequel prend autant de recul que possible pour penser le rapport de la science en général à l’homme, à la société ou à l’éthique. Le philosophe des sciences interroge la science dans ses conséquences et ses enjeux extrascientifiques. Au contraire, l’épistémologue reste au plus près de son objet (la science) pour en comprendre les mécanismes avec le plus d’objectivité possible.

Non seulement il pense à la façon d’un scientifique, mais il reçoit la majeure partie des problèmes qu’il a à résoudre des sciences elles-mêmes. Le problème épistémologique émerge à même la pratique scientifique. Un  grand problème épistémologique apparaît d’abord comme un grand problème scientifique. Que l’épistémologue soit scientifique ou philosophe de formation, c’est l’évolution de la science qui lui assure le renouvellement périodique de ses interrogations. Il est donc nécessaire non seulement qu’il se tienne au courant des avancées scientifiques, mais encore qu’il comprenne de l’intérieur les difficultés rencontrées par les sciences. L’idéal serait qu’il ait lui-même une activité scientifique. S’il est rédhibitoire, pour un épistémologue, d’ignorer les sciences de son temps, il est en revanche assez indifférent qu’il soit parfait connaisseur des grands systèmes philosophiques, et qu’il ait lui-même sa philosophie propre sur tel ou tel sujet. Même sa « philosophie des sciences », s’il en a une, doit être sans importance majeure pour ses recherches épistémologiques – ne pas les influencer. On demande à l’épistémologue d’être le plus “objectif” possible, et non de mettre en œuvre une philosophie qui, comme nous le verrons en Partie III, l’engagerait à titre personnel.

Même les problèmes épistémologiques très généraux – ceux qui concernent les critères de scientificité, le rapport de la théorie à l’expérience, l’interrogation des sciences sur leur fondement[12], ou ceux qui surviennent à l’occasion d’un changement de paradigme[13] – sont pris en charge par les sciences elles-mêmes, ou par des épistémologues de formation philosophique mais ayant acquis la culture scientifique nécessaire pour les poser correctement. Pour déterminer quels sont les liens de dépendance réciproque de la théorie, de l’expérience et de l’interprétation, il est plus précieux d’avoir une culture scientifique qu’une culture philosophique. Etablir les conditions d’objectivité de l’observation savante est une question en continuité avec le travail scientifique. Il n’appartient pas au philosophe de mettre en garde le physicien des particules sur la façon dont son observation pourrait perturber l’observé. De même en sciences humaines : c’est la responsabilité directe de l’ethnologue de se méfier de ses propres « habitus » et schèmes de pensée culturels, afin d’étudier objectivement telle ou telle culture. Pour mettre à distance toute forme d’ethnocentrisme, l’ethnologue n’a pas besoin qu’un philosophe lui donne une leçon d’objectivité. Il lui revient de penser lui-même les conditions qui garantissent sa neutralité d’observateur. Est-ce au philosophe d’expliquer à l’historien qu’il doit faire attention à ne pas juger du passé en y projetant son présent ? L’historiographie (c’est-à-dire l’épistémologie de l’histoire) est internalisée depuis longtemps ; et elle est de plus en plus indifférente aux idées des philosophes sur l’histoire et aux « philosophies de l’histoire » en général. Donner à la philosophie la mainmise sur les questions épistémologiques, c’est prendre les scientifiques pour des esprits bornés ne parvenant pas à réfléchir sur ce qu’ils font.

Il nous semble au contraire que les problèmes épistémologiques sont soit des problèmes scientifiques, soit des problèmes qui prolongent immédiatement ces derniers. Le philosophe problématise d’une façon toute différente. Il demande par exemple : « Toutes les cultures se valent-elles ? » ; « Faut-il chercher dans le passé un modèle pour le présent ? » ; « Que faire des vérités scientifiques ? », etc. Et pour mener à bien ces réflexions, il aura notamment besoin de connaissances ethnologiques, historiques et épistémologiques. Ces savoirs positifs lui permettront de traiter son sujet d’une façon différente du simple moraliste, qui n’a pas pour vocation – comme le philosophe – de penser le lien des valeurs aux connaissances. Si, en plus de se poser ce genre de questions, la philosophie veut tenter de fonder la science, c’est son affaire, mais il nous semble que l’épistémologie devrait s’en garder. D’autant plus que l’entreprise paraît vaine : l’histoire des sciences montre que ces tentatives “fondationnalistes” sont rendues caduques à chaque changement de paradigme scientifique. Que l’épistémologie philosophique n’ait pas la capacité d’asseoir la science sur des principes stables à long terme est un indice éloquent que l’épistémologie devrait être scientifique. Les philosophes quant à eux doivent tirer les leçons du désintérêt que les scientifiques manifestent à l’égard du « fondement philosophique » de leur travail, et surtout du renouvellement périodique de ces philosophies du fondement en fonction de l’avancée des sciences.

