Pouvons-nous comprendre nos émotions? Sur la théorie dynamique des émotions dans la psychologie de la forme (II)

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TREMAULT Eric (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne PhiCo / Execo)

skiesDans la première partie de cet article, nous avons cherché à montrer comment la psychologie de la forme cherchait à rendre compte des émotions en termes de relations causales manifestes, c’est-à-dire en termes de tensions ressenties entre les objets bien ségrégés du champ, y compris notamment le corps propre, appelé « l’Ego » par Köhler et Koffka. Ces tensions étaient supposées manifester directement (comme épiphénomènes) des relations causales sous-jacentes, ayant lieu réellement entre des processus physiologiques, eux-mêmes supposés sous-jacents aux objets ségrégés ressentis. Ainsi, les émotions pouvaient apparaître directement comme des impulsions à agir dans une certaine direction, et nous renseigner immédiatement sur les causes qui les provoquent.

Les émotions comme relations internes chez Wolfgang Köhler

Toutefois, Köhler semblait vouloir aller plus loin dans la Psychologie de la forme, lorsqu’il disait que nous « comprenons » nos émotions, et que nous en avons un « insight » : non seulement, dit-il, je sais quelles conditions sont à l’origine de mes émotions, mais « ces conditions je sens qu’elles doivent avoir nécessairement cet effet », parce que, ajoute-t-il, nos « réactions intérieures sont expérimentées comme procédant de la nature de situations données ». L’idée de Köhler semble donc être que les relations causales émotionnelles doivent bien être des relations internes entre l’Ego et les choses auxquelles il réagit, sous peine de « retomber dans l’atomisme », qui « tranche dans les liens vivants entre les relations dynamiques ». Ainsi, l’Ego et les choses expressives qui l’environnent devraient être intrinsèquement différents en l’absence de cette organisation émotionnelle : c’est ce qu’il nous faut maintenant examiner de plus près.

A cet égard, on se demandera d’abord si les descriptions sur lesquelles Köhler s’appuie conduisent vraiment aux conclusions qu’il en tire. On peut assurément admettre qu’il y a bien une causalité expérimentée dans le cas des émotions, et que celle-ci n’a pas à être induite à partir d’une concomitance régulière de la cause et des effets. On peut également penser qu’une description « dynamique » des émotions est effectivement très prometteuse. Mais peut-on pour autant dire comme Köhler que nous avons une véritable « compréhension » de la causalité ainsi opérante, si, comme il l’écrit, « la condition préjudicielle à toute compréhension … est la participation directe de la nature des faits premiers dans la détermination des faits subséquents, en d’autres termes, la détermination dynamique » ? Köhler renvoie ici de nouveau à l’impossibilité d’une causalité physique qui ne ferait pas intervenir des « caractéristiques » similaires des termes (masse, potentiel, etc.) pour fonder la relation causale. Mais, si l’on accorde que la causalité éprouvée doit renvoyer à une causalité physiologique fondée sur la nature de ses termes, s’ensuit-il que la causalité phénoménale elle-même apparaîtra nécessairement fondée sur la nature de ses termes phénoménaux ?

Soit par exemple l’admiration que j’éprouve pour cette manière de chanter. Lorsque je dis que cette voix m’apparaît en elle-même « admirable » et que mon admiration me semble en découler de manière naturelle, fais-je autre chose que noter le fait que cette voix provoque en moi de l’admiration ? Je pourrais certainement dire à quoi cette admiration se rattache précisément (elle m’apparaît « ‘admirablement’ grave, calme et assurée »), mais quant à dire pourquoi une voix grave, calme et assurée m’apparaît admirable, il n’est pas certain que j’y parvienne un jour, et nous venons de voir (dans la première partie de cet article) que c’est ce que Koffka reconnaissait quant à lui. Köhler demande :

Voudrais-je dire par là que mon admiration ne s’étendait que vers cette personne et s’y arrêtait, comme si elle était comparable à une longue tige allant de moi à ce lieu ? Si tel avait été le cas, l’admiration ne serait qu’une troisième chose surajoutée à deux autres et l’on pourrait admettre, à titre d’hypothèse, une relation causale entre la voix et l’admiration.

