Philosophie et histoire de la médecine

Exemple d’une collaboration interdisciplinaire vers 1900 dans la théorisation des troubles du langage

Camille JACCARD, doctorante à l’Université Paris 1

Cet exposé espère apporter une perspective historique à la problématique des rapports de la philosophie à l’histoire de la médecine au travers d’exemples tirés de recherches médicales sur les troubles du langage à la fin du XIXème siècle.

Lorsqu’on s’intéresse à la manière dont la médecine constitue un nouvel objet clinique et s’engage dans un processus de pathologisation du langage, en observant avec quelles motivations et dans quels buts les médecins se sont penchés sur les paroles de leurs patients et quelle place ils leur ont attribuée dans leur sémiologie de la folie, on constate que les ressources pratiques et théoriques que les médecins forgent et utilisent pour examiner et analyser ces troubles mettent en jeu un travail interdisciplinaire.

En effet, pour tenter de rendre compte rationnellement de ces phénomènes langagiers qui précisément frappent de par leur caractère incompréhensible, les médecins puisent des ressources dans différents domaines du savoir. La science qu’ils cherchent à constituer se nourrit ainsi non seulement de leurs observations, mais également de références qu’ils empruntent à la rhétorique, à la philologie, à la linguistique, parfois même à la littérature et presque systématiquement à la philosophie.

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Un exemple de collaboration entre médecine et linguistique est donné par le médecin Théodore Flournoy (1854-1920) qui a suivi à Genève, pendant de nombreuses années, le médium Hélène Smith dont la particularité était qu’elle parlait dans une langue inconnue. Ces cas de glossolalie, pour reprendre la terminologie, sont loin d’être isolés dans la littérature[1]. Le texte de Flournoy intitulé Des Indes à la planète mars retient notre attention dans la mesure où l’auteur a sollicité dans ses analyses, l’aide de son cousin qui n’était autre que Ferdinand de Saussure, pour établir si ce langage qui présentait des parentés avec le sanskrit pouvait être considéré comme tel. Or, les analyses du linguiste ont permis de montrer qu’il ne s’agissait en réalité que de français déguisé. Cette conclusion qui peut paraître décevante au premier abord ne l’est en fait pas pour le médecin. Dans une section intitulée Remarques sur la langue martienne, Flournoy déclare :

« Pour peu que le lecteur ait donné quelques attention aux textes précédents, […], il aura sans doute été bien vite édifié sur le prétendu langage de la planète Mars, et peut-être s’étonnera-t-il que je m’y arrête davantage. Mais, comme plusieurs des habitués des séances de Mlle Smith – et naturellement, Mlle Smith, elle-même – tiennent sérieusement pour son authenticité, je ne puis me dispenser de dire pourquoi le « martien » n’est à mes yeux qu’un travestissement enfantin du français.

[…] cet idiome conserve tout l’intérêt psychologique qui s’attache aux produits automatiques des activités subconscientes » (Flournoy, 1900, p. 223, c’est moi qui souligne).

Puis il poursuit ses analyses et confirme ce jugement dans les pages qui suivent :

« Les nombreuses paroles hindoues de Mlle Smith pendant ces dernières années donnent lieu à des observations analogues, et n’apportent aucune lumière nouvelle sur leur origine. Aussi me bornerai-je à quelques exemples, que je choisis moins à cause des textes sanscritoïdes eux-mêmes, toujours aussi informes et défectueux, que parce que les circonstances variées où ils se sont produits présentent un

certain intérêt psychologique » (Flournoy, 1900, p. 297, c’est moi qui souligne).

Si le linguiste n’a dès lors pas grand-chose à ajouter, le médecin peut s’attribuer ce domaine de compétence qui demeure à maints égards énigmatique et formuler sa théorie médicale. Ainsi, en conclusion de ses analyses Flournoy se réfère aux notions d’automatisme, de subconscient et d’évolution. Il explique comment ce langage naïf est le produit d’une partie du Moi d’Hélène Smith qui renvoie à un stade antérieur de son développement psychologique et qui peut être rattaché à son enfance[2].

Cet exemple montre que si, dans le processus d’analyse, il y a une forme de dialogue entre différents spécialistes, cette mise en commun est ponctuelle et aboutit finalement à une répartition des domaines de compétence pour des disciplines qui précisément cherchent à se définir et à s’autonomiser.

