Pouvons-nous comprendre nos émotions? Sur la théorie dynamique des émotions dans la psychologie de la forme (I)

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TREMAULT Eric (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne PhiCo / Execo)

Introduction : les émotions et le psychologismeskies

L’approche de la question des émotions dans la psychologie de la forme de l’école de Berlin (Wertheimer, Köhler, Koffka) ne peut être bien comprise selon moi que si on commence par rappeler l’un de ses aspects les plus intéressants, mais aussi les plus problématiques, qui est qu’elle avait prétendu pouvoir présenter en psychologie un cadre naturaliste permettant de répondre aux objections classiques de Husserl à l’encontre du psychologisme. Il ne s’agissait pas pour elle de nier l’accusation de psychologisme – la psychologie de la forme assumait bien de vouloir « expliquer » causalement la perception des relations logiques, comme par exemple les relations d’identité et de différence – mais il s’agissait d’en proposer une version qui fasse droit à la caractéristique propre de ces relations logiques, à savoir qu’elles sont fondées sur la nature même de leurs termes, de sorte que ceux-ci ne peuvent pas changer de relation logique sans changer de nature ou d’essence : en d’autres termes, les relations logiques sont des relations internes, et l’objectif de la psychologie de la forme était par conséquent de montrer qu’on peut expliquer de manière naturaliste notre perception des relations internes. L’idée fondamentale de la psychologie de la forme à cet égard peut être résumée très vite : il suffirait de faire de ces relations logiques perçues les corrélats directs ou les épiphénomènes de relations causales entre des processus physiologiques dans le cerveau. Ainsi, les relations logiques ne seraient que les manifestations directes de relations causales, formant dès lors ce que les psychologues de la forme appelaient des « organisations manifestes » par opposition à des « organisations silencieuses », où les relations causales ne se manifesteraient pas psychologiquement. En quoi cet épiphénoménisme structural pouvait-il sembler susceptible de contourner les objections de Husserl à l’encontre du psychologisme ? C’est que, dans l’empirisme traditionnel où s’ancrait généralement le psychologisme que critiquait Husserl, les sensations étaient généralement conçues comme des choses indépendantes et parfaitement isolées les unes des autres, de sorte qu’on ne voyait pas comment elles pouvaient être mises en relation autrement que par un acte supplémentaire d’ « aperception » spirituelle permettant de saisir leurs relations spatio-temporelles, leurs relations de variation concomitante, et a fortiori leurs relations logiques. Mais précisément, en admettant comme la psychologie de la forme qu’il y ait une perception directe des relations causales entre les choses perçues, on pouvait espérer pouvoir se passer de cet acte supplémentaire. Et surtout, les psychologues de la forme ont fait valoir que les relations causales, conçues dynamiquement, étaient en fait elles-mêmes des relations internes entre leurs termes. En effet, toute relation causale en physique est fondée sur des caractéristiques communes des termes qu’elle unit : il n’y a pas par exemple d’attraction entre des corps si ces corps ne sont pas dotés d’une masse ; pas d’interaction électrique entre eux s’ils sont électriquement neutres ; etc. C’est pourquoi, en réduisant les relations logiques à des relations causales perçues, les psychologues de la forme espéraient pouvoir expliquer, non seulement que nous puissions percevoir immédiatement des relations réelles, mais encore que nous puissions percevoir des relations internes, réellement fondées sur la nature des termes qu’elles unissent. En particulier, grâce à une telle conception dynamique de la causalité, il redevenait possible d’expliquer le cours de la pensée grâce à l’association par similarité, donc à l’aide de relations intrinsèques, et non plus seulement à l’aide d’associations contingentes par contiguïté.