C’est la nécessité de recourir à une telle hypothèse que Köhler veut exclure, dans la mesure où l’expérience directe suffit à m’assurer, dit-il, « d’abord que mon admiration se rattachait au chant plutôt qu’aux autres choses, et ensuite que l’admiration était une réponse naturelle à cette manière de chanter ». Cependant, il y a loin entre éprouver ma réaction comme une réponse naturelle et « comprendre » véritablement cette réaction, et c’est là le point sur lequel je voudrais maintenant insister. La psychologie de la forme dirait probablement (par exemple) que la qualité de forme de cette voix est une « bonne forme », au sens où elle est une organisation esthétiquement équilibrée, qui doit en conséquence être sous-tendue par un équilibre causal particulièrement stable de l’organisation physiologique. Mais, à supposer qu’on puisse à partir de là expliquer dynamiquement mon sentiment d’admiration, ai-je la moindre idée, au moment où j’admire, de ce fondement dynamique, qui rendrait mon admiration « compréhensible » ? Il semble bien plutôt que je sois alors dans la situation de cette poule dont parlait William James, qui couve son œuf parce qu’il lui paraît être à l’évidence un « objet totalement fascinant et précieux et sur-lequel-on-ne-saurait-jamais-trop-s’asseoir (utterly fascinating and precious and never-to-be-too-much-sat-upon object) ». Ce qui revient à dire que l’acte émotionnel en question n’apparaît découler à l’évidence de la nature même de l’objet que parce qu’il est instinctif, ou, mieux encore, réflexe. Et si l’objet nous paraît alors devoir nécessairement produire en nous cette émotion (s’il nous semble bien parfaitement impossible qu’un visage amical ou l’odeur de la rose puissent aussi bien entraîner de la panique), c’est seulement en raison du prédicat relationnel qu’il retire de sa relation à nous, c’est-à-dire que la « compréhension » que nous avons de son influence nécessaire sur nous se ramène à la compréhension d’un truisme : il est nécessaire que nous admirions un objet admirable, qu’un paysage triste provoque en nous de la tristesse (qu’un objet « à couver » apparaisse « à couver »), etc. Cela n’en reste pas moins un fait que l’objet soit admirable ou qu’il soit triste (ou « à couver »), c’est-à-dire qu’il y ait entre lui et nous cette relation dynamique particulière, qui est chaque fois exprimée de manière embarrassée par les caractères expressifs et les émotions que nous attribuons respectivement à l’objet et à l’Ego dans ces conditions. De même, pour prendre un autre exemple, dire qu’après les avoir entendues de très nombreuses fois, les mélodies qui nous émouvaient d’abord profondément « paraissent maintenant vides et usées », c’est seulement dire que nous n’y réagissons plus de la même manière : cela n’implique donc en rien par soi que les « mélodies, en tant qu’expériences, n’ont plus les caractéristiques qui étaient d’abord les leurs », sauf si par « caractéristiques », on entend précisément leurs caractéristiques causales, qui restent quant à elles parfaitement contingentes phénoménalement, et extérieures à ces mélodies. Le fait de ce changement de réaction est justement particulièrement frappant parce qu’il est a priori incompréhensible. Köhler cherche à en rendre compte par un changement de ma perception de l’objet, donc par un changement de la nature phénoménale même de la mélodie telle qu’elle m’apparaît. Il se peut en effet par exemple que j’appréhende maintenant totalement et dans tous ses détails la mélodie qui me demeurait d’abord opaque et nimbée d’une aura mystérieuse. Et il se peut que ce changement phénoménal soit corrélatif d’un changement d’organisation physiologique sous-jacent par lequel on pourrait expliquer le changement de mes réactions émotionnelles. Il n’en demeurerait pas moins que, pas plus avant que maintenant, l’émotion que provoque la mélodie phénoménale (ou qu’elle ne provoque plus) ne m’est compréhensible. Il me semble donc qu’on peut conclure sur ce point en affirmant que les relations dynamiques manifestes entre les objets du champ et nous, relations qui sont responsables de nos émotions comme des caractères expressifs de ces objets, sont bien phénoménalement des relations externes, semblables à « une troisième chose surajoutée à deux autres ».