Cet aspect apparaît explicitement chez Adolf Kussmaul qui écrit en 1877 Die Störungen der Sprache, traduit 7 ans plus tard en français sous le titre Les troubles de la parole :

« La parole n’est pas une découverte humaine comme l’admettent encore Locke et Adam Smith, ni l’œuvre d’une Constitution (Thesis) mais bien le travail de la nature (Physis) » (Kussmaul, 1884 [1877], pp. 1-2).

Non seulement il s’agit de se situer par rapport aux auteurs qui se sont déjà prononcé sur le sujet -la référence à des philosophes paraît ici incontournable- mais il s’agit, en outre, de dégager un domaine spécifique pour le médecin.  A cet égard, la note du traducteur est explicite :

« L’étude du langage se trouve donc entreprise ici avec une indépendance absolue de tout préjugé théologique ou métaphysique et sous cette forme elle appartient en propre au médecin et à l’anthropologiste » (Kussmaul, 1884 [1877], p. 2).

La suite du texte de Kussmaul confirme cette interprétation et précise l’objet propre de chacune des disciplines:

« En tant que chose signifiée la parole est l’objet de la Philologie comparée et de la Psychologie des peuples ; en tant que acte physico-chimique [sic] elle est l’objet de la Physiologie et de la Psychologie.

Si les actes psychiques et physiques dont émane la parole s’exécutent mal, immédiatement la forme et le contenu de la phrase subissent des troubles pathologiques et la parole devient l’objet de la pathologie. […] La physiologie et la psychologie d’une part, la pathologie d’autre part s’éclairent mutuellement et sont appelées à mettre en lumière les lois de la formation de la parole » (Kussmaul, 1884 [1877], p. 3).

Dans son introduction à l’édition française, Benjamin Ball, professeur titulaire de la première chaire des maladies mentales et de l’encéphale à Saint-Anne, admet l’importance d’une culture pluridisciplinaire du médecin, tout en réaffirmant la nécessité et la spécificité d’une approche clinicienne de ces phénomènes langagiers.

« Nous sommes médecins, et sans nous désintéresser des autres branches de la science du langage qui sont, pour ainsi dire, la préface indispensable des études que nous cultivons, c’est au côté clinique que nous devons naturellement nous attacher. Mais on voit combien de connaissances diverses, combien de largeur dans les idées et de profondeur dans les conceptions il faut au médecin qui veut s’occuper de cette question si difficile, si complexe et en même temps si pleine d’intérêt, non seulement pour les esprits philosophiques, mais aussi pour les observateurs vraiment cliniciens ». (Ball dans Kussmaul 1884 [1877], p.VI)

A cet égard, il est important de souligner que les partages disciplinaires n’existaient pas à cette époque de la même manière qu’aujourd’hui. Il faut donc faire attention de ne pas préjuger de distinctions qui n’avaient pas toujours cours. Si les historiens de la folie et en particulier Foucault, se sont concentrés sur des références qu’on qualifierait aujourd’hui de psychiatriques, il paraît important de ne pas décider selon des critères contemporains de la nature des sources. En effet, à la fin du XIXème siècle, l’étiologie des troubles observés fait question. L’origine psychique ou organique des troubles du langage est précisément ce qui fait débat. Si l’on veut donc saisir les enjeux définitionnels de cette théorisation, il semble donc important de ne pas ignorer ces discussions. Les problèmes relatifs aux troubles du langage et en particulier les questions liées à l’origine de l’aphasie jouent un rôle fondamental dans la constitution de la neurologie et de la psychiatrie comme disciplines autonomes. Au sens où, cette problématique semble constituer un terrain privilégié pour expérimenter et élaborer des approches scientifiques distinctes : de la neurologie jusqu’à la psychanalyse qui naît également à cette époque et dont on sait l’importance qu’y joue le langage.

Ces quelques remarques permettent de souligner que l’interdisciplinarité est une donnée historique et qu’il est donc important de préciser la définition selon les contextes. C’est le seul moyen semble-t-il d’éviter de formuler des généralités qui sont finalement inopérantes dans bien des cas. Comme j’ai essayé de le montrer, il ne suffit pas d’observer dans un contexte des échanges entre ce qu’aujourd’hui nous considérons comme des champs disciplinaires séparés pour parler d’interdisciplinarité. Il faut, au contraire, s’assurer que ces domaines existaient de façon autonome à l’époque dont on parle et aussi qu’un discours théorique ou réflexif soutenait ces démarches collaboratives[3].