Dans ce cadre, disions-nous, nous pouvons maintenant comprendre la manière particulière dont les psychologues de la forme ont problématisé la question des émotions. En effet, l’intérêt particulier qu’ils portent aux émotions tient essentiellement au fait qu’ils les considèrent comme les phénomènes mentaux par excellence où nous éprouvons une causalité manifeste. Köhler donne ainsi dans sa Psychologie de la forme plusieurs exemples d’émotions visant chaque fois à montrer que, comme il le dit, « les réactions émotionnelles … contiennent plus que de simples émotions », et notamment qu’elles nous renseignent presque toujours immédiatement sur les causes qui les provoquent : je perçois immédiatement, par exemple, que mon admiration est provoquée par telle « voix d’alto », qui paraît en effet « ‘admirablement’ grave, calme et assurée » ; je sais que c’est le sourire de mon enfant qui m’enchante ; que la satisfaction que j’éprouve est due au fait de boire une bière fraîche lorsque j’ai soif ; que je suis énervé de voir un désordre ; effrayé par un tremblement de terre ; déprimé par un échec ; etc. Ainsi, Köhler insiste sur le fait que, dans ces cas-là du moins, les émotions ne doivent pas être considérées comme de simples états mentaux séparés, dont il faudrait par après trouver par induction quelles en sont les causes : je n’ai pas à apprendre que « la satisfaction renvoie à la fraîcheur et au goût de la bière », et par exemple « qu’elle n’a rien à faire avec l’araignée que je vois sur le mur ou la taille de la chaise placée en face de moi ». Inversement, les objets qui provoquent ces réactions n’en apparaissent pas non plus détachés :

L’émotion est ressentie comme causée par une expérience particulière. Nous n’avons absolument pas besoin d’apprendre que des événements inopinés et très intenses sont suivis par de la frayeur, comme si a priori un visage amical ou l’odeur de la rose pouvaient aussi bien entraîner de la panique !

Bien sûr, il arrive également que nous éprouvions un changement d’humeur sans raison apparente : mais nous savons alors que ce cas est plutôt l’exception que la règle, et le fait est que nous cherchons alors spontanément quelle peut en être la cause. Par ailleurs, l’existence d’une organisation silencieuse dans certains cas ne prouve pas l’impossibilité d’organisations manifestes dans d’autres. Ainsi, il faut bien admettre que nous faisons très souvent l’expérience d’une « causation psychologique » qui détermine nos actions et nos états, de telle sorte que « les états du moi sont ressentis comme étant déterminés par des parties de l’environnement ». Cette « compréhension » des relations dynamiques entre l’Ego et son milieu, Köhler l’appelle « insight », terme que je préfère laisser tel quel, et notamment ne pas traduire comme Serge Bricianer par « intuition », qui demeure trop vague et trop chargé de significations philosophiques sans pertinence par rapport à ce que « insight » désigne précisément. Quoiqu’il en soit, on voit que le terme insight est ici seulement appliqué « à la dynamique expérimentée dans le domaine des émotions et des motivations ». Toutefois, c’est bien à l’aide de ce même « insight » que la psychologie de la forme prévoyait à terme de décrire notre capacité de compréhension logique. Simplement, comme ce sont les « relations dynamiques entre le moi et certains objets » qui sont les relations causales les plus « manifestes » (« les expériences les plus intenses de ce type »), Köhler suggérait de « restreindre les discussions » concernant leur perception, au moins dans un premier temps, à la description des émotions.

 L’insight émotionnel : émotions et « caractères expressifs »

Dans la Psychologie de la forme de Köhler, la notion d’insight est donc d’abord introduite « sur la base de faits absolument banaux et simples » : elle renvoie à la compréhension que nous avons de la détermination d’un état égologique par un événement du milieu ou inversement de la détermination d’un événement du milieu par un état égologique. Dans la psychologie de la forme, le moi ou « l’Ego » désigne toujours une chose ségrégée parmi les autres qui apparaissent dans le champ sensible : c’est le corps propre qui est ainsi désigné. Comme toutes les choses qui se ségrégent peu à peu au sein de ce champ, son apparition repose sur des processus physiologiques formant des systèmes unitaires relativement indépendants dans le cerveau. Ces systèmes physiologiques peuvent cependant eux-mêmes entrer en interaction causale les uns avec les autres, et c’est ce qui expliquerait les relations causales que nous percevons effectivement entre nous et les objets du champ :

En fait, nous supposons que si le moi se sent, d’une façon ou d’une autre, orienté vers un objet, il se crée effectivement un champ de force dans le cerveau et que ce champ de force s’étend des processus correspondant au moi à ceux qui correspondent à l’objet. Le principe d’isomorphisme exige que, dans un cas donné, l’organisation de l’expérience et les faits physiologiques qui la sous-tendent aient une même structure. Notre hypothèse s’accorde à ce postulat.