 « Caractères de demande » et besoins : la motivation

Néanmoins, toutes nos réactions émotionnelles aux choses ne sont pas comparables à ces réactions expressives, d’origine probablement instinctive ou réflexe. Très souvent également, nous sentons qu’il y a bien une certaine logique à ce que nous soyons attirés d’une manière déterminée par certains objets, dans la mesure où ils répondent en fait à des besoins préalables : le caractère appétissant de la viande, s’il inclut probablement une forme de caractère expressif d’ordre instinctif, prend cependant une intensité toute particulière lorsque j’ai faim, et il peut inversement pratiquement disparaître lorsque je suis rassasié ; la « première gorgée de bière » ne prend un caractère particulièrement irrésistible que lorsque j’ai soif ; de même, pour reprendre un exemple de Koffka, la boîte aux lettres n’attire mon regard que lorsque j’ai une lettre à poster. Dans tous ces cas, la relation causale manifeste entre l’objet et moi m’apparaît parfaitement compréhensible, parce que mes besoins préalables étaient précisément des besoins de certains caractères que les objets que je rencontre se trouvent posséder. Ces caractères peuvent être expressifs à nouveau, mais aussi « fonctionnels » (caractères d’ustensilité, notamment : le caractère de « boîte aux lettres », par exemple, mais aussi le caractère de « marteau » potentiel, etc.), ou plus simplement encore qualitatifs (si je cherchais un objet rouge). Je cherchais ces objets ; je les trouve : il n’y a donc cette fois vraiment rien d’incompréhensible à ce que je me sente attiré par eux. Cette fois, l’attraction que je ressens pour ces objets apparaît bien fondée sur ma nature (ou plus exactement sur mes besoins, qui participent de ma nature du moment) et sur la leur (ou du moins sur les relations dans lesquelles ils se tiennent en raison de cette nature).

Toutefois, on peut précisément se demander maintenant s’il est encore possible de rendre compte de cette « compréhension » à partir d’un ensemble de déterminations purement causales. Koffka appelle « caractères de demande » ces caractères dynamiques pris vis-à-vis de moi par les objets, du fait de leur correspondance à mes besoins : les caractères de demande sont donc fondés sur d’autres caractères (expressifs, fonctionnels, etc.) que mes besoins recherchent. Or Koffka note que, si je sens bien la causalité exercée par les caractères de demande sur mon comportement (on peut même penser à nouveau que ces caractères de demande ne sont rien d’autre que cette causalité d’ordre supérieur, elle-même dérelativisée), tout comme je sens de l’autre côté la causalité exercée par mes besoins sur mon comportement, en revanche, « la relation fonctionnelle entre le caractère de demande et le besoin, cependant, est silencieuse », c’est-à-dire que j’ignore généralement ce que le caractère de demande doit à mon besoin, et par conséquent à ma subjectivité :

Quand nous avons faim nous ne savons pas, excepté peut-être indirectement, et sur la base d’une expérience plutôt sophistiquée, que ces plats délicieux déployés sur la table auront perdu tout leur attrait après que nous ayons mangé ; et nous ne sommes pas conscients (aware) que la boîte aux lettres doit sa force d’attraction à notre intention de poster une lettre. Finalement, le caractère de demande inhérent, qu’il nous a paru nécessaire d’admettre, appartient à l’objet de la même manière que sa forme ou sa couleur.