Cependant, l’étude de ces coopérations peut évidemment offrir des pistes intéressantes et stimulantes pour qui chercherait à travailler par-delà les partages disciplinaires actuels, mais la valeur heuristique de ces exemples ne sera pleine que si l’on tient compte des spécificités liées aux contextes étudiés et que l’on ne nivèle pas les différences historiques.

Enfin, un autre intérêt que peut présenter la problématique des troubles du langage pour les philosophes est encouragé par cette remarque de Foucault dans Naissance de la clinique:

« Des problèmes se posent en médecine, qui semblent isomorphes à ceux qu’on peut rencontrer ailleurs, si singulièrement dans les disciplines qui s’occupent soit du langage, soit de ce qui fonctionne comme un langage. Ces disciplines n’ont sans doute pas de « relation d’objet » avec la médecine ; mais celle-ci, entendue comme théorie-et-pratique, leur est peut-être structurellement analogue ». (Foucault, 1963)

Or, on peut penser que cet isomorphisme ne sera que plus évident lorsqu’il y a bien une « relation d’objet », comme dans le cas des études sur les troubles du langage. De sorte qu’une valeur paradigmatique pourrait être donnée à ces exemples. Au sens où, le questionnement médical sur le langage verbal pourrait alors devenir emblématique d’une réflexion épistémologique qui concerne en fait l’ensemble de la rationalité sémiologique médicale, voire même de la sémiologie générale. N’y aurait-il pas là une possibilité d’ « intégrer à la spéculation philosophique quelques-unes des méthodes et des acquisitions de la médecine », pour reprendre les mots de Canguilhem dans la préface à son ouvrage Le normal et le pathologique ?

Bibliographie

  • Barras Vincent, 1995, « Glossolalies? La glotte y sonne un Hallali », Equinoxe, no 14, p. 155-166.
  • Blanckaert Claude, 2012, « L’équation disciplinaire des sciences humaines paradigme ou problème pour une épistémologie vraimant historique? », Les dossiers de HEL : la disciplinarisation des savoirs linguistiques. Histoire et Epistémologie [supplément électronique à la revue Histoire Epistémologie Langage], 2012, Paris, SHESL (disponible sur Internet : http://htl.linguist.univ-paris-diderot.fr/num5/num5.html [mise en ligne 14/12/2012]).
  • Bobon Jean, 1952, Introduction historique à l’étude des néologismes et des glossolalies en psychopathologie, Liège, Vaillant-Carmanne.
  • Carroy Jacqueline, 1991, Hypnose, suggestion et psychologie: l’invention de sujets, Paris, PUF.
  • Certeau Michel de, 1980, « Utopies vocales: Glossolalies », Oralità, Cultura, Letteratura, Discorso, p. 611- 633.
  • Cifali Mireille, 1985, « Une glossolale et ses savants : Elise Muller, alias Hélène Smith », La linguistique fantastique, Paris, Clims-Denoël, p. 236- 245.
  • Flournoy Théodore, 1900, Des Indes à la planète Mars: étude sur un cas de somnambulisme avec glossolalie, Paris; Genève, Alcan; Eggimann.
  • Kussmaul Adolf, 1884 [1877], Les troubles de la parole, Paris, Baillière et fils.



[1] La bibliographie établie par le médecin Jean Bobon (1952) permet de saisir l’ampleur de ce phénomène. Les travaux de Michel de Certeau (1980) et de Vincent Barras (1995) apportent des précisions sur ces travaux.

[2] Sur l’importance de Flournoy dans la découverte de l’inconscient, voir Mireille Cifali (1985) et Jacqueline Carroy (1991).

[3] Comme le constate Claude Blanckaert (2012) : « […] ni le mot ni le concept de « discipline », tel que nous l’entendons, n’apparaissaient jamais dans les publications savantes du grand XIXe siècle ». L’auteur insiste en particulier sur « les histoires disciplinaires » concernant la linguistique et la psychologie qui sont selon lui « spontanément segmentaires » au sens où « elles ignorent le fait structurel du système moderne de la recherche qui les articule toutes ».

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