Ainsi, les émotions que nous ressentons pourraient nous renseigner immédiatement sur leurs causes. Mais elles contiennent généralement encore autre chose, à savoir des impulsions à agir d’une manière déterminée : avoir peur par exemple n’est pas distinct d’une impulsion à fuir ; admirer n’est pas distinct d’une attraction exercée par l’objet ; etc. Néanmoins, Köhler et Koffka conservaient leurs distances à l’égard de la fameuse théorie « James-Lange » des émotions, selon laquelle toute émotion ne serait que la conscience des bouleversements corporels induits par les objets que nous rencontrons, bouleversements souvent à comprendre comme des tendances au mouvement : ainsi, la peur serait l’initiation instinctive et organique d’un mouvement de fuite, qui pourrait se prolonger ou non en action complète (par conséquent, ce n’est pas parce que j’ai peur que je m’enfuis, mais c’est parce que je m’enfuis que j’ai peur ; de même, ce n’est pas parce que je suis triste que je pleure, c’est parce que je pleure que je suis triste, etc.). La raison de ces réserves était, chez Koffka notamment, que nous pouvons avoir peur sans bouger (il est même probable que la peur serait bien plus grande si nous étions immobilisés en situation de danger), et fuir sans avoir peur. Aussi lui semblait-il préférable de lier les émotions, non pas tant aux réactions qu’induisent en nous les objets du milieu de comportement, qu’aux forces causales elles-mêmes, dans la mesure où elles sont manifestes, par lesquelles ces objets induisent ces réactions : si les mouvements de fuite sont effectués immédiatement, la tension issue de l’objet décroît aussitôt, et ils peuvent ainsi ne s’accompagner pratiquement d’aucune émotion notable. Dans la psychologie de la forme, les émotions ne sont donc pas directement corrélées aux changements physiologiques dans l’Ego, mais seulement aux tensions qui entraînent ces changements. Koffka désigne donc cette théorie comme une « théorie dynamique des émotions ». Dans cette « théorie dynamique des émotions », donc, l’émotion subjectivement ressentie n’est rien d’autre que la relation causale exercée par l’objet sur nous, dans la mesure où cette relation est perçue, et considérée du point de vue de l’Ego qui en forme l’un des termes : elle semble n’être qu’un « côté » de cette relation, son côté égologique, ou cette relation même dérelativisée en un « prédicat relationnel » qui est attribué à l’Ego. C’est-à-dire que parler de « mon » émotion, ce n’est, comme dirait Russell, qu’une « manière embarrassée » de dire qu’il y a une relation émotionnelle entre moi et l’objet.

De même, lorsque je perçois un homme qui s’énerve, son comportement en lui-même révèle un « crescendo visuel et auditif », mais il ne faut pas dire que ce crescendo soit l’émotion que je perçois, seulement qu’il l’« exprime » : « le crescendo émotionnel … s’exprime directement dans le crescendo visuel et auditif de [son] comportement tel que je le perçois ». Que faut-il entendre par cette « expression » ? Il s’agit alors à l’évidence (au sens leibnizien) d’une ressemblance structurale, d’un isomorphisme. Koffka précise toutefois qu’il s’agit dans ce cas d’une expression « dynamique (dynamical map) ». Lorsque le comportement d’autrui s’imprime sur ma rétine, l’image rétinienne (temporelle) qui en résulte exprime le comportement d’autrui « géométriquement, i.e., point par point d’après les lois de la perspective ». En revanche, le comportement d’autrui exprime l’émotion d’autrui dynamiquement parce que cette émotion est elle-même un ensemble de processus dynamiques ressentis par autrui et dont son comportement lui apparaît comme le résultat. Or, s’il me semble moi aussi, en percevant le comportement d’autrui, ressentir directement son émotion, c’est que son comportement phénoménal doit m’apparaître également comme le résultat de tensions manifestes entre lui et son environnement tel qu’il m’apparaît. Ces tensions qui m’apparaissent sont à leur tour une « carte dynamique » des émotions d’autrui, carte qui résulte de l’organisation visuelle manifeste créée entre les stimuli correspondant au comportement d’autrui et les stimuli correspondant à son environnement. « L’objet comportemental est une carte dynamique de l’objet servant de stimulus distant quand et pour autant que la distribution des stimuli proximaux possède des caractéristiques géométriques telles qu’elles produiront une organisation psychophysique similaire à celle de l’objet servant de stimulus distant ». Il ne faut toutefois pas faire comme si nous percevions cette organisation manifeste, ces tensions entre le comportement d’autrui et son environnement, d’une manière telle qu’elles renverraient à ses émotions subjectives. Ces tensions sont pour nous, quand nous percevons naïvement, ses émotions : car « si cet homme ‘vient à s’exciter’, le crescendo qu’enregistrent mes yeux et mes oreilles n’est pas, naturellement, un fait sensoriel neutre ; plus exactement, la dynamique des événements perceptuels est, ou contient, ce que j’appelle l’excitation de cet homme ».