Cette description de Koffka appelle bien des commentaires. D’abord, Koffka semble ici vouloir traiter les caractères de demande, non plus comme des prédicats relationnels, mais comme des caractères absolus, en s’appuyant sur le fait de leur « objectivité », au sens où ils sont attribués aux objets. Mais il resterait alors à expliquer qu’ils nous attirent, de sorte qu’ils prendraient ainsi de toutes manières un nouveau caractère, cette fois relationnel : celui de nous attirer – or c’est précisément ce caractère qui semble définir les caractères de demande eux-mêmes. Il semble donc bien plus pertinent de faire d’eux d’emblée des prédicats relationnels à nouveau, c’est-à-dire des prédicats désignant une nouvelle fois une relation causale manifeste entre l’objet et moi. Surtout, spontanément et intuitivement, il semblerait bien plus correct de dire que la relation de l’objet à mes besoins, qui semble en effet devoir fonder la relation causale manifeste précédente, et avec elle les caractères de demande de l’objet, est elle-même parfaitement manifeste : ne sais-je pas, quand je bois de l’eau, que celle-ci correspond à mes besoins, et que c’est parce que j’ai soif que j’ai envie de la boire ? De même, il faudrait vraiment être en état de quasi-hypnose pour ignorer, au moment où l’on se dirige vers la boîte aux lettres, qu’elle nous attire en raison du fait que nous voulons poster cette lettre ! Il ne me semble pas qu’il y ait là besoin d’une expérience particulièrement « sophistiquée » pour comprendre la situation. Ce que semble vouloir dire Koffka, c’est que nous ignorons comment une tension dynamique initiée dans l’Ego (mon besoin) peut parvenir à provoquer une tension dynamique dans l’objet : quelle est la relation causale entre l’une et l’autre ? Cette relation n’apparaît pas. Mais je ne pense pas qu’il viendrait spontanément à l’esprit de quiconque de chercher là d’abord une relation causale : la relation est manifeste, ou du moins parfaitement en évidence, simplement il ne semble précisément plus tant s’agir là d’une relation causale que d’une relation logique – exactement, on peut penser qu’il s’agit simplement d’une relation de subsomption logique : subsomption de l’objet rencontré sous la classe des objets recherchés par mes besoins. De cette manière, il n’y aurait d’ailleurs plus à faire intervenir trois causalités séparées pour rendre compte de mon comportement (la causalité des caractères de demande sur mes actions ; celle de mes besoins sur mes actions ; et la causalité de mes besoins sur les caractères de demande) : la causalité exercée par le caractère de demande sur mon comportement ne serait rien d’autre que celle exercée par mon besoin sur lui, dans la mesure où elle trouverait à s’exercer sur un objet particulier. Il reste cependant que pour « trouver à s’exercer », cette causalité semble précisément supposer la médiation d’une opération logique, qui ne semble pas pouvoir apparaître à la manière d’une relation causale. Examinons maintenant ce point de manière précise.

Köhler semble donc bien chercher à faire de toute relation causale éprouvée une relation logique, ce qui la rendrait « compréhensible ». Mais alors il faudrait qu’elle découle de la nature des termes : lorsque B a peur de A, cela devrait pouvoir vouloir dire que « A étant ce qu’il est et B étant ce qu’il est, il est logique (nécessaire dans la mesure où le contraire serait contradictoire) que B fuie A ». Mais, précisément, si la réaction de B à A n’est qu’une relation causale, alors on ne pourra pas déduire logiquement que B doit fuir A, simplement parce que c’est la caractéristique de notre connaissance des relations causales de n’être qu’empirique : c’est donc seulement après que B aura fui A qu’on pourra lui attribuer la nature de fuir A – mais cette « nature », si elle est peut-être une conséquence logique de sa nature physique (qui, en cela, nous demeure inconnue), n’est en tout cas pas une conséquence logique de sa nature phénoménale, pas plus que de la nature phénoménale de A. La difficulté est flagrante lorsque Köhler écrit ce qui suit :

Un état émotionnel, positif ou négatif, avons-nous dit, est ressenti comme jaillissant de la nature d’un certain fait dans la mesure où le corrélat physiologique de l’émotion est directement déterminé par le processus qui représente ce fait.

On accordera que l’état émotionnel est ressenti comme jaillissant d’un certain fait : mais dire qu’il est ressenti comme jaillissant de sa « nature » semble ajouter que nous comprenons logiquement la détermination de l’état émotionnel par le fait en question. Or, là encore, il est certes bien possible que le corrélat physiologique de l’émotion de B, la relation causale entre A et B, soit logiquement déterminée par le processus physiologique qui sous-tend le fait A ; mais, clairement, cela n’implique pas que la nature phénoménale du fait A nous permette de comprendre le fondement logique de l’émotion phénoménale que nous ressentons.