En outre, la philosophie n’a pas le monopole de la réflexion générale : c’est le préjugé propre des philosophes de cantonner la pensée scientifique dans le détail des explications particulières. Il est abusif de proclamer “philosophe” tout scientifique qui pense les problèmes généraux de sa discipline. Faudrait-il qualifier de “philosophes” le moraliste, le religieux, l’artiste, le juriste, le médecin et le journaliste dès qu’ils s’interrogent en prenant un peu de recul sur leur pratique ? Cela reviendrait à identifier toute forme de pensée générale à de la philosophie, et ainsi à rendre incompétent tout honnête homme non philosophe. Il est plus juste de réserver le qualificatif de “philosophique” à une classe de problèmes spécifiques, et de convenir que tous les hommes peuvent réfléchir rigoureusement sur leur pratique sans que cette rigueur soit d’emblée qualifiée de philosophique. Au sens large et au sens courant, la pensée philosophique peut désigner n’importe quelle tentative spéculative argumentée, mais au sens strict, elle est une façon spécifique de problématisation théorique.

                  Ainsi, l’épistémologie est soit une science (histoire, sociologie ou psychologie des connaissances), soit une méta-réflexion de la science sur elle-même. Dans tous les cas, elle est en continuité avec la science et doit être intégrée dans le projet scientifique global. L’avis du philosophe n’est pas requis pour éclaircir un problème épistémologique, sauf s’il s’agit d’une science en formation, et donc d’une épistémologie en formation. Pour reprendre les métaphores précédentes, nous dirons que, tant que la philosophie n’a pas “accouché” d’une science nouvelle, ou du moins tant que cette science est encore jeune, elle reste en partie philosophique, et son épistémologie également. Dans ce cas, une interdisciplinarité est concevable et praticable entre des sciences plus anciennes et ces philosophies innovantes. D’une façon générale, le travail interdisciplinaire entre épistémologues et scientifiques plus spécialisés est profitables aux uns et aux autres. Mais il ne s’agit pas, sauf marginalement, d’une relation d’interdisciplinarité entre science et philosophie. Que les épistémologues aient reçu une formation philosophique ne suffit pas à classer leur démarche du coté de la philosophie. Ce qui rend le travail de l’épistémologue pertinent pour les scientifiques, ce n’est pas la dimension cognitive de sa philosophie (s’il est philosophe par ailleurs), mais bien la culture scientifique qui nourrit ses thèses.

Quant à savoir si les scientifiques auraient besoin des philosophes comme des sortes de conseillés en “culture générale” ou comme coordinateurs, cela paraît également marginal. Un médecin généraliste est indispensable pour orienter ses patients vers tel ou tel spécialiste, mais enfin, c’est un médecin ; tandis qu’un philosophe ne paraît guère compétent pour distribuer du travail ou passer des commandes aux différentes spécialités scientifiques. En outre, la culture générale n’est pas du tout le propre de la philosophie. Il reste encore à déterminer si une interdisciplinarité est possible entre la science (épistémologie comprise) et la philosophie des sciences. C’est ce que nous verrons dans la Partie III, car la philosophie des sciences s’interroge sur la valeur de la science en général plus que sur son aspect strictement cognitif.