Cette analyse se confirmera si nous nous demandons maintenant comment ces émotions elles-mêmes sont provoquées, et si nous nous tournons vers les objets qui les provoquent. Car la plupart des objets qui provoquent en nous des émotions apparaissent eux-mêmes pourvus de caractères spécifiques, « qui ne peuvent être exprimés en termes, ni de forme ou de couleur, ni d’utilité pratique, et qui sont susceptibles d’exercer une influence puissante sur notre comportement ». En fait, comme le remarque Koffka, nous ne pouvons généralement nommer ces caractères que dans les termes mêmes des émotions qu’ils provoquent en nous : ce sont ces caractères que nous désignons lorsque nous disons que les objets apparaissent gais, tristes, attirants, repoussants, « admirables », etc. Dès lors, Koffka formulait l’hypothèse suivant laquelle ces caractères n’adviendraient aux objets phénoménaux en question que lorsqu’ils sont pris « dans une organisation qui inclut également un Ego ». Il est donc difficile de ne pas comprendre que ces caractères sont tout simplement l’autre « côté » des relations dynamiques entre les objets et nous, leur côté « objectif », c’est-à-dire qu’ils sont ces relations elles-mêmes attribuées cette fois, non plus à l’Ego (comme des émotions « subjectives »), mais aux objets en question, comme des prédicats relationnels. Néanmoins, « l’émotion » véritablement ressentie, qu’elle soit attribuée à l’Ego ou à l’objet, n’est à chaque fois propre ni à l’un, ni à l’autre, ni même aux deux : elle est la tension manifeste ressentie entre eux, dans sa tonalité spécifique.

Dans les Principes, Koffka appelle ces caractères émotionnels objectifs des « caractères physionomiques (physiognomic characters) », mais je préfère leur conserver la dénomination plus répandue de « caractères expressifs » qu’il leur donnait également dans The Growth of the Mind, et qu’ont notamment repris Cassirer et Merleau-Ponty. Les objets du champ perceptif auxquels on attribue le plus souvent de tels caractères « expressifs » sont précisément les « physionomies » humaines ou d’ailleurs animales, et notamment les « expressions » du visage. Mais si ces objets « expriment » des émotions et sont ainsi « expressifs », c’est seulement là encore en raison des relations dynamiques dans lesquelles ils sont pris, et notamment en raison des tensions qu’ils provoquent sur nous de manière manifeste. Dès lors, tous les objets du milieu de comportement qui sont habituellement décrits par les psychologues comme des « conditions de l’attention » involontaire (les objets soudains ou intenses, ou récurrents, ou en mouvement, ou encore pourvus de certaines qualités comme le rouge, notamment) sont également porteurs de « caractères expressifs » pour Koffka : tous ces objets exercent par eux-mêmes une force sur l’Ego, en l’occurrence en attirant immédiatement son attention, ce qui suffit à les doter de « caractères expressifs ». Sans entrer dans les détails, il faut ici signaler que ce type de réactions immédiates de l’Ego aux objets du champ caractérisait pour Koffka les réactions instinctives, qu’il ne distinguait alors pas vraiment des réactions réflexes. En raison de la théorie physiologique dynamique propre à la psychologie de la forme, Koffka pouvait ainsi penser l’instinct sans avoir à supposer une forme de disposition innée à rechercher certains buts : la réaction instinctive était simplement selon lui chaque fois un prolongement des forces dynamiques à l’œuvre dans l’organisation sensorielle. Lorsque ces interactions initient directement l’action adaptative de l’Ego, on peut donc dire de bon droit que l’homme (ou l’animal) concerné leur obéit « d’instinct » : c’est ce qui arrive chaque fois qu’une personne se trouve faire ce qu’il faut, « sans savoir pourquoi, et en sentant pourtant qu’il lui fallait le faire ». De telles tensions résultant de l’organisation sensorielle sont particulièrement manifestes selon Koffka dans les mondes primitifs (au sens anthropologique) et enfantins, qui sont ainsi caractérisés par leur très grande expressivité. Cela serait dû au fait que les processus correspondant à l’Ego et au monde environnant ne seraient alors encore que très faiblement séparés, ce qui permettrait des interactions fortes entre eux. La dualité d’aspect, égologique (émotionnel) et objectif (expressif), de ces tensions instinctives serait seulement un résultat de la ségrégation tardive de l’Ego : initialement, c’est-à-dire dans les « cas où l’organisation n’a pas atteint le stade de l’Ego (Ego-level) », les « tensions … devront être décrites … comme n’étant ni des émotions égologiques (Ego-emotions) ni des caractères expressifs (physiognomic characters), mais quelque chose à partir de quoi chacun de ces deux types d’expériences émergera plus tard ». On ne saurait mieux décrire le caractère originairement relationnel de l’expérience émotionnelle.