Ce n’est en réalité que si l’un des termes se définit par un projet qu’il pourra y avoir une contradiction manifeste à ce qu’il ne réagisse pas à l’autre. Si B se définit lui-même par un projet de survie, il sera contradictoire pour lui de ne pas fuir à la vue d’un tigre. S’il fuit de manière indépendante du projet qui le définit, il fuit alors de manière réflexe, et (de quelque manière qu’on conçoive le réflexe) cela signifie précisément qu’il n’y a apparemment rien de logiquement nécessaire là-dedans. Si, en revanche, il fuit parce que son projet exige de lui qu’il fuie, il fuit alors pour des raisons logiques, parce qu’il sait que le tigre est un animal agressif et potentiellement mortel pour l’être de chair qu’il est, ou bien parce qu’il a pris par prudence la résolution de suivre « ses instincts » chaque fois qu’une situation présente par elle-même un caractère expressif effrayant. Dans tous les cas, c’est en raison du lien logique entre le caractère fonctionnel ou le caractère expressif pris par le tigre, d’une part, et l’objet (intentionnel) de son « projet » (plutôt que de son « besoin »), d’autre part, qu’il fuit. Le « caractère de demande » auquel il obéit alors en fuyant n’est plus immédiat comme un caractère expressif, mais il doit au contraire venir conclure un raisonnement, aussi sommaire soit-il : « En vertu de mon projet, il faut que je suive mes instincts, donc il faut décidément que je considère cet objet effrayant comme ‘à fuir’ ». Inversement, si mon projet est d’éprouver mon courage en toutes circonstances, le simple fait que l’objet m’apparaisse effrayant me conduira logiquement à le confronter, et à le poser comme « à affronter ». De même, on peut reprendre l’exemple de la mélodie ci-dessus, car il y a bien un cas où ma réaction à son égard peut changer de manière compréhensible : il se peut par exemple que j’y reconnaisse maintenant des « trucs » faciles pour faire surgir en moi des émotions. Dans ce cas, les caractères expressifs de la mélodie demeurent les mêmes, mais ils ne répondent plus à mes « besoins » : il me faut des émotions plus sophistiquées, plus ambiguës. C’est pourquoi je « comprends » bien cette fois le changement qui s’est opéré : ma réaction n’est alors plus seulement de nature causale (comme l’émotion d’abord « grossièrement » provoquée en moi par la mélodie facile, et que je réprime), mais elle est aussi de nature logique : la mélodie ne correspond tout simplement plus à ce que j’ai choisi d’apprécier.

Autrement dit, un caractère de demande est un « motif », au sens où Merleau-Ponty disait des motifs qu’ils sont des « faits donnés » qui ont déjà un sens, par lequel « ils offrent des raisons » d’agir, mais qui ne doivent leur « force » et leur « efficacité »qu’à la décision d’agir (c’est-à-dire finalement au projet qui conduit logiquement à la décision concrète concernée). La relation dynamique du motif sur moi n’est donc pas une relation causale mais une relation, précisément, de motivation : elle tient à la subsomption logique de l’objet considéré, sous une classe d’objets envers lesquels j’ai résolu (implicitement ou explicitement) d’agir de telle manière. Le « caractère de demande » du motif n’est que le prédicat relationnel de cette motivation ou résolution appliquée. Si B se définit lui-même par le projet d’accrocher un tableau, il sera contradictoire pour lui de ne pas utiliser le clou : mais il serait bien absurde de parler d’une causalité physique du clou sur son utilisation, ou d’un champ d’action physiologique du clou sur toute personne dotée d’un marteau. C’est le projet des personnes qui confère au clou ses caractères de demande, et cela, non pas causalement, mais logiquement.