L’acquisition par les philosophes d’une culture scientifique ne nécessite pas de relation interdisciplinaire

La science aurait donc globalement peu ou pas besoin de développer des relations interdisciplinaires avec la philosophie pour instruire les problèmes épistémiques et épistémologiques qu’elle se pose. Qu’en est-il des besoins de la philosophie ? Dans la mesure où elle se présente comme une vision-du-monde, la philosophie a tout intérêt à se tenir au courant du discours sur le monde, c’est-à-dire du développement des sciences. Discourir sur la matière, la nature, la vie, l’homme, l’histoire, la société, etc., sans intérioriser les savoirs positifs disponibles sur ces objets, en faisant confiance aux seules ressources de sa pensée, c’est à la fois prétentieux et naïf, et prendre le risque du ridicule. La recherche du savoir vrai a toujours été l’ambition des philosophes, du temps où la science était intégrée à la philosophie ; il n’y a aucune raison, maintenant que la science est indépendante, de rechercher l’ignorance. La culture scientifique est pour la philosophie une condition essentielle de son bon exercice. C’est vrai de toute recherche philosophique, et ça l’est a fortiori de ses prétentions plus spécifiquement cognitives.

L’esprit critique, en tant qu’exigence essentielle de la pensée philosophique, implique un effort de décentrement ou de “déterritorialisation” de la philosophie, dont la science offre une occasion de première importance[14]. C’est dans son propre intérêt que la philosophie doit faire l’épreuve de la culture scientifique : c’est pour mieux servir son exigence critique qu’elle doit intérioriser les savoirs positifs – étant entendu qu’intérioriser n’est pas prendre pour argent comptant. La science n’est nullement une menace pour la philosophie bien comprise : elle est sa chance, l’occasion pour elle de décupler son exigence critique.

Ceci dit, que les philosophes aient intérêt à s’instruire n’implique pas qu’il leur soit utile de se retrouver à la même table de travail que les savants pour mettre en œuvre ensemble un programme de recherche commun. L’instruction et l’exercice de l’esprit critique n’impliquent pas de travailler en communauté. Il se pourrait bien, au contraire, que le travail solitaire soit essentiel à la fois à l’acquisition des connaissances et à l’indépendance d’esprit. Pour se tenir au courant des avancées de la science, le philosophe peut se contenter de lire les études publiées et, au besoin, de suivre des cours. En outre, comme le philosophe n’a rien à apprendre au scientifique ni à l’épistémologue sur des problèmes cognitifs, un atelier de recherche commun prendrait plus la forme d’un enseignement unilatéral que d’une collaboration interdisciplinaire.

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  1. Vous écrivez, incroyable, « Quand le modèle de rigueur scientifique a fini par s’imposer dans les esprits et dans l’institution universitaire (vers la fin du XIXe siècle) ». Et c’est qui Aristote?
    Croyez-vous vraiment que les philosophes académiques ne savent pas dire ce qu’est la philo, ou qu’aveugles ils pratiquent sans savoir ce qu’ils font, ceci depuis les millénaires passés? Non mais croyez-vous que ces spécialistes s’occupent encore d’une définition aussi basique, sinon de ses applications, alors qu’elle a été donnée déjà et selon la même idée et en des termes adaptés depuis par exemple Parménide, Anaxagore ou Platon notamment République VIII: donner à voir, en conclusion ou en deuxième puissance, ce qui est donné à voir en première puissance?! Voyez, c’est encore cela, l’entendement kantien! Qu’il suffit de lire les titres des matières qui composent, disons une licence, sur lesquelles cette ambition d’ascension royale s’applique? Comment voulez-vous philosopher si les bases ne sont pas acquises? Croyez-vous vraiment que la philo académique se réinvente à chaque auteur?

  2. Les philosophes se sont toujours demandés. Énorme faute qui en dit long… Demandé…SANS. « S »!

  3. Walter Benjamin says:

    Je croyais qu’il s’était écrit quelques livres depuis Auguste Comte, j’ai dû me tromper. Mon pauvre ami il y a belle lurette que la notion de « science » a explosé ,en faire un concept rigide comme vous le faites est étonnant: lisez un peu, je ne sais pas , Canguilhem c’est un minimum, puis Bruno Latour, commencez par « La vie de laboratoire » puis vous finirez bien par tomber sur un livre de Ellul. La science ne se vit plus ne se construit plus,ne s’élabore plus en vase clôt depuis très longtemps depuis au moins 70 ans, la « science » est en interaction permanente avec la société et croire comme vous le faites qu’elle serait un pur savoir est une illusion grave. Lisez Canguilhem au moins c’est le premier à l’avoir montré

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