Koffka note cependant plusieurs difficultés dans cette « théorie dynamique des émotions » et des caractères expressifs. Premièrement, « nous ne sommes pour l’instant capables de traduire qu’un petit nombre de caractères expressifs en types de tensions », c’est-à-dire en « distributions de forces bien définies ». Ainsi, si les caractères expressifs sont théoriquement réductibles à des prédicats relationnels, il est souvent très difficile en pratique de deviner de quelles relations causales manifestes ils pourraient bien n’être que les expressions dérelativisées. De toute évidence, cette difficulté s’applique également aux émotions : s’il est relativement aisé de comprendre la peur ou l’admiration comme des types de répulsions ou d’attractions, qu’en est-il, par exemple, de la joie ou de la tristesse (et de leur corrélats expressifs qualifiant un objet de « joyeux » ou « triste ») ?

Deuxièmement, si ces caractères expressifs et émotions provoqués par les objets du champ sont les restes d’une organisation instinctive primitive, on comprend mal pourquoi ils perdurent au sein de l’organisation égologique fortement ségrégée du champ perceptif de l’adulte. Koffka fait alors l’hypothèse que la relation à l’Ego n’est peut-être pas si indispensable pour l’apparition des caractères expressifs, et que les interactions manifestes entre des objets ségrégés du champ peuvent suffire à en rendre compte. Le fait que nous percevions le comportement d’autrui comme motivé émotionnellement semble corroborer cette hypothèse, tout comme les relations d’harmonie ou de disharmonie que nous percevons entre les figures déjà formées – ce qui ouvre évidemment pour la psychologie de la forme tout le champ des études proprement esthétiques.

Enfin, et surtout, il est généralement difficile de comprendre pourquoi les objets en question ont tels caractères expressifs ou produisent ainsi telles tensions. L’explication ne peut être chaque fois que physiologique pour la psychologie de la forme, et doit notamment ramener aux tensions créées par l’organisation sensorielle entre la figure concernée elle-même et son fond :

Nous pouvons relier l’attractivité (insistency) des objets produits par des stimuli intenses et soudains au gradient prononcé par lequel ils émergent du champ, qui implique une différence de potentiel et une tension importante ; nous pourrions également rapprocher le caractère expressif des couleurs, et en particulier l’attractivité (impressiveness) du rouge et du jaune, de leur dureté, qui signifie de nouveau une meilleure ségrégation et par là une plus grande tension, mais pour la plupart des autres cas, nous ne pouvons qu’admettre honnêtement notre ignorance, en espérant que les explications que nous trouvons possibles dans les cas les plus simples pourront servir d’indices pour les plus complexes.

Références

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James W. (1890), Principles of Psychology, volumes I & II, Henry Holt & Co, New York, 1890.

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Koffka K. (1924), The Growth of the mind, An introduction to Child-Psychology, traduit en anglais par Morris Robert Ogden, Harcourt, Brace & Co., New York, 1927 (2e édition, 2e impression), réédité par Kessinger Publishing, « Kessinger Legacy Reprints », 2007.

Koffka K. (1935), Principles of Gestalt Psychology, Harcourt Brace & World, Inc., New York (A Harbinger Book, 1963).

Köhler W. (1929), Psychologie de la forme, traduction de Serge Bricianer, Gallimard, NRF, « Idées », 1964.

McDougall W. (1923), An outline of Psychology, 4th edition, Methuen And Company Limited, London, 1949.

Merleau-Ponty M. (1945), Phénoménologie de la perception, Gallimard, TEL, Paris, 2010.

Russell, B. (1903), The Principles of Mathematics, Cambridge University Press, Cambridge.

Trémault E. (2013), Structure et sensation dans la psychologie de la forme, chez Maurice Merleau-Ponty et William James, thèse sous la direction de Jocelyn Benoist, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2013. Texte disponible sur :

http://www.academia.edu/2449951/Structure_et_sensation_dans_la_psychologie_de_la_forme_chez_Maurice_Merleau-Ponty_et_William_James

 

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