Conclusion

Dès lors, nous pouvons conclure que, pour être une relation interne dans le champ phénoménal, et ainsi pouvoir se comprendre, une relation dynamique manifeste ou une émotion doit cesser d’être à proprement parler causale, pour devenir un projet, s’appliquant de manière primordiale à des concepts généraux, et, de manière secondaire, par dérivation logique, à des objets perçus. L’objet perçu « motive » alors ce projet de manière interne, parce que cette motivation est fondée logiquement sur la nature phénoménale de l’objet (ou sur les caractères fonctionnels ou expressifs que je lui attribue) et sur celle du telos général du projet. Mais le « caractère de demande » que l’objet perçu en retire ne modifie pas intrinsèquement cet objet perçu, pas plus qu’un « caractère expressif » ne le ferait, ou pas plus que la propriété de ressembler à B n’a une quelconque influence sur A, et cela parce que d’une manière plus générale un prédicat relationnel (causal ou non) n’implique pas de soi une modification intrinsèque du terme auquel on le prédique. En somme, ce que notre analyse tend à montrer, c’est que, tant que l’organisation manifeste demeurera la manifestation d’une organisation causale, quand bien même nous percevrions les relations dynamiques elles-mêmes qui unissent les termes ainsi organisés, ces relations dynamiques phénoménales ne pourront être qu’externes à leurs termes eux-mêmes phénoménaux. De ce point de vue, le fait d’expliquer la causalité sous-jacente de manière mécaniste, par le hasard des voies de connexion, ou de manière dynamique, par les caractéristiques intrinsèques des termes en interaction, ne change pas la compréhensibilité des processus phénoménaux qui en découlent. Nous pouvons le voir sur un exemple que donne Köhler :

La matinée est magnifique et me voici, profondément heureux, assis au soleil. Après quelque temps toutefois je sens que la chaleur est vraiment trop forte et, simultanément, qu’une tendance à quitter ma place vient à s’affirmer. Une place à l’ombre d’un arbre s’offre non loin d’où je suis ; elle a l’air agréable et instantanément l’impulsion à quitter l’endroit ensoleillé se transforme en une tendance à rechercher l’ombre.

Certes, une fois le besoin créé en moi d’une tendance à quitter ma place, ou à fuir la chaleur, il me semble bien comprendre comment la vue d’une place à l’ombre m’oriente naturellement vers elle. Cependant, si le lien entre « l’air agréable » de la place à l’ombre et mon besoin préalable de quitter ma place au soleil n’est pas manifeste, s’il y a entre eux une simple concomitance externe, je ne peux pas comprendre comment « l’impulsion à quitter l’endroit ensoleillé se transforme en une tendance à rechercher l’ombre ». Je n’ai toutefois pas le choix de m’y orienter ou non. De plus, si je me demande d’où vient ma tendance à quitter ma place, je dirai spontanément : de la chaleur. Mais l’instant d’avant, cette chaleur était agréable. Puisqu’on peut supposer qu’elle est restée inchangée physiquement, c’est qu’elle est entrée physiologiquement en interaction avec mon organisme : elle a fini par devenir, comme dirait Sartre, une chaleur-à-fuir, tandis que mon corps (phénoménal) est devenu moi-pour-fuir-cette-chaleur. Mais je n’ai aucun moyen immédiat de comprendre pourquoi. Dire que la chaleur est devenue trop forte, ce n’est qu’une autre manière de dire que je dois maintenant la fuir, donc ce n’est que constater l’existence d’une relation dynamique issue de la chaleur, mais dont la fondation dans la nature de cette chaleur me demeure opaque. S’il me semble pourtant naturel de fuir cette chaleur, ce n’est qu’en raison du prédicat relationnel qu’elle reçoit de ma tendance à la fuir, mais ce prédicat relationnel demeure extérieur à elle. Je peux seulement comprendre que la chaleur est à fuir ; je ne comprends pas pourquoi elle l’est.

Références

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Merleau-Ponty M. (1945), Phénoménologie de la perception, Gallimard, TEL, Paris, 2010.

Russell, B. (1903), The Principles of Mathematics, Cambridge University Press, Cambridge.

Trémault E. (2013), Structure et sensation dans la psychologie de la forme, chez Maurice Merleau-Ponty et William James, thèse sous la direction de Jocelyn Benoist, Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, 2013. Texte disponible sur :

http://www.academia.edu/2449951/Structure_et_sensation_dans_la_psychologie_de_la_forme_chez_Maurice_Merleau-Ponty_et_William_